Accueil > Echanges et mouvements > Le salariat (travailler pour la paie), les racines de la révolte > Qu’est-ce que la classe ouvrière ?

Le salariat, les racines de la révolte

Qu’est-ce que la classe ouvrière ?

Un livre de Martin Glaberman et Seymour Faber

vendredi 7 mai 2004

Premier chapitre de l’ouvrage de Martin Glaberman et Seymour Faber, « Working for Wages : The Roots of Insurgency »*.

Texte paru dans Echanges n° 102 (automne 2002)

Table des matières :

1.Qu’est-ce que la classe ouvrière ?

Une histoire de la lutte

3-1 : La vie au travail

3-2. La vie au travail (fin)

La guerre dans le travail

5-1. Le travail comme un jeu, ou rendre le travail humain (I)

5-2. Le travail comme un jeu, ou rendre le travail humain (fin)

Le travailleur en guerre contre lui-même

7-1. Les guerres au sein de la classe ouvrière. La guerre des sexes

7-2 : Les guerres au sein de la classe ouvrière. La guerre raciale. La guerre contre la bureaucratie

Conclusion

Notes

L’INTÉRÊT POUR LA CLASSE OUVRIÈRE est presque aussi vieux que la classe ouvrière elle-même. Cet intérêt, pourtant, n’a pas été toujours uniforme ou consistant. Les écrits les plus anciens furent ceux des économistes classiques, qui traitaient les travailleurs principalement comme des catégories économiques. Peu après eux vint Karl Marx qui fut et reste la figure magistrale de l’étude de la classe ouvrière sous le capitalisme. Nous reviendrons souvent aux positions de Marx dans le courant de cette étude. Il nous suffit de dire maintenant que Marx voyait la classe ouvrière comme un tout. Elle n’était pas fragmentée en catégories économiques ou politiques ou sociologiques. Les travailleurs sont des êtres humains et ils ne peuvent pas être résumés par une loi de la valeur, un niveau de conscience, une organisation politique ou un syndicat.

Marx et les économistes classiques partageaient une caractéristique essentielle : ils écrivaient tous dans des termes correspondant à l’analyse d’un système économique global - un système purement économique pour les économistes classiques, un système social pour Marx. D’autres ont écrit sur - en gros - la classe ouvrière, mais ils rétrécissent leur champ d’investigation et présupposent l’existence du capitalisme sous la forme dans laquelle ils le voient.

Les attitudes envers la classe ouvrière ont changé selon les différentes périodes. Les raisons de ces changements tenaient habituellement à l’activité de la classe ouvrière elle-même. Dans la dernière partie du xixe siècle, avec à la fois l’industrialisation massive et de très hauts niveaux de luttes ouvrières et de militantisme, ainsi que la croissance de toutes sortes d’organisations ouvrières, l’intérêt pour la classe ouvrière s’intensifia. Il prit d’abord la forme de travaux sur l’histoire du travail, abordé habituellement de manière institutionnelle (1). Puis s’exprimèrent des préoccupations relatives à la productivité du travail. La nécessité de mieux contrôler la classe ouvrière dans le procès de travail conduisit à une théorie ouvertement orientée vers les besoins du management comme celle de Frederick Taylor. Mais cela conduisit aussi aux travaux encore plus sophistiqués et plus ouvertement orientés des sociologues et psychologues industriels. Elton Majo fut le pionnier de ce champ de recherche, et des études comme celle de Hawthorne à l’usine Western Electric de la Bell Telephone System, dans les années 1920 et le début des années 1930, restent toujours valables pour la compréhension de la nature de l’aliénation de la classe ouvrière (2).

Au même moment, la stabilisation relative du mouvement syndical, sous la forme de l’American Federation of Labor (AFL) et ses syndicats de travailleurs qualifiés, conduisait à l’essor d’une école d’historiens du travail pro-syndicaux, autour de John R. Commons et de ses associés (3). La vision que partageait cette école prit corps dans la théorie du mouvement ouvrier (4) de Selig Perlman. Selon Perlman, les préoccupations et la conscience de la classe ouvrière américaine sont essentiellement limitées à des buts économiques étroits liés aux salaires, aux conditions de travail et à la sécurité de l’emploi. Cette théorie justifiait la philosophie de l’AFL et faisait rejeter le socialisme comme alternative valable pour les travailleurs américains.

Après les batailles des travailleurs les plus militants des années 1930 et la formation de grands syndicats ouvriers, les historiens du travail commencèrent à transformer les théories de Perlman. Mais les changements importants dans les théories sur la classe ouvrière apparurent après la seconde guerre mondiale. La guerre froide, le déclin du militantisme dans le mouvement ouvrier, l’érosion de l’influence et du pouvoir des syndicats comme leur incapacité à faire face à une politique de plus en plus anti-syndicale amenèrent, dans les années 1950, puis plus particulièrement dans les années 1960, de nouveaux travaux. Les historiens du travail en particulier allèrent bien au-delà des préoccupations institutionnelles touchant l’histoire des syndicats, pour s’occuper de questions comme la culture ouvrière, les changements dans la nature de la classe ouvrière et les formes des luttes ouvrières. L’avant-garde de ce mouvement vers une nouvelle histoire du travail comptait David Brody, Herbert Gutman et David Mongomery. Les dimensions de l’ethnicité et de la race furent ajoutées au panorama de l’histoire de la classe ouvrière américaine, et finalement, le rôle des femmes dans la classe ouvrière commença à être estimé d’une façon plus en rapport avec sa place réelle (5).

Mais cette nouvelle histoire du travail s’arrêta avant de s’occuper de la classe ouvrière contemporaine. Les historiens découvrirent un radicalisme et un militantisme de base chez les travailleurs américains ou dans des parties de la classe ouvrière américaine qu’ils étudiaient ; mais ce radicalisme n’est plus de mise chez les travailleurs d’aujourd’hui. D’où l’on déduit très souvent que le radicalisme était une tradition que la classe ouvrière américaine a abandonné.
Cette façon de voir fut approfondie par les travaux sociologiques, y compris de gauche. La fragmentation des analyses en compartiments apparemment rigides
- économiques, politiques, procès de travail, organisations ouvrières, conscience de classe - permettait facilement d’insister sur les limites des travailleurs américains. Elles existent bien. Mais les limites des travailleurs ne doivent pas être confondues avec les limites des universitaires qui étudient la classe ouvrière.
- 
Les nouvelles étapes des relations entre le capital et le travail et les nouvelles crises dans les relations de travail provoquent souvent un retour à Marx. Dans une période qui vit un nombre croissant de grèves sauvages, de sabotage et un déclin de la productivité, Time notait en 1970 que « l’industrie des pays de l’Ouest a depuis longtemps détruit les prédictions de Marx selon lesquelles les travailleurs deviendront toujours plus pauvres dans un état capitaliste. Mais l’inexactitude de sa prédiction, bien moins souvent citée, selon laquelle les travailleurs deviendraient progressivement plus aliénés de leur travail doit être encore démontrée » (6). L’analyse de Marx est bien mal servie si on la formule sous forme de prévisions ou de projections. Elle est trop complexe pour être reproduite en un bref essai. Mais certains de ses aspects doivent être compris.

Dans sa loi générale de l’accumulation capitaliste, le point central du 1er volume du Capital, Marx écrit : « Il en résulte que, quel que soit le taux des salaires, haut ou bas, la condition du travailleur doit empirer à mesure que le capital s’accumule. Enfin la loi, qui toujours équilibre le progrès de l’accumulation et celui de la surpopulation relative, rive le travailleur au capital plus solidement que les coins de Vulcain ne rivaient Prométhée à son rocher. C’est cette loi qui établit une corrélation fatale entre l’accumulation du capital et l’accumulation de la misère, de telle sorte qu’accumulation de richesse à un pôle, c’est égale accumulation de pauvreté, de souffrance, d’ignorance, d’abrutissement, de dégradation morale, d’esclavage, au pôle opposé, du côté de la classe qui produit le capital même. » (7)
On peut voir ici que Marx ne présente pas la paupérisation absolue de la classe ouvrière. Il n’exprime pas plus une croyance dans une conscience de classe, intelligence et objectivité croissantes des travailleurs. Au contraire, « ignorance, brutalité, dégradation mentale » grandissantes. D’où vient alors la capacité que la classe ouvrière aurait de transformer la société, ce qui est l’élément absolument essentiel de la théorie marxiste ? Les conditions de vie et de travail du prolétariat contraindront, pensait Marx, la classe ouvrière à se conduire de telle façon qu’elle accomplira finalement cette transformation. « Peu importe ce que tel ou tel prolétaire ou même le prolétariat tout entier imagine momentanément comme but. Seul importe
ce qu’il est et ce qu’il sera historiquement contraint de faire en conformité avec cet
être. » (8)

Alors, qu’est-ce qui rendra possible pour la classe ouvrière la création d’une nouvelle société ? « Pour produire massivement cette conscience communiste, aussi bien que pour faire triompher la cause elle-même, il faut une transformation qui touche la masse des hommes ; laquelle ne peut s’opérer que dans un mouvement pratique, dans une révolution. Par conséquent, la révolution est nécessaire non seulement parce qu’il n’est pas d’autre moyen pour renverser la classe dominante, mais encore parce que c’est seulement dans une révolution que la classe du renversement réussira à se débarrasser de toute l’ancienne fange et à devenir ainsi capable de donner à la société de nouveaux fondements. » (9)

Ceci, bien sûr, n’épuise pas ce que Marx a écrit sur la classe ouvrière. Mais ces citations autorisent certaines observations préliminaires. La classe ouvrière lutte contre le capitalisme parce que ses conditions objectives de vie l’y contraignent, pas parce qu’elle est éduquée à une quelconque conscience « plus élevée » par quelque force extérieure comme un parti
politique.

Il semblerait aussi que la lutte contre le capitalisme inclut toutes les formes et tous les niveaux de lutte, des luttes individuelles aux luttes collectives, depuis les luttes locales jusqu’aux luttes nationales (ou internationales), des luttes économiques aux luttes politiques. En fait, il serait bien difficile de concevoir comment les formes de lutte plus générales ou plus radicales comme les grèves générales, les occupations d’usine ou les conseils ouvriers, pourraient survenir sans la préexistence des formes plus limitées de lutte : sabotage, grèves locales, organisation syndicale et tout ce qui peut y ressembler.
Il semblerait que Time soit tombé juste. C’est l’aliénation, caractéristique fondamentale de la vie et du travail dans la société capitaliste, plutôt que quelque paupérisation abstraite, qui donne l’élan de base des luttes ouvrières. C’est l’incapacité persistante du capitalisme à réduire de façon significative l’étendue de l’aliénation dans le procès de travail qui semble assurer la perpétuation des résistances et des luttes ouvrières. Ceci n’exclut naturellement pas les luttes pour les salaires et ce qu’on appelle avantages sociaux.

Au moment où Time faisait cette incursion chez Marx, le « job enrichment » était la marotte des sociologues du travail. Plus récemment, cette mode a pris la forme de préoccupations relatives à la « qualité dans la vie au travail », vraisemblablement inspirées du modèle japonais, tout comme les modes antérieures suivaient le modèle scandinave. Dans un cas comme dans l’autre, les succès furent limités et temporaires (10).

L’aliénation est-elle pas limitée aux travailleurs, ou l’est-elle à la société capitaliste. Elle est plus intense dans les lieux de travail modernes et parmi ceux qui y œuvrent. Ce sera un concept essentiel de cette étude.
« Aliénation » est un mot qui a beaucoup de sens, certains liés à la folie (aliéniste est le terme démodé pour désigner celui qui s’occupe des problèmes mentaux). Mais la plupart des sens du mot sont relatifs au contrôle d’un être humain par une force extérieure ou une force dominatrice. Le philosophe Erich Fromm fait remonter le concept d’aliénation jusqu’à la Bible qui enjoint de ne pas adorer de fausses idoles.

Cela veut dire que les humains ne doivent pas donner à des objets matériels (les idoles qu’ils ont eux-mêmes fabriquées) le pouvoir de les contrôler. Chez Marx, l’aliénation se rattache essentiellement à la division du travail, mais elle devient plus sévère dans la société capitaliste.

Dans la section « Le travail aliéné » des Manuscrits économiques et philosophiques de 1844, Marx présente quatre aspects de l’aliénation (11).
Le premier d’entre eux est l’aliénation de l’être humain du produit du travail. Ce produit, tout d’abord, est l’outil créé par les humains. Aux temps primitifs, cela pouvait être une lance, un hameçon, un arc et des flèches. Dans les sociétés plus proches, naturellement, l’aliénation n’atteignit nulle part l’intensité de l’aliénation dans une société industrielle.

A l’époque moderne, l’outil c’est la machine. Toujours, l’outil détermine comment le travailleur vit, ce que la population est capable de produire, ce qu’elle peut manger, ce qu’elle peut porter, où elle peut vivre. On doit comprendre que chez Marx, toute chose implique des contradictions. L’aliénation n’est pas simplement un mal en développement, mais elle contient des contradictions. Elle est aussi, tout comme la division du travail, une productivité croissante, un confort accru, une longévité croissante, etc.
Le deuxième aspect de l’aliénation est l’aliénation du procès de travail. Le travailleur travaille de la manière dont la machine lui impose de le faire. Son travail n’est pas une expression de l’activité humaine. Le travail devient un moyen pour atteindre un but. On travaille pour pouvoir vivre, mais on ne vit pas dans un travail. Naturellement, certains travaux sont plus plaisants que d’autres. Mais, quelle que soit la nature du travail que l’on fait, la division du travail, limitant une sorte de travail à une seule personne, est la source d’une aliénation plus profonde. Selon une des plus célèbres formulation de Marx, « l’homme (le travailleur) se sent seulement librement actif dans ses fonctions animales - manger, boire, procréer, ou au mieux dans son habitation, dans son habillement, etc. ; mais dans ses fonctions humaines il ne se sent plus du tout lui-même,rien d’autre qu’un animal. Ce qui est animal devient humain et ce qui est humain devient animal » (12).

Troisièmement, les être humains deviennent aliénés par rapport à leur propre espèce, c’est-à-dire par rapport à l’humanité. Les êtres humains ont la capacité de créer l’art, la science, la technologie, etc.

Pour le travailleur, cela se présente sous la forme de la machine qui contrôle sa vie. Et finalement, en conséquence des trois premières formes ainsi définies, le quatrième aspect est l’aliénation d’un être humain par rapport à l’autre. Les moyens de production, les produits du travail, le procès de production, toutes les qualités qui caractérisent les êtres humains, sont incorporées dans d’autres êtres humains - le possédant, le manager, l’homme de science, l’ingénieur, etc.
Ces concepts sont beaucoup trop complexes pour pouvoir être présentés ici, mais un aspect doit en être clairement compris. Marx ne voyait pas l’aliénation simplement comme un phénomène psychologique. L’aliénation est largement admise dans la sociologie et la psychologie académique. Mais le plus souvent, elle est présentée comme psychologique, c’est-à-dire que les travailleurs sentent ou pensent qu’ils n’ont aucun contrôle sur leur travail ou sur leur vie. Pour Marx, cela va beaucoup plus loin que ça. Les travailleurs pensent et sentent qu’ils n’ont aucun contrôle parce qu’en fait ils n’en ont pas
et que les programmes de management qui leur donnent le sentiment d’être impliqués, en fait égratignent à peine la surface du problème. Ils peuvent même accroître
l’aliénation, c’est-
à-dire rendre les
travailleurs encore plus impuissants.

Avant d’aller plus loin, il est nécessaire de définir la classe ouvrière. Que veut-on dire par définir ? On doit comprendre que les définitions ou concepts dans les sciences sociales ne sont pas des absolus et qu’ils ne sont pas des « choses » qui seraient vraies ou fausses. Les définitions sont des outils qui nous aident à comprendre la réalité et à clarifier les catégories avec lesquelles nous examinons la nature de la société humaine. Ils peuvent être plus ou moins utiles. Ils peuvent clarifier et rendre plus perceptible notre point de vue sur les éléments de la société que nous examinons. Les définitions ne sont pas universelles et doivent changer à mesure que la société change. Dans le pire des cas, les définitions, si elles ne sont pas clairement formulées, peuvent distordre notre vision de la réalité sociale et limiter notre compréhension du monde.

Une définition classique de la classe ouvrière a été avancée par l’historien britannique du travail E. P. Thompson : « J’entands par classe un phénomène historique, unifiant des événements disparates et sans lien apparent, tant dans l’objectivité de l’expérience que dans la conscience. J’insiste sur le caractère historique du phénomène. Je ne conçois la classe ni comme une “structure” ni même comme une “catégorie”, mais comme quelque chose qui se passe en fait - et qui, on peut lz montrer, s’est passé - dans les rapports humains.
 » (...) Comme tout autre rapport, c’est un phénomène dynamique qui échappe à l’analyse dès lors qu’on tente de le figer à un moment particulier pour en dégager les composantes. La grille sociologique la plus fine ne saurait mettre en évidence un pur modèle de classe, pas plus qu’un pur modèle de déférence ou d’amour. Ce rapport doit toujours s’incarner dans des hommes et un contexte réels. (...) L’amour n’est pas concevable sans amants, ni la déférence sans squires et paysans. (...) L’expérience de classe est en grande partie déterminée par les rapports de production dans lesquels la naissance ou les circonstances ont placé les hommes. La conscience de classe est
la manière dont ces expériences se traduisent en termes culturels et s’incarnent dans des traditions, des systèmes de valeurs, des idées et des formes institutionnelles. (13) »

Nous aimerions apporter une modification à cette définition. Alors que la classe consiste en relations dynamiques qui changent constamment et alors qu’elle ne forme pas une « structure » au sens des sociologues, à un moment et à un endroit particulier quelconques, la classe a une forme et un caractère qui peuvent être examinés et définis. La nature de la classe ouvrière et la nature de la classe capitaliste ou employeuse changent constamment.

Des firmes de famille et d’associés, le capitalisme a évolué vers des structures de sociétés, de monopoles, de conglomérats et d’entreprises d’Etat, de contrôle et de régulation d’entreprises industrielles, commerciales et financières.
De la même façon, la classe ouvrière dans la société américaine a changé de dimension et de composition. De l’artisan au professionnel indépendant et aux travailleurs non qualifiés qui formaient un faible pourcentage de la population, la classe ouvrière commence à inclure un grand nombre d’ouvriers d’usine non qualifiés ou semi-qualifiés et un nombre croissant de « cols blancs ».

On doit considérer clairement qu’au centre d’une définition quelconque de la classe ouvrière, comme le nom lui-même l’indique, se trouve la relation au travail. Les salariés sont le facteur déterminant. Les enfants et les conjoints sont dans la classe définie par le travail de celui, mâle ou femelle, qui soutient la famille et la relation du travailleur à un employeur et aux moyens de production. A l’exception de quelques travaux manuels, les travailleurs travaillent pour d’autres, qui contrôlent les moyens de production.
Les frontières entre la classe ouvrière et la classe moyenne ont toujours été fluides et souvent pas très nettes. Des activités qui autrefois étaient indépendantes sont devenues salariées. Des professionnels divers comme les comptables, les ingénieurs, les juristes, qui étaient traditionnellement indépendants, sont devenus en nombre croissant des employés salariés de grandes firmes.

D’autres activités relativement nouvelles, comme les travailleurs sociaux, sont le plus souvent des salariés. Ces catégories d’employés salariés font-elles partie de la nouvelle classe ouvrière ? Ou d’une nouvelle classe moyenne en essor ?

Notre réponse à ce sujet ne peut être qu’une approche. Aux extrêmes, les réponses sont relativement simples. Le mode de paiement n’est pas un critère adéquat pour situer une classe, les vice-présidents de compagnies et les managers ne sont pas des travailleurs, même s’ils sont des salariés de la firme et nullement des entrepreneurs indépendants.

A l’autre bout de l’échelle, les cols blancs qui ont peu ou pas de contrôle sur leurs conditions de travail ne sont pas transformés en membres de la classe moyenne par le fait qu’ils ne sont pas payés à l’heure et n’ont pas à pointer. D’autres catégories d’employés peuvent être quelque peu marginaux, comme les enseignants et les travailleurs sociaux. Leurs salaires sont garantis, ils ont un statut professionnel et ils ont un certain pouvoir de contrôle sur leurs clients, que ce soit les étudiants ou les pauvres. Pourtant, eux aussi souffrent d’une importante aliénation. Les cadres font pression sur eux pour qu’ils produisent et souvent ils s’organisent en syndicats, mènent des grèves militantes, etc.

On doit souligner que les écrivains d’il y a un siècle, un siècle et demi, ne se souciaient guère de définir la classe. Ce n’était pas parce qu’ils étaient peu scientifiques ou peu exigeants. C’était principalement parce que l’existence de classes et leur nature générale étaient considérées comme évidentes. Une des conséquence de cent ans de sciences sociales et de spécialisations, sans oublier la propagande gouvernementale, a été de fragmenter et de diluer le concept de classe, presque au-delà de toute reconnaissance. Les deux plus grandes puissances du monde proclamèrent être des sociétés sans classe. Les Etats-Unis n’avaient pas de classes : tout le monde était de la classe moyenne. L’URSS n’avait pas de classes : tout le monde y était prolétaire. Dans la mesure où on accepte ces idées superficielles, en totalité ou en partie, la
capacité de comprendre la société et les travailleurs en particulier est déformée et
limitée.

Les définitions, par suite, ne sont pas absolues. Elles changent en même temps que les catégories définies. Les travailleurs peuvent être définis en relation avec le rapport qu’ils ont dans une activité productive quand on examine les préoccupations liées à un emploi. D’autre part, la définition peut être modifiée pour inclure les conjoints et les enfants quand l’objet de l’investigation est la famille ouvrière, soins maternels, éducation, logement, voisinage et tout ce qui s’ensuit. Une des limites des sciences sociales traditionnelles tient à la nécessité d’avoir des définitions absolues pour rendre possibles des analyses statistiques. Ce qui est important, c’est que la définition dont on se sert soit claire, pas qu’elle soit éternelle.

La composition de la classe ouvrière est toujours en mouvement, puisqu’elle est le résultat de changements technologiques et autres. Les changements des années récentes ont été assez grands pour que beaucoup d’écrivains affirment qu’il s’agit d’une nouvelle étape du capitalisme. Quelques-uns l’appellent « ère post-industrielle », d’autres « société de services » qui remplacerait une société produisant des marchandises. Tout ceci met en question la vision marxiste traditionnelle de l’importance cruciale du prolétariat industriel. Il est nécessaire de voir brièvement comment les changements influencent les possibilités de militantisme ou de révolte.

Traditionnellement, le militantisme et l’organisation syndicale ont été associés à de grandes unités industrielles. On trouvait là deux éléments faciles à voir. L’un était la dimension des concentrations ouvrières. L’autre était le pouvoir social et économique significatif de ces grandes concentrations.

L’usine Ford Range (60 000 ouvriers à son zénith) dominait tout l’empire automobile Ford. Dodge Main jouait un rôle similaire dans la Dodge Division de l’empire Chrysler. Mais Dodge Main est maintenant rasé et le complexe de Ford Range n’est plus qu’une coquille vide. De grands conglomérats industriels ont décentralisé leurs activités manufacturières. Mais cela n’a pas laissé les travailleurs impuissants et inactifs. Des usines importantes, requérant très souvent d’importants investissements en capital et qui par suite ne peuvent être aisément reconstruites, jouent encore le même rôle que les vieilles installations centralisées. Les usines d’emboutissage, de l’automobile, par exemple, qui pouvaient être situées dans de petites ville du Midwest et qui emploient 6 000 à 8 000 travailleurs, peuvent encore bloquer un tiers, voire plus, de General Motors ou Chrysler ou Ford, et cela s’est déjà produit.
De plus, il est nécessaire d’élargir la notion de travail des « cols bleus ». Les catégories des statistiques gouvernementales ne sont guère utiles. La production de l’électricité et du gaz est classée dans les services. Les travailleurs du téléphone sont classés parmi les employés. Pourtant, les opérateurs du téléphone furent au centre de l’occupation de la British Columbia Telephone Company en 1981 (voir chapitre 4). Les postiers sont aussi classés comme employés. Les travailleurs des transports (chemins de fer, bus, camions, lignes aériennes) sont comptés comme employés des services, etc. Transports et communications ont toujours été des éléments essentiels du procès de production, et c’est ce qui donne du poids dans le rapport de force aux travailleurs, et par conséquent au militantisme (14).

Bien d’autres secteurs que ceux qui se trouvent considérés comme les services contribuent à la production de marchandises. La restauration rapide nécessite plus de production que de service. Les médias, toujours classés comme services, impliquent la production de marchandises : livres, journaux, magazines, disques,
cassettes, disquettes... Les ordinateurs et
leurs périphériques sont des marchandises souvent produites dans des conditions hors normes (15) :

« ...Il est évident que la production high-tech de la Silicon Valley fut, dans ses débuts, fabriquée en partie sur la base de bas salaires pour des travaux parfois dangereux qui se situaient dans la Valley elle-même (et dans les zones spéciales d’exportation de l’Asie du Sud-Est). Depuis lors, pourtant, de telles tâches ont été soit dispersées sous forme de travail à domicile pour des femmes - ce que certains observateurs appellent les nouveaux « sweatshop » - de Los Angeles, soit transférées dans de nouvelles usines réparties dans une région s’étendant de la frontière mexicaine à travers le Sud-Ouest des Etats-Unis, jusque dans les Etats d’Orégon et de Washington... ».

L’introduction d’ordinateurs dans les usines ne change pas fondamentalement le caractère des ouvriers qui les utilisent. Ce que ça signifie, c’est qu’ils peuvent stopper ou saboter la chaîne simplement en pressant un bouton, que ce soit intentionnel ou pas. N’importe comment, « la domination de la production de marchandises dans l’économie industrielle moderne n’est tout simplementpas mise en question » (16).

La production des marchandises, la circulation des marchandises et la communication nécessaire à ces deux fonctions, que ce soit poste, téléphone ou ordinateur, sont indispensables au maintien de l’activité économique et de la vie physique et sociale.

Le processus que tout cela implique n’est pas simple ou automatique. Un atelier ou un bureau avec 50 ou 100 travailleurs n’est pas - en règle générale - supposé être très radical. Ce qui ne signifie pas que de petites unités ne puissent pas déclencher des explosions sociales plus importantes. Et tous ces événements et relations sont affectés par le temps. Le premier résultat d’un changement technologique massif tend à être une récession de la lutte ouvrière (hors la résistance instructive aux effets immédiats les plus pervers). Il faut du temps pour que les travailleurs absorbent la nouvelle situation et arrivent à composer avec elle. Très souvent, si d’importants licenciements sont la conséquence des changements technologiques, cela peut signifier que des travailleurs nouveaux plus jeunes seront ceux qui se trouveront confrontés aux nouveaux problèmes. Rien ne dit que, tôt ou tard, il n’y aura pas de réponse.

Un autre élément de l’étude de la classe ouvrière (comme de toute catégorie sociale) est l’élément de contradiction. La contradiction entre théorie et pratique, entre leaders et base, entre organisation et spontanéité, etc. peut rendre la perception de la réalité extrêmement difficile, dans le cadre d’une science sociale qui essaie d’imiter les absolus supposés rigides des sciences naturelles. Mais il y a assez de preuves de l’importance de la contradiction pour exiger d’en faire une partie intégrante de notre méthode (17). Un exemple de cette réalité est le référendum sur une clause de non-grève organisé par le syndicat de l’automobile UAW, début 1945. Une majorité de travailleurs vota par correspondance pour la clause de non-grève. En même temps, une majorité d’entre eux participait à des grèves sauvages. Il y avait une contradiction évidente entre ce que ces ouvriers pensaient sur ce qui devait être la politique du syndicat en période de guerre et ce qu’ils faisaient contre les conditions de travail. Cela n’aiderait guère à notre compréhension de la réalité ouvrière, de voir une telle situation à travers une logique formelle et d’en conclure que les travailleurs sont dans l’erreur ou fous ou stupides. Il est nécessaire de voir que la contradiction est partie intégrante de la vie dans cette société, pas seulement pour les travailleurs, mais pour toute classe ou groupe.

La contradiction s’applique aussi à la manière dont nous voyons l’activité de la classe ouvrière. Le lieu de travail, dans la société capitaliste, est essentiellement une structure autoritaire. La résistance à cette structure implique, entre autres, des tentatives de démocratisation du lieu de travail. Cela peut s’étendre à la vie hors du travail. Mais quelques sociologues et autres voient la classe ouvrière comme autoritaire (18). Quel sens donner au terme « autoritaire » s’il inclut d’une part le droit pour l’employeur de licencier, de discipliner et de contrôler et le droit de briser les grèves et de limiter les droits des travailleurs ; et d’autre part, l’usage de la violence pour préserver un piquet de grève et empêcher l’utilisation des jaunes ? Ne pas voir les contradictions dans les luttes ouvrières par la démocratisation de la vie sociale dans et hors le procès de production est fournir une description très inexacte de la vie ouvrière.

Nous comprenons la contradiction dans ses termes les plus fondamentaux. La contradiction entre pensée et action, la contradiction entre la production de marchandises et services utiles et la production de profits, la contradiction entre quantité et qualité de production, la contradiction entre le travail comme caractéristique inhérente aux êtres humains et le travail comme moyen d’avoir un revenu - toutes sont nécessaires pour comprendre le monde dans lequel nous vivons et spécialement le monde du travail. Contradiction signifie conflit et le conflit, nous estimons, est un élément permanent de notre société.

L’intérêt pour la classe ouvrière et son étude ne cessent de croître parmi les universitaires. La faiblesse fondamentale de la plupart de ces études est leur caractère fragmentaire, le caractère fragmentaire de toute science sociale.
Les études sur la classe ouvrière viennent sous nombre de formules et dans nombre de disciplines. La sociologie, l’histoire, l’économie, les relations sociales, etc., sont quelques-uns des champs qui publient des travaux sur le travail. Mais ces travaux peuvent être, pour l’essentiel, déformés. Quelle que soit leur valeur en tant que source d’information, ils ne peuvent voir le sujet comme un tout. Est-ce que la situation présente du mouvement ouvrier est affectée par l’histoire ? Est-ce que les problèmes du travail renaissent chaque matin quand le soleil se lève ? Est-ce que les travailleurs sont affectés par leur éducation et celle de leurs enfants ? Y a-t-il une relation entre le travail et les problèmes du couple ? Bien d’autres questions pourraient illustrer l’importance qu’il y a à considérer la classe ouvrière dans sa totalité comme un élément central de notre société.

Il y a un autre problème impliqué dans l’étude du travail et des travailleurs. Le sujet est le plus souvent vu dans la presse comme présentant un intérêt limité pour le grand public et marginal dans la société. Nous pensons qu’essentiellement cela est faux. Les êtres humains se distinguent des autres espèces en ce qu’ils travaillent, qu’ils produisent leur propre nourriture, leur habillement, leurs abris et tout le reste. La société ne peut pas exister sans le travail - pas seulement la société capitaliste mais toute société humaine. Pourtant le travail et les problèmes concernant le travail sont constamment relégués dans des zones très spécialisées. Dans les quotidiens, les informations routinières sur les activités touchant le travail peuvent être trouvées dans la section « Affaires » comme si un lecteur quelconque ne pouvait être intéressé par ce sujet. Dans une étude comme celle-ci, il n’est évidemment pas possible d’aborder toutes les questions. Mais nous voulons parler de la classe ouvrière dans tous ses aspects relativement au travail et voir les problèmes du travail dans cette perspective.

Du problème de considérer la classe ouvrière hors de toute perspective historique découle le manque de vision critique et l’acceptation d’un statu quo. Nous pensons que la science sociale doit être critique. Pas au sens d’explorer les scandales (bien que cela ne soit pas toujours exclu). Nous voulons dire que le statu quo ne doit pas être accepté comme allant de soi. Si l’histoire humaine est celle d’un conflit et d’un changement continuels, il n’est pas scientifiquement valide de prétendre, quand on traite d’un aspect quelconque de la réalité sociale, que l’Histoire est finie et que, par suite, la seule préoccupation d’un observateur serait de trouver comment fonctionne ce qu’on examine (ou comment on peut le faire fonctionner). D’une manière générale, les historiens et chercheurs des sciences sociales peuvent trouver ce qu’ils cherchent. S’ils veulent comprendre le fonctionnement des choses, ils trouvent toujours cette sorte d’information. Le problème surgit quand les choses ne fonctionnent pas, quand les crises, les dépressions, les révolutions, les guerres surviennent. Dans de telles circonstances, les palliatifs et les réformes ne fonctionnent pas, les choses ne sont pas aisément stabilisées et, ce qui est plus important, les observateurs académiques sont pris au
dépourvu.

Ce problème est camouflé par la réalité du monde académique. Bien des financements de recherche, des conditions d’emploi et de promotion, des possibilités de publier... sont basés sur la conformité avec les besoins de ceux qui détiennent le pouvoir économique et politique. Quelques-unes des disciplines en rapport avec le travail sont très consciemment consacrées à assurer le fonctionnement du système tel qu’il est. Ce qui veut dire que les problèmes du travail sont vus comme des problèmes de discipline, de productivité et de rentabilité. Les questions sous-jacentes sont : comment faire travailler les travailleurs ? comment rendre compétitives les entreprises américaines ? comment faire pour que les travailleurs améliorent la productivité ? Dans une telle perspective, il n’est pas étonnant que les solutions proposées pour ces problèmes n’aient aucune universalité, ce qui veut dire qu’ils ne sont aucunement valables hors du monde des affaires.

Un aspect de cette acceptation du statu quo par presque toutes les sciences sociales est leur dépendance étroite par rapport à la quantification et aux études de recherches..Si la science tient à sa capacité à compter les choses, il n’est alors pas surprenant que la science sociale devienne une défense de ce qui existe. Il n’est pas non plus surprenant qu’elle éprouve de grandes difficultés à traiter des conflits et des changements. Ceux-ci ne sont pas facilement quantifiables et les rapports de recherches (habituellement les sondages d’opinion) découvrent des vérités très éphémères. Comme l’a écrit Rick Fantasia : « La sociologie américaine qui a étudié la conscience de classe l’a presque invariablement traitée comme des conceptions, des images, des attitudes des travailleurs et des réponses verbales aux arrangements sociaux dans lesquels ils se trouvent. L’approche de base a été de développer un modèle d’enquête destiné à mesurer les attitudes ouvrières dans un ensemble de sujets : identification de classe, satisfaction et insatisfaction dans le travail, agressivité de classe et préférences politiques. Ces attitudes sont alors mises en relation avec un certain nombre de variables indépendantes comme le niveau de qualification, l’identification ethnique ou raciale, l’âge, le sexe, etc.

 » Avec de telles statistiques, les sociologues établissent le degré de “conscience de classe” d’une population donnée de travailleurs. Quelques-uns ont trouvé des indications sur la conscience de classe en employant cette méthode, bien que la plupart n’aient pas tiré grand-chose de valable dans cette voie. »
Mais qu’il « trouve » ou pas la conscience de classe... ne fait que révéler le relatif optimisme ou pessimisme du sociologue plutôt qu’une avancée au sujet de l’existence de cette conscience (19).

M. G. et S. F.

(à suivre)
ou un bureau avec 50 ou 100 travailleurs n’est pas - en règle générale - supposé être très radical. Ce qui ne signifie pas que de petites unités ne puissent pas déclencher des explosions sociales plus importantes. Et tous ces événements et relations sont affectés par le temps. Le premier résultat d’un changement technologique massif tend à être une récession de la lutte ouvrière (hors la résistance instructive aux effets immédiats les plus pervers). Il faut du temps pour que les travailleurs absorbent la nouvelle situation et arrivent à composer avec elle. Très souvent, si d’importants licenciements sont la conséquence des changements technologiques, cela peut signifier que des travailleurs nouveaux plus jeunes seront ceux qui se trouveront confrontés aux nouveaux problèmes. Rien ne dit que, tôt ou tard, il n’y aura pas de réponse.
Un autre élément de l’étude de la classe ouvrière (comme de toute catégorie sociale) est l’élément de contradiction. La contradiction entre théorie et pratique, entre leaders et base, entre organisation et spontanéité, etc. peut rendre la perception de la réalité extrêmement difficile, dans le cadre d’une science sociale qui essaie d’imiter les absolus supposés rigides des sciences naturelles. Mais il y a assez de preuves de l’importance de la contradiction pour exiger d’en faire une partie intégrante de notre méthode (17). Un exemple de cette réalité est le référendum sur une clause de non-grève organisé par le syndicat de l’automobile UAW, début 1945. Une majorité de travailleurs vota par correspondance pour la clause de non-grève. En même temps, une majorité d’entre eux participait à des grèves sauvages. Il y avait une contradiction évidente entre ce que ces ouvriers pensaient sur ce qui devait être la politique du syndicat en période de guerre et ce qu’ils faisaient contre les conditions de travail. Cela n’aiderait guère à notre compréhension de la réalité ouvrière, de voir une telle situation à travers une logique formelle et d’en conclure que les travailleurs sont dans l’erreur ou fous ou stupides. Il est nécessaire de voir que la contradiction est partie intégrante de la vie dans cette société, pas seulement pour les travailleurs, mais pour toute classe ou groupe.
La contradiction s’applique aussi à la manière dont nous voyons l’activité de la classe ouvrière. Le lieu de travail, dans la société capitaliste, est essentiellement une structure autoritaire. La résistance à cette structure implique, entre autres, des tentatives de démocratisation du lieu de travail. Cela peut s’étendre à la vie hors du travail. Mais quelques sociologues et autres voient la classe ouvrière comme autoritaire (18). Quel sens donner au terme « autoritaire » s’il inclut d’une part le droit pour l’employeur de licencier, de discipliner et de contrôler et le droit de briser les grèves et de limiter les droits des travailleurs ; et d’autre part, l’usage de la violence pour préserver un piquet de grève et empêcher l’utilisation des jaunes ? Ne pas voir les contradictions dans les luttes ouvrières par la démocratisation de la vie sociale dans et hors le procès de production est fournir une description très inexacte de la vie ouvrière.
Nous comprenons la contradiction dans ses termes les plus fondamentaux. La contradiction entre pensée et action, la contradiction entre la production de marchandises et services utiles et la production de profits, la contradiction entre quantité et qualité de production, la contradiction entre le travail comme caractéristique inhérente aux êtres humains et le travail comme moyen d’avoir un revenu - toutes sont nécessaires pour comprendre le monde dans lequel nous vivons et spécialement le monde du travail. Contradiction signifie conflit et le conflit, nous estimons, est un élément permanent de notre société.
L’intérêt pour la classe ouvrière et son étude ne cessent de croître parmi les universitaires. La faiblesse fondamentale de la plupart de ces études est leur caractère fragmentaire, le caractère fragmentaire de toute science sociale.
Les études sur la classe ouvrière viennent sous nombre de formules et dans nombre de disciplines. La sociologie, l’histoire, l’économie, les relations sociales, etc., sont quelques-uns des champs qui publient des travaux sur le travail. Mais ces travaux peuvent être, pour l’essentiel, déformés. Quelle que soit leur valeur en tant que source d’information, ils ne peuvent voir le sujet comme un tout. Est-ce que la situation présente du mouvement ouvrier est affectée par l’histoire ? Est-ce que les problèmes du travail renaissent chaque matin quand le soleil se lève ? Est-ce que les travailleurs sont affectés par leur éducation et celle de leurs enfants ? Y a-t-il une relation entre le travail et les problèmes du couple ? Bien d’autres questions pourraient illustrer l’importance qu’il y a à considérer la classe ouvrière dans sa totalité comme un élément central de notre société.
Il y a un autre problème impliqué dans l’étude du travail et des travailleurs. Le sujet est le plus souvent vu dans la presse comme présentant un intérêt limité pour le grand public et marginal dans la société. Nous pensons qu’essentiellement cela est faux. Les êtres humains se distinguent des autres espèces en ce qu’ils travaillent, qu’ils produisent leur propre nourriture, leur habillement, leurs abris et tout le reste. La société ne peut pas exister sans le travail - pas seulement la société capitaliste mais toute société humaine. Pourtant le travail et les problèmes concernant le travail sont constamment relégués dans des zones très spécialisées. Dans les quotidiens, les informations routinières sur les activités touchant le travail peuvent être trouvées dans la section « Affaires » comme si un lecteur quelconque ne pouvait être intéressé par ce sujet. Dans une étude comme celle-ci, il n’est évidemment pas possible d’aborder toutes les questions. Mais nous voulons parler de la classe ouvrière dans tous ses aspects relativement au travail et voir les problèmes du travail dans cette perspective.
Du problème de considérer la classe ouvrière hors de toute perspective historique découle le manque de vision critique et l’acceptation d’un statu quo. Nous pensons que la science sociale doit être critique. Pas au sens d’explorer les scandales (bien que cela ne soit pas toujours exclu). Nous voulons dire que le statu quo ne doit pas être accepté comme allant de soi. Si l’histoire humaine est celle d’un conflit et d’un changement continuels, il n’est pas scientifiquement valide de prétendre, quand on traite d’un aspect quelconque de la réalité sociale, que l’Histoire est finie et que, par suite, la seule préoccupation d’un observateur serait de trouver comment fonctionne ce qu’on examine (ou comment on peut le faire fonctionner). D’une manière générale, les historiens et chercheurs des sciences sociales peuvent trouver ce qu’ils cherchent. S’ils veulent comprendre le fonctionnement des choses, ils trouvent toujours cette sorte d’information. Le problème surgit quand les choses ne fonctionnent pas, quand les crises, les dépressions, les révolutions, les guerres surviennent. Dans de telles circonstances, les palliatifs et les réformes ne fonctionnent pas, les choses ne sont pas aisément stabilisées et, ce qui est plus important, les observateurs académiques sont pris au
dépourvu.
Ce problème est camouflé par la réalité du monde académique. Bien des financements de recherche, des conditions d’emploi et de promotion, des possibilités de publier... sont basés sur la conformité avec les besoins de ceux qui détiennent le pouvoir économique et politique. Quelques-unes des disciplines en rapport avec le travail sont très consciemment consacrées à assurer le fonctionnement du système tel qu’il est. Ce qui veut dire que les problèmes du travail sont vus comme des problèmes de discipline, de productivité et de rentabilité. Les questions sous-jacentes sont : comment faire travailler les travailleurs ? comment rendre compétitives les entreprises américaines ? comment faire pour que les travailleurs améliorent la productivité ? Dans une telle perspective, il n’est pas étonnant que les solutions proposées pour ces problèmes n’aient aucune universalité, ce qui veut dire qu’ils ne sont aucunement valables hors du monde des affaires.
Un aspect de cette acceptation du statu quo par presque toutes les sciences sociales est leur dépendance étroite par rapport à la quantification et aux études de recherches..Si la science tient à sa capacité à compter les choses, il n’est alors pas surprenant que la science sociale devienne une défense de ce qui existe. Il n’est pas non plus surprenant qu’elle éprouve de grandes difficultés à traiter des conflits et des changements. Ceux-ci ne sont pas facilement quantifiables et les rapports de recherches (habituellement les sondages d’opinion) découvrent des vérités très éphémères. Comme l’a écrit Rick Fantasia : « La sociologie américaine qui a étudié la conscience de classe l’a presque invariablement traitée comme des conceptions, des images, des attitudes des travailleurs et des réponses verbales aux arrangements sociaux dans lesquels ils se trouvent. L’approche de base a été de développer un modèle d’enquête destiné à mesurer les attitudes ouvrières dans un ensemble de sujets : identification de classe, satisfaction et insatisfaction dans le travail, agressivité de classe et préférences politiques. Ces attitudes sont alors mises en relation avec un certain nombre de variables indépendantes comme le niveau de qualification, l’identification ethnique ou raciale, l’âge, le sexe, etc.
 » Avec de telles statistiques, les sociologues établissent le degré de “conscience de classe” d’une population donnée de travailleurs. Quelques-uns ont trouvé des indications sur la conscience de classe en employant cette méthode, bien que la plupart n’aient pas tiré grand-chose de valable dans cette voie. »
Mais qu’il « trouve » ou pas la conscience de classe... ne fait que révéler le relatif optimisme ou pessimisme du sociologue plutôt qu’une avancée au sujet de l’existence de cette conscience (19).

M. G. et S. F.
(à suivre)

(Les notes figurent dans un fichier à part.)

Le livre Travailler pour la paie :les racines de la révolte (163 pages, 17 euros) peut être commandé aux éditions Acratie, editionsacratie@minitel.net

** SUR MARTIN GLABERMAN, VOIR Echanges n°99, hiver 2001/2002, p. 75.