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ACT Manufacturing (1) : Autopsie d’une lutte

mercredi 28 avril 2004

A Angers, en décembre 2002 et janvier 2003, les salariés d’une filiale de Bull vendue à un fonds américain ont occupé leur usine. Article paru dans Echanges n° 104 (printemps 2003).

A Angers, en décembre 2002 et janvier 2003, les salariés d’une filiale de Bull vendue à un fonds américain ont occupé leur usine

« Vendredi après-midi, face-à-face avec les forces de l’ordre dépêchées par crainte d’exactions. Quelques dizaines de salariés encadrés par la CGT et FO commencent une occupation de l’usine sans véritable objectif, ne supportant pas l’idée que leur outil de travail ultra-performant reste sans vie. »

Ces lignes, parues dans le journal Le Monde du 22 décembre 2002, laissent supposer qu’il s’était passé autre chose que la routine des luttes syndicales pour les 660 travailleurs d’ACT Manufacturing à Angers (Maine-et-Loire) menacés de licenciement. Que mettre derrière de tels propos ? Il nous paraissait évident qu’ils n’étaient pas innocents et que, quelles qu’aient été les intentions (« d’exactions ») des occupants du site - ces travailleurs excédés par les manipulations qui se sont terminées par leur mise à la porte -, les autorités patronales, gouvernementales et syndicales, tirant les leçons des réactions ouvrières style Cellatex, avaient pris des précautions et agi préventivement... Parlant, dans des numéros précédents d’Echanges, des risques de cette « épidémie » style Cellatex (moins due à une propagande par le fait qu’aux mêmes méfaits du capital), nous avions souligné que la dialectique action-répression dans le rapport de forces capital-travail conduisait inévitablement à la mise en place de moyens répressifs, syndicaux et policiers destinés à prévenir, sinon endiguer ce nouveau degré dans la lutte de classe. C’est en ce sens que nous pouvions interpréter les lignes citées ci-dessus. D’autant que d’autres conflits, comme ceux de Daewoo Lorraine ou Metaleurop Nord,
paraissaient au même mo-
ment contenir le même potentiel explosif.

Pour tenter d’approcher un peu la réalité de la lutte à ACT, nous avons demandé à des camarades de la région d’Angers d’essayer de savoir sur place comment la lutte se déroulait. Nous livrons ci-après leur récit, y ajoutant quelques précisions pour aider à retrouver le fil des événements.

- Lettre du 16 janvier 2003. « Tu te doutais bien que je ne pouvais répondre de suite à ton courrier du 24 décembre. Pour être le plus complet possible, il était nécessaire de confectionner un dossier de presse sur la lutte déjà longue des ouvriers d’ACT. Les manifestations et actions des salariés d’ACT étaient difficiles à suivre, car ponctuelles. La manifestation du 9 janvier 2003 constitue un degré dans cette lutte, puisque les ACT ont appelé la population angevine à les soutenir et à assister à leur manifestation. Malgré un froid très intense, 12 000 Angevins ont manifesté ce jour-là. Ceci s’explique en partie du fait que d’autres entreprises sont ici touchées (TRW, Bleue Couture...). Evidemment, dans la manif du 9 janvier, si je pouvais identifier quelques participants pour les avoir vus dans diverses manifs, il était difficile de prendre langue tout de go. J’ai défilé dans la tête de la manif pour avoir le contact et, inévitablement, j’ai vu M. T., un vieux camarade perdu de vue ces derniers temps, maintenant délégué CGT d’ACT (...) J’aurais apprécié dans cette manif de nouer d’autres contacts, mais comme tu le sais, ce n’est pas toujours aisé.

Le 14 janvier, avec la camarade D. R., nous arrivons à ACT peu après que les salariés aient bloqué un silo de Bull, l’ex-maison mère, où sont entreposés les gros systèmes informatiques, entravant ainsi la livraison. L’occupation de l’usine se fait évidemment par roulement. Une assemblée générale d’ACT se tient, à laquelle nous assistons, parmi le personnel. La presse, qui est venue aux nouvelles suite à l’occupation du silo de Bull, en est tenue à l’écart. L’AG décide la poursuite de l’occupation du silo de Bull et des modalités. Nous buvons une bouteille ensemble et nous interrogeons les occupants. Je me suis présenté comme un prolétaire et j’ai fait part des bruits que vous aviez entendus, selon ce que tu rapportes dans ton courrier. Ils nous ont été démentis à plusieurs reprises, et par différents occupants. J’ai dit que je transmettrai leurs positions, leur situation et qu’Echanges décidera de traiter l’information dont je montre, pour toujours jouer franc jeu la récente livraison à quelques occupants.

Un point faible, l’information

Ce qu’ils veulent, en plus des revendications que l’on peut lire tout au long des extraits de presse, c’est un repreneur pour conserver les emplois. Ils n’ont pour le moins pas confiance dans la « cellule de reclassement ». Ils sont graves, déterminés, résolus, solidaires. Le point faible de cette lutte en est que l’information peine à sortir d’Angers (ce qui tient à la particularité de cette ville ; de Nantes ou du Mans, elle serait sortie beaucoup plus rapidement), pour déboucher au niveau national. D. R. devrait essayer de joindre Le Monde pour les aider sur ce plan ; L’Humanité leur a consacré plusieurs articles. L’Humanité ou pas, certains occupants m’ont dit que leur lutte et leurs pensées y étaient assez réellement restituées.
Il y a deux quotidiens sur Angers. Le Courrier de l’Ouest ne donne pas beaucoup à lire. C’est pourquoi les coupures de presse proviennent d’Ouest France dont je me sers pour partie des informations locales. Ces quotidiens ont bien sûr un arrangement avec la mairie (PS-Verts).

Leur situation [aux salariés d’ACT] est typique, victime de la financiarisation et de négligence à leur égard puisque la faillite du repreneur américain n’est pas pour surprendre.

Il y a beaucoup de moments forts dans leur combat, comme le blocage des camions de Bull, le blocage des lignes TGV Paris-Brest ; à Integris, ils ont bloqué deux ou trois jours tous les réseaux ; [et des moments comme celui où ils sont allés] cueillir le maire Antonioni en sa mairie pour l’emmener à pied négocier pour eux à la préfecture et bien sûr [celui où on a employé] contre eux des CRS.
Tu trouveras la liste de leurs actions dans l’historique ci-dessous (page 23) qu’un occupant m’a remis.

Ceux avec qui nous avons parlé se montrent désabusés et méfiants envers la gauche. L’on m’a demandé à plusieurs reprises qui je représentais et où je me situais (gauche, extrême gauche, ultra-gauche). Je ne représente que moi-même, je suis un prolétaire, je n’ai rien à voir avec les gauches, ce que je pense (pour faire court) tient du communisme de conseils. C’est normal qu’ils veulent connaître à qui ils ont affaire.

Syndiqués et non-syndiqués

M. T., qui connaît mes opinions et mes pratiques, a bien insisté auprès de nous, en présence de tous, sur le fait que, outre l’intersyndicale CGT-FO, c’est un comité de lutte et de sauvegarde comprenant des ouvriers syndiqués et non-syndiqués qui est en place pour l’occupation et la lutte : « Pour tout le monde. » Ainsi la chargée de la communication (pour la lutte) qui nous a reçus était non-syndiquée.

Ils ont reçu des collectes de soutien de plusieurs boîtes.

Tu me demandes « ce qu’il en est actuellement ? » ACT Manufacturing France SA est donc en liquidation judiciaire par jugement du 30 décembre 2002 du tribunal de commerce, avis paru ce matin (16 janvier) dans Ouest-France. Les ouvriers occupent l’usine jour et nuit, par roulement. Internet et le téléphone leur ont été coupés mais ils ont toujours les portables d’usine et la télévision. Ils y mangent, y ont même réveillonné. Ils souhaitent un repreneur. Ils souhaitent une manif régionale. J’estime que pour une petite ville de province comme Angers, c’est un combat fort qui a produit plusieurs initiatives. Tu le verras d’après la presse, le préfet a une position dure. Après l’occupation du silo de Bull empêchant la livraison de produits finis, ils produisent de nouveau depuis hier au soir des cartes électroniques pour un équipementier italien. C’est bien joué : bloquer le silo Bull tout en montrant la possibilité de produire de la qualité. Un point faible est dans l’information qui ne perce pas au niveau national. Il est aussi intéressant de noter que d’autres usines sont touchées à Angers... »

- Lettre du 29 janvier 2003. (...) Les ACT relancent trois lignes de fabrication et l’argent est versé sur un compte bloqué... Une seconde commande arrivera. Bull exigeant l’arrêt de l’occupation du silo, les délégués intersyndicaux sont assignés en référé le 21 janvier. Le référé est reporté... Le 21, en après-midi, après leur assemblée générale, les ouvriers occupent une autre partie de Bull. Nous sommes arrivés encore à temps pour vivre cela. Une audio-conférence avec le « directeur des ressources humaines » du siège parisien n’aboutit pas. Pour faire pression, le 23 janvier, des ex-salariés des ACT brûlent quel-ques cartes électroniques destinées à Bull. Le
24 janvier, alors que certains sont au tribunal pour le référé - le verdict est l’ordre d’évacuation de l’usine -, au même moment 500 CRS entrent par les sous-sols de communication des deux boîtes. Les ACT mettent le feu au silo Bull, les pompiers maîtrisent l’incendie. Les ACT, violemment virés par les CRS, n’ont que le droit de reprendre leurs voitures. Ils bloquent l’autoroute Nantes-Paris, qui jouxte l’usine, puis un cortège se dirige vers la mairie close, essuie des grenades lacrymogènes, s’en va vers la préfecture, une haie de CRS les repousse.

Appel à la population
ou enclavement syndical ?

Lundi 27, manif de soutien aux ACT licenciés, qui, outre les indemnités, veulent de l’emploi. Tu as vu dans Le Monde qu’il est souligné l’appartenance gauchiste des délégués CGT et FO d’ACT. Ceci est parfaitement exact. Mais cette suggestion explicative ne rend pas compte de ce que j’ai senti lors de nos visites : la détermination, la profondeur du ressenti, la gravité des salariés eux-mêmes. Depuis leur expulsion ils vont osciller entre l’appel au soutien par la population et le chapeautage par la Fédération des Métaux.

Il y a risque certain d’enclavement. Leur situation qui, dans un premier temps, peinait à se faire connaître hors d’Angers, n’est pas isolée. La France connaît d’autres restructurations et fermetures d’usines (Arcelor, Metaleurop Nord, Daewoo), mais ce n’est pas une contestation sociale généralisée. Ces conflits demeurent hétérogènes ; les licenciements s’ajoutent mais ne convergent pas. Les bureaucraties craignent toujours quelque nouvelle mouture de 1995 ou, mieux, verrouillent. La presse locale indique la présence dans la manif de salariés de Bleue Couture, de Nec ; j’y ai vu aussi des salariés de Thyssen qui, semble-t-il, ont aussi des soucis. Mais il ne s’agissait visiblement pas de débrayages en nombre.

La série de ces conflits, de ces licenciements, leur brutalité comme la brutalité des expulsions génère une tension lourde qui, à la fois, peut alimenter des conflits plus larges - la question de la retraite qui va resurgir sous peu - ces conflits plus larges pouvant être une possibilité pour les ACT et d’autres, de se désenclaver du dilemme complémentaire : appel au soutien de la population - enclavage syndical politique. L’Etat ne peut laisser le mécontentement et la colère sillonner d’entreprise en entreprise avant que d’aborder la question de la retraite. Il se heurte à deux problèmes : qualitatif, du hors-norme de certains licenciements, et quantitatif, de la remontée prévisible du nombre de chômeurs en liaison avec la question de la retraite. Or à ce jour, l’Etat trahit son impuissance : « Vouloir empêcher les entreprises de licencier, c’est comme vouloir empêcher la maladie » (Fillon dixit)...

- Lettre du 10 février 2003. (...) La dernière réunion pour ACT, à la préfecture, a duré deux heures. Elle s’est tenue en présence du préfet, du maire, des délégués syndicaux CGT, FO, CGC et même CFDT, mais sans la participation du groupe Bull. De nouveau le préfet a présenté différentes mesures : allocation temporaire dégressive, congés de conversion, aides diverses ? Les ACT ont considéré que ce n’était pas suffisant, qu’il n’y avait pas d’avancées concrètes sur leurs revendications : pas de reprise de l’activité, pas d’amélioration des conditions de départ et pas de versement des 6 millions d’euros de Bull. De fait, c’est toujours la même position, le pouvoir et la presse parlent allocations temporaires et reclassement, tandis que les ex-salariés d’ACT veulent la reprise, la remise en marche de leur site industriel.

Les ex-ACT, qui formaient la tête de la manifestation à propos des retraites, prennent des contacts au niveau national avec d’autres entreprises touchées par les liquidations (Daewoo, Pechiney, Metaleurop...) et entendent saisir la justice pour faire pression sur Bull. Après quelques réunions à la Bourse du Travail (où pour ma part je voyais un risque certain d’enfermement), les ex-ACT ont obtenu de la mairie une salle, l’ancien cinéma Elysée, dans ce même quartier de Belle-Beille où se trouvent ACT et Bull. Voilà l’histoire pour le moment... »

Voir aussi :

ACT (2) : chronologie d’une mort annoncée

Lip, le mythe de l’autogestion