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Sur « La dignité des travailleurs. Exclusion, race et immigration en France et aux Etats-Unis », de Michèle Lamont, FNSP, 2002

jeudi 14 mai 2015, par Yves

Dans ce livre, Michèle Lamont compare le racisme en France et aux Etats-Unis chez les « travailleurs » de ces deux pays.

Elle part d’une hypothèse intéressante : le racisme (et de façon plus générale l’idéologie réactionnaire) serait, en quelque sorte, un plus, un élément idéologique important pour les travailleurs qui leur permettrait de renforcer à la fois :

leur identité de prolétaires qui ont peu de chances de sortir de leur classe, pour rejoindre les rangs de la petite bourgeoisie et encore moins de la bourgeoisie ; ils sont condamnés à « survivre » toute leur existence et ont donc besoin d’un fortifiant idéologique ; ils ont besoin de se sentir supérieurs non seulement aux plus pauvres qu’eux et de la même couleur mais aussi à ceux qui sont d’une autre couleur qu’eux et travaillent à leurs côtés ; et cette supériorité n’est pas simplement considérée comme biologique mais aussi comme morale. Dimension éthique dont certains éléments leur permettent de se sentir également les égaux des classes supérieures, voire même supérieurs aux dominants.

leur identité de classe : les prolétaires travaillent activement à délimiter les contours de leur classe, à partir d’idées réactionnaires (d’habitude les marxistes pensent que c’est le Parti, ou les groupes révolutionnaires, ou la lutte des classes qui créent la conscience de classe…). Ils peuvent avoir conscience d’être relativement exploités, tout en étant réactionnaires. En clair, leur conscience de classe ne les rend pas révolutionnaires. Paradoxe intéressant qui va aussi à l’encontre de toutes les théories situ, post-situ, ou sur la société de consommation qui prétendent que la classe ouvrière adopte les idées, les valeurs de la petite bourgeoisie ou de la classe moyenne. Lamont établit une différence entre leurs désirs financiers (petits bourgeois) et leurs valeurs (prolétariennes réactionnaires). Ces valeurs prolétariennes réactionnaires concernent autant le travail, que la vie de famille, la sexualité, la morale personnelle, les rapports hommes-femmes, la sécurité et l’ordre dans la cité, etc.

– leur identité nationale : le racisme leur permet de s’identifier à la politique extérieure de leur Etat. Ils sont donc « grandis » par les performances de leur armée, les guerres que mènent leur Etat, l’auteur aurait pu ajouter les exploits sportifs des équipes nationales, etc.

Lamont ne cherche pas à démontrer que les arguments racistes sont faux (sauf de temps en temps dans quelques notes) ; elle tente de montrer qu’ils sont efficaces, qu’ils ont une utilité pour ceux qui les propagent, en dehors de toute adhésion à un groupe politique raciste (du moins chez les ouvriers qu’elle interviewe aux Etats-Unis).
Ces hypothèses ouvrent des perspectives très utiles pour le travail militant, qu’il soit antiraciste ou pas d’ailleurs. Elles devraient nous inciter à ne pas simplement nous demander si l’autre a « tort » (dans ce cas précis, c’est évident) mais aussi nous demander quelle est l’utilité, pour lui ou pour elle, en tant que membre de la classe ouvrière ; de défendre telle ou telle idée réactionnaire.
Michèle Lamont cherche à établir aussi les points communs et les différences qui structurent les deux composantes de la classe ouvrière : Noirs/Blancs aux Etats-Unis ; Gaulois/Nord-Africains en France, dans leurs rapports avec les autres classes.

Cela dit, son travail souffre de certaines limites.

1. Lamont analyse toujours le racisme en fonction des opinions des ouvriers mais pas des conséquences institutionnelles de ce racisme individuel ou collectif. Elle n’analyse jamais le lien entre ces opinions individuelles et les privilèges accordés, théorisés, défendus par les institutions qu’elles soient ouvertement racistes ou pas d’ailleurs. C’est pourtant un apport important des Américains (à commencer par les Black Panthers) d’avoir mis l’accent sur le racisme institutionnel, (cf. l’article à ce sujet dans Ni patrie ni frontières n° 21-22).
Ou alors quand elle parle (sans mentionner le mot) du racisme institutionnel, elle établit des comparaisons absurdes puisqu’elle compare les lois ségrégationnistes qui ont eu cours jusque dans les années 60 du XXe siècle aux Etats-Unis avec le Code noir en France qui avait disparu depuis deux siècles.

2. Elle confond en France systématiquement immigrés, musulmans, « beurs » et Nord-Africains. Pourtant elle indique qu’une forte minorité des Nord-Africains ne se réclament d’aucune religion, et qu’une majorité de ceux qui se disent musulmans ne sont pas pratiquants.

3. Elle confond racisme anti-Arabes (ou anti-Kabyles ce qui n’est pas du tout la même chose) et racisme antimusulmans.

4. Sur la question de l’assimilationnisme républicain français, elle oublie d’évoquer la chasse aux rouges et aux anarchistes aux Etats-Unis (accusés avant tout d’être des étrangers) un peu avant, pendant et après la première guerre mondiale. C’est ce qui explique l’écrasement du mouvement anarchiste, des IWW et du socialisme américain à l’époque. Une grande partie des dirigeants ou théoriciens étaient des immigrés allemands, italiens, etc. Et ils ont été calomniés, emprisonnés ou éliminés physiquement en tant qu’étrangers, « anti-américains », indignes de vivre et travailler en Amérique. Et elle oublie également de mentionner l’anticommunisme puis le maccarthysme jusqu’à aujourd’hui.

Il existe bel et bien une pression assimilationiste très forte fondée sur le nationalisme, un chauvinisme délirant, une référence prédominante à la religion et à l’anticommunisme aux Etats-Unis. Sans compter (ce qu’elle dit elle-même des ouvriers américains) cette idée que leur pays défend la démocratie ailleurs y compris par la force. Si tu es athée, antichauvin et hostile aux interventions de ton pays, c’est vraiment difficile de vivre aux Etats-Unis (cf. il suffit de voir les accusations contre Obama accusé d’être anti-américain simplement parce qu’il n’arbore pas le drapeau sur son veston – que dire alors d’un gauchiste ou d’un anarchiste américain !). Le multiculturalisme américain (ou ce que la traductrice appelle bizarrement le communalisme) n’est qu’une version soft de la ségrégation, pas une attitude anti-assimilationniste plus généreuse ou compréhensive que l’assimilationisme républicain français comme l’auteure semble le croire.

Si l’on regarde justement ce dont les Français sont le plus fiers ce sont le plus souvent ce que leur ont apporté des étrangers : de Louis XIV qui demanda à l’Italien Lulli de créer une musique nationale française à Césaire apôtre de la négritude récupéré par toute la classe politique française, en passant par François Ier qui fit construire les châteaux de la Loire en faisant appel à des architectes italiens, et toute la vie artistique (peinture, musique, danse, sculpture), au XXe siècle qui est liée à la présence d’une très forte proportion d’étrangers qui ont contribué au rayonnement culturel de la « France ». Y compris dans la variété et la musique populaire : Aznavour, Montand, Piaf, etc.

Quand Lamont affirme que la France n’a rien d’équivalent au rêve américain à proposer aux étrangers qui viennent chez elle et qui veulent grimper dans l’échelle sociale, ce n’est pas exact, surtout sur le terrain culturel, sportif et artistique qui constitue un des éléments du nationalisme français de gauche et même de droite.
Le fait que les groupes de rap français ne soient pas mono-ethniques montre que même chez les plus apparemment « anti-Français » un certain universalisme existe.
Par contre, elle a raison d’expliquer que le discours républicain, aveugle aux couleurs (color blind), le fait de refuser de parler de race, peut n’être qu’un vernis superficiel, qui cache des sentiments racistes traditionnels identiques à ceux qui s’expriment sans complexe aux Etats-Unis et qui ont une base pseudo biologique et non culturelle ou religieuse.

5. Lamont se polarise beaucoup (trop) sur le Front national mais sans doute est-ce lié à l’époque où elle a écrit son livre (2002) et surtout aux gens qu’elle a interviewés (curieusement il n’y a aucun ouvrier d’extrême droite chez ceux qu’elle a rencontrés aux Etats-Unis, alors que ce ne sont pas les groupes racistes militants, y compris armés, qui manquent en Amérique). Ils ont quand même fait sauter un immeuble entier du FBI avec le personnel à l’intérieur tuant plus de cent personnes ! Le FN, à côté, c’est de la rigolade question utilisation de la violence !

Michèle Lamont prend les propositions politiques du FN un peu trop au sérieux. Je doute que le FN – s’il était arrivé au pouvoir dans un gouvernement de coalition – se serait montré aussi radical que la Ligue du Nord ou même Alliance nationale en Italie. Il aurait été obligé de mettre de l’eau dans son vin. Et elle tient des propos contradictoires sur l’attitude du FN face aux musulmans. Ce qu’elle dit me semble s’appliquer beaucoup plus au MPF qu’au FN. Par contre il est fort possible que l’électeur de base du FN ne fasse pas la différence…

6. Même s’il est vrai que « la France » ne s’est pas pensée comme un pays d’immigration, ce n’est plus le cas depuis vingt ans – sinon on ne comprendrait pas la Cité de l’immigration, le Conseil consultatif du culte musulman, ni l’élection de Sarkozy en 2007 qui se présenta lui-même comme un « immigré » pendant sa campagne électorale, la présence de Dati, Yade, et Amara dans son gouvernement.
Ce qui est sans doute vrai c’est que cette constatation est beaucoup plus partagée par la petite bourgeoisie intellectuelle, la bourgeoisie, et la classe politique (en tout cas à droite, à gauche ce n’est pas vraiment le cas pour le moment, cf. les gens du CRAN par exemple qui ont cherché leur voie à gauche puis se sont tournés vers la droite) que par la classe ouvrière. Mais les choses sont en train de bouger.

7. Michèle Lamont affirme qu’il n’y a pas une forte ascension sociale chez les descendants des immigrés d’Afrique du Nord. Il me semble au contraire qu’il existe une beurgeoisie et une petite beurgeoisie. Sinon on ne comprend pas les Indigènes de la République, leur fraction la plus bruyante, mais aussi tous ces hommes et ces femmes « issus de l’immigration » qui tentent de faire carrière dans les partis politiques, qui créent des entreprises, etc. Ce qu’il y de sûr c’est qu’ils doivent montrer patte blanche, c’est le cas de le dire : tenir un discours citoyenniste, national-républicain. Mais finalement c’est aussi ce que fait Obama aux Etats-Unis…pour être accepté par l’électorat blanc démocrate. Je ne vois donc pas de différence abyssale entre les deux sociétés.

7) Michèle Lamont décrit le racisme en France, mais n’évoque jamais des couples mixtes d’un point de vue religieux comme « ethnique ». Et pour cause ; 4 % des Noirs américains se marient en dehors de leur communauté au bout de trois siècles. Contre près de 40 % chez les Algériens ou Algériennes vivant en France au bout d’une génération.
Elle oublie de dire que le multiculturalisme s’oppose aux mélanges et au métissage au nom de la préservation de la « culture » de chacun.
Par contre, à mon avis les mariages mixtes sont beaucoup plus rares chez les Africains que chez les Nord-Africains. Car le racisme anti-Noirs a une base pseudo biologique très forte en France, contrairement à ce qu’elle affirme. Je serais donc moi beaucoup plus pessimiste qu’elle sur « l’intégration » ou « l’assimilation des Africains » en France. Mais évidemment ce sont des questions à creuser.
Elle est visiblement mal informée, y compris sur les préjugés racistes en France : elle explique que les Français racistes croient que les Arabes crachent dans la rue parce qu’ils sont musulmans, or les Portugais le font depuis des décennies et ils sont catholiques, tout comme les Indiens et ils sont hindouistes ! Elle explique que la haine contre les Nord-Africains est liée à leur religion, visiblement elle ne connaît rien de la propagande anti-italienne et anti-polonaise de la droite et de l’extrême droite pendant des décennies.
Malgré ces quelques réserves secondaires, il faut absolument lire ce livre très riche de Michèle Lamont.
Y.C.

La dignité des travailleurs, Exclusion, race, classe et immigration en France et aux Etats-Unis, Presses de Sciences Po, 2002