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Essor et conjugaison des moyens de transport : quelques exemples

dimanche 22 mars 2015

Avertissement

Les transports dans l’expansion mondiale du capital
Les transports dans la restructuration du capitalisme
Transports. Questions de définition
Le conteneur, élément central du problème des transports à l’époque moderne
5. Essor et conjugaison des moyens de transport : quelques exemples
Une « nouvelle » ancienne industrie : la logistique
Les avatars des autres circuits de marchandises spécifiques
Les conséquences de la révolution du conteneur
Conséquences sur la structure du capitalisme
Les conséquences sur l’organisation du travail
Fragilité et vulnérabilité du système de transport
Fukushima, un test pour la chaîne globale d’approvisionnement
Transports. La transformation des conditions de travail. La dialectique capital-travail
Les luttes et leur impact sur le procès de production
Les transports et la crise économique.

1. L’acheminement de chaque conteneur chargé par la compagnie de fret ferroviaire Canadien National, privatisée en 1995, sur la côte Pacifique est strictement planifié afin de s’intégrer aux horaires des trains et un système de contrôle maison, élaboré avec les syndicats, permet de le suivre à la trace jusqu’à son point de destination. La compagnie développe des protocoles d’acheminement avec les grands transporteurs ferroviaires américains ou un programme de régulation de trafic en transport intermodal, maximisant l’utilisation de sa flotte de locomotives ou le « triage de précision », en réduisant délais et manipulations de wagons lors du triage (19).

2. Un autre exemple peut être donné en sens inverse, ou comment les besoins de la distribution commandent l’organisation de la production. Les possibilités nouvelles offertes par la transmission de l’information (que nous assimilons à un moyen de transport) permettent d’éliminer le fossé entre production et distribution, de réduire voire éliminer les stocks de marchandises et d’accélérer la rotation du capital. Par exemple, un hypermarché vend des chaussettes d’une usine textile, de différentes dimensions, couleur, matériaux, etc. Chaque catégorie a un code spécifique lu et enregistré en même temps que le prix par la caisse enregistreuse. A tout moment de la journée, l’usine textile suit par ordinateur le niveau des stocks de chaussettes de toutes catégorie ; et l’équipe de nuit fabrique lesdites chaussettes, ce qui signifie une certaine forme d’organisation du travail et une organisation technique. Tôt le matin, un camion livre les chaussettes requises, qui peuvent être immédiatement mises en rayon pour la vente. Tout ce processus fabrication-vente peut être organisé uniquement entre le producteur et le vendeur mais il peut aussi être indépendant, la technique logistique organisant des fonctions variables du processus assurées par des entreprises distinctes. Evoquant cette souplesse dans les relations production-distribution, Alan Greenspan, l’ancien président de la Banque fédérale américaine (Fed), a prétendu en novembre 2006 que la transmission immédiate au processus de production de tout ralentissement dans la consommation introduisait une grande élasticité dans l’économie américaine, évitant ainsi toute immobilisation de capital dans la constitution de stocks de marchandises (20).

3. La première chaîne de supermarchés au monde, l’américaine Wal’Mart, utilisait autrefois largement la sous-traitance et, grâce à la révolution des conteneurs, pouvait atteindre ses principaux fournisseurs dans des contrées lointaines à bas coût de main-d’œuvre dont la Chine. Dans le but de réduire encore ses coûts de production, soutenir la concurrence et accroître ses profits, Wal’Mart a complètement changé ce système traditionnel de sous-traitance. Tous les éléments nécessaires à la production d’un produit, dont les machines et les matériaux, sont achetés (en gros, ce qui permet des économies d’échelle) par la compagnie et fournis à un recruteur-exploiteur de main-d’œuvre choisi sur Internet comme le moins cher pour la production d’une marchandise définie.

Une autre conséquence de cette intégration totale des transports dans un processus d’ensemble est illustrée par cette société qui, dans le but de réduire le coût de sa flotte de camions, une des plus importantes des Etats-Unis, investit pour ses livraisons urbaines dans une usine de camions hybrides électricité-diesel, dont l’activité finalement dépend de la production de lithium, où elle doit justement investir (21). Des réductions de coûts peuventt aussi provenir de diverses aides gouvernementales dans le cadre de politiques « vertes ».

4. Récemment, une société de Hong Kong proposait de rassembler en un seul lieu toutes les marchandises destinées à un seul centre de distribution situé dans une partie quelconque du monde, et de les y disposer sur des rayons mobiles qu’il n’y aurait plus qu’à déplacer directement par conteneur jusqu’au magasin, sans aucune autre manipulation que le transport.

5. Un procédé similaire à l’utilisation d’une cascade de sous-traitants reliés par une chaîne de transports matériels et immatériels est actuellement mis en place par Boeing pour la construction de son nouveau modèle. La société va sous-traiter dans le monde entier, aux moins offrants, la production de l’ensemble des pièces de l’avion, imposant les plans d’utilisation, contrôlant les équipements et l’exécution par l’usage intensif des ordinateurs et d’Internet. La restructuration présente d’Airbus a pour but principal de mettre en place un tel processus de production permettant de réduire les coûts. Mais en fait, cette tentative de réduire les coûts de production par la délocalisation universelle des sous-traitants s’avère déjà catastrophique pour Boeing par rapport à ses objectifs, au point qu’un dirigeant a fini par déclarer : « La meilleure façon de faire, ce serait que les pièces principales n’aient que la rue à traverser. » Nous verrons dans les commentaires généraux sur l’ensemble de cette chaîne de production reposant sur le transport à quel point on peut douter d’une déclaration de Bernanke en novembre 2006, selon laquelle « l’efficacité de la chaîne des approvisionnements était une source d’élasticité de l’économie américaine ».

6. « Révolution dans la salle de classe », « révolution dans l’hôpital » et « révolution dans le management et la gestion d’entreprise » : toutes ces « révolutions » n’en sont qu’une : la « révolution numérique ». La marchandise, c’est tout : les échanges épistolaires, l’envoi de documents, la recherche du renseignement, la vente à distance mais aussi les conférences à distance, l’enseignement interactif ou une opération chirurgicale à distance. Le moyen de transport, c’est l’ordinateur ou le téléphone portable, le câble d’Internet ou les ondes de la Wifi, qui autorisent toutes sortes d’opérations « en temps réel », dans l’immédiateté. La « révolution dans la salle de classe », par exemple, c’est le remplacement du livre et du stylo par des « outils d’éducation interactifs » : un juteux marché d’outils électroniques, nouveaux moyens de transport des connaissances (ou plutôt des informations, qui remplacent la connaissance) dans un domaine encore « malheureusement » dominé par le livre et le ­cahier (22).

7. Le coût du transport des personnes tend à définir une politique des transports, du logement pour faciliter la mobilité de la force de travail (23). A une extrémité de cette notion de temps, on voit réapparaître, notamment en Chine, le dortoir sur le lieu de travail ou à proximité (dont, ailleurs, les divers foyers de jeunes travailleurs ou de travailleurs immigrés, les cités ouvrières... sont des survivances). A l’autre extrémité, on introduit dans le contrôle des chômeurs la notion de distance entre le domicile et le travail proposé ; corrélativement on pourrait ajouter la gestion du chômage dans le contrôle des offres d’emploi, la possession du permis de conduire ou le refus d’embauche pour éloignement du lieu de travail, la fatigue ou carences du trajet étant supposée entraîner une baisse de productivité.

8. Une expertise commune à toutes les formes de transport. La multinationale française Veolia (ex-Vivendi) permet de bien illustrer la manière dont se développent des techniques de transport dans des secteurs en apparence très éloignés les uns des autres mais qui autorisent la convergence d’études. Cette société a commencé sa carrière (en 1853, sous le nom de Générale des eaux) en prenant en régie la distribution de l’eau sur le territoire français, prérogative des municipalités, qui peuvent assurer elles-mêmes ce service ou le concéder à des sociétés privées ; à partir de là, cette entreprise est passée à tout ce qui concerne l’assainissement de l’eau, la récupération et le traitement des eaux usées, puis aux transports terrestres (chaîne de l’évacuation et de la destruction ou récupération des déchets domestiques, mais aussi transports ferroviaires et urbains – aujourd’hui Veolia Transdev, 50% Veolia - 50% Caisse des dépôts, présent dans 27 pays), maritimes (notamment dans les liaisons avec la Corse). Dans la perspective de la libéralisation des chemins de fer dans la Communauté européenne, Veolia a conclu en 2008 avec Air France-KLM un accord pour jumeler les lignes TGV courte distance qu’elle exploiterait privativement et les lignes aériennes longue distance (24). Un temps, sous le nom de Vivendi, la société avait en outre étendu ses activités aux transports immatériels par production, distribution et diffusion sur Internet notamment de films et de disques. Qu’y a-t-il en commun entre toutes ces activités dont le rapprochement ressemble à ces conglomérats d’autrefois qui faisaient côtoyer dans un même trust multinational des entreprises disparates sous le seul signe du profit ? C’est que la collecte et la distribution des marchandises quelles qu’elles soient, fonctionnent selon les mêmes principes.

9. La multinationale américaine Fed’ex se définit comme œuvrant dans la « révolution logistique ». Au départ, cette société de messageries n’exploitait qu’un service aérien pour la collecte et la livraison express de colis entre 25 villes américaines. Depuis elle s’est étendue mondialement pour toutes sortes de transports express pour devenir, sur le plan capitaliste, l’égale aujourd’hui par exemple de Microsoft (exploitant, soit dit en passant, d’un autre mode de transport). Fed’ex dispose d’une flotte aérienne équivalente à celle d’Air France-KLM (700 appareils) ; elle transporte chaque jour 6,5 millions de colis  ; elle a absorbé non seulement d’autres sociétés de transport de colis mais aussi des sociétés informatiques ; elle vient de conclure un accord avec DHL, filiale de messageries de Deutsche Post, pour la collecte et la livraison de colis sur le territoire des Etats-Unis. Elle dispose à Memphis (Tennessee) d’un centre névralgique, Global Operation Central Centre (les tapis roulants du centre couvrent 500 km) qui comporte un aéroport, un centre informatique qui peut localiser à tout moment les avions de transport et un service aux clients qui eux aussi peuvent savoir à tout moment où se trouve leur colis et un centre de recherche, Fed’ex Institute of Technology, qui étudie toutes les technologies nouvelles (y compris les nanotechnologies) pouvant servir à améliorer l’offre de transport, c’est-à-dire soutenir la compétition mondiale. Un des dirigeants de Fed’ex a pu déclarer : « L’information concernant un colis est aussi importante que le colis lui-même », soulignant par là que le transport était devenu un maillon essentiel dans le procès production-distribution (25).

10. La surveillance d’une flotte de camions par satellite permet d’imposer aux conducteurs des économies de carburant par une régulation de la vitesse et un changement d’itinéraire en cas d’embouteillage. Le GPS (Global Positioning System, que l’on peut traduire par « système de localisation mondial » ou, pour conserver le sigle, guidage par satellite) permet aussi un contrôle du travail des conducteurs (arrêts, pause pipi, écart, vitesse...) (26).

11. L’usage du téléphone portable dans les pays sous-développés, non équipés de moyens de communication, permet aux agriculteurs et pêcheurs notamment d’obtenir des informations sur la météo et les prix du marché, introduisant ainsi une régulation contre les incertitudes de leur vie (27).

12. Plus récemment, on a assisté au développement rapide du commerce sur Internet, baptisé « e-commerce ». Là également, les moyens de communication modernes jouent un rôle essentiel, ainsi que tous les accessoires de la logistique, depuis la mise en ligne de catalogues de marchandises diverses, à la commande par le même moyen, la manipulation de la marchandise par des processus entièrement automatiques et la livraison soit par poste, soit par messagerie, la seule intervention humaine étant celle du transporteur (28).

Ce succès des ventes par Internet ne touche pas tous les produits au même niveau. Billets d’avion, tickets de spectacles, électronique, habillement, produits ménagers, etc. sont les plus performants, d’autres produits ne le sont pas à cause des problèmes logistiques déjà évoqués. Beaucoup de compagnies ne répercutent pas sur le consommateur le coût réel du service afin de gagner des parts de marché sur les concurrents par un financement déficitaire (c’est le cas par exemple d’Amazon).

De toute façon, c’est le transport qui, une fois encore pose des problèmes (prix des services en baisse, livraisons ratées parce que le destinataire est absent, etc.) : par exemple, qui paie le service pour le deuxième essai de livraison ? Mais il y a aussi des problèmes dans la phase de préparation des commandes (colis) : rassemblement des produits provenant de différents fabricants, difficultés à l’heure de l’optimisation du colis (emballage) à cause de la diversité des poids, volume, etc. des produits. La complexité du e-commerce pose plus de problèmes qu’on pourrait imaginer en lisant la littérature des managers à ce sujet.

NOTES

(19) « La seconde vie réussie et rentable du Canadien National », Le Monde, 8 novembre 2006.
« Canadian pionneer puts efficiency on the line », Financial Times, 19 septembre 2009.

(20) »Supply chain to help soft landing », Financial Times, 17 novembre 2006.

(21) « Electric dreams. How plug-in cars pick up speed and credibility », Financial Times, 8 janvier 2008.
« Truck makers embrace hybrid revolution », Financial Times, 31 mars 2008
« Les transports peinent et peineront à s’affranchir du pétrole », Le Monde, 23 janvier 2008.

(22) « The digital revolution transforms learning », Financial Times, 26 avril 2006.

(23) « Quand le coût des transports devient un frein à l’emploi », Le Figaro, 31 mai 2006 (voir aussi p. 13). On peut observer, avec la hausse du prix des carburants, non seulement une permutation vers des moyens de transports moins onéreux (individuels ou collectifs) et le développement de pratiques spontanées comme le covoiturage.

(24) Ceci pour profiter de l’ouverture des lignes ferroviaires à la concurrence. Le projet semble avoir été mis en instance à cause d’une contre-offensive de la SNCF et de la crise.

(25) « Risk taking on the road of faster delivery », Financial Times, 11 juillet 2007.

(26) « How technology can cut journeys and reduce costs », Financial Times, 18 juin 2008.

(27) Le faible coût des investissements a entraîné un immense succès du téléphone portable dans les pays en développement. Son incidence sur les économies locales est souvent minoré ; « Mobile telephone offer a new sense of direction. », Financial Times ; « Understanding Mobile Communication » ; les techniques récentes ont intégré dans un même support le téléphone, l’ordinateur, la télévision, le film, la photographie et même le livre.

(28) « Le e-commerce explose » , Le Monde, 18 juillet 2007, et « L’avenir de la France en numérique », Le Monde, 30 juillet 2008.