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Antisionisme, antisémitisme et judéophobie

mardi 20 avril 2004, par Yves

(Ce texte de Rudolf Bkouche a été présenté à un congrès de l’UJFP. Nous remercions l’auteur de nous avoir permis de le reproduire. Y.C.)

Introduction

Diverses organisations juives pratiquent depuis longtemps un amalgame antisionisme-antisémitisme, amalgame conforté par des discours et agissements antijuifs qui se présentent comme soutien à la lutte des Palestiniens.

D’un côté une volonté de présenter la lutte du peuple palestinien comme une agression antijuive et toute critique du sionisme et de la politique israélienne comme une forme d’antisémitisme, de l’autre côté un soutien ambigu aux Palestiniens ; tout cela tend à présenter le conflit Israël-Palestine tantôt comme un conflit religieux, tantôt comme un conflit ethnique, occultant ainsi l’enjeu réel, celui de la lutte d’un peuple contre l’agression qu’il a subie depuis que le mouvement sioniste a décidé de construire l’Etat juif en Palestine aux dépens des habitants de ce pays.
Cela nous demande d’être vigilants sur deux fronts, celui du développement des discours et des agissements antijuifs, celui de l’amalgame antisionisme-antisémitisme que voudraient imposer le mouvement sioniste et ceux qui le soutiennent.

L’antisémitisme

Lutter contre les divers amalgames demande de préciser le sens des termes utilisés, ce que nous ferons en replaçant l’antisémitisme dans son contexte historique et en le distinguant des formes plus générales de judéophobie dont celle qui se manifeste aujourd’hui en se revendiquant d’un soutien aux Palestiniens.

L’antisémitisme est né en Europe dans la seconde moitié du XIXème siècle, transformant le vieil antijudaïsme chrétien en un mouvement s’opposant à l’émancipation des Juifs qui s’est réalisée en Europe occidentale depuis la Révolution Française et cherchant une légitimation dans un racisme à prétentions scientifiques.
Après des siècles d’antijudaïsme chrétien, l’émancipation a conduit les Juifs à s’intégrer dans les nations aux milieux desquels ils vivaient, les rendant ainsi invisibles en tant que juifs. Mais cette émancipation avait son revers, les Juifs devenus invisibles sont devenus l’objet d’un mythe : dans la mesure où on ne les voyait plus c’est qu’ils étaient partout, exerçant un pouvoir occulte sur le monde. L’antisémitisme n’est autre que l’expression de ce mythe.

Cette idéologie s’est appuyée sur deux points, d’une part une peur devant la modernité, d’autre part le racisme à prétentions scientifiques.
Puisque les Juifs ont été les bénéficiaires de la modernité issue des Lumières , du moins de la part émancipatrice de cette modernité, le pas sera vite franchi qui dit que ce sont les bénéficiaires de la modernité prise dans sa globalité qui en sont à l’origine, voire qui l’ont fabriquée de toutes pièces. L’antisémitisme pourra alors se développer parmi les victimes de cette modernité, en particulier les victimes économiques du développement industriel, d’autant qu’il s’appuie sur un antijudaïsme chrétien toujours présent .
Pour se développer, l’antisémitisme s’appuiera sur un mythe, celui du pouvoir des Juifs. Dès lors que les Juifs sont désignés comme les responsables de la modernité et que l’émancipation les a rendus invisibles, c’est qu’ils sont présents partout et c’est cette présence occulte qui constitue la forme de leur pouvoir. C’est ce qui fait la spécificité de l’antisémitisme parmi les diverses formes de racisme qui se sont développées à l’époque moderne.
Le racisme s’est développé avec les conquêtes coloniales et la traite des Noirs. A l’époque du développement du libéralisme politique et du développement scientifique, il fallait légitimer cette entorse à l’humanisme des Lumières et cette légitimation devait s’appuyer sur la science, ce fut le racisme "scientifique" et la hiérarchie des races, justifiant ainsi la "suprématie de l’homme blanc". Il était alors tentant pour les antisémites d’intégrer l’antisémitisme dans cette "nouvelle science", d’autant qu’il existait un précédent constitué par la doctrine de la "pureté de sang" inventée par l’Inquisition espagnole, laquelle tenait à maintenir la distinction entre les anciens Chrétiens et les nouveaux Chrétiens, Juifs ou Musulmans convertis restés en Espagne après l’expulsion des Juifs et des Musulmans qui a marqué la victoire chrétienne en Espagne.

Il y a pourtant une distinction entre le racisme envers les peuples colonisés et asservis et l’antisémitisme. Si les membres des races dites inférieures sont lointains, les Juifs sont présents en Europe et leur émancipation les rend invisibles ce qui ne les rend que plus dangereux. Il y a ici une contradiction interne au racisme antijuif, d’une part les Juifs font partie des races inférieures, d’autre part ils sont jugés suffisamment puissants pour soumettre l’Europe civilisée. Les Juifs apparaissent ainsi non seulement comme les membres d’une race inférieure mais aussi comme les ennemis de l’humanité .

Sionisme et antisionisme

Le sionisme apparaît à la fin du XIXème siècle comme une réaction à l’antisémitisme. Prenant acte de l’antisémitisme comme un fait social, le fondateur du sionisme politique Theodor Herzl propose de poser la question juive comme une question nationale qu’il faut résoudre en constituant un Etat pour les Juifs . Mouvement laïque qui se veut dans la tradition des Lumières, il s’appuie sur une définition nationale du judaïsme. C’est ainsi que certains responsables du mouvement sioniste, tels Jabotinsky ou Ben Gourion, vont s’appuyer sur une lecture purement nationaliste de la Bible et développer le point de vue du retour des Juifs dans l’histoire quelque dix-huit siècles après la fin de l’antique royaume d’Israël.

Si Theodor Herzl se désintéressait de ce point de vue en prônant l’idée d’un Etat pour les Juifs et si certains sionistes considéraient que l’Etat pouvait se réaliser hors de la terre historique, la force de l’idéologie nationaliste s’appuyant sur l’histoire a su imposer le choix de la Palestine comme territoire de l’Etat juif, négligeant le fait que la Palestine était peuplée. Avec ce choix le sionisme qui se voulait mouvement de libération des Juifs contre l’antisémitisme se transformait en un mouvement de conquête de la Palestine et se donnait comme objectif de remplacer la population de Palestine par un peuplement juif.

La création de l’Etat d’Israël devenait ainsi une agression contre les habitants de la Palestine condamnés à l’exil ou à devenir des citoyens de seconde zone sur leur propre territoire. Cette injustice devait provoquer le refus arabe de l’existence d’Israël, refus que le mouvement sioniste et ses alliés ont voulu considérer comme une forme d’antisémitisme.

C’est par rapport à l’idéologie du mouvement sioniste et à ses conséquences que s’est constitué l’antisionisme. Mais il faut prendre en compte le fait que cet antisionisme est multiforme et c’est en tenant compte de cette mutiformité qu’il faut l’analyser, y compris dans certains de ses aspects qui conduisent à la judéophobie.

De la judéophobie

une question de terminologie

Le terme judéophobie a été introduit par Maxime Rodinson pour décrire les phénomènes antijuifs dans l’histoire . Si l’antisémitisme participe de la judéophobie toute forme de judéophobie ne saurait se réduire à ce phénomène historiquement circonscrit qu’est l’antisémitisme. Il est vrai que le terme judéophobie a pu prendre une connotation particulière depuis que Pierre-André Taguieff a écrit ce mauvais pamphlet qui s’intitule La nouvelle judéophobie , ouvrage remarquable par les amalgames qu’il commet dans la plus pure tradition stalinienne, mêlant les islamistes, les nouveaux historiens israéliens, les trotskistes, les marxistes compatissants et les chrétiens sentimentaux.

Cependant la mauvaise utilisation d’un terme par un pamphlétaire malhonnête ne doit pas nous interdire l’usage de ce terme qui permet de distinguer les actes et les discours antijuifs de l’antisémitisme. Quant au terme antijudaïsme, sa connotation religieuse ne permet pas de rendre compte de la signification de ces actes et discours antijuifs, d’autant qu’il nous semble nécessaire de distinguer entre un antijudaïsme doctrinal, celui que Poliakov appelait un antijudaïsme théologique , qui critique le contenu d’une doctrine et qui, à ce titre, est légitime et ne relève pas de la judéophobie, et un antijudaïsme antijuif qui s’attaque aux adeptes de cette doctrine.

la judéophobie d’aujourd’hui

Lorsque nous parlons de la judéophobie d’aujourd’hui, nous voulons parler essentiellement de celle qui se donne pour justification l’injustice commise envers les Palestiniens et qui s’attaque essentiellement aux agresseurs du peuple palestinien. Il est alors nécessaire de la distinguer de l’antisémitisme persistant en particulier dans les mouvements d’extrême-droite, mais peut-être pas seulement chez ces derniers.

le langage antisémite du refus arabe

Le refus arabe de l’agression sioniste a trop souvent utilisé, pour s’exprimer, un discours tout prêt, celui de l’antisémitisme, et en a usé plus qu’il ne fallait. Ceci a permis à la propagande sioniste de dénoncer l’antisémitisme arabe assimilant le refus arabe à de l’antisémitisme, voire à une continuation de l’idéologie nazie.
Il faut alors remettre les choses à leur place, replacer le refus arabe dans son contexte et dénoncer l’usage d’un discours qui conduit aux pires amalgames. On peut alors considérer que, dans le contexte colonial et post-colonial de la seconde partie du XXème siècle, l’emprunt du discours antisémite européen par une certaine critique arabe du sionisme apparaît comme l’une des grandes réussites de ce que l’on a appelé l’impérialisme culturel.

Il faut aussi revenir sur l’ambiguïté de certains textes coraniques et sur l’existence d’un antijudaïsme musulman analogue à l’antijudaïsme chrétien, relevant autant de l’antijudaïsme doctrinal que de l’antijudaïsme antijuif, même si ce dernier n’a jamais pris les formes extrêmes de l’antijudaïsme chrétien et n’a jamais débouché sur l’horreur de l’antisémitisme. Cet antijudaïsme musulman est d’autant plus fort que l’Islam, bien plus que le christianisme, s’inscrit dans la continuité du monothéisme biblique, d’autant qu’il s’est développé dans des contextes très proches , alors que le christianisme a très vite voulu prendre ses distances avec la religion mère. On peut alors comprendre pourquoi l’agression sioniste contre les Palestiniens a contribué à renforcer cet antijudaïsme au risque de réduire la critique du sionisme à sa seule composante religieuse.
Mais plus grave que cet antijudaïsme religieux, c’est le discours antisémite européen qui risque de dévoyer le refus arabe, aussi justifié soit-il.

L’un des objectifs de la critique juive du sionisme est alors de lutter contre ce dévoiement et de contribuer à casser l’amalgame juif-sioniste, autant celui pratiqué par ceux qui pensent soutenir ainsi la lutte des Palestiniens que celui pratiqué par le mouvement sioniste qui a tout intérêt au développement d’un tel amalgame.

Retour sur l’antisionisme

L’antisionisme est multiforme et s’étend sur un large spectre depuis le refus de l’Etat d’Israël jusqu’aux partisans d’une désionisation de cet Etat permettant de mettre fin à l’Apartheid dont est victime la composante palestinienne de la population israélienne, voire conduisant à la constitution d’un Etat bi-national regroupant Israéliens et Palestiniens.

Mais l’antisionisme est d’abord le refus d’une situation issue de l’injustice commise envers les Palestiniens. Quelle que soit la solution du conflit, deux Etats ou un Etat bi-national, il est nécessaire que les Israéliens, et plus généralement les Juifs, se débarrassent d’une idéologie qui les a conduits à une impasse dans la mesure où elle a transformé le peuple paria de l’Europe en un peuple guerrier condamné pour survivre à une guerre perpétuelle contre ceux qu’il a spoliés.
C’est cette transformation qui a conduit à cette nouvelle forme de judéophobie qui consiste à confondre les Juifs avec les persécuteurs des Palestiniens, à voir en tout Juif un sioniste et par conséquent un ennemi des Palestiniens, d’autant que le mouvement sioniste se proclame le représentant exclusif des Juifs du monde. Il faut alors dire que la judéophobie engendrée par le sionisme ne s’adresse plus au peuple paria de l’Europe, elle s’adresse essentiellement aux agresseurs des Palestiniens.

Ainsi le sionisme, loin de libérer les Juifs de l’antisémitisme comme l’espéraient les pères fondateurs, les a conduits à une impasse. La question se pose alors de sortir de cette impasse et l’antisionisme juif devient une question vitale pour les Juifs, il est à la fois une protestation contre l’injustice commise par le sionisme à l’encontre des Palestiniens et le refus d’un mouvement qui déclare représenter les Juifs du monde.

Les raisons d’un amalgame

Les partisans de l’amalgame antisémitisme-antisionisme ont deux objectifs bien définis :
- d’une part rassembler les Juifs autour du sionisme et des organisations qui le soutiennent
- d’autre part rappeler aux non-Juifs, aux goyim, qu’ils sont toujours suspects d’antisémitisme et que la seule façon de dépasser cette suspicion est de soutenir inconditionnellement non seulement l’Etat d’Israël mais la politique de celui-ci quelle qu’elle soit.

Si le sionisme se veut le représentant exclusif des Juifs du monde, il a besoin de rassembler tous les Juifs autour de lui, et pour ce faire d’entretenir parmi les Juifs le sentiment d’être les victimes de la haine des nations. Ainsi le sionisme qui s’est constitué en réaction à l’antisémitisme a aujourd’hui besoin de cet antisémitisme pour rassembler les Juifs autour de lui et autour de la défense de ce petit Etat victime de la haine des autres que constitue l’Etat d’Israël, Etat de tous les Juifs comme le proclament certains thuriféraires du sionisme . En cela le mouvement sioniste en demandant aux Juifs de s’identifier à l’Etat d’Israël et en appelant à renforcer l’immigration conforte l’idée que tout Juif est un adepte du sionisme et par conséquent un ennemi des Palestiniens.

Le discours sioniste est d’autant plus fort auprès des Juifs qu’il s’appuie sur une histoire faite de persécutions et de massacres. Mais ce rappel des persécutions et des massacres antijuifs s’adresse aussi aux nations, en particulier aux nations européennes, renvoyant à leur responsabilité dans l’histoire du martyrologe juif. Le sionisme sait alors utiliser ce martyrologe en fonction de ses intérêts propres comme le montre l’instrumentalisation de la Shoah, instrumentalisation qui ne vaut pas mieux que les discours négationnistes qui affirment que le génocide n’a jamais existé. On retrouve le même mépris envers les victimes du génocide, mépris qui permet de satisfaire une idéologie pour les uns et la volonté politique de transformer la Shoah en faire-valoir du sionisme pour les autres.

Le rôle de l’UJFP

L’existence de mouvements juifs de soutien à la lutte des Palestiniens pose une question : pourquoi mettre en avant sa judéité dans ce soutien ? Plusieurs des membres de l’UJFP appartiennent à d’autres mouvements de soutien où leur spécificité juive n’intervient pas, sauf peut-être à titre personnel.

Il importe alors de revenir sur les raisons d’une critique juive du sionisme : il nous semble important de dire que le sionisme, non seulement n’a pas réussi à construire le havre de paix espéré par les pères fondateurs, mais en transformant le peuple paria en un peuple guerrier il a pris le risque de développer une nouvelle forme d’hostilité envers les Juifs. En cela le sionisme est une impasse pour les Juifs et, en tant que Juifs, c’est cette impasse que nous refusons.

Car c’est bien parce que nous nous sentons juifs que nous tenons à marquer notre refus du sionisme. Il y a dans notre choix, non seulement un soutien à la lutte des Palestiniens, mais aussi une façon d’affirmer que nous ne pouvons accepter une idéologie qui se prétend la seule expression de la judéité et une politique qui, au non de la défense du peuple juif, conduit à une guerre permanente contre un peuple et à l’occupation de son territoire. Mais c’est aussi parce que nous sommes juifs que nous devons mettre en garde contre les risques de confusion entre le soutien aux Palestiniens et la judéophobie et que nous devons dire, non seulement aux Juifs, mais aussi à ceux qui, par peur d’être accusés d’antisémitisme, n’osent pas critiquer Israël, que la critique du sionisme et de la politique israélienne ne relève pas de l’antisémitisme.
C’est une façon de marquer notre héritage, celui d’un peuple qui fut longtemps un peuple paria.

Pour terminer nous rappellerons ces deux questions tirées des Propos des Pères et citées par Leo Pinsker :

"Si je ne me bats pas pour moi-même, pour qui me battrais-je ? Et sinon maintenant, quand ?"

Mais Leo Strauss citant Pinsker ajoute qu’il a omis la troisième question :

"Mais si je ne me bats que pour moi, que suis-je ?"

Cette omission, explique Leo Staruss, caractérise le sionisme politique pur. Mais cette omission caractérise aussi un certain autisme juif qui ne veut pas voir l’impasse dans laquelle l’a conduit le sionisme.

rudolf bkouche