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Nuits d’usine

Carnets d’un intérimaire

dimanche 13 octobre 2013

Nuits d’usine

La vie au travail d’un ouvrier d’aujourd’hui

En lisant ce texte, on comprendra aisément pourquoi il se situe « nulle part », dans n’importe quelle petite ville de 5 000 à 10 000 habitants, dans n’importe quelle partie de l’Hexagone. Assez éloignée d’une métropole pour être un petit centre urbain, autrefois bourg agricole vivant de commerçants divers et d’artisans, puis dotée d’une petite zone industrielle pour absorber le surplus de main-d’œuvre locale agricole et artisanale. Une zone industrielle ayant hérité, pour exploiter cette main-d’œuvre à prix réduit, d’une ou deux usines, dans la première « délocalisation », intérieure, des années 1950. Des usines, le plus souvent sous-traitantes ou filiales de grands groupes, dont la fragilité n’est plus à démontrer aujourd’hui sous les vents de la crise mondiale. Ce qui rend la main-d’œuvre, déjà peu exigeante, encore plus docile.

De telles petites villes sont légion : en France, on en compte encore plus de 15 000. Celle-ci pourrait s’appeler Saint-Broc-sur–Mérande. Ne la cherchez pas sur la carte. Le lecteur comprendra aisément pourquoi les noms sont floutés derrières des initiales qui pourraient être celles de tout un chacun. Mais ce récit est parfaitement authentique et celui qui l’a écrit l’a bien vécu. Il raconte sans grands commentaires, sinon ceux que l’on fait sur-le- champ, seul ou avec les copains de boulot, sur les faits et méfaits de l’exploitation qu’il subissait alors. Prolo fils de prolo comme il va le dire lui-même, ayant grandi dans cette campagne de Saint-Broc-sur-Mérande, il relate cette expérience toute récente, du début 2012, qui s’ajoute à bien d’autres antérieures plus ou moins similaires (quoique dans des secteurs d’activité bien différents, comme les carrières) qui nous a paru assez éclairante et valant la peine d’être diffusée à une époque où on tend à ignorer la situation réelle des prolétaires (certains même allant jusqu’à parler de leur disparition). Pourtant, cette expérience rejoint celle d’une bonne partie de ceux qui vivent dans ce qu’on appelle la France profonde.

Quelques mots pour dire comment s’est faite la rencontre d’Echanges avec l’auteur de ces notes, et ajouter quelques détails sur ce qu’il dit, trop modestement, de sa vie. Cette rencontre remonte à la fin des années 1990. Comme il l’écrit, il galérait déjà dans les boulots précaires. Mais il animait avec de ses ­copains une petite revue, de celles qui faisaient fureur à l’époque et que l’on dénommait « fanzines », le plus souvent de tendance libertaire et qui mêlaient les tendances musicales du punk avec l’expression de toutes les révoltes, tant individuelles que collectives. Totalitarizm était le nom de ce fanzine qui connut, au long de plusieurs années, plus de trente numéros, tous aussi bien présentés, mêlant des articles divers bien documentés à des BD et de nombreuses illustrations. C’est à l’occasion d’un de ces articles souvent historiques de fond, tous consacrés à un mouvement insurrectionnel de lutte dans un pays – la curiosité des auteurs allant au monde entier – que le contact avait été pris, et ce fut le début d’une longue collaboration, d’une amitié, à laquelle la fin de Totalitarizm ne mit pas un terme.

Bien que l’on ne sache pas trop de choses sur la vie privée de chacun des prolétaires, uniquement masculins (pas de femmes dans cette usine), dont il est question dans ce texte, ce qui ressort, au-delà de la précarité d’une partie d’entre eux (les intérimaires mais aussi, même si c’est à moindre degré, les « embauchés »), c’est la fragilité de leur vie. Le dur travail en est une partie essentielle, que l’on supporte sans trop de peine seulement si les autres aspects de la vie privée sont là pour amortir les chocs de la fatigue, de l’accident, des incidents parfois violents tant avec les chefs qu’avec les « collègues ». Les conditions matérielles dues aux hasards familiaux jouent un rôle important ; logement, vie de couple harmonieuse, compléments d’un jardin et/ou d’autres soutiens familiaux, le tout couronné par la capacité de résistance physique et mentale de chacun. Il suffit qu’un des éléments du puzzle soit défaillant pour que tout s’effondre : maladie, décès, départ d’une compagne, problèmes de logement, etc. Alors apparaît l’impossibilité de récupérer la dureté de la condition ouvrière. On comprend qu’alors s’installent l’alcool, la drogue, qui aident sur le coup à surmonter la « mauvaise passe », mais qui souvent, par la suite, l’aggravent, accroissant l’impuissance à répondre à l’effondrement des autres éléments du puzzle.

Lorsque l’on connaît un peu la vie présente de l’auteur, on ne peut que penser que c’est d’abord sa résistance physique, son équilibre mental et une volonté tenace qui lui permettent de faire valoir les atouts qu’un certain destin personnel lui ont réservés : une compagne compréhensive, une maison familiale vétuste qu’il peut rendre vivable par son travail acharné aidé de la solidarité des copains, un jardin qu’à deux ils cultivent avec passion et qui complète les médiocres salaires. Ce qui le soutient aussi, c’est présentement, avec le temps qu’il consacre à des études qu’il n’a pu faire autrefois – après quelques années de cours du soir ou par correspondance, il a obtenu, après cette dernière mission d’intérim qu’il décrit ici, une licence d’histoire qui lui a permis de décrocher un poste de remplaçant dans un collège –, c’est l’espoir de sortir de toute la galère qu’il vient de décrire ; ce qui lui permet de noter « j’ai fini, je travaille ailleurs ». Mais parmi tous les camarades de travail dont il a décrit les heurs et malheurs, une bonne partie ne peuvent partager cet espoir. Alors ils se droguent ou se résignent ou parfois se révoltent.

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L’usine et le travail

Que fait-on dans cette prison ouverte que l’on appelle usine, sise comme il se doit dans la zone industrielle de Saint-Broc-sur-Mérande et jouxtant des entrepôts d’une zone d’activité artisanale. Son nom importe peu. Comme il se doit, et comme beaucoup de ses pareilles, à cause de son activité elle est desservie par un embranchement ferroviaire qui la rattache à une ligne importante et par des routes qui la relient à une nationale et plus loin à une autoroute.

Quand on y regarde de près, on voit que c’est un choix stratégique qui est dû aussi à sa position centrale dans l’Hexagone et à une abondante main-d’œuvre dans une région en partie agricole (avec un surplus constant de population) et en partie incluse dans le périmètre large de ce qui fut une région industrielle classique pratiquement disparue. Une situation qui n’est pas vraiment originale dans pas mal de petites villes de la France profonde.
L’usine n’est, et ce n’est pas spécialement original non plus, que la filiale d’un groupe européen qui comprend en France plus d’une douzaine d’établissements du même genre et dont l’activité est centrée sur la galvanoplastie.

Pour les non-initiés, la galvanoplastie consiste à déposer une mince couche métallique inoxydable protectrice sur une pièce métallique souvent en fer ou fonte pour prévenir sa corrosion. Cette opération peut se faire par électrolyse ou par traitement thermique en trempant la pièce considérée dans un bain de métal en fusion, en l’occurrence un bain de zinc. C’est cette opération de traitement thermique qui est l’activité essentielle de l’usine de Saint-Broc-sur-Mérande.

En fait, cette opération centrale ne peut se faire qu’avec tout un ensemble de tâches annexes D’une part, les pièces en question doivent être parfaitement propres pour que la couche métallique y adhère parfaitement et éternellement. Elles doivent donc subir une préparation dans des bains de solvant pour les graisses et d’acide pour la rouille. D’autre part, toutes ces opérations supposent la manipulation de pièces métalliques de toutes sortes depuis leur réception par voie ferrée ou routière jusqu’à leur livraison par les mêmes moyens.

Ces pièces– dont la dimension peut aller jusqu’à 15 m de long sur 2 m de large et 3 m de hauteur – doivent être fixées sur des supports métalliques – les poutres – (c’est l’accrochage) qui sont ensuite manipulées par des ponts roulants dans tout l’ensemble de ce processus industriel. Les fixations doivent être très solidement faites avec, suivant la taille des pièces, du fil de fer, des chaînes et boulons, etc. C’est à ce dernier travail, non qualifié et essentiellement de force que sont affectés principalement les intérimaires et c’est celui qui échoit bien sûr, à l’auteur.

H. S.


Prolo fils de prolo

Je suis né en 1967 et j’ai commencé à travailler à l’âge de quinze ans, après le collège. J’ai fait un apprentissage en pâtisserie et j’ai travaillé de longues années dans cette profession, mais j’ai aussi travaillé dans diverses usines.
Je viens d’un milieu ouvrier. Mon père et mon grand-père étaient ouvriers.
Depuis début 2009, après trois années non-stop à taffer dans une carrière en tant qu’intérimaire, je me retrouve à nouveau sans travail. Je déménage et reviens dans ma région natale (proche de Saint-Broc-sur-Mérande). Pendant deux ans, je bosse au black dans le bâtiment (façadeur) tout en retapant la maison de ma grand-mère décédée, dans laquelle je vis avec ma compagne, trois enfants et deux chiens.

A l’été 2011, la solution « travail au black » se tarit. Je me réinscris dans les boîtes d’intérim. L’une d’elles me contacte en septembre pour me proposer un poste d’accrocheur dans l’équipe de nuit de l’usine de galvanoplastie de Saint-Broc-sur-Mérande, située pas trop loin de chez moi. N’ayant pas le choix, j’accepte, même si je m’étais juré de ne plus travailler la nuit…
Je suis présent dans cette usine de métallurgie depuis bientôt cinq mois consécutifs. Suite à plusieurs propositions de mon entourage, aux encouragements d’Echanges, je vais essayer de tenir une sorte de « journal », au quotidien, concernant ce qui se passe toutes les nuits au travail. Je vais tâcher d’être le plus concis et le plus clair possible.

Pas évident, finalement, de décrire ce que l’on voit, fait, vit ou ressent. Je ne dis pas que c’est la vérité que je présente, c’est ma perception des choses que je retranscris ici.

J’écris tout cela après ma nuit, à 6 heures, chez moi, après m’être douché et changé. Selon mon état de fatigue, ces impressions seront plus ou moins longues, plus ou moins intéressantes.

L’usine est assez grande, étendue. C’est un long bâtiment rectangulaire. On est environ 200-220 ouvriers à y travailler (dont une quarantaine ou une cinquantaine d’intérimaires). Elle est entrée en service il y a plus de trente ans. Je m’en souviens bien, mon père m’avait amené voir sa construction, je ne me doutais pas à ce moment-là que j’y passerai de longues journées (et de nuits).

Cette usine a eu, dès le début, une mauvaise réputation : conditions de travail difficiles, rudesse des rapports entre les ouvriers ou des rapports de force entre chefs et ouvriers, dureté du travail ; les deux morts qui y sont survenues (une des deux victimes, tuée en 1989, était un des frères de mon chef d’équipe de nuit) ont accentué la réputation déplorable de l’endroit. Il y a eu deux grèves dans l’histoire de l’usine : une pour des augmentations de salaire, il y a une trentaine d’années, qui a duré une semaine ; l’autre pour les 35 heures, au printemps 2000, qui a été dure et a tenu plus d’un mois.
Dans cette usine, on repère tout de suite tout le monde d’après le couvre-chef imposé : les grands chefs et autres huiles des bureaux ont des casques jaunes ou oranges, les contremaîtres portent des casques verts, les chefs d’équipe des casques rouges, les ouvriers embauchés en CDI des casques bleus, et nous les intérimaires des casques blancs. Comme ça, on sait tout de suite, comme dans l’armée, à qui on a affaire.

L’usine tourne avec trois équipes : A, le matin 5 heures-12 h 30 ; B, l’après-midi 12 h 30-20 heures et C, la nuit 20 h-5 heures. Les deux équipes de la journée, la A et la B, font à tour de rôle une semaine le matin, puis l’après-midi, et ainsi de suite, elles ne font jamais les nuits. L’équipe C fait les nuits en permanence.

Chaque équipe est subdivisée en trois groupes : un groupe à l’accrochage (accro), un autre aux bains, un troisième au décrochage (décro), plus un petit groupe au chargement/déchargement. Dans chaque équipe, il y a également deux ou trois personnes à la maintenance (avec un électricien, systématiquement). Seule l’équipe de nuit a un électricien et un ouvrier au chargement.

Il y a de nombreuses rivalités confirmées par une multitude de témoignages de tous les gars de l’usine, non seulement bien sûr entre les équipes A, B et C, mais également au sein même de ces équipes entre les trois groupes (accro, bains et décro), rivalités attisées parfois par la direction.

Par exemple, on accuse l’équipe de décrochage d’être des branleurs, des faux-culs, des tire-au-flanc (le travail y est parfois moins rude, mais ce n’est pas toujours vrai), le travail y est propre (la ferraille est galvanisée), les types y sont plus individualistes (avec les avantages et les tares inhérents à ce genre de comportement).

Ceux des bains sont au chaud l’hiver (le bac de zinc monte à 450° C, imaginez l’enfer l’été !) ; ils ne forcent pas (ils écrèment les pièces avec de longues tirettes) ; ce sont des lèche-bottes et des embusqués, entend-on de part et d’autre.

Quant à ceux de l’accrochage, ils sont sales (la ferraille est rouillée, graisseuse) ; c’est l’équipe la plus indisciplinée où règnent l’alcool, la saleté, les bagarres, où l’individualisme est très mal vu ; c’est l’équipe des grandes gueules (et des gros cœurs aussi) ; c’est là où on bosse le plus, où le travail est le plus pénible et le plus dangereux (avec les bains).

Apprentissage sommaire

Avant d’intégrer l’équipe de nuit, je dois participer à la « journée intégration » (qui est obligatoire). Tiens, une nouveauté : à l’époque, on ne faisait pas tant de manières, on t’envoyait illico au travail ; je dis « à l’époque » car bien entendu je connais parfaitement cette boîte, puisque j’y ai déjà travaillé près de trois années il y a environ vingt ans (en intérim, déjà !). Je sais donc parfaitement ce qui m’attend : une usine où le travail est physique car il s’agit de soulever et d’accrocher des pièces métalliques avec des fils de fer de différentes tailles sur de longues et grosses « poutres » (longueur 15 mètres), pendant toute la durée de ton poste (neuf heures, la nuit), le tout dans une ambiance parfois tendue (alcool, bagarres, racisme, violence, abrutissement, etc.), dans le bruit infernal des machines (ponts, fenwicks, ferrailles, sirènes, cris, etc.), la saleté, les aléas de la météo (intempéries, froid, vent ou chaleur), car on travaille en plein air.
J’arrive donc à l’usine ce matin d’automne. La première chose qui me vient à l’esprit est de me demander ce qui m’a pris d’accepter de revenir ici. Je n’y ai pas que de bons souvenirs : un accident à l’accrochage, un pied écrasé dont je supporte parfois encore, vingt ans après, les séquelles.
J’entre dans l’usine, personne ne fait attention à moi. Je croise de nouvelles têtes, mais aussi des anciennes ; certains me reconnaissent et sont surpris de me revoir ici.

Toute la matinée (jusqu’à 11 heures), on me balade devant les autres chefs qui m’expliquent en quoi consiste le travail (ce que je trouve cocasse), mettant l’accent sur la sécurité (ils n’ont que ce mot à la bouche), la ponctualité, la solidarité, etc., tout le baratin habituel. Ensuite, on m’envoie directo accrocher de la ferraille pendant deux heures. Là-bas, deux ou trois anciens me reconnaissent et me témoignent de la gentillesse. A 13 heures, on me dit que je peux aller manger, mais que je dois reprendre le travail à 13 h 20. Ce que je fais.

Jusqu’à 15 heures. Ensuite, entretien dans les bureaux, à nouveau sur la sécurité et le travail. Puis on m’attribue une armoire dans les vestiaires. Je retourne ensuite accrocher de la ferraille. Entre-temps, l’équipe a changé, c’est la B, celle du poste de l’après-midi cette semaine. Un des contremaîtres me reconnaît. J’ai travaillé au décrochage dans son équipe il y a vingt ans, un brave type qui n’hésitait pas à « couvrir » ses gars. Le chef d’équipe B ne me reconnaît pas (mais moi, j’ai tout de suite reconnu cet enfoiré).

A 17 heures, on me dit que c’est terminé pour moi. Je dois me présenter à 19 h 30 le lundi suivant (10 octobre) pour prendre mon poste de nuit…

L’équipe

Les autres esclaves, compagnons de cette équipe de nuit où je dois m’intégrer (les différents postes, 1, 2, 3, 4 et 5 définissent un poste de travail où un ou plusieurs ouvriers fixent les pièces sur une « poutre ») :
Jean-Claude (environ 55 ans) : chef d’équipe, trente ans d’ancienneté, a débuté comme cariste. Bourru, taciturne, paysan la journée. Franc, honnête mais sujet à la colère. Apprécié par les gens de l’équipe pour son humanité et redouté par les autres chefs.

Poste 1.

Bruno (46 ans) : embauché depuis seize ans. Cariste, responsable de poutre. Grand, gros, costaud. Célibataire endurci, grande gueule, raciste, insolent et irrespectueux avec tout le monde (des intérimaires aux chefs). Bon cariste, fait attention aux gars sous les poutres.

Jules (32 ans) : vient de l’Assistance publique (comme beaucoup de gars de l’équipe de nuit). Beaucoup de drames personnels. Marié, décès d’un enfant en bas âge. Embauché depuis douze ans. Renfermé, calme, costaud. Bon ouvrier.

Daniel (47 ans) : embauché depuis dix ans. Ouvrier la nuit, paysan le jour. Célibataire. Bon ouvrier, amical. Absent depuis fin décembre (tumeur au cerveau, cancéreuse, les dernières nouvelles ne sont pas très bonnes).
Michael, dit Mickey (28 ans) : intérimaire. Sort d’une famille de sept gosses, dont il est l’aîné. Son père les a abandonnés lorsqu’il était enfant, et c’est lui qui ramenait le salaire pour nourrir ses frères et sœurs. Marié, deux enfants. C’est le benjamin mais le plus ancien des intérimaires de l’accro (dix ans d’ancienneté). Grand, mince, impulsif, généreux, un garçon attachant, bon camarade et bon ouvrier.

Poste 2.

Michel (43 ans) : vient de Clermont-Ferrand, d’un milieu ouvrier (comme pratiquement tous ceux de l’équipe) et a vécu là dans une cité (beaucoup de problèmes dans sa jeunesse , bagarres, flics,etc.). Embauché, onze ans d’ancienneté. Vit seul. Rapide, impulsif, généreux, apprécié des intérimaires. Plusieurs séjours à l’hôpital psychiatrique. Je travaille souvent avec lui et l’apprécie beaucoup. Il connaît bien son travail. D’origine espagnole.
Baptiste (55 ans) : (« le petit vieux »), embauché, dix ans d’ancienneté. Fantaisiste, espiègle, gentil. Aide toujours les intérimaires à la bourre. Marié, des enfants.

Bernard (47 ans) : embauché depuis 1987. Cariste du poste. Costaud, gros. Je le connais bien (nos grands-parents étaient amis). Excellent cariste. Fait également le pontier. Gentil, amical, blagueur, la coqueluche des intérimaires qui aiment bien le taquiner.

Poste 4.

Gustave (48 ans) : embauché depuis 1985. Très bon ouvrier (longue expérience), aide toujours les intérimaires (et les autres) par ses précieux conseils. Sympathique mais quelque peu personnel.

Patrick (45 ans) : marié, des enfants. On se connaît depuis le collège. Beaucoup de drames personnels dans sa vie. Abandonné par son père. Il a perdu sa première femme, qui était enceinte, vers ses vingt-cinq ans. On était intérimaires ensemble en 1990 dans cette boîte. Embauché depuis 1991. Très bon ouvrier, il m’a beaucoup appris. Calme, ne consomme jamais d’alcool. Aide toujours les intérimaires. Cultivé et autodidacte.

Vincent (47 ans) : embauché depuis dix ans. Cariste. Rusé, malin, organisé. Bon ouvrier et le meilleur cariste. De gauche. Je m’entends bien avec lui. Remplace le chef d’équipe quand il est absent. Remplace Paul au latéral depuis avril.

Gérard (48 ans) : serrurier, embauché depuis 1983. Marié, des enfants. Gentil, ouvert, un peu distrait. Un bon camarade, les intérimaires l’adorent.

Dino (48 ans) : cariste, embauché depuis 1988. Travaille seul au chargement la nuit dans un coin excentré de l’usine (côté accrochage). Sobre, taciturne mais amical.

Brice (51 ans) : bains et pontier à l’accro, embauché depuis 1979, le vétéran de l’équipe. Son père ainsi que deux de ses frères se sont suicidés (j’avais connu l’un d’entre eux dans cette usine dans les années 1980-1990). Petit (1,60 m), râblé ; ouvrier consciencieux (jusqu’à l’excès) mais un peu craintif.

Damien (environ 35 ans) : pontier, aux bains, cariste, embauché depuis 1995. Ouvrier sérieux et compétent, bon cariste (on a souvent travaillé avec lui), gentil avec les intérimaires.

Gary, dit l’Indien (58 ans) : vient aussi de l’Assistance publique. Embauché depuis treize ans. Marié plusieurs fois, nombreux enfants. Cheveux longs, grand, maigre. Pontier et accessoirement accrocheur. Gouailleur et grande gueule. Vient de Paris. Tendance marquée à la bouteille. Sens de l’humour et de la provocation. Querelleur mais aussi amical et sensible.

Les autres

François (47 ans) : intérimaire depuis sept ans. Cariste. Orgueilleux, grande gueule, jobard (surnom : « chef » des intérimaires). Chiant ! Personne n’aime travailler avec lui. A sa décharge, on lui refile souvent les pièces difficiles et ennuyeuses à accrocher. Peut toutefois être gentil.
Paul (50 ans) : embauché dans les années 1980. Conducteur du latéral (qui transporte les poutres). Sympathique et rigolard. En arrêt maladie depuis des mois.

Nouveaux intérimaires

Pierre (36 ans) : marié avec enfants. De nuit depuis janvier 2012, travaillait auparavant dans un garage. Bon ouvrier, mais impulsif et nerveux. Mais bon camarade ; j’ai souvent travaillé avec lui.

Lionel (41 ans) : marié avec enfants Vient de l’équipe B, de nuit depuis janvier 2012. Calme, amical et modeste.

Aux bains

Dominique (53 ans) vétéran (trente-deux ans de service !). Je le connais depuis l’enfance. D’origine polonaise. Calme, réservé et généreux.
David dit « le grand David » (40 ans) : embauché. Bon ouvrier, apprécié des intérimaires.

Sébastien, 35 ans, embauché, chef du bain.

Frédéric (35 ans) : embauché, chef du décrochage. Organisé, méticuleux, sérieux mais intransigeant. Beaucoup de types à l’accro ne l’aiment pas. Personnellement, je tiens à signaler qu’il a toujours été correct avec moi.

Pour beaucoup de ceux qui furent mes compagnons de la nuit, leur vie passée et présente explique ce qui apparaîtra au cours de ces nuits (alcoolisme des uns, bagarres des autres, coups de gueule d’un autre, etc.)

La routine d’une nuit

Nuit du lundi 27 au mardi 28 février :

Il fait incroyablement doux ce soir (après la quinzaine de pluies intenses où l’on a connu des – 15° C, cela change), ce qui rend plus joyeuse l’ambiance habituelle des lundis soirs, plutôt moroses et calmes. Vers 19 h 50, le chef d’équipe distribue le travail pour la nuit et recompose presque tous les soirs les groupes d’hommes qui vont travailler sur les quatre postes principaux. Quatre gros « monte-et-baisse » où reposent d’énormes poutres (chacune pesant entre trois et quatre tonnes) qui attendent l’accrochage de matériel.

Nous avons plusieurs termes pour désigner ce que nous accrochons : le « bon » (en général des pièces moyennes ou grosses faciles à accrocher à l’aide des chariots élévateurs conduits par les caristes). Selon la dextérité du cariste, l’opération est aisée, parfois agréable. Le « gros » : de lourdes pièces où les fils de fer cèdent en partie la place à de lourdes chaînes ; et la « merde » : petites et moyennes pièces de toutes les formes que personne n’aime faire. Le terme général pour l’ensemble du matériel que l’on accroche est « ferraille », terme récusé par la direction qui lui préfère l’expression « pièce-client », mot passe-partout, source de plaisanteries et de dérision de la part des ouvriers, cela va sans dire !

Justement, ce soir, un collègue intérimaire (L.) et moi, nous devons accrocher plus de 600 pièces de cette « merde », des fers plats (longs de 2 mètres, larges de 4 centimètres, légers, mais pénibles et ennuyeux à faire). Nous accrochons pratiquement toute une poutre (15 mètres de long) avec cette saleté. Besogne monotone au possible. Nous subissons les railleries des autres collègues. En deux heures et demie, nous liquidons (à deux) cette poutre, ce qui nous vaut les félicitations des anciens.

Le reste de la nuit, nous sommes expédiés à droite et à gauche afin de compléter et d’aider les autres groupes de travail.

Iinterim, premières frictions

Nuit du mardi 28 au mercredi 29 février.

Ce soir, je suis un peu sur tous les fronts Un coup, je suis pendant deux heures au poste 2 (Michel et Baptiste) à accrocher des lisses (longues barres perforées), travail répétitif et épuisant pour les bras et les épaules Ensuite, je suis affecté à un autre poste (le 3) où nous nous occupons de fûts Sermeto (ces fûts servent de candélabres, lampadaires urbains), un de mes boulots préférés où j’ai acquis dextérité et vitesse, grâce à Patrick et Gérard avec qui j’ai travaillé des nuits entières.

Le reste de la nuit, nous aidons d’autres groupes à terminer leur poutre peu avant la relève de 5 heures.

Ce matin, je me lève tôt, je dois passer à la boîte d’intérim (distante de plus de 20 km). Je dois les voir car il me faut de nouvelles chaussures de sécurité et un blouson, car il fait encore froid certaines nuits. J’entre dans le bureau surchauffé et j’attends. Puis vient mon tour ; j’explique ma demande, le dirlo rapplique, accompagné d’un autre type. Pour les chaussures, aucun souci (c’est la première fois qu’ils m’en donnent après cinq mois de travail !). Par contre, pour le blouson, ce n’est pas possible car ils n’en fournissent qu’aux intérimaires présents depuis six mois dans une entreprise, ce qui n’est pas mon cas. J’insiste et leur fait remarquer que c’est maintenant, en février, que j’ai besoin de ce blouson (pendant plusieurs nuits, il a fait entre –15° C et – 17°C avec un vent glacial), nous souffrons du froid, ce blouson, j’en ai besoin aujourd’hui, pas au mois de mai ! Ils finissent par céder et me fourguent un blouson (noir) tout neuf.

Bagarres

Nuit du mercredi 29 février au jeudi 1er mars

Je ne sais pas pourquoi, mais je trouve l’ambiance tendue ce soir. Il y a des absents. Un gars du bain, Damien. vient remplacer un cariste absent (Bernard). Il fait chaud.

Nous accrochons des lisses (au poste 2), puis on m’envoie en face (au poste 3), vers 23 heures, rejoindre les autres intérimaires (Pascal, Lionel, François) pour accrocher de la « merde » (des centaines de petites pièces, toutes graisseuses et difficiles à accrocher). Nous tortillons des fils de fer à tour de bras. Soudain, vers minuit et demie, une bagarre éclate (au poste 1) entre Damien et Jules., deux jeunes. De notre poste, au début, on croit qu’ils chahutent, mais non : coups de poing, baffes, empoignades ; des collègues interviennent pour les séparer. Tout s’arrête, mais une demi- heure plus tard, une seconde bagarre éclate (entre les mêmes garçons), plus violente cette fois. Plusieurs coups violents sont échangés, le chef sort de sa « cabane », quatre autres collègues les séparent (difficilement), le travail s’interrompt dans les hurlements et la confusion. Le reste de la nuit se déroule dans le calme mais dans une lassitude générale. Le clou de la nuit, c’est à 5 heures, lorsque nous rejoignons les vestiaires où le délégué CGT apprend à tous le montant des salaires des dirigeants de l’usine : Gaston (le dirlo-moraliste) 14 000 euros net par mois, Michel (bras droit du dirlo) 6 700 euros net par mois. Les collègues sont hors d’eux, les noms d’oiseaux fusent sur ces deux personnages et l’écœurement est total. Tout le monde se tire au plus vite.

Nuit du jeudi 1er au vendredi 2 mars

Jules absent, Gustave absent.

Le travail se déroule sans problème (malgré ses difficultés) dans une ambiance proche du week-end tant attendu.

On nous demande si on veut travailler vendredi soir (demande effectuée à 23 heures un jeudi, bravo connards !), tout le monde dit non, évidemment, et envoie promener le demandeur, le bide total. A 5 heures, tout le monde s’échappe vers la sortie au plus vite. Sur le parking, rires et plaisanteries sont de mise.

Nuit du lundi 5 mars au mardi 6 mars

Arrivée dans les vestiaires. Quelques poignées de main échangées avec les collègues de la journée. Deux intérimaires fument un pétard dans un recoin des vestiaires. Ambiance triste et paisible, comme tous les lundis soirs, rien à voir avec l’agitation et parfois l’euphorie des vendredis

J’aperçois Baptiste, ça ne va pas, son père vient de mourir.

Les collègues discutent de la comédie de la remise des médailles du travail aux anciens, farce organisée par la direction. Patrick, vingt ans de boîte, a eu sa médaille et une prime de 70 euros (3,50 euros par année, quelle générosité !). Plusieurs « brebis galeuses » boycottent carrément cette mascarade. Pour d’autres, 70 euros, c’est toujours bon à prendre par les temps qui courent.

Nous débutons le travail à la sonnerie. La nuit se déroule sans incident notable. Il fait froid et il y a beaucoup de vent. On accroche divers types de ferraille (du gros, très gros, style poutre de charpente, et quelques trucs pas trop pénibles).

En fin de nuit, avec un autre intérimaire, nous allons prêter main-forte à d’autres collègues.

Nuit du mardi 6 au mercredi 7 mars

Deuxième nuit de la semaine, c’est reparti. Ce soir, je travaille au poste 2 avec Michel, remplaçant Baptiste, absent en raison du décès de son père. Nous accrochons 160 barrières (sur deux poutres), puis nous nous tapons, à deux, une poutre de 460 poteaux de deux mètres de long et pesant chacun 18 kg, sales et poussiéreux, que nous portons à bout de bras pour les fixer sur des crochets. Malgré la température proche de 0° C, nous sommes en nage. Le tout est expédié en à peine une demi-heure. En face de nous (le poste 3), deux intérimaires (Pierre et François) et un embauché (l’Indien), passent la nuit à s’engueuler. C’est pénible !

Entre deux poutres, nous buvons un café dans la cabane du chef où la mauvaise musique d’une bande FM vomit ses tubes démodés. Le chef somnole à moitié, il y règne une chaleur insupportable.

Nous terminons la nuit en quatrième vitesse en aidant les retardataires.

Nuit du mercredi 7 au jeudi 8 mars

Le passage entre le poste de l’après-midi et le nôtre donne lieu à une sérieuse engueulade entre les deux chefs d’équipe. Le nôtre, à juste titre, dois-je le préciser, est hors de lui. Dix minutes plus tard, notre serrurier subira également ses foudres.

Nous attendons plus de trois quarts d’heure avant de pouvoir commencer à travailler, nous n’avons aucune poutre de libre.

Nous commençons (je suis au poste 2) par accrocher une poutre de barrières et glissières (pour autoroute), puis nous nous coltinons deux fois 460 poteaux (des petits de 1,5 m et des lourds de 2 m). Nous sommes trempés de sueur. Remake du même (mauvais) film qu’hier, les collègues d’en face ne cessent de s’engueuler pendant tout le poste, provoquant railleries et invectives des autres gars des postes 1et 4 qui s’en donnent à cœur joie.

Rien à dire pour eux, c’est la routine (glissières et « gros » pour le poste 1, fûts de toutes tailles et « gros » pour le poste 4). Le chef d’équipe vient nous parler, il empeste le vin rouge mais il est redevenu calme et il est amical.
Nous clôturons la nuit sous une pluie froide et un vent glacial qui nous frigorifient pendant les deux dernières heures.
Rien d’autre à ajouter : si, ce soir, « j’ai mon compte », je suis claqué.

Cinéma patronal

Nuit du jeudi 8 au vendredi 9 mars

Dernière nuit de la semaine (pour ce qui me concerne, j’ai refusé hier de m’inscrire pour la nuit de vendredi à samedi, comme la moitié de l’équipe de l’accro). Dès le début du poste, j’ai senti que la nuit serait pénible. On nous distribue bouchons d’oreille anti-bruit, lunettes (le tout est un équipement obligatoire mais que l’on ne porte jamais car c’est inconfortable). En effet, un des guignols du bureau vient ce soir filmer, caméra au poing, quelques « scènes » de travail. Mon collègue Michel est en colère, une colère noire, car au programme de ce soir nous avons 260 écrans-motos (pièces chiantes, monotones, rébarbatives et difficiles à accrocher qui te bousillent les bras).
Outre qu’hier, on s’en est déjà coltiné 150, c’est le quatrième en deux semaines, d’où son ras-le-bol, la visite filmée achevant de l’exaspérer. Le type à la caméra filme quelques aspects du travail (surtout aux postes 1 et 4), il ne s’attardera pas longtemps vers nous, vu l’état d’énervement de mon collègue. A cause de ce con à la caméra, on ne peut pas fumer (c’est interdit dans l’usine mais on ne s’en prive pas). Tous les fumeurs sont énervés.

Avec Michel., nous accrochons une centaine de « pingouins » (pièces de 1 m de haut, avec un large socle, dont la forme rappelle ce sympathique animal, chaque pingouin pesant dans les 40 kg). Nous enchaînons avec une poutre de petites pièces variées mais pas désagréables à faire. Notre chef, devant la colère de Michel, cède, et refile les 260 écrans-motos au poste d’à côté, le poste 1 (le grand David, Jules, Mickey et Lionel). Du coup, ce sont eux qui ne sont pas contents. Le grand B. nous en veut et fait la gueule, ambiance charmante !

Les autres groupes (Patrick, et Pierre, Gustave) accrochent des fûts et du « gros ».

Nous continuons avec de longues pièces de charpente (parfois très lourdes) dont certaines que nous devons installer à la main, notre cariste étant absent pour une heure. C’est lourd, éreintant et nous transpirons en dépit de la fraîcheur nocturne. La nuit est bien longue !

A la pause-café, j’apprends par les autres intérimaires qu’un des nôtres, à la journée, s’est fait prendre en flagrant délit, une cigarette au bec. Il a été viré sur le champ, sans aucune forme de procès, les salauds !!

Pour finir, je file un coup de main à François (le cariste intérimaire avec qui tout le monde se prend la tête, moi compris) pour ramasser des cannes (longues tiges métalliques à crochets) qu’il a renversées et c’est un véritable casse-tête chinois pour les démêler. L’Indien, qui a travaillé avec lui toute la semaine (ils se sont copieusement engueulés), me prend à partie, me traitant de « boy », « larbin », etc. Je le remets sèchement à sa place. Si j’ai terminé mon travail, j’aide systématiquement les types à la bourre (je n’oublie pas les fois où c’était moi qui étais à la bourre), quels qu’ils soient, les braves types comme les « connards » ; je lui dis que je me fiche de ce qu’il pense. Monsieur l’Indien est encore en état d’ébriété et insiste, je l’envoie carrément balader, sans ménagements, cette fois. C’est pas grave, lundi il aura décuité et aura oublié !

5 heures sonnent et je suis bien content de me tirer de cette boîte !

Sabotage

Il est assez difficile de distinguer le véritable sabotage. Une poutre entièrement foirée, par exemple, peut être due autant à un manque de savoir (comment accroche-t-on ce type de ferraille ?) ou à une mauvaise opération aux bains, qu’à un acte de malveillance. Il n’empêche qu’il y a bel et bien eu un acte de sabotage à l’accrochage, cela ne fait aucun doute, on en a la preuve. La nacelle (sorte d’échelle télescopique servant à l’électricien) a été retrouvée avec plusieurs fils électriques sectionnés à la tenaille, sabotant le retour de la nacelle (la nacelle pouvait monter, mais elle pouvait s’effondrer à tout moment). L’électricien a alerté la direction.

Nous avons été convoqués au bureau du chef d’équipe à 22 heures, intérimaires compris. D’après l’électricien, la nacelle n’a pu être sabotée qu’entre 3 heures et 9 heures. Donc, cela chevauche les horaires de deux équipes : la nôtre de 3 heures à 5 heures, celle de Damien de 5 heures à 9 heures. Les flics ont été avertis.

Le coupable n’a jamais été découvert. Cet acte mettait clairement en danger la vie de l’électricien, ce qui n’était pas la motivation principale de l’auteur, je pense. Nous étions à ce moment-là face à des pannes fréquentes des « monte-et-baisse » qui perturbaient la production. Nous devions parfois arrêter le travail pendant une demi-heure ou plus. En sabotant la nacelle, le type voulait clairement provoquer un arrêt de travail, ce n’est pas autre chose, à mon avis. Je ne suis pas le seul à penser ainsi, beaucoup de collègues le pensent aussi. Une demi-heure d’arrêt de travail, c’est toujours ça de gagné !

Routine

Nuit du lundi 12 au mardi 13 mars

Je suis assez dégoûté que personne (hormis Michel) n’ait songé à organiser une quête pour Baptiste qui a perdu son père. C’est lamentable, mais cela révèle bien le degré de divisions, d’égoïsme, d’indifférence que l’on retrouve aujourd’hui partout, y compris parmi les ouvriers. Une telle chose était impensable il y a encore quelques années.

Notre chef est absent (imprévu), Gustave aussi (congés). Je débute la nuit avec Michel et Baptiste (poste 2). Nous accrochons une poutre de « pingouins », puis nous enchaînons avec une poutre de poteaux (2 m). François et Gilles (un intérimaire qui n’est pas resté longtemps avec nous, il est au décro maintenant) nous filent un coup de main (ils n’ont pas de poutre pour l’instant). Je vais boire un café, puis je les rejoins. Nous accrochons des fûts (deux poutres), bon boulot. Tous les deux sont de bonne humeur.

Après le casse-croûte (à 1 heure, 20 minutes de pause), nous faisons deux autres poutres, une avec des tubes et de lourds cadres, une autre avec des barres perforées très lourdes.

Les autres postes sont productifs et tout se passe dans une ambiance calme même si, en dépit du fait que nous ne soyons que lundi, je note que beaucoup de camarades sont fatigués, moi compris ; le retour en voiture sera pénible ; j’ai hâte d’aller m’allonger (mais auparavant, il me faudra rallumer le poêle à bois, me déshabiller, me laver, aider ma femme à changer la petite qui a un an, et écrire ces quelques lignes). Il est 6 h 30, je vais me coucher.

Nuit du mardi 13 au mercredi 14 mars

J’arrive dans les premiers aux vestiaires. Peu à peu, les types de la nuit arrivent. Deux types se disputent (un intérimaire qui reçoit un coup de poing dans le ventre de la part d’un embauché). Notre chef est revenu. Je le prends à part car je dois lui demander deux nuits la semaine prochaine où je ne pourrai pas venir travailler. Il me les accorde gentiment (il n’est pas obligé).

Ce soir, je travaille avec un autre intérimaire, Pascal, avec Vincent comme cariste. Nous remplaçons Guy et Patrick, tous les deux absents, au poste 4. Patrick est à l’avant des fûts et moi à l’arrière. Nous avons souvent travaillé ensemble et nous nous entendons bien. Nous accrochons trois poutres de « gros » (éléments de semi-remorques), aidés par les connaissances (étendues) de Vincent. Les poutres arrivent au compte-goutte ce soir (mais nous en ignorons la raison). L’équipe d’à côté (que des intérimaires) s’engueule copieusement toute la soirée.

N’ayant pas de poutre, nous partons au café (vers 23 h 30). Nous continuons avec une poutre remplie d’éléments de carrière (supports de tapis roulants). Puis la nuit se poursuit avec des fûts (trois autres poutres). Nous sommes en nage. Vers 4 heures, tous les postes ont fini leurs tâches. Il n’y a plus de poutres pour travailler. Nous restons la dernière heure à nous reposer, et cela, il faut le noter, grâce à la bienveillance de notre chef d’équipe qui estime que nous en avons assez fait. Ce serait un des autres chefs de la journée, il nous enverrait bosser au décrochage jusqu’à 5 heures !

Le chef accro de l’équipe A, F. F., est un incompétent, doublé d’un lâche (certains ouvriers vétérans de son équipe « choisissent » leur travail, ce qu’ils vont accrocher ou pas, et vont jusqu’à le menacer de lui casser la gueule s’il leur donne de la « merde » à faire). Quant à l’autre, celui de l’équipe B, Daniel c’est un faux-cul et un mouchard, un véritable enfoiré, oui ! En plus, sournoisement, il nous taille des costards.

Politique

Nuit du mercredi 14 au jeudi 15 mars

Ce soir, on prend les mêmes et on recommence. Je travaille avec Pascal sous la houlette de Vincent (cariste et parfois chef d’équipe adjoint), au poste 4. La nuit commence dans un grand désordre. Pratiquement toutes les poutres sont commencées mais pas terminées. Cet enfoiré de Daniel (le chef de l’équipe B qui nous précède) nous a gâtés ! Malgré tout, la bonne humeur règne parmi nous (cela faisait longtemps) et la nuit sera ponctuée de rires, cris et chants.

A la pause casse-croûte, discussion politique entre intérimaires. Les politiciens sont massivement rejetés (de gauche comme de droite), mais je note malgré tout que Hollande bénéficie d’un certain crédit chez certains ouvriers, ce qu’on n’avait pas vu depuis longtemps pour un « socialiste » !
Nous tortillons du fil de fer toute la nuit (des poutres de fûts et de grosses pièces reliées à des chaînes), nous n’avons pas froid ! Nous finissons la huitième poutre à l’arraché avec l’aide de nombreux collègues, cela fait chaud au cœur !

Répétitif et monotone

Nuit du jeudi 15 au vendredi 16 mars

Nous croisons l’équipe de l’après-midi peu avant 8 heures moins le quart à l’entrée de notre poste de travail, ils ont l’air pressés de se tirer ! Nous découvrons une belle surprise (habituelle avec cette équipe) : plusieurs poutres commencées, aucune terminée et, cerise sur le gâteau, une avec seulement treize écrans-motos, il en reste juste 247 à accrocher…
Au poste, le 2, où ils officient Michel et Baptiste sont en colère, et il y a de quoi. Ils ont eu à accrocher cinq poutres d’écrans-motos en quinze jours en ce qui les concerne (je sais, j’en étais pour quatre d’entre elles). L’équipe B, surtout son chef, dépasse les bornes, ces salauds ont laissé cinq montages de chaque fois 260 pièces difficiles, monotones et pénibles (au niveau physique et nerveux) à accrocher. Car exigeant de nombreux fils de fer, à régler, exigeant une concentration dans le réglage des fils ; et il faut faire attention où les fixer (dans quels trous) afin de faire un montage sans problèmes. Le tout en deux semaines (huit nuits). Cela fait effectivement beaucoup. Le tarif « normal », tu en fais un (montage écrans moto) toutes les trois semaines, c’est largement suffisant. Je rappelle que l’on travaille la nuit et que l’éclairage n’est pas toujours à la hauteur.

Devant la colère de ses hommes, notre chef nous demande (à nous, les intérimaires) si nous pouvons les faire. Nous « acceptons », bien entendu, les intérimaires ont rarement le choix (c’est le travail ou la porte) et ne peuvent se permettre de faire les difficiles.

En ce qui me concerne, cela ne me dérange pas car, contrairement à la majorité des accrocheurs, je ne déteste pas faire ce type de montages (qui exigent beaucoup de fils de fer, de la concentration et de nombreux gestes répétitifs).

François et Gilles mettent les fils de fer sur les pièces individuelles (longueur 3 m, largeur 30 cm), il y en a 260, 13 longues sur 20 de larges (une cornière sur les poutres comporte vingt trous). Il faut bien régler les fils afin que les écrans-motos ne se touchent pas lorsque nous lèverons la poutre.
L. accroche avec moi, lui à l’arrière, moi à l’avant.

Tous les deux, nous imprimons un rythme soutenu car nous n’avons pas l’intention de prendre racine sur ce truc répétitif et monotone. Hier, trois hommes ont mis près de quatre heures à faire le même montage (260). Nous speedons tous les deux (et suons copieusement), et en 1 heure 45, l’affaire est ficelée ! Cette fois, nous n’entendons pas les réflexions sarcastiques que nous essuyons d’habitude de la part de certains embauchés.
Ensuite, nous allons boire un café, notre chef est content. Après, je suis affecté au poste 2 avec Michel, Baptiste et Bernard comme cariste. Nous accrochons des lisses (longues barres perforées), puis vient une autre poutre (avec de lourdes barrières métalliques que nous devons manipuler à la main, impossible de procéder autrement). Après avoir bu un énième café, nous enchaînons avec une poutre complète « d’escargots » (pièces métalliques qu’il faut plier avec le genou, le corps coupé en deux, et fixer avec des fils de fer et accrocher à la poutre). Nous en accrochons une centaine.

Après le casse-croûte, nous accrochons des « membrures » (longs tubes coniques assez lourds). Patrick se plaint de Pierre qui n’avance pas ; normal, il a bu plus que de raison la veille au lieu de se reposer. Plusieurs types des autres groupes sont éméchés. L’Indien, qui est pontier ce soir, est en état d’ébriété. Il se fait rabrouer par le chef car il a bu et est resté trop longtemps à la pause-café, les poutres finies attendant son arrivée pour être évacuées dans le « poumon ». Je verrai l’Indien offrir un grand verre de gnole à un intérimaire qui l’acceptera.

Nous terminons notre dernière poutre (la huitième) avec encore quarante-deux membrures à mettre. Un dernier coup de main aux collègues d’à côté, et la nuit s’achève.

L’Indien amuse tout le monde avec ses chansons paillardes anticléricales. Au fur et à mesure que son ébriété augmente, il parle de plus en plus avec un accent de titi parisien et hurle ses insanités.

Ce soir, rebelote, on fait des heures supplémentaires.

Nuit du vendredi 16 au samedi 17 mars
Peu de monde ce soir pour les heures supplémentaires. Trois groupes seulement à l’accrochage (neuf hommes) et encore, je suis avec Pierre, nous n’avons pas de cariste.
Pierre est à l’avant des fûts et doit donc faire la navette entre le Fenwick et l’accrochage des fûts. Je suis à l’arrière. La nuit est dure et pénible. Nous accrochons beaucoup de paquets de fûts. Tout au long de la nuit, je verrai plusieurs ouvriers rentrer leurs bagnoles dans la cour de l’usine et faire le plein de bois (chevrons, bastaings, planches). Nous terminons à 3 heures, notre chef se tire, nous en faisons autant, deux heures de gagnées (nous devions finir à 5 heures) et qui sont payées, en plus ! Si le directeur voyait ça, j’aimerais bien voir sa tête ! Au moment où nous quittons les lieux, il doit être dans son lit, je suppose ! Mais bon, nous avons fait notre quota (quinze poutres à neuf, ce qui est bien), alors, on l’a bien ­
mérité !

Nuit du lundi 19 au mardi 20 mars

Ce soir, je travaille avec l’Indien. Nous sommes installés au poste 5, à l’entrée des bains, juste devant le poumon, le toit de l’usine au dessus de la tête. Nous devons accrocher plus de 170 tubes assez longs et pour certains assez lourds. Le tout à la main bien sûr. Il fait sombre, l’atmosphère est humide et puante (vapeurs d’acide, bacs de décantation), le sol est glissant. Le tout est balayé par les courants d’air (il n’y a aucune porte), il pleut et il y a du vent ce soir. Nous liquidons ce sale boulot en deux heures et nous nous retrouvons sans rien à faire. Nous ne sommes pas les seuls, tous les autres postes manquent de poutres et sont contraints d’attendre. Cela durera toute la nuit.

Lorsqu’une poutre arrive, je travaille avec Michel et Baptiste (460 poteaux, 100 pingouins), puis plusieurs poutres de petites pièces. Vers le casse-croûte, l’Indien et moi, nous retournons au poste 5, nous faisons une autre poutre de tubes, certains sont lourds et je dois les lever à bout de bras pour les accrocher. Des collègues désœuvrés viennent nous aider, ce qui nous soulage. Nous retournerons ensuite aider d’autres groupes et terminer une poutre de petites pièces.

Les négriers de l’intérim

Nuit du mardi 20 au mercredi 21mars

Ce soir, cela va être dur car j’ai mal au bras gauche (celui que j’utilise le plus). Arrivé au vestiaire, je tombe sur Mathieu (un intérimaire du décro, 45 ans). Il me fait part de ses problèmes avec sa boîte d’intérim (qui est la même que la mienne). Ils ne lui ont pas tout payé, il manque une nuit et une partie des primes. Cela devient habituel avec ces boîtes d’intérim et en particulier celle-ci, car, non contents de nous carotter quelques euros par-ci par-là, cette bande de négriers « oublient » des primes, des heures, etc., il y a intérêt à bien éplucher ses feuilles de paie, avec ces margoulins…

Comme hier, je travaille encore avec l’Indien. Nous devons accrocher des centaines (entre 400 et 500) de grilles (légères), l’Indien gueule, il n’est pas content, cela va nous prendre des heures.

Cette poutre finie, nous devons continuer ce taf car nous n’avons accroché que la moitié de la commande. Cela m’arrange de faire ce truc, car finalement, si la tâche est monotone, elle n’est pas fatigante, cela ménage mon bras.

Toujours un problème d’approvisionnement en poutres, visiblement, au décrochage, ils sont en train de ramer.

Nous allons boire le sempiternel café. Nous filons un coup de main au poste 2 (Michel & Co) pour accrocher de lourds poteaux. Puis nous retournons à notre poste poursuivre l’accrochage de ces grilles. L’Indien chantonne ou raconte des histoires (avec l’accent de Paname). La nuit passe vite finalement. Nous terminons la poutre avec 250 fers plats et la nuit s’achève.

Je suis absent la nuit du 21 au 22 et celle du 22 au 23.

Nuit du lundi 26 au mardi 27 mars

Retour à l’usine. Ce soir il fait encore jour (on est passé à l’heure d’été) et le soleil brille lorsque je pénètre dans l’enceinte de l’usine. Je traverse la zone du décrochage. Tiens ! beaucoup moins de monde que d’habitude…

Dans la cour, j’aperçois une camionnette immatriculée en Italie, il doit y avoir une panne de ponts (qui sont italiens, tout comme les monte-et-baisse). J’apprends que la cuve du flux s’est percée vendredi soir et que les Italiens sont venus la réparer. Pendant que je bois un café, un des Italiens me sourit et nous nous saluons. Ils ont des « bleus » superbes, rouge et bleu, de rutilants casques rouges, la classe, à côté d’eux nous ressemblons à une bande de va-nu-pieds avec nos guenilles !

J’apprendrai tout à l’heure pourquoi il y a moins de monde que d’habitude. Vendredi dernier, ils ont viré des intérimaires (baisse d’activité d’après la direction). Ils les ont prévenus le vendredi soir, peu avant la fin du poste, bonjour l’élégance ! Ils le savaient très bien avant, ils auraient pu au moins les avertir plusieurs jours auparavant, ces fumiers ! Le vendredi soir et le samedi matin, beaucoup de boîtes d’intérim sont fermées et ils n’auront donc pas de mission avant peut-être une semaine ou deux, mais ces pourris de la direction ou des boîtes d’intérim n’en ont cure, pour eux, nous ne sommes que des pions…

A l’accrochage, deux intérimaires en moins : Gilles est affecté au décro et Lionel a été « remercié ». Je pense à lui, intérimaire comme moi, qui a deux gosses à nourrir, une baraque à payer, et qui, lui, ne gagne pas 14 000 balles comme ces enfoirés de directeurs de mes bottes…

Cette nuit, je taffe avec François et Pierre, nous formons donc un groupe 100 % intérim. On s’en sort pas trop mal (quatre poutres de faites) car nous attendons les poutres qui n’arrivent que peu à peu, à cause de la panne du flux. Les Italiens partiront dans la nuit, à 1 heure, la panne résorbée.
La nuit se déroule dans le calme. Baptiste, en accrochant des poteaux à des crochets fixés sur la poutre, s’est pris une goutte d’acide dans l’œil, c’est douloureux et ça brûle. Parfois, on en prend sur le visage, ce qui provoque de légères brûlures.

Réunion « sécurité »

Pendant un certain temps, de novembre à février, on a eu droit, nous les intérimaires, à des « réunions de sécurité » (une toutes les six semaines).
Vers 20 h 30, en début de poste, on devait arrêter le travail, rejoindre les bureaux de la direction. Même chose pour les intérimaires du décro. On se retrouvait à environ une quinzaine d’intérimaires. Là-bas nous attendaient deux pantins des bureaux de l’usine (dont un « monsieur sécurité ») et trois guignols (souvent des jeunes à tête à claque) des trois boîtes d’intérim (Adia, Manpower, Randstad). Ils nous font entrer dans le bureau, on s’installe. Ils commencent par s’autocongratuler car il n’y a eu aucun accident depuis plus de 130 jours. Sauf que ces faux-culs dans leurs calculs bidons ne prennent pas en compte tout ce qui se passe. Régulièrement des types se font écraser un doigt, se blessent avec un fil de fer. Un soir les pompiers sont venus (la veille d’une de ces fameuses ­réunions). Un chauffeur de poids lourd (il est vrai qu’il n’est pas salarié de la boîte mais l’accident a bien eu lieu tout de même dans l’usine) a eu l’épaule blessée (il s’est pris une porte de son camion-remorque). Tout ça pour dire que ces réunions sont encore une hypocrisie de plus. Les intérimaires gardent le silence la plupart du temps. Beaucoup ne sont pas à l’aise avec ces types.

Ensuite, ces individus se permettent de nous donner des leçons, photos à l’appui, de collègues ne respectant pas telle ou telle consigne de sécurité. Comme si les gars prenaient plaisir à enfreindre les règles élémentaires de sécurité ! Il y a des impératifs de rentabilité que ces gars-là feignent d’ignorer. Ces mecs-là, on ne les voit jamais sur les postes de travail pour ne serait-ce qu’une fois se rendre compte de ce qu’est le travail. Les intérimaires présents, en général ne répondent pas aux remarques des bureaucrates. Par contre ils réclament des gants plus solides, des tenailles pour tous, etc.

La plupart du temps, je garde le silence, attendant la fin de cette comédie pour retourner au travail. Une fois seulement je suis intervenu, passablement énervé face à ces types qui nous tenaient leur ènième discours moraliste sur ce que nous devions faire et ne pas faire, pour leur faire remarquer que pendant qu’ils nous tiennent ces discours bidons, nous, ça fait des mois qu’on bosse avec des trous énormes dans le sol aux différents postes. Ces trous importants dans la dalle manquent de provoquer des accidents, on se casse la figure avec la charge de ferraille. Souvent dans le bordel de fils de fer jonchant le sol que nous laisse l’équipe précédente. Je suis énervé, je vois qu’ils sont surpris. Des collègues surenchérissent. Ils nous promettent qu’ils vont faire le nécessaire (ça fait des mois qu’on entend ça et que rien ne bouge). Je finirai le 30 juin dans cette usine, les trous y seront toujours, pas rebouchés. Le pire dans tout cela c’est de supporter ces types qui, pour la plupart, n’ont jamais touché un bout de ferraille et nous donnent des leçons avec tout ce baratin.

Ces réunions duraient en général une demi-heure. Ensuite, on retournait bosser. Je revois encore Guy, un ancien, nous apostropher à notre retour : « Alors les gars, vous vous êtes bien amusés à cette connerie ? ». Il avait tout dit, tout résumé.

Heures sup

Nuit du mardi 27 au mercredi 28 mars

Sur le parking, j’aperçois le dirlo, plus deux ou trois autres guignols en cravate, aucun ne me dit bonjour…

Pour la deuxième nuit consécutive, notre chef est absent. Il est remplacé par Vincent. Juste avant la prise de poste, nous allons dans la cabane du chef nous approvisionner en gants neufs (ils durent en moyenne deux jours). Le chef de l’après-midi, celui de l’équipe B, débine son alter ego de l’équipe A ; je prends mes gants et me tire, ne pouvant supporter cet individu.
Je bosse avec Gustave et Patrick au poste 4. Ce sont eux qui m’ont demandé car ils ne veulent plus travailler avec l’Indien qu’ils jugent trop lent et chiant.

L’Indien, justement, débarque au travail en état d’ivresse manifeste. Nous accrochons toutes sortes de fûts ce soir. Des gros, des grands et des petits. Gérard est aux commandes du Fenwick et il est habile. Puis, nous faisons du « gros » et « lourd » (fil de fer quadruplé ou quintuplé, plus des chaînes, les bras dégustent…).

A la pause-café, nous apprenons qu’un embauché de la journée s’est pris trois jours de mise à pied pour délit de cigarette. Nous attendons une bonne demi-heure des fûts qu’on doit nous préparer.

Gérard le serrurier (perçage, soudure), il a pas l’air pressé et discute un bon moment avec un autre type.

Vers 2 heures j’ai un sérieux coup de pompe, mais avec la ferraille à accrocher, cela me réveille. Nous finissons le poste, une fois n’est pas coutume, en aidant Michel et Baptiste qui sont très rarement à la bourre, grâce à l’intelligence et au sens de l’organisation du travail de Michel. Celui-ci me demande si je travaille vendredi soir (heures sup). Bien entendu, je n’ai pas le choix, j’ai besoin d’argent, les salaires sont bas et pour gonfler sa paie, il faut travailler les vendredis].

Humeur

Nuit du mercredi 28 au jeudi 29 mars

L’arrivée aux vestiaires est un moment un peu particulier. C’est le premier contact avec le lieu de travail. Intérimaires et embauchés arrivent un à un ou en groupes (certains pratiquent le covoiturage). Ces quelques minutes aux vestiaires où tout le monde se change sont toujours animées (plaisanteries, chahut, cris, rires, etc.) mais peuvent parfois donner lieu à des scènes pénibles (disputes, parfois bagarres).

Je m’inquiète toujours un peu de l’humeur des collègues, c’est important. Les ouvriers qui arrivent amènent parfois leurs problèmes personnels avec eux. On essaie bien de les déposer à l’entrée de l’usine, mais on n’y arrive pas toujours.

Ce soir, notre chef d’équipe est de retour après deux nuits d’absence. Hormis le « Saint Lundi » habituel (il loupe d’innombrables lundis depuis que je suis ici), le mardi soir c’est plutôt inhabituel. Après le départ de l’équipe précédente et le retentissement de la sirène, il nous affecte à nos postes. Comme depuis quelques temps, je suis au poste 3 avec François et Pierre.
Pierre est à l’avant des pièces, moi à l’arrière. François fait le cariste. Nous accrochons de lourdes pièces pour commencer, des gros triangles de métal, des éléments de concasseurs de carrière ou de cribles (gros tamis utilisés dans les carrières). Nous avons chaud et la gorge sèche (le va-et-vient incessant des fenwicks soulève pas mal de poussière). Pour la deuxième poutre, nous accrochons du « gros » en haut de la poutre. Nous tortillons de gros fils de 20 (les plus gros), c’est le tortillage régulier du fil qui transforme nos mains. Depuis des mois que je travaille dans cette usine, mes mains ont pris du volume, en particulier les index. Les anciens ont des mains énormes.
Après le casse-croûte (vingt minutes pour ingurgiter quelque chose), ces vingt minutes sont déjà amputées par le fait que l’accrochage est situé loin des vestiaires, qu’il faut se laver les mains et se les sécher, c’est la bousculade aux lavabos (il n’y en a pas assez). Pendant cette pause, certains ne mangent même pas.

Nous continuons avec toute une poutre de fûts (plus de 120, divisés en quatre paquets de trente). Une fois cette tâche exécutée, Pierre va au poste 2, moi au 4. L’Indien est sobre ce soir.

Il est plus de 4 heures, nous devons accrocher huit grosses (et longues) poutres de charpente. Mes collègues sont furieux d’avoir ce sale boulot de dernière minute, car il est pénible physiquement. Il exige plus de vingt-deux grosses chaînes qu’il faut trimbaler, installer sur la poutre (pour la prendre par le dessus), puis la passer dans une autre chaîne que tu as fixée sur la poutre maîtresse (celle où on accroche toute cette ferraille). Il faut refaire l’opération à l’avant, puis sur les huit poutres de charpente (toujours à l’avant et à l’arrière). Puis installer des chaînes de sécurité. Il faut lever en l’air, à bout de bras, de grosses chaînes pour les fixer sur les cornières de la poutre maîtresse. Ce boulot finit de t’achever, surtout les fins de poste où tu as déjà accroché un tas de trucs et que tu bosses depuis vingt heures.
En attendant la poutre maîtresse, je discute avec Pierre, qui ne va pas trop bien en ce moment (problèmes au dos, aux mains). Mais nous nous y mettons tous. En vingt minutes, l’opération est terminée (à quatre). Il est 5 heures moins le quart, la relève est déjà là…

Nuit du jeudi 29 au vendredi 30 mars

Dernière nuit de la semaine pour beaucoup. Assis sur un banc dans les vestiaires, j’aperçois tous les gars qui arrivent. Ambiance détendue et joyeuse ce soir. Certains arrivent avec « un coup dans le nez », d’autres carrément en état d’ébriété.

Deux jeunes intérimaires du décrochage arrivent défoncés (ils ont fumé de l’herbe et ils empestent), les yeux rouges explosés. Une dispute éclate entre un ancien du décro et un de ces jeunes, nous les séparons, tout se calme.
Le chef nous distribue le travail. Comme d’habitude, l’équipe précédente (la B, celle de Daniel) nous lègue sa merde, tout un palonnier d’écrans-motos (260 à accrocher), comme je l’ai déjà dit, un travail répétitif, exigeant et pénible, que nous devons nous taper à quatre (François, Pierre, l’Indien et moi). L’Indien arrive en retard, déboîté, puant l’alcool.

Nous mettons deux heures à liquider ce sale boulot, ce qui n’est pas si mal. Je suis « en haut », c’est là où l’on peine le plus au niveau des bras et des épaules, car à chaque écran-moto, il faut donner un coup d’épaule pour le monter, glisser le fil de fer dans un des trous de la cornière (et ne pas se tromper de trou, sinon c’est le bordel), puis le torsader, le tout après l’avoir porté, on comprend mieux pourquoi personne n’aime faire ce taf…
Puis nous accrochons plus de 200 fûts, longs de six mètres ; bon boulot, avec Pierre à l’avant, moi à l’arrière où il y a une multitude de fils à accrocher.

L’Indien se déchaîne à mesure que la nuit avance, il hurle des vulgarités (principalement anticléricales). Il amuse la galerie. Les autres collègues ont plusieurs réactions. Certains sont agacés, voire exaspérés par son numéro, d’autres désabusés. Seuls les intérimaires rigolent face à cette pantomime… Mais il n’est pas le seul à boire ce soir, trois ou quatre autres types ont bu (je parle de l’accrochage), mais cela ne donne lieu à aucun incident. Pendant une pause-café dans les vestiaires, je surprends un ancien en train de picoler du vin directement à la bouteille, accompagné d’un intérimaire.
Vers 4 h 15, notre chef nous ordonne de tout arrêter, le nombre de poutres réalisées étant largement suffisant (d’autant plus qu’à la différence des autres nuits, nous n’avons fait que peu de « merde », notre débit en a été d’autant plus important), nous avons tombé (à notre poste) sept palonniers (poutres), ce qui est rare.

Dans les vestiaires, tout le monde se précipite à son casier, s’entremêlant avec l’équipe du matin, et on se dit bonjour à l’arraché. Les derniers arrivés ont à peine le temps de saluer. Je croise un des anciens, le moral au plus bas à l’idée de débuter son poste. Je serai dans son cas ce soir car il me reste encore une nuit à faire.

Visite à la fournaise

Nuit du vendredi 30 au samedi 31 mars

Ce soir, très peu de monde pour la nuit. Il n’y a pas d’accrochage, celui-ci étant saturé de poutres. Pas de galvanisation non plus, seuls quatre hommes au bain sont présents pour le « démâtage » du zinc. Nous sommes donc envoyés au décrochage. Sensation bizarre pour moi de retourner en décro, je n’y ai pas mis les pieds depuis 1992, un bail ! Quatre embauchés (Michel, Baptiste, Bernard et Gérard) et deux intérimaires (Pierre et moi) qui viennent de l’accro.

Au décro, James et Mathieu (deux jeunes intérimaires), Popaul (un vieil ouvrier alcoolo, trente ans de boîte), Lolo et Michel (caristes, embauchés), Didier et Gilles (intérimaires) et le chef Jules (chef adjoint). Pierre et moi, nous travaillons avec Mathieu à limer et à ­brosser quantité de petites pièces que nous empilons sur des palettes que nous cerclons. Nous devons ensuite nettoyer de lourdes poutres de charpente disposées sur tréteaux. L’ambiance est relax et le rythme au ralenti, tout le monde a l’air décidé à en faire le moins possible.

A 23 heures, nous prenons notre pause-café. Les jeunes intérimaires se roulent de gros joints, Popaul boit du vin rouge. En sortant de la pause, Michel propose que l’on aille voir les mecs du bain. Normalement, l’accès au bain est interdit aux intérimaires.

Nous arrivons au bain par des escaliers en caillebotis (grilles). Une forte odeur d’acide et autres produits chimiques se dégage des lieux. Nous pouvons voir les poutres remplies de ferraille tremper dans les différents bacs (bacs d’acide, de décantation, de flux, le séchoir) avant d’arriver au bac final, le gros bac du zinc en fusion. Il règne un bruit sourd et assourdissant de machines Il fait chaud ; Quatre hommes s’affairent autour de ce bac (long de dix-huit mètres, large de trois et profond de trois mètres cinquante). Ils ont le visage rougi et certains sont en sueur. Il fait de plus en plus chaud.

L’opération de « démâtage » est une opération délicate. Une grosse pelle reliée à un bras automatique (dirigé par un pontier) plonge dans le zinc en fusion (462° C) jusqu’au fond du bac. Puis il remonte lentement toute la longueur du bac afin de racler le résidu, le dépôt, afin de nettoyer le zinc des différentes impuretés. Arrivé au bout du bac, le pontier relève la pelle, opération délicate car le « mât » sur la pelle (percée de trous) s’égoutte, il faut faire attention aux projections. Il fait chaud comme devant un four. Ensuite, la pelle refait lentement le chemin inverse. Au bout du bac, deux grosses bacholes faisant office de moules vont être remplies avec ce résidu par deux hommes, à l’aide de pelles manuelles. Le zinc refroidit rapidement, mais dès qu’il est secoué, il redevient liquide. Les hommes ont des pantalons criblés de trous. Ils évacuent ensuite le « mât » à l’aide de treuils.

Nous redescendons terminer les poutres, ce qui nous mène à 2 heures. Nous allons manger. Il est 3 h 30, tout est fini. Certains n’osent pas partir (on est censé finir à 5 heures), d’autres franchissent le pas et s’en vont. Je les suis, je n’ai pas l’intention d’attendre une heure et demie ici pour rien, adieu la compagnie et à lundi !

Nuit du lundi 2 au mardi 3 avril.

Pas grand-chose à signaler ce soir. Je me retrouve avec Pierre et François, intérimaires comme moi, au poste 3. Nous accrochons trois poutres de ferraille merdique, difficile à caser. Le ­résidu de ce tas de ferraille pourrie, c’est le poste 1 qui va le récupérer.

Avec Pierre, nous irons les aider à accrocher. Je suis fatigué et j’ai mal au dos. Ah si, j’apprendrai par Pierre que dans la nuit de vendredi à samedi, après le départ vers 3 h 30 de certains d’entre nous, les autres intérimaires n’ont pas osé partir. Par dépit, ils se sont soûlés au réfectoire à coups de vin rouge, agrémentés (pour certains) de gros spliffs (joints) d’herbe.

Sale coup à Pâques

Nuit du mardi 3 au mercredi 4 avril.

Début de nuit plutôt désagréable. Juste avant la pause de mon poste, je croise des intérimaires de l’équipe de l’après-midi. L’un d’entre eux m’apprend que lui et quatre autres collègues terminent leur mission à 20 heures. Ils ont été prévenus vers 17 h 30 (au casse-croûte) par leurs boîtes d’intérim. Donc, cinq intérimaires apprennent qu’ils sont éjectés au milieu de la semaine moins de trois heures avant la fin de leur journée.

Le sale boulot d’annonce est maintenant dévolu aux boîtes d’intérim, la direction ne se donnant même plus la peine de nous prévenir directement, bonjour le courage ! Ils ont peut-être peur que des types le prennent mal ?
Arrivé à mon poste, le chef d’équipe me tombe dessus. Il me demande si j’ai reçu un coup de fil de la boîte d’intérim qui m’annoncerait la fin de ma mission. Je lui réponds que je n’ai reçu aucun coup de fil. Mickey est dans le même cas que moi. Nous sommes tous les deux concernés, nos contrats de mission s’achevant le 3 avril. Notre chef est en colère et appelle le sous-directeur, M. M., pour lui signifier qu’il a besoin de nous, qu’il n’est pas question que notre mission s’achève, qui plus est au beau milieu de la semaine.

Nous commençons notre nuit de travail malgré tout. Je suis au poste 3, avec les mêmes qu’hier. Pour Pierre, son sort est également incertain, son contrat est censé prendre fin le 4 avril. François n’est pas concerné pour l’instant, sauvé par le fait qu’il est cariste. Le chef d’équipe vient nous trouver. Il est toujours rouge de colère mais semble s’être calmé. Il me dit textuellement : « J’ai appelé cet enfoiré de M.M. de mes deux, il va arranger ça, si tu ne reçois aucun coup de fil, tu reviens ce soir ! » Je ne doute pas de sa sincérité, je le connais depuis longtemps, je sais que c’est un homme de parole, pas comme les autres tordus des autres équipes, mais je sais aussi que la direction est suffisamment perfide, qu’elle a très bien pu lui raconter des bobards pour gagner du temps.

A la pause, on en discute avec Mickey. Il est écœuré et désabusé et ne cache pas sa colère (et certainement sa surprise aussi) : « Quelle bande d’enculés, cette boîte ! », enrage-t-il. Je lui dis qu’il n’y a pas que cette boîte, qu’ils sont tous plus ou moins pareils, les M. M. et les G. et compagnie ; il y en a plein de ces types qui branlent pas grand-chose, qui touchent des milliers d’euros par mois (sur notre dos) et qui nous virent dès que l’envie leur en prend. Ils s’en fichent pas mal de nous, de nos familles, de nos vies… Contrairement à Mickey, je suis sans illusions au sujet de ces pourris. Il me fait de la peine.

La nuit se poursuit mais le cœur n’y est pas. Tous les deux, on a les nerfs à vif. Notre cariste subira mon énervement lorsqu’il voudra un peu speeder, je l’engueulerai vertement. Un des types d’en face me crie quelque chose, je lui hurle « Ferme ta gueule ! ». Personne ne répond. Tout le monde voit bien que l’on est à cran, et on nous fout la paix.

La nuit se termine, je débarrasse mes affaires de mon casier, car je ne sais pas si je reviens ce soir (j’en doute).

Je vois Mickey sur le parking. On en rediscute. Ils nous arrêtent maintenant parce qu’ils ne veulent pas nous payer le lundi de Pâques (lundi prochain). Pour être payé un jour férié, il faut au moins avoir travaillé la veille, voilà tout. Ces fumiers ont tout calculé, normal, ils n’ont que ça à foutre de la journée ! Comme ça, avec un peu de chance, on retravaille mardi soir et le tour est joué, ils auront économisé du pognon, y’a pas de petits profits pour ces vautours !!

Mercredi 4 avril.

Je reçois un coup de fil vers 16 heures pour m’annoncer que ma mission est terminée…

Cul bénit

Nuit du mardi 10 au mercredi 11 avril.

Comme on pouvait s’en douter, la comédie de « l’arrêt de notre mission » n’était qu’un prétexte pour ne pas nous payer le lundi de Pâques. Dès le vendredi (dernier), la boîte d’intérim, par l’intermédiaire de sa secrétaire, m’a téléphoné et demandé hypocritement si je pouvais retourner travailler mardi soir. Bien entendu, j’ai dit oui, n’ayant pas le choix. Je n’en pense pas moins sur ce ramassis de fumiers (direction, boîte d’intérim), immondes exploiteurs toujours prêts à nous voler.

J’arrive donc ce soir aux vestiaires. Cinq gars de l’accrochage sont absents (Bernard, Paul, Patrick et Jules). Ils sont en vacances pour la semaine. Je retrouve les autres intérimaires. Tous, sauf deux, ont été arrêtés, comme moi. Eux non plus ne seront pas payés pour le jour férié.

Je remplace Patrick et travaille donc avec Gérard (un vétéran) et François comme cariste. Nous accrochons pas mal de « merde » et des fûts.
A la pause-café, en discutant, j’apprends par hasard que G., le directeur aux 14 000 balles mensuels, moraliste (ce type, sous prétexte qu’il déteste le tabac, l’a fait interdire dans toute l’usine), ce dirlo est également un « diacre », oui vous avez bien lu, ce mec non seulement est notre dirlo mais c’est aussi un ecclésiastique, j’en tombe des nues !! Ce cul-bénit doit sacrément palper sa paie de dirlo, ses actions et son diaconat. Avec Baptiste, nous plaisantons et rigolons sur les culs-bénits et autres grenouilles de bénitier.

Nous continuons la nuit en accrochant de nombreux paquets de fûts. En fin de poste, je cours ranger le gros coupe-boulons dans le placard situé dans la cabane du chef. Celui-ci est là, ainsi qu’un embauché qui se permet de mal me parler. Je lui réponds sèchement pour le remettre à sa place.

Franchement, il a de la chance que j’aie besoin de travailler pour nourrir ma famille, sinon je lui mettrais bien mon poing sur la figure. Des fois, j’en ai ras-le-bol de certains embauchés qui se sentent au-dessus de nous, ils me fatiguent. Ils nous font payer leur mauvaise humeur. Quand on n’a pas les nerfs solides, on ne doit pas travailler la nuit ! Laissez les intérimaires tranquilles !

Je sors de la cabane en claquant la porte pour rejoindre Mickey et Pierre, qui sont à la bourre et en grande difficulté. Leur cariste (le grand Bruno) s’est tiré et les laisse en carafe. Je note que personne ne vient les aider.

Ces deux intérimaires ont été aussi arrêtés comme moi la semaine dernière. Cependant, ils réagissent de manière différente. Pierre est plus calme et ne se fait pas d’illusions Mickey, plus jeune et plus impulsif, a du mal à digérer. Il est dégoûté, énervé.

Il ne pense qu’à partir, ne pouvant plus supporter la manière dont on traite les intérimaires Je pense soudain au dirlo, ce faux-cul de catho, cela ne l’empêche pas de dormir, celui-là !
Tous les trois, on s’y met pour terminer cette poutre difficile (au niveau des réglages des fils), seuls Baptiste et l’Indien viendront nous aider.

Nuit du mercredi 11 au jeudi 12 avril.

Les spéculations vont bon train. Certains pensent qu’on va encore revenir la semaine prochaine, d’autres non. Je ne suis pas optimiste. J’ai l’impression qu’ils vont nous lourder à la fin de la semaine, ces salopards ne nous disent rien, bien sûr !

Aussi, je suis de mauvaise humeur. De plus, je n’ai pu dormir que deux heures aujourd’hui.

Une échauffourée éclate dans les vestiaires entre deux anciens. Nous les séparons.

Nous débutons la nuit sous la pluie. Comme à l’accoutumée, l’équipe précédente (celle de Daniel) nous laisse toutes ses merdes, ainsi qu’un grand désordre de fils de fer tordus, des bouts de feuillards qui traînent partout (et avec la pluie, on glisse dessus), des morceaux de chevrons éclatés, des bouts de plastique, un vrai bordel, une pagaille monstre ; c’est vraiment l’équipe la plus sale.

Comme hier, je bosse avec les mêmes personnes. Nous finissons une poutre que l’autre équipe avait commencée (et pas terminée). Cela prend du temps, mais nous accrochons de lourdes plaques de métal, des tubes, des fûts, et des centaines de « portes » (petites trappes insérées aux fûts). Nous poursuivons avec de nombreux fûts de toutes sortes et de toutes tailles. De plus, si habituellement nous les accrochons par cinq de hauteur, les nombres impairs et les lots de fûts disparates nous obligent à les accrocher par trois, quatre ou cinq, voire six, ce qui signifie pour moi qui suis à l’arrière du poste davantage de réglages différents pour les fils de fer, une vraie galère. Nous accrochons en particulier de lourds fûts à grosses semelles (socle du fût), ce qui exige des fils de 20 comme épingles (les attaches reliant les fûts entre eux), le plus souvent doublés, ce qui est fatigant pour les bras. D’ailleurs, peu avant le casse-croûte au milieu de la nuit, j’aurai un coup de barre. A la pause, je bois un café serré, ce qui me requinque quelque peu.
Nous poursuivons toujours avec des fûts (longs et lourds), de grosses roues métalliques et de nombreuses portes. Je jette un œil sur les autres postes, ils ne sont pas mieux lotis que nous, beaucoup de ferraille merdique à accrocher ce soir.

Nous bouclons notre poste à 4 h 30. Je pars aider l’autre poste où deux intérimaires officient. Ils essaient de terminer une poutre remplie de ferraille pour charpentes Nous finissons à l’arrache, épuisés, vannés, vidés.
En rentrant aux vestiaires, j’aperçois deux gros rats d’égout courir se réfugier dans la cabane du chef d’équipe !

Alcool, sueurs, humeurs

Nuit du jeudi 12 au vendredi 13 avril.

Cette nuit, je travaille encore avec Gustave et François. Gérard est légèrement éméché (il n’est pas le seul ce soir, l’Indien et le grand Bruno aussi).

Nous démarrons avec 160 lisses à accrocher (à la main). Gérard a mal à l’avant-bras gauche (il a fait une chute à l’usine il y a un mois). Le rythme est tranquille (pour une fois !). Ensuite nous accrochons de gros fûts. On tortille de gros fils de 20, mais ce soir je suis en forme (ayant dormi normalement ce matin, de 6 heures à midi). L’Indien se trimbale avec une fiole remplie d’alcool fort sur lui, il picole de temps en temps. Idem pour le grand Bruno. avec du rhum. Ce soir, le climat est malgré tout bon enfant, tout le monde étant de bonne humeur. Toute la nuit, les types s’interpellent par des cris, des plaisanteries Tous ces fûts nous donnent chaud, j’ai le dos trempé malgré la fraîcheur de la nuit.

Toutes nos poutres sont finies vers 4 h 30 et nous nous reposons tous dans la cabane du chef. On est un peu à l’étroit (17 types dans 20 m²), il règne une odeur infecte d’alcool et de sueur. Quant à mes deux autres collègues intérimaires, nous ne savons pas, eux et moi, si nous revenons lundi soir, c’est le flou le plus total.

Le vendredi matin, j’appelle ma boîte d’intérim, ils me disent que, cette fois, ma mission est finie. Du coup, je suis surpris de recevoir un coup de fil de la part de mon chef à 20 heures le lundi soir, qui me demande pourquoi je ne suis pas au travail ce soir. Je lui explique ce que la boîte d’intérim m’a dit. Le mardi matin, je rappelle la boîte d’intérim, ils me confirment que je reprends le travail ce soir, s’excusent pour la nuit précédente, ils ont oublié de me prévenir, bonjour le sérieux de ces gens !!

Certains en meurent du boulot ou de ce qu’ils prennent pour pouvoir tenir, d’autres tiennent le coup mais, éreintés et malades doivent prendre le chemin du bagne : sinon plus de mission, plus de salaire et on sombre.

Nuit du mardi 17 au mercredi 18 avril.

Retour ce soir à « galvano goulag ». Que dire de cette nuit ? Pas grand-chose. J’ai travaillé au poste 2 avec Michel et Pierre (les 2 B. de ce poste sont absents). Nous avons fait huit poutres et je suis bien fatigué. Sinon, rien de bien important à signaler. Ah si, le bras droit du dirlo, le détesté M. M. (en raison de sa morgue) a démissionné. On ne va pas le regretter.

Nuit du mercredi 18 au jeudi 19 avril.

Soirée éthylique. Beaucoup de gars en état d’ébriété (environ la moitié de l’équipe de nuit de l’accro).

Je travaille avec Michel, Pierre, Baptiste est absent (sa mère est malade, elle est âgée). Ce soir, nous devons accrocher beaucoup de « merde » (lisses, barrières, manchons). En début de poste, Michel est de mauvaise humeur, il s’engueule avec notre cariste.

On bosse dur ce soir. Comme à l’habitude. De temps à autre, notre chef, débonnaire, un verre de whisky à la main, vient nous donner ses instructions.

A plusieurs reprises au cours de la nuit, il s’absentera dans la cabane de la serrurerie avec deux autres caristes, le conducteur du latéral, un intérimaire, pour aller boire du vin. Une fois n’est pas coutume, l’Indien n’est pas bourré, c’est le comble !

Politique (bis)

Plusieurs types s’engueulent à propos de la politique ; ça commence à les travailler. Les noms d’oiseaux et les insultes fusent.

Aux différentes pauses-café ils remettent ça ! J’écouterai de nombreuses conneries toute la nuit, de la gauche à la droite, en passant par les extrêmes, tout le panel politicard y passera. Malheureusement, je ne peux dire ce que je pense de tout ce cirque, je n’ai pas envie que mes collègues sachent que je suis anarchiste, que je déteste tous les politiciens, quels qu’ils soient, et que pour moi, les élections ne sont qu’une sinistre comédie, une merde insupportable, oui, vraiment, dommage ! J’aurais bien aimé clouer le bec aux connards, peu nombreux (deux), partisans de la réaction et détruire leurs pseudo-arguments. Heureusement, un groupe important ne tombe pas dans le panneau électoral, et ne sont pas dupes de la farce électorale.

La nuit se déroulera sans problèmes majeurs, en dépit d’autres engueulades et de l’alcool à tous les étages.

Nuit du jeudi 19 au vendredi 20 avril.

Notre chef arrive avec une heure de retard. Il revient de l’enterrement d’un ouvrier de l’usine. Celui-ci, 46 ans, a été retrouvé mort chez lui lundi dernier. C’était un type de la journée, embauché depuis vingt ans ; je le connaissais, on était en intérim en même temps vers 1989-1990. C’était un grave alcoolique. Le chef y a vu le dirlo qui lui annoncé que ce soir nous devons travailler en vue de « récupérer » je ne sais plus quel jour, bordel de dieu !

Je suis avec Michel et Baptiste qui est revenu. La nuit est pénible, j’ai mal à l’épaule. Chaque torsade des fils de fer est un supplice. Mes deux collègues souffrent également : Michel au bras gauche et Baptiste aux jambes.
Encore beaucoup d’alcool ce soir. Notre cariste boit des verres de whisky, l’Indien est sec. Au décro, deux types sont bourrés aussi.

Après deux poutres, je suis envoyé au poste d’à côté. Nous devons faire deux poutres de glissières. Puis je retourne avec les autres. La nuit n’en finit pas. Nous accrochons de la mauvaise ferraille (pénible et ennuyeuse), il fait froid, il y a du vent et en plus il pleut (je rappelle que nous travaillons dehors).

La fin de la nuit est agitée. L’Indien est archi-raide, il tient à peine debout.
Bon sang, il faut y retourner ce soir…

Les nerfs à vif

Nuit du vendredi 20 au samedi 21 avril.

Arrivé aux vestiaires, je salue des types de la journée. Au fond des vestiaires, mon armoire. A côté, trois intérimaires se roulent des pétards. Soudain, un ancien entre en trombe en hurlant : « Le directeur, le directeur arrive ! » Aussitôt, tels une volée de moineaux, les fumeurs de joint s’esquivent, suivis d’un ou deux autres fumeurs (de cigarette, ceux-là), un alcoolo range rapidement sa bouteille. Je vais prendre un café et je tombe nez à nez avec Gérard (le dirlo). On se dit bonjour, je ne peux m’empêcher d’esquisser un petit sourire devant sa tête de cul-bénit.

Nous sommes peu nombreux ce soir, trois postes Je suis avec Paul et François au poste 4. Nous devons faire une poutre déjà entamée.
Malheureusement, le reste des pièces à accrocher n’est pas percé (pour l’écoulement du zinc), nous devons donc le faire, ce qui prend du temps Cela énerve notre cariste. Notre chef nous l’a dit : nous terminons tous à 1 heure ce matin et nous partons (officiellement, on est sensés finir à 5 heures !). La deuxième poutre ; le cariste manque de me faire tomber une lourde pièce sur les pieds car il va trop vite avec son engin. Rebelote dix minutes plus tard, je lui dis de faire attention (poliment). Cinq minutes plus tard, encore une fois il manque de me blesser, cette fois je l’engueule. Ce con a le culot de rouspéter que l’on ne va pas assez vite. Je lui jette les fils de fer sur l’engin, nous nous empoignons, je le traite de connard, Paul lui hurle dessus, lui passe un bon savon et « monsieur » se calme. Les autres se sont arrêtés de travailler et nous ­observent.

Ce soir, j’ai les nerfs à vif, sans parler de cette douleur insupportable à l’épaule, et je ne vais tout de même pas me faire écraser sous prétexte que l’autre imbécile veut se faire mousser auprès du chef ! D’autant plus que Paul et moi finissons nos 4 poutres à minuit !

Nous finissons d’aider les autres. A 1 heure, le chef éteint les feux, et nous rentrons chez nous.

Nuit du lundi 23 au mardi 24 avril.

Le week-end a été bien court, vu que j’ai passé une bonne partie du samedi au lit, fatigué, vidé, des douleurs partout.

Travailler la nuit dans ce genre de boulot, on y laisse des plumes, c’est certain, et je n’ai plus vingt ans…

Ce soir, je travaille avec Michel et Bernard, Baptiste étant absent. Nous accrochons six poutres (barrières, poteaux, escargots, etc.) ; j’ai mal au dos, il fait froid, il y a du vent, de la pluie. M. n’a pas le moral. Une nuit bien triste.

Queues de carpe

Nuit du mardi 24 au mercredi 25 avril.

Après avoir peu (et mal) dormi en raison de mon mal de dos, je repars travailler. Ce soir, fraîcheur et vent.

Toute l’équipe de nuit est au complet (et il y a deux nouveaux intérimaires : Lionel qui avait été remercié il y a un mois, et un jeune gars, Cyrille).
Au poste 4, Gustave et Patrick (cariste François) accrochent de nombreux fûts et de la ferraille variée.

Au poste 1, le grand Bernard, Mickey et Jules (avec Lionel pour les glissières). Pour exécuter cette tâche (accrocher des glissières de sécurité d’autoroute, chacune pesant plus de 40 kg), il faut être quatre. Un en « haut », un en « bas ». Travail exténuant et physique, un des plus durs de l’usine.

Au poste 3, Pierre et le jeune intérimaire Cyrille sous l’égide de l’Indien qui pilote une sorte de transpalette (nouveau gadget de la direction, au lieu d’embaucher un autre cariste, ils te font faire les deux : accrocheur et cariste). Ils accrocheront trois poutres cette nuit. L’Indien est de bonne humeur et Pierre me racontera qu’ils ont bien rigolé.

David, de retour après une semaine de vacances, est pontier ce soir. Quant à moi, je suis avec Bernard (cariste), Baptiste et Michel ; Vincent conduit le latéral, assurant l’approvisionnement en grosses poutres.

Michel est toujours de mauvaise humeur (nous en ignorons la raison). Nous commençons avec des écrans-motos (une centaine). Nous complétons la poutre avec de la ferraille légère. Puis vient une poutre d’escargots et quelques « queues de carpe » (mini-glissières au bout large et aplati, d’où le nom).

Ensuite, Lionel et moi sommes envoyés au poste 5 (à l’intérieur, juste à l’entrée du poumon et des bains). Nous accrochons de nombreuses grilles (légères) et des charnières. Puis des petites cornières et de multiples petites pièces. Pour couronner le tout, nous avons 1 480 petites pièces à mettre sur canne (grande broche métallique à crochets). Nous passons du temps à faire cette poutre, il y a plusieurs milliers de pièces dessus.

Michel et Baptiste viennent nous aider. Nous passerons le reste de la nuit à les aider à leur tour.

Toute la nuit avec Michel, nous déplacerons de nombreuses cornières (barres métalliques lourdes, perforées de vingt trous où l’on accroche la ferraille). Sur une poutre, il y a entre trente-cinq et quarante-cinq cornières. C’est un exercice physique : il faut déverrouiller le mandrin central retenu par un fil de fer (tout rouillé, durci), faire attention aux yeux à cause des éclats de rouille ; supporter à bout de bras cette lourde barre, la replacer à l’endroit voulu. Nous en avons déplacé un paquet ce soir.

Nous ferons deux autres poutres de fûts que nous déplacerons à la main. Ces foutus fûts sont lourds et mon dos déguste on ne peut mieux ! La nuit se termine et j’en suis bien heureux.

Graffitis

Nuit du mercredi 25 au jeudi 26 avril.

J’arrive dans des vestiaires bondés vers 19 h 30. Beaucoup de types des équipes de la journée en train de fumer et boire des cafés Les vestiaires : plusieurs dizaines d’armoires métalliques en plus ou moins bon état, alignées par rangées, toutes avec leur petit cadenas (les vols sont fréquents). Beaucoup sont anciennes, datent de l’époque où je travaillais (déjà !) en intérim pour la première fois. Beaucoup ont des graffitis, la plupart à connotation ordurière ou sexuelle, voire homosexuelle pour l’une d’entre elles. Mais la plupart expriment le dépit, la colère, la frustration ou la tristesse de se retrouver ici. Pas mal d’armoires cabossées, grises, crasseuses, quelques-unes ont des portes défoncées et ne ferment même plus. Ces armoires d’un autre temps contrastent avec le sol carrelé. Il y a plus de vingt ans, il n’y avait pas de carrelage, c’était directement la dalle en béton noirci, graisseux, dégueulasse.

Ce soir je bosse avec les mêmes qu’hier. Nous avons beaucoup de ferraille en tout genre à accrocher (peu de gros, beaucoup de petites pièces, des fûts, des glissières, du fil). De temps en temps, le pontier nous file un coup de main apprécié.

Le temps est pourri : vent, pluie, nous en prenons plein la figure. M. va de plus en plus mal, il m’inquiète. Beaucoup plus tard, j’apprendrai par mes collègues un peu de son parcours personnel dramatique. Par discrétion, je n’en dirai pas plus, mais il me fait de la peine. J’espère qu’il ne va pas faire de bêtise pendant ses vacances qui débutent à la fin de la semaine. Le jeune intérimaire nouvellement recruté est arrivé légèrement défoncé, apparemment, il a fumé du shit.

Salaires

Il nous dit que les flics lui ont retiré le permis, pourtant nous l’avons vu arriver au volant de sa voiture !

Ce n’est pas le seul dans ce cas ici, j’en connais même qui roulent sans assurance, ils n’ont pas assez de fric. La vie est dure même quand on travaille, et dans cette foutue boîte, comme partout, les salaires ne sont pas mirobolants (sauf pour les parasites des bureaux).

Mais bon, faut pas qu’il continue à glander car ils ne vont pas le garder s’il se défonce ou arrive en retard ; quand tu es intérimaire, tu ne peux pas te le permettre.

Jules fait sa dernière nuit. La semaine prochaine, il se fait opérer d’une hernie, il sera sur la touche plusieurs semaines.

Nous finissons par une poutre divisée en deux parties : une moitié de « merdes », l’autre avec 110 longs tubes.

On bosse seulement pour un salaire, mais quel salaire pour nous, intérimaires, et pour les embauchés salaire à géométrie variable, parfaitement adapté aux nécessités de la production.

Au niveau des salaires, tout est relatif (je parle pour les embauchés). Déjà il faut distinguer ceux qui sont de jour de ceux qui sont de nuit.

Certains embauchés qui sont de jour, je parle d’embauchés depuis quinze, vingt ans ou plus, ne sont guère au-dessus du Smic, je connais un ancien (embauché depuis 1985), du jour, qui gagne le Smic. Par exemple un gars de la nuit, comme Jules (32 ans), douze ans d’ancienneté et qui travaille de nuit depuis plusieurs années à l’accro, émarge à environ 1 300 euros net par mois. A plusieurs reprises je l’ai entendu se plaindre qu’il n’a pas été augmenté depuis longtemps (c’est pourtant un bon ouvrier mais qui a eu déjà des avertissements pour discipline ou des bagarres).

Les caristes gagnent légèrement plus (mais cela ne va pas bien loin, quelques dizaines d’euros de plus). Je ne parle que de ceux dont je sais à peu près ce qu’ils gagnent. Certains en parlent volontiers, d’autres sont beaucoup plus discrets.

Pour ce qui est des intérimaires, c’est différent. On se dit tout sur les salaires, primes, tous savent combien gagne tel ou tel collègue. Je vois comme avec Mickey ou Pierre on se montrait nos feuilles de paie respectives.
Déjà quand tu commences à bosser de nuit dans cette boîte en intérim, il faut aligner presque trois mois de nuit non-stop afin de prétendre toucher la prime de nuit (qui s’élève à quelque chose entre 100 et 110 euros). Tant que tu n’as pas fait ces trois mois, tu n’y a pas droit. C’est parfaitement illégal mais les boîtes d’intérim, de connivence avec la direction, nous l’imposent. Il faudrait que les intérimaires s’organisent et imposent tout simplement la loi (qui est claire à ce sujet) mais c’est une autre histoire…

J’ai commencé de nuit en octobre (début du mois). J’ai attendu début janvier pour enfin toucher cette prime. Si je bosse toutes les nuits (quatre nuits par semaine soit trente-six heures, ce qui fait entre dix-huit et dix-neuf nuits par mois, je gagne avec les différentes primes (panier, etc.) à peu près 1 400 net (sans la prime de nuit). Si je veux gonfler mon salaire, je dois effectuer des heures supplémentaires, les nuits de vendredi à samedi (quand il y en a). Si tu fais par exemple deux nuits supplémentaires dans le mois, tu peux espérer un salaire proche des 1 600 net, mais ce n’est pas possible tous les mois, cela dépend du travail à faire (si l’usine a beaucoup de commandes ou non) et bien sûr, si ton état physique te le permet, j’insiste là-dessus car souvent la dernière nuit de la semaine est pénible.

J’ai néanmoins effectué (à l’instar de Mickey) plusieurs vendredis à la suite (répartis sur novembre et décembre) et là, la paie était nettement plus importante (le mois de décembre j’ai gagné 1 700 euros net avec trois vendredis en plus). Malheureusement alors, je n’avais pas encore droit à la prime de nuit. Mickey qui lui y avait droit (car il avait plus d’ancienneté) s’était fait 1 850 net. Il y a aussi des différences entre les boîtes d’intérim, celle de Mickey (Adia) payant légèrement plus et étant plus généreuse au niveau des fournitures (blousons, chaussures). Leur paie est également virée le 10 au plus tard maximum. Nous qui sommes chez Manpower ce n’est jamais avant le 14, parfois le 15.

Mais on peut dire que d’un point de vue global les salaires ne sont pas élevés (sauf si on bosse avec des heures supplémentaires à la clé). Souvent nous les intérimaires gagnons plus, car on nous paie les congés chaque mois, ce qui fait que si on arrête de travailler, on ne touche rien et qu’en plus il y a la prime de panier et la fameuse prime de nuit.

Pièces ennuyeuses

Nuit du jeudi 26 au vendredi 27 avril.

Aujourd’hui, surprise dans l’après-midi. Michel vient me rendre visite chez moi. Il n’a pas trop le moral. Malgré tout, le moment passé avec nous (ma femme et notre petite fille), à boire un café, lui fera du bien ; je le verrai même sourire un peu.

Ce soir à l’usine pas mal de types éméchés. Je travaille avec Pierre, Cyrille le jeune intérimaire et l’Indien, passablement ivre (comme tous les jeudis soirs dorénavant), et cela va crescendo tout au long de la soirée.

On accroche un tas de tubes merdiques, ultime « cadeau » de l’équipe de bras cassés de Daniel, avec en prime un foutoir de fils pas possible, merci les pourris !

Comme l’Indien est « sec », on n’avance pas. Le nouveau est à « 2 de tension », on dirait qu’il est défoncé.

Nous finissons laborieusement cette poutre. Nous enchaînons avec une autre et le reste des tubes (au moins 140), puis des barrières assez lourdes (manipulées en partie à la main), des cornières, des éléments de charpente.
Pierre et moi devons estimer le poids, le répartir équitablement sur toute la longueur de la poutre afin que celle-ci, lorsqu’elle sera relevée, soit parfaitement équilibrée. Exercice pas toujours facile.

La poutre suivante est vraiment merdique. Beaucoup de petites pièces ennuyeuses à caser, deux grosses pièces cubiques lourdes, des barrières. Le dernier lot est composé de portails, longues pièces, et tout le colis n’a pas été percé. Le serrurier a été prévenu, mais il est beaucoup trop sollicité tout au long de la nuit, nous devons attendre.

Vers 2 heures et demie, M. m’appelle, je dois aller les aider. Il me montre succinctement comment accrocher les vingt grosses poutres SNCF car il doit arrêter à 3 heures, il est en vacances. Il va un peu mieux et j’arriverai même à le faire rire. Il s’en va, je lui souhaite de bonnes vacances et lui dis qu’il n’a qu’à passer me voir un de ces jours.

Je continue ce taf avec Baptiste et Bernard. Nous tordons de gros fils de 20. Je suis en nage, mais la douleur au dos est supportable.

Le chef vient nous voir après l’ultime pause-café, vers 3 h 30, il faut encore accrocher vingt autres poutres SNCF.

Nous effectuons rapidement ce travail, et vers 4 h 20, tout est terminé (poutres fixées, chaînes de sécurité à l’avant et à l’arrière, poutre maîtresse relevée, le pontier n’a plus qu’à la prendre).

Le pontier, en raison de son poste, se balade avec sa boîte de commande de ponts, vers tous les postes, mais il est avec nous le plus souvent. On discute souvent avec lui, en particulier avec Daniel. Il n’hésite pas à nous donner la main.

Ensuite, je retourne vers Pierre qui galère avec l’Indien et Cyrille le petit jeune. Gérard et Pierre ont fini au poste d’à côté, ils nous rejoignent. Nous liquidons rapidement cette poutre. Avec Pierre, nous allons aider Mickey et Lionel et le grand Bernard. à terminer leur poutre. Tout est rapidement expédié et à 5 heures moins le quart, toutes les poutres sont terminées et relevées. Nous en avons notre claque. Pour beaucoup, c’est un long week-end qui commence en raison du 1er mai. Seuls trois ou quatre gars viendront ce soir en heures sup (ou récupération). Je passe mon tour, je passe suffisamment de temps dans cette taule.

Connards racistes

Nuit du mercredi 2 au jeudi 3 mai.

Après ces huit jours de mise au repos forcé (ils ne nous ont pas fait travailler le lundi uniquement pour ne pas nous payer le 1er mai, ce qui est illégal, soit dit en passant. Ils remettent ça pour la semaine du 8 mai).
Pas grand-chose à dire. Nous travaillons dur avec deux poutres à poteaux, une de lisses et trois autres avec plein de ferraille en tous genres.
Il y a un nouveau cette nuit. Enfin, pas si nouveau, un gars de l’équipe de Daniel, un jeune Maghrébin, un des rares qui soit sympa, c’est un intérimaire. Il nous aidera aux poteaux, un gars costaud. Les deux connards racistes de l’équipe ferment leurs putains de grandes gueules pour une fois, on les entendra pas de la nuit, ils ne joueront pas aux « héros », ces baltringues !

Nuit du jeudi 3 au vendredi 4 mai.

Lorsque j’arrive sur le parking de l’usine, j’aperçois trois ou quatre grosses voitures, sûrement pas celles d’ouvriers en goguette, le dirlo doit avoir de la visite. Habituellement, le parking est peuplé de voitures modestes, dont certaines en mauvais état.

Je ne m’étais pas trompé. En entrant, par la porte de service, je vois une douzaine d’encravatés (parmi eux notre cul-bénit de directeur), repérables avec leurs casques oranges tout propres. Avec mon bleu usé et ma veste déchirée, ils ne me remarquent même pas, ouvrier parmi d’autres ouvriers.
Tout ça n’empêche pas les types dans les vestiaires de fumer (cigarettes ou pétards), il y a même un intérimaire qui sirote une bière !

Comme hier, je travaille avec les deux B. On se tape d’entrée deux poutres à poteaux. Puis on nous envoie tous les trois au décrochage débarrasser une poutre complète (640 poteaux). Je me tape la poutre tout seul, les autres empilent et forment des paquets de 50. Je suis en nage, la sueur ruisselle sur mon visage. Hier, je me suis blessé à l’œil avec un éclat de rouille, il est tout rouge et me brûle.

Puis nous retournons à notre poste à l’accrochage. On s’envoie une poutre de glissières à trois. Pierre nous rejoint après avoir été affecté au poste 1 (glissières). Le reste de la soirée se déroulera normalement. Les deux connards de fachos avec qui je me suis « accroché » hier (mais ce n’est pas la première fois) ne sont pas trop à l’aise avec moi, je ne leur adresse pas la parole de la nuit, leur fait la gueule et les boycotte sciemment (ce que tout le monde voit).

Heureusement, 5 heures arrivent, encore un week-end à rallonge pour nous, les intérimaires !

Trop fatigué

Nuit du mercredi 9 au jeudi 10 mai.

Je ne marque rien pour aujourd’hui, je suis bien trop fatigué en ce jour de reprise. On a accroché beaucoup de fûts et de « gros », nos bras ont dégusté.

Nuit du jeudi10 au vendredi 11 mai.

Depuis hier, trois autres intérimaires nous ont rejoints Nous sommes maintenant huit, la moitié de l’équipe de nuit de l’accrochage. Les trois intérimaires sont répartis sur divers postes. Je me retrouve du coup parmi les « vieux » intérimaires. Les autres ouvriers jaugent vite les nouveaux, parfois même un peu trop vite, attribuant tel bon point à celui-là ou le contraire à un autre. Beaucoup ont oublié qu’ils ont aussi débuté un jour, qu’ils ont été maladroits aussi, etc., il faut laisser le temps aux novices de s’habituer à ce travail d’accrocheur.

Ce soir, je rebosse avec Gérard. En début de poste, à 20 heures, le chaos est total. De la ferraille partout, une grande pagaille règne (beaucoup de désordre, normal, l’équipe de Daniel qui nous a précédés est la plus bordélique). Nous n’avons pas de poutre. Puis, lorsque nous en avons une, nous devons terminer la « merde » de Daniel, cela devient une (mauvaise) habitude. Il fait une chaleur pas possible (il fait encore 30° C à 8 h 30 du soir), mais cela ne me dérange pas, c’est toujours préférable au froid et à la pluie !

Tous les postes, le nôtre compris, accrochent de la « merde ». Jusqu’à 10 h 30, nous ne pourrons pas fumer, le dirlo est dans les parages, et cet idiot nous en empêche par sa présence. Malgré tout, nous passerons la nuit, une vraie nuit d’été, dans une excellente ambiance (et Gérard peut être un compagnon d’agréable compagnie). Les types se sont calmés avec la politique.

5 heures sonnent, c’est la « libération » !!

Nuit du lundi 14 au mardi 15 mai.
Beaucoup d’absents ce soir : des embauchés (Michel, Baptiste, l’Indien, Jules, etc.), les deux nouveaux intérimaires de la semaine dernière ne sont pas revenus Ce soir, tout le monde accroche du « LPC », tout le monde est mécontent (beaucoup de petites et moyennes pièces, nombreuses et variées, certaines plus grosses et qui exigent un accrochage spécial). En ce qui me concerne, pas de problème, car j’ai fait ce travail de nombreux mois avec Michel et les deux B., je suis donc en terrain connu. La nuit est bien longue et tout le monde est naze.

Nuit du mardi 15 au mercredi 16 mai.

Vent, pluie, froid au programme. Je travaille avec Gérard et François. Nous accrochons 160 lisses. Puis nous poursuivons avec une poutre d’autres lisses encore (plus grosses), complétée par des « écarteurs » (au fil), du LPC, ce qui agace mes collègues, peu habitués à ce genre de ferraille. Cela m’amuse, étant habitué à « l’école » de Michel et Baptiste, où cela était notre lot quotidien.

Nous faisons ensuite deux poutres de « gros » (huit gros fûts tramway, ce qui nécessite beaucoup de chaînes, beaucoup de torsades de fil de 20), une autre poutre où nous accrochons un énorme cylindre (treize mètres de long), puis une autre poutre avec deux autres cylindres plus ­petits.
Je termine la nuit en aidant les collègues d’en face, englués dans une poutre d’écrans motos.

Politique (ter). Equipements de sécurité

Nuit du mercredi 16 au jeudi 17 mai.

Dernière nuit pour cette semaine bâtarde (la troisième consécutive) de trois jours. L’élection de Hollande passée, on peut en faire un bilan. Les ouvriers de l’usine ont voté massivement pour lui (du moins ceux qui se sont déplacés aux urnes) et pour le Front de Gauche, c’est ce qui ressort de mes observations, non seulement ceux de l’équipe de nuit, mais également ceux de la journée, que je croise régulièrement lors de mon arrivée aux vestiaires. Hormis les deux ou trois imbéciles fans transis de Sarkozy qui sont devenus la risée et la cible des autres, les aigres se sont rabattus sur Le Pen (mais ils sont peu nombreux).

Je constate que, malgré toutes les conneries répandues sur le compte de la classe ouvrière, celle-ci reste, du moins dans cette usine, fondamentalement hostile à la droite en général et à la droite libérale en particulier, et penche à gauche pour la plupart. Elle en a assez de payer pour les riches, les parasites, d’être éternellement ponctionnée et jetée à la poubelle pour finir.

Le coup de l’attaque des régimes de retraite a certainement été fatal pour l’autre guignol de la droite, tout le monde au travail n’a que ça à la bouche, ainsi que les « serrages de ceinture » imposés. Par contre, les discours sur la « sécurité » ou la délinquance, cela me semble être une grosse préoccupation pour les collègues.

Donc, ce soir, dernière nuit de la semaine. Gérard étant absent, je suis avec Pierre (en haut de la poutre) et François comme cariste. Je m’entends bien avec Pierre. Nous avons le même âge, été ensemble au collège, apprentis en même temps, et on a débuté dans cette usine tous les deux à l’automne 1989. Lui a été embauché à l’été 1991, j’ai failli l’être en mai de la même année, mais cela a foiré car je ne m’entendais pas avec le contremaître. L’embauche n’a pas eu lieu.

Nous commençons une poutre de lisses et là, surprise ! Le directeur fait une descente à l’accrochage. Angoisse dans les rangs. Tout le monde sort ses EPI (Equipement de Protection Individuelle) que personne ne porte la nuit, bien entendu. Tout le monde sauf Pierre et moi, mes lunettes sont dans les vestiaires et les bouchons d’oreille à la maison. Il vient nous serrer la main puis disparaît.

La soirée sera un peu speed, beaucoup de poutres de lisses, fûts (pour ce qui nous concerne), nous tombons sept poutres.

La fin de poste se fera à l’arrachée, à aider les collègues d’en face, tous intérimaires et le grand Bernard qui galèrent avec des fûts, qu’ils n’ont pas l’habitude de faire et qu’ils n’apprécient pas, sauf Pierre.

Michel nous remercie pour le coup de main, les deux autres se plaignent du cariste. Je termine ma nuit bien fatigué mais content : la semaine est terminée.

Nuit du lundi 28 au mardi 29 mai.

De retour après une semaine d’absence. Ce soir, lundi de Pentecôte oblige, nous ne travaillons que sept heures. C’est assez dur pour tout le monde de se remettre dans le bain. Pierre est absent. Tout le monde est là, excepté Jules toujours en convalescence.

Je travaille avec l’Indien et un jeune intérimaire. Nous accrochons pas mal de « saletés » (barrières, grands corps, petites pièces). Nous faisons trois poutres ; le jeune intérimaire s’endormira à la pause-café de 2 heures, il est encore bien jeune pour faire les nuits.

Sinon, rien à signaler. La nuit est agréable (il fait doux). Nous stoppons tous à 3 heures.

Tenaille volée

Nuit du mardi 29 au mercredi 30 mai.

Il fait très chaud ce soir. A l’embauche, le nouveau chef de production vient se présenter : c’est lui, un dénommé D., au fort accent méridional, qui remplace le détesté M. M.

Puis nous débutons la nuit. Comme hier, je bosse avec l’Indien et le jeune intérimaire. Tous les deux empestent l’alcool, la soirée promet !

On se tape d’entrée une poutre merdique. Mes deux acolytes n’ont pas l’intention de se fouler, ce soir ils se chamaillent et ergotent, chacun voulant bien entendu avoir raison. Je les regarde faire en pensant : « Putain ! ras-le-bol des ivrognes ! » Heureusement, le chef m’envoie remplacer Paul (je bosse donc avec Gustave et François) et Paul me remplace. Mes deux « ex-collègues » ne sont pas à la noce car Paul a suffisamment d’autorité (c’est un des plus anciens et des meilleurs ouvriers de l’usine), il les secoue un peu.

De mon côté, ça va. Je m’entends bien avec Gustave. Il m’a beaucoup appris chaque fois que j’ai travaillé avec lui.

Gérard passe de bons savons au cariste, ce qui lui fait du bien, le remet un peu à sa place étant donné qu’il est orgueilleux et arrogant. On accroche du « gros » ce soir, on est en nage, beaucoup de gros fils, des chaînes Les poutres tombent les unes après les autres A la fin, cerise sur le gâteau, on se tape une poutre hyper merdique de grosses ferrailles biscornues qu’aucun des deux autres salauds des équipes A et B (je parle des chefs F. et Daniel) n’ont voulu faire et qu’ils auraient dû faire.

Je termine le poste en aidant Mickey. et ses collègues à la bourre. Avec Pierre, nous refusons les fils arrières des grosses poutres qui sont mal réglés (il est important de bien les régler afin que la charge de ces poutres pesant plusieurs centaines de kilos chacune soit bien répartie). Nous finissons ric-rac, les autres gars de l’équipe de Daniel sont déjà là. Je vais reprendre ma veste que j’avais laissée à mon ancien poste, et là, mauvaise surprise ! Un salaud m’a volé ma tenaille. Putain d’usine !!

On accroche, on accroche

Nuit du mercredi 30 au jeudi 31 mai.

Quand je croise mes collègues ce soir avant l’embauche, tous sont au courant de ma mésaventure d’hier (le vol de la tenaille). Plusieurs signes de gentillesse. Frédéric du décrochage m’offre une tenaille toute neuve, Michel aussi (c’est lui qui m’avait offert celle qu’on m’a volée la veille), je lui dis de la garder et le remercie. Il ne nous est pas facile, à nous intérimaires, d’en obtenir une, heureusement qu’il y a les collègues embauchés.

On prend les mêmes et on recommence. Je travaille avec l’Indien (qui est sobre) et le petit intérimaire (qui est déboîté).

A mesure que la nuit avance, l’Indien râle et s’énerve, le petit intérimaire est de plus en plus défoncé, et aux pauses, il s’endort littéralement. On accroche un peu de tout (pas mal de fûts). On termine à la bourre, mes deux collègues n’étant que peu motivés, je cours un peu partout. Le jeune s’emmêle dans les fils et les trous, je dois reprendre son travail à plusieurs reprises L’Indien gueule. Tous les autres collègues compatissent à ma « galère » et se demandent comment je peux rester calme.

Nuit du jeudi 31 mai au vendredi 1er juin.

Chaleur lourde ce soir pour la dernière nuit de la semaine (pas d’heures sup demain). L’Indien est absent (il monte à Paname, m’a-t-il dit).
Du coup, je bosse avec Gustave et François au poste 4. Paul va au poste 3 avec les nouveaux intérimaires.

Nous accrochons toutes espèces de fûts pour commencer. Puis nous enchaînons les poutres avec d’autres fûts de six mètres de long.
J’ai beaucoup de fils à préparer, à régler, mais maintenant que suis accoutumé à ce poste, ça va. La soirée est agréable, tout le monde est de bonne humeur. Nous prenons notre première pause-café à 23 heures. A 1 heure, casse-croûte (20 minutes), puis reprise. Dernière pause vers 3 heures. Normalement, nous n’avons droit qu’à une pause, mais notre chef d’équipe nous gratifie de deux autres, c’est tout à son honneur (à la journée, c’est différent).

Vers 4 heures, nous avons fini. Nous accrochons une poutre de « blanc », trois gros supports avec des chaînes, des cannes, le tout à dézinguer. Nous partons aider Michel et ses collègues à finir leur poste. A 4 h 30, tout est plié. La semaine est finie, tant mieux !

« L’Internationale »

Nuit du lundi 4 au mardi 5 juin.

Première nuit de la semaine. Il faut reprendre le rythme. Ce soir, rien de neuf. Jules est de retour après un mois d’absence pour son opération, ça a l’air d’aller.

Je me retrouve à l’intérieur pour une poutre de poteaux avec trois autres intérimaires : Pierre et les deux jeunes récemment arrivés (depuis deux ou trois semaines tout au plus, le jeune Cyrille et moins jeune Damien). Après cette poutre de poteaux, nous faisons une autre poutre avec des manchons, des entretoises Puis nous commençons une troisième poutre avec de la ferraille merdique. A la moitié de la poutre, notre chef nous envoie faire une poutre de fûts dehors. Il n’y a pas d’engins, ni de caristes de libres. Nous accrochons les fûts à bout de bras et nous devons finir les derniers à quatre pattes. Nous liquidons la poutre avec des tubes biscornus faciles à accrocher. Avec Pierre, on a souvent travaillé tous les deux, on se complète bien dans le travail, aussi allons-nous vite.

Puis vient une pause casse-croûte. Nous déjeunons vite fait dans les vestiaires. Mes collègues intérimaires (Mickey et Lionel) mangent des sandwiches, d’autres, rien du tout. Certains boivent des cafés ou parfois de l’alcool. Pendant la pause, j’entendrai un gars siffler L’Internationale.
Nous reprenons avec une poutre de fûts, mais cette fois avec un engin, et une centaine de portes. Puis des bouts de plaques, ferrailles en tous genres. Enfin, il reste sept ou huit cornières de libres sur cette poutre, nous accrochons 150 fers plats. Auparavant, je suis allé couper du fil de 14 (petit calibre) en 1 m 20 de long (il n’y en a plus de prêt depuis longtemps et nous devons le couper nous-mêmes). Je file le reste du ballot à Michel et Bernard (qui apprécient) et un autre ballot à Gustave et Paul. Régulièrement, eux aussi nous dépannent.

Nous finissons dans les temps ce soir, comme le reste de l’équipe. Tout le monde a l’air fatigué, c’est normal, le lundi.

Jeune défoncé

Nuit du mardi 5 au mercredi 6 juin.

Une nuit difficile. Mal dormi ce matin, réveillé vers 9 heures, puis vers 10 heures, par les cris de ma petite fille (seize mois). Donc peu dormi.

Comme hier, avec les mêmes gars, on se coltine deux poutres de poteaux. Puis avec Pierre nous allons terminer une poutre commencée par l’équipe de l’après-midi. Nous enchaînons avec une autre poutre de garde-corps, barrières, fûts, etc.

La dernière poutre est pénible, on manipule (à la main) de lourdes barrières d’escaliers très lourdes, qu’il faut en plus tourner dans l’autre sens. On finit la nuit tous les deux bien fatigués.

Nuit du mercredi 6 au jeudi 7 juin.

Pas grand-chose à signaler. Beaucoup de poutres cette nuit. Je me suis fait mal à la paupière en début de poste avec un bout de fil de fer. Les deux autres intérimaires sont pénibles, ils n’avancent pas. Le plus jeune est défoncé (whisky, pétards et plus tard il nous avouera avoir pris des amphétamines). Le chef lui passera une toise dans la nuit. A mon avis, il ne va pas faire de vieux os ici. Quant à l’autre, il est un peu « ramier » sur les bords (mais il a une grande gueule comme beaucoup de tire-au-flanc). Résultat, avec Pierre nous fournissons l’essentiel du travail sur ce poste, les trois autres se la coulent douce.

Nuit du jeudi 7 au vendredi 8 juin.

Il fait très chaud et orageux ce soir. Je suis au poste 5 avec Pierre. Nous accrochons 640 petits poteaux sur une poutre. Puis nous nous coltinons deux poutres à la suite de lourds poteaux de deux mètres pesant chacun 28 kg. Sur chacune des poutres, nous en accrochons 38. C’est un travail éreintant, la sueur dégouline sur nos visages. Les poteaux sont très sales (pleins de poussière et graisseux). Nous sommes rapidement noirs et ressemblons à des mineurs de fond remontant à la surface. De temps en temps, le ­pontier nous aide à en accrocher quelques- uns, ce que nous ­apprécions.

Les autres postes ont divers tafs. Au poste 1, Mickey, Lionel et le jeune intérimaire accrochent cinq pièces de glissières. Gustave, Paul et François, au poste 4 accrochent de grosses ferrailles en tous genre (éléments de grues entre autres). Au poste 2, Michel, Baptiste et Bernard ont le travail classique (lisses, queues de carpe, manchons, etc.). Au poste 3, l’Indien, Jules et le jeune intérimaire (qui n’est pas défoncé apparemment) accrochent la vraie merde (ferraille biscornue, etc.). Ensuite, avec Pierre, nous faisons une poutre d’écarteurs sur le parc (poste éloigné des autres postes), il y en a 1 300 à accrocher ! Le parc est quasi vide. On est là tous deux, crevés, fatigués Avant la poutre d’écarteurs, on a fait aussi une poutre complète de charpentes et de garde-corps On finit vers les 4 h 15, il n’y a plus rien à accrocher, la semaine est finie.

Le soir, je reçois un coup de fil de la boîte d’intérim : notre mission est terminée. On s’en doutait, le parc à ferraille était quasi vide. Tous les intérimaires ont été éjectés.

Ivrognerie

Nuit du lundi 25 au mardi 26 juin.

Je suis resté à la maison pendant une semaine. Le lundi 18, ils nous ont rappelés pour y retourner, ce que j’ai fait. Seuls trois intérimaires ont été rappelés pour la nuit. Nous avons fait notre semaine. Je reprends le journal ici.

Notre chef est absent (normal, on est lundi !). Vincent le remplace. Il avertit l’Indien qu’il va prendre une bonne engueulade par le chef pour la dernière nuit de la semaine passée. En effet, outre deux ou trois autres gars de l’équipe, l’Indien était archi-bourré, raide, tenant à peine debout, incapable de conduire le pont (qui déplace les grosses poutres chargées de ferraille). Vers 2 heures, peu avant de partir, notre chef l’avait vertement engueulé pour son ivresse. Une fois le chef parti, l’Indien, au lieu de se calmer, est reparti de plus belle, atteignant des sommets de l’ivrognerie. Il s’est donné en spectacle entre 4 h 30 et 5 heures devant l’équipe de la journée qui arrivait pour nous relever, et on n’y compte pas que des amis ; et certainement que cette affaire est remontée jusqu’aux bureaux.

Autre événement, triste celui-là, que j’apprends en arrivant : le jeune intérimaire Cyrille qui travaillait avec nous est mort. Il a été sauvagement poignardé lors d’une baston avec un dealer à Vichy, le soir de la fête de la musique. Un autre de ses camarades est grièvement blessé. Nous sommes atterrés et affectés, surtout l’Indien, car nous avons souvent travaillé avec lui. La nuit sera pénible. Je travaille avec l’Indien, on est tous les deux très tristes pour ce jeune gars. On se tape deux poutres de poteaux à deux, aidés de temps en temps par Bruno, pontier ce soir.
J’ai encore deux semaines à bosser ici, mais après j’arrête.

Nuit du mardi 26 au mercredi 27 juin.

Vraiment rien de particulier cette nuit. J’ai travaillé avec Pierre et l’Indien, qui était de mauvaise humeur. On a accroché cinq poutres. Les autres postes ont accroché beaucoup de « gros ». Tous les gars sont en colère après l’annonce de la forte (sic) augmentation du SMIC de 2 % ! Putain de gouvernement !

Mal de dos

Nuit du mercredi 27 au jeudi 28 juin.

Toute la nuit, il va faire une chaleur lourde, insupportable. On est tous les trois (l’Indien, Pierre et moi) au poste 3.

La première partie de la nuit est houleuse, on s’engueule avec l’Indien qui est chiant, pénible.

La deuxième partie sera plus tranquille. On accroche quatre poutres en tout : un écarteur (petite pièce de glissièreÒ que l’on fixe sur des barres crénelées), beaucoup de fûts et de la ferraille merdique. Au poste 1, ils galèrent (Mickey, Lionel, Jules et le grand Bernard) : les paquets de glissières sont collés les uns aux autres, il faut décoller chaque glissière au pied de biche en tapant dessus, provoquant un vacarme insupportable (en plus de celui, habituel régnant ici) dans toute l’usine. Ils se plaignent de mal de dos, les pauvres, cela fait trois jours que ça dure cette comédie. Les pantins de la sécurité, ils sont où ? Ces types s’esquintent la santé dans l’indifférence de la direction qui s’en moque éperdument.

Michel et les autres accrochent beaucoup de « merde » eux aussi. Quant à Gustave et Paul, les fûts et autres éléments de carrière se succèdent toute la nuit.

Nuit du jeudi 28 au vendredi 29 juin.

Je croise plusieurs collègues de l’équipe de l’après-midi (cette semaine, c’est l’équipe de F., la mieux). En saluant tout le monde, je m’aperçois qu’un des deux nouveaux intérimaires de l’accro a un fort accent slave. Je m’adresse à lui en polonais (langue dont j’ai quelques notions), il me répond qu’il est tchèque, il est arrivé en France cette année. Ce sympathique jeune gars, grand et costaud, ferait merveille aux fameuses glissières.

Ce soir, l’équipe est au complet. Notre chef est toujours absent depuis le début de la semaine. Le bras droit du dirlo est présent ce soir. Il doit « régler » le compte à deux embauchés de l’équipe de nuit du décro qui n’en branlent pas une (de vrais embusqués, mais ils ne sont pas les seuls).
Je bosse comme à l’accoutumée avec l’Indien et Pierre. D’entrée de jeu, on a droit à 400 gros poteaux de deux mètres de haut, lourds à manipuler. La chaleur règne ce soir tout le monde est trempé et pue la sueur. A un moment, au poste d’en face, le grand Bernard se met en slip, provoquant cris et rires des collègues.

La deuxième poutre est constituée de 600 petites barres légères (10 kg), une plaisanterie ! Puis nous accrochons une moitié d’écarteurs. Ensuite nous débutons une poutre avec de petites pièces merdiques.

Depuis un moment, mes deux collègues se chamaillent jusqu’à la franche prise de tête où ils s’engueulent, jettent la ferraille. Pierre est énervé, à juste titre, l’Indien veut toujours avoir raison quoi qu’il arrive. Tous mes autres collègues assistent à ces scènes pénibles et compatissent à ma « galère ».
Peu après, le calme revient. On poursuit avec des supports métalliques légers, puis un paquet de fûts (30). L’Indien commence à vouloir me donner des « conseils » (à m’embrouiller, oui !). Je l’envoie promener sans m’énerver.

Après la dernière pause-café (3 h 30), nous allons aider Gustave et Paul à accrocher de petites cornières. Ce boulot terminé, Pierre et moi, nous allons aider Mickey, Jules et le grand Bernard à accrocher des pièces moyennes. Jules plaisante en s’amusant à me remonter la poutre (moi qui suis le plus petit de l’équipe) ou bien à enduire de graisse les fils de fer qu’il tend à Mickey.

Nous ne restons pas longtemps, la poutre est finie. Nous allons en aider Michel et Baptiste à finir la leur. Tout le monde s’y met Mickey, Jules, l’Indien, Lionel, Pierre et moi. Vers 4 h 45, tout est liquidé.

Dans les vestiaires, Mickey et Lionel me taquineront (gentiment), ils ont fini la semaine, moi je reviens en heures sup ce soir.

Pour quatre sous de plus

Nuit du vendredi 29 au samedi 30 juin.

Peu de monde présent ce soir. On se retrouve à six accrocheurs et deux caristes, dont un assure le pont en plus. Le serrurier est également présent. Vincent est chef. L’Indien arrive à la bourre. Seuls lui et moi accrochons de la « merde » et en plus, on n’a pas de cariste ! Nous finissons une poutre de fûts déjà entamée. Puis nous enchaînons avec 200 portes. L’Indien a « 2 de tension » en dépit du fait qu’il n’a pas bu, ce qui agacera le chef toute la soirée. Nous faisons du surplace. J’essaie bien un peu de le motiver (car c’est pénible de bosser comme ça, on s’endort), mais rien n’y fait. Je baisse rapidement les bras moi aussi, après tout, ce n’est pas mon travail, qu’y puis-je ? Je me demande ce qui m’a pris de venir ce soir, je serais bien mieux à la maison, plutôt que de m’emmerder ici pour quatre sous de plus.

Au milieu de la nuit, le chef et l’Indien s’engueulent copieusement. M. et B. C. viennent nous aider à terminer notre poutre. Nous arrêtons à 3 heures (puis casse-croûte et longue attente jusqu’à 5 heures, Vincent flippant de peur de voir débarquer le dirlo avant la fin de la nuit). Pour moi, c’est fini.

Ailleurs

Mais cette fin est toute semblable à ce que j’ai connu pendant tout cet hiver et cet été dans le froid, la pluie et la chaleur. Un quotidien dont la plupart s’évadent dans l’alcool et/ou la drogue.

Tenir pour survivre, c’est le lot de presque tous ceux qui furent mes compagnons de travail.

Ici s’arrête ce journal. Depuis, je n’ai pas repris le travail dans cette usine, je travaille ailleurs.


Lexique

Les différences de classe (et la lutte de classe pourrait-on dire) commencent par le langage. Même dans une petite unité comme cette usine, les travailleurs dont la majorité ne sont pas qualifiés retrouvent sans chercher l’utilisation du langage pour désigner les faits et gestes du travail, leur langage à eux différencié de celui, technique ou technocratique comme on voudra, utilisé par les dirigeants de l’autre côté de la barrière sociale. Le mot expliqué est celui qu’utilisent entre eux tous les travailleurs de cette usine pour désigner les pièces qu’ils manipulent ou certains éléments du processus industriel.

ACCRO. C’est le poste de l’accrochage des pièces à traiter, situé aux confins de l’usine, qui est sale et plein de rouille. Et de plus en plein air.
ACIDES désigne à la fois les bacs et le produit hautement abrasif et inflammable avec lequel on nettoie la ferraille.

BAINS. A l’intérieur de l’usine (qui est toute en longueur) il y a de nombreux bacs (décantation, flux, acide etc.) et, à la fin, le bac de zinc. Les mecs du bain, même s’ils peinent moins que les autres, sont aux premières loges pour les risques (explosion ou projections). L’été, il y fait une chaleur insupportable. Les vapeurs chimiques émanant des bains sont également dures à supporter.

CABANE DU CHEF. C’est une cabane de chantier, un bureau avec la paperasse, deux ou trois armoires (avec des coupe-boulons, des gants neufs, etc.). L’hiver, le chauffage tourne à plein. Les gars vont y boire le café (dans notre équipe nous avons notre cafetière et régulièrement chacun amène son paquet de café. Cela n’existe pas pour les autres équipes de jour, ni au décro où c’est juste les chefs qui y ont droit. A l’accro, c’est différent, tout le monde a droit au café, intérimaires compris).

CORNIÈRES. Barres métalliques assez lourdes perforées de 20 trous fixées par un mandrin à la poutre maîtresse. Il y en a 35 à 45 par poutre On y accroche les pièces avec du fil de fer.

DÉCRO. Cest le poste où l’on décroche de leurs fixations les pièces complètement traitées. Il est situé à l’entrée de l’usine. On y réceptionne les ferrailles en fin de processus de galvanisation, qui sont propres. Ce poste est abrité (il y a un toit) et il est aux trois quarts entouré de bardages en tôle, ce qui protège des intempéries.

EMBAUCHÉS. Tous les types qui ont un CDI. Ils ont des casques bleus. Les derniers embauchés remontent à 2005 (depuis, la boîte rechigne à recruter). Beaucoup d’entre eux ont été embauchés il y a vingt ans ou même plus Quelques-uns ont dix à quinze ans de boîte.

FENWICK. Chariot élévateur. Ils ne sont pas de marque « Caterpillar » (ni forcément Fenwick) et ils sont de toutes tailles. L’hiver, on se réchauffe à l’arrière de l’engin vers le moteur. Il faut faire attention aux fourches de l’engin (quand celles-ci sont usées elles sont encore plus dangereuses car elles deviennent tranchantes). Même si cela est formellement interdit, nous sommes appelés régulièrement à monter sur les fourches, le cariste nous relève à 2 ou 3 m de haut pour régler les fils de fer sur la partie déjà relevée (on ne peut pas faire autrement).

FERRAILLE. La direction qui ne veux pas entendre parler de « ferraille » appelle ça « pièce-client » (ça doit faire trop ferrailleur, manouche pour eux). Pourtant les ouvriers l’appellent « ferraille ». Ce terme désigne un éventail large de toutes sortes de pièces (de minuscules pièces de quelques grammes à d’énormes poutres, cylindres ou cadres pesant plusieurs tonnes).

FLUX. C’est un bac contenant ce produit (Flux) où l’on plonge la ferraille propre et qui aidera le zinc à adhérer à la ferraille.

LE GROS. Les grosses poutres, fûts, cylindres, éléments de charpente qui nécessitent de gros cols de fer et beaucoup de chaînes.

GROSSE MEULEUSE (à la serrurerie). Comme son nom l’indique c’est une grosse meule qui sert à découper le fil de fer à la bonne taille lorsque nous devons nous en réapprovisionner. Officiellement, seul le serrurier est habilité à couper le fil de fer. Dans les faits, tout le monde s’en sert, intérimaires y compris Nous coupons des ballots de fil de fer que nous allons utiliser dans la nuit. Le reste est distribué aux autres copains des autres postes et le surplus est planqué dans l’usine (il existe d’innombrables cachettes pour cela).

INTERIM. Il y a au moins trois boîtes d’intérim qui fournissent les esclaves dans cette boîte : Avia (la plus ancienne, j’ai travaillé pour eux en 1989 et 1992 et beaucoup d’intérimaires sont inscrits chez eux), Randstad (ex-Veolia Bis) (peu d’intérimaires), et Manpower (je suis chez eux aujourd’hui, environ 30 % des intérimaires de l’usine sont chez eux).

INTÉRIMAIRES. Même en 1989, il y avait déjà beaucoup d’intérimaires. Ils étaient nombreux à ne pas rester, certains s’enfuyaient en plein travail. Aujourd’hui, il y a beaucoup de jeunes (entre 18 et 25 ans) et quelques « vieux » comme moi (au décro il y a deux intérimaires qui ont respectivement 53 et 52 ans).

LE LATÉRAL. C’est le gros engin qui rapporte de la décro à l’accro les poutres vides Il y a un seul homme affecté en permanence à ce poste.

LA MERDE. On appelle ainsi toute ferraille pénible, chiante, longue et monotone à accrocher. Cela va des petites pièces à certaines pièces plus importantes mais qui sont difficiles à accrocher.

MAINTENANCE. Ce sont surtout des électriciens Ils sont présents dans chaque équipe. Ils doivent réparer les pannes (régulières) des « monte-et-baisse » et les circuits électriques de l’usine. Ils s’occupent aussi des produits chimiques de l’usine.

MONTE-ET-BAISSE. Il y en a cinq à l’accro et autant au décro. Ils sont composés de deux énormes poutres métalliques verticales fixées dans le sol. A chaque « monte-et-baisse » il y a un treuil à gros câble métallique qui remonte ou baisse la poutre. Nous avons un bouton pour la montée et un pour la descente. Chaque poste a ses deux « monte-et-baisse » qui manipulent une poutre.

PIÈCES. Souvent ce mot désigne la « petite ferraille » (petits fers plats, corniers, boulons, etc.) que l’on doit accrocher sur la poutre.

PONTS. Une télécommande pour manipuler le pont (à l’accro), une autre aux bains, une autre à la décro. Le pontier fait descendre ses deux crochets pour accrocher la poutre maîtresse, la relève, la place ensuite dans le « train », sur rails On appuie sur un bouton et le train avec la poutre dessus rentre dans l’usine. Là bas, dans le « poumon », un autre pontier la sort du train et la place dans le poumon. Pontier est un travail peu pénible physiquement mais dur pour les nerfs (beaucoup de responsabilités). Il faut de plus veiller constamment à ce qu’il n’y ait personne dessous.

POSTE. Désigne le lieu où l’on travaille à l’accro. Chaque poste, sauf le 6 situé sur le parc, est muni de deux « monte-et-baisse » énormes. Il y a également à chaque poste une « servante » (sorte de rayonnage métallique baroque) à fil de fer, une « servante » à chaînes et une « servante » à chevrons qui sont en bois depuis quelques années. En 1990 à la première époque où j’y ai travaillé, les chevrons étaient en métal et lourds à porter.

POUMON. Le premier passage à l’entrée de l’usine, côté accro où sont stockées les poutres où sont accrochées les ferrailles en attente d’être galvanisées Juste à l’entrée de ce poumon, il y a le poste 5 (avec un « monte-et-baisse »), le seul poste à l’abri. Le poumon est un endroit sombre et battu par les vents, il n’y a pas de portes. On y planque des ballots de fil de fer que l’on a découpés afin que les autres ne les volent pas. Le sol est graisseux et glissant.

POUTRE. Pièce métallique longue de 15 m et large de 1,80 m ; chacune pèse (avec ses 40 cornières) dans les 4 tonnes (sans la ferraille). L’usine en a 40 disponibles. Elles sont peintes en jaune et sont toutes numérotées.


Je tiens à remercier l’équipe d’Echanges,

à saluer Jean-Pierre. Levaray pour ses livres (de Putain d’usine (L’Insomniaque, 2002]
à
Tue ton patron [Libertalia, 2010]) et Daniel Martinez pour Carnets d’un intérimaire (éd. Agone, 2003). Toutes ces publications m’ont inspiré pour entreprendre et parfaire ce travail.