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Une usine, telle qu’elle pourrait être

William Morris, 1884

dimanche 13 octobre 2013

Avant-propos. C’est en lisant la brochure Nuits d’usine – Carnets d’un intérimaire (Echanges et Mouvement, 2012) que m’est venue l’idée de traduire ces trois articles de William Morris, parus dans Justice (1) en 1884.

L’usine que décrit la brochure d’Echanges, et que Lewis Mumford aurait qualifiée de paléotechnique, est, si l’on en juge par les réactions des lecteurs, invisible pour la plupart d’entre nous. Elle fait partie du décor qui défile le long des autoroutes et des voies ferrées, nous en ignorons tout.
Et du reste, cette ignorance est entretenue, volontairement ou non, par tous ceux qui nous disent que la classe ouvrière n’existe plus, qui nous vantent les mérites de la dématérialisation de tout grâce à leurs merveilleuses technologies de pointe « propres ». Or il n’est pas une seule de ces technologies qui ne repose sur la base de ce genre de travail et le mode de vie qui va avec, que l’on songe à l’extraction des métaux précieux pour nos ordinateurs, nos portables et toute notre quincaillerie connectée (sans parler des conditions de travail dans les usines qui fabriquent ces objets de dématérialisation et de nos propres conditions de vie de moins en moins autonomes) ou au nettoyage des centrales atomiques, par exemple. Disons, pour faire court, que l’on est amené à questionner tous les objets qui nous entourent : afin qu’ils existent (et pourquoi existent-ils ?), est-il légitime, est-il juste, que des êtres humains vivent ce genre de vie ?

Le « socialisme réel » n’a pas répondu à cette question, bien au contraire. Et William Morris était un « socialiste utopique » que d’aucuns peuvent juger par trop esthétisant. Il pose cependant la question existentielle fondamentale si l’on se propose de « refaire le monde » : qu’est-ce qu’une vie humaine digne d’être vécue, sachant que cette vie
est forcément ancrée dans le monde ­matériel ?

A. G.,

mai 2013

(1) Justice, journal de la Fédération démocratique socialiste. Ces textes, et de nombreux autres, sont disponibles sur Internet dans The William Morris Internet Archive : Works (I. A factory as it might be, II. Work In A Factory As It Might Be, III. Work In A Factory As It Might Be.)


1 - Une usine, telle qu’elle pourrait être

(Justice, 17 mai 1884, p. 2)

On nous reproche fréquemment, à nous Socialistes, de ne pas donner de détails sur ce qui succéderait à la destruction de ce système de gaspillage et de guerre, que l’on qualifie souvent et mensongèrement d’association harmonieuse du capital et du travail ; nombre de personnes honorables nous disent : « Nous admettons que le système actuel a des effets regrettables, mais au moins c’est un système ; vous devriez être capables de nous donner une idée précise des conséquences de cette reconstruction que vous appelez Socialisme. »

A ceci les Socialistes répondent, et ils ont raison, que notre but n’est pas de bâtir un système conforme à nos goûts ; que nous ne cherchons pas non plus à l’imposer au monde de façon automatique, mais que nous prêtons notre concours à un développement de l’histoire qui aurait lieu sans nous, mais qui n’en exige pas moins notre participation ; et que, dans ces circonstances, il serait vain de planifier la vie par le menu alors que les conditions seront fort différentes de celles qui nous ont vus naître et grandir. Les hommes qui auront la chance de venir au monde dans une société libérée de l’oppression qui nous écrase s’occuperont de ces détails, et eux seront, assurément, non pas moins, mais plus prudents et plus raisonnables que nous. Il semble toutefois évident que les changements économiques en cours doivent s’accompagner d’une évolution correspondante des aspirations humaines ; et la connaissance que nous avons de leur progression ne peut manquer de susciter dans notre imagination les représentations d’une vie à la fois heureuse et digne d’être vécue que la révolution mettra à la portée de tous les hommes, nous le savons.

Bien entendu, les images qui s’en dégageront varieront selon la tournure d’esprit de chacun, mais j’ai déjà tenté de démontrer dans Justice que le Socialisme favorisera, au lieu de l’écraser, une personnalité saine et non autoritaire. Par conséquent, en tant qu’artiste et artisan, je vais me risquer à développer quelque peu ce que j’évoquais dans la revue du 12 avril à propos des conditions requises pour que le travail soit agréable dès lors que nous travaillerons pour gagner notre pain au lieu de travailler pour le « profit ».
Donc, notre usine est un endroit agréable : cela ne présente guère de difficulté lorsque, comme je l’ai déjà dit, il n’est plus nécessaire, pour travailler, de rassembler les gens en hordes suantes et suffocantes dans l’intérêt du profit : car tout dans le pays est plaisant ou peut le devenir avec un peu de prévoyance et de réflexion et sans se donner beaucoup de mal. Ensuite, notre usine se dresse dans des jardins aussi beaux que ceux d’Alcinoos (1) (climat mis à part), puisqu’il n’y a pas de raison de la priver d’espace, les loyers rentables appartenant au passé ; et il est assez vraisemblable que le travail dans ces jardins sera purement volontaire, car il n’est guère concevable qu’un jour, 75 % des gens ne soient pas ravis de s’adonner à l’une des occupations les plus inoffensives et les plus agréables ; et tous nos travailleurs voudront assurément se détendre en plein air après leur travail à l’usine. Je me suis laissé dire qu’en ce moment-même, les ouvriers d’usine à Nottingham pourraient donner force conseils aux jardiniers professionnels en dépit de tous les inconvénients que présente la vie dans une grande ville industrielle. Notre imagination a plutôt tendance à s’emballer à l’évocation de la beauté et du plaisir qu’offre l’idée d’un jardinage collectif expert par amour du beau, lequel n’exclurait en rien la culture d’une production alimentaire utile.

Impossible !, me dit un anti-Socialiste. Mon ami, veuillez vous souvenir qu’aujourd’hui la plupart des usines entretiennent de grands et beaux jardins, et ce qui n’est pas rare, des parcs et des bois fort étendus, pour lesquels ils rémunèrent chèrement des jardiniers professionnels écossais, des gardes forestiers, des régisseurs, des gardes-chasse et autres, le tout étant géré de la manière la plus inefficace que l’on puisse concevoir. Mais les jardins en question, etc., se trouvent à, disons, trente kilomètres de l’usine, loin de la fumée, et ne sont entretenus que pour un seul membre de l’usine, à savoir le bailleur de fonds qui peut, en vérité, s’adjuger en sus l’organisation de ce travail (à son propre profit) et dans ce cas, les revenus supplémentaires qu’il encaisse sont outrageusement disproportionnés.
Alors, il résulte de cette affaire de jardin que notre usine ne doit pas produire de détritus sordides, ni souiller l’eau, ni empoisonner l’air par sa fumée. Il n’est pas utile d’insister sur ce point car ce serait assez facile s’il ne s’agissait de faire du « profit ».

Venons-en ensuite aux bâtiments proprement dits. Permettez-moi d’en dire un mot, car il est généralement admis qu’ils doivent nécessairement être laids, et il est vrai qu’actuellement ils sont presque toujours d’une laideur cauchemardesque. Mais, je l’affirme avec force, il n’y a aucune nécessité à ce qu’ils le soient, que dis-je, les rendre beaux ne présenterait aucune difficulté sérieuse, car chacun d’entre eux pourrait correspondre aux fins qu’il sert, être généreusement pourvu de matériaux adéquats et bâti avec plaisir par les entrepreneurs et les architectes. En vérité, dans l’état actuel des choses, les édifices cauchemardesques dont j’ai parlé symbolisent assez bien le travail pour lequel ils sont construits, faute d’être ce qu’ils sont : des temples du surpeuplement, de la falsification et du surmenage, en un mot des temples de l’insatisfaction. Il n’est donc pas difficile de penser que nos usines puissent apparaître extérieurement pour ce qu’elles seront : des lieux de travail léger et raisonnable que l’espoir et le plaisir égayent à chaque étape. Donc, en résumé, nos bâtiments seront beaux de cette beauté des ateliers qui implique la simplicité ; ils ne seront pas, comme certains le sont actuellement, surchargés de détails ineptes qui ne masquent pas pour autant leur aspect repoussant. Mais de plus, à part ses simples ateliers, notre usine possèdera d’autres édifices qui pourront être embellis : car il lui faudra un réfectoire, une bibliothèque, une école, divers lieux d’étude et structures de ce genre ; et je ne vois pas non plus pourquoi, si le cœur nous en dit, nous n’imiterions pas les moines et les artisans du Moyen-Âge pour décorer ces édifices ; je ne vois pas pourquoi nous serions médiocres lorsqu’il s’agit de loger notre repos, notre plaisir et notre quête de savoir, comme il est fort possible que nous le soyons actuellement pour héberger la vie médiocre qui nous échoit.

Et une fois de plus, si vous doutez que l’on puisse obtenir ces beaux édifices à cause de leur coût, permettez-moi de vous rappeler à nouveau que chaque grande usine aujourd’hui entretient réellement un palais (et souvent plus d’un), à l’écart de la fumée, dans le jardin et le parc coûteux dont j’ai parlé, mais que ce palais, empli de toutes sortes d’objets onéreux, n’est prévu que pour un seul membre de l’usine, le bailleur de fonds – créature utile, vraiment ! Il faut reconnaître que le palais en question, et tout ce qu’il contient, est dans l’ensemble d’une laideur abjecte ; mais cette laideur n’est qu’un fragment du gaspillage grossier qui caractérise ce système des marchands de profit, qui refuse culture et raffinement aux travailleurs, et ne peut donc avoir d’art en dépit de tout son argent.

Nous voici à l’extérieur de notre usine du futur et nous voyons qu’elle ne porte pas atteinte à la beauté du monde, mais qu’elle y contribue au contraire. Une autre fois, si vous m’y autorisez, j’essaierai de vous décrire le travail qui s’y déroule.

2 – Ce que pourrait être le travail dans une usine

(Justice, 31 mai 1884, p. 2)

Dans un article récent, nous avons tenté de discerner, à travers notre situation actuelle, ce que pourrait être une usine du futur, et nous nous sommes arrêtés à la description de son cadre. Mais les formes extérieures d’un véritable palais d’industrie ne peuvent se concrétiser, naturellement et simplement, que si le travail que l’on y effectue est, de toutes les manières, raisonnable et adapté à des êtres humains. Je veux dire par là que le seul caprice de quelque riche industriel philanthrope ne suffira pas à faire d’une usine, même une seule, un lieu où les travailleurs aient plaisir à travailler. Il mourra ou son entreprise sera vendue, son héritier sera moins riche ou plus acharné à faire du profit, et tout l’ordre et la beauté déserteront ce rêve éphémère : dans les affaires industrielles, même la beauté formelle doit être l’œuvre de la société et non celle d’individus isolés.

Venons-en au travail. Tout d’abord, il sera utile, et par conséquent, honorable et respecté. Car personne ne sera tenté de ne fabriquer que des jouets inutiles, puisqu’il n’y aura plus de riches pour se creuser la tête à chercher le moyen de dépenser leur argent superflu, et donc personne pour « organiser le travail » en se prêtant à des sottises avilissantes par amour du profit, galvaudant leur intelligence et se dépensant inutilement dans l’élaboration de pièges à sous en vendant une pacotille qu’eux-mêmes méprisent de tout leur cœur. Ce travail ne produira pas non plus de camelote. Il n’y aura pas des millions de pauvres pour acheter des marchandises que personne ne choisirait sans y être contraint ; tout le monde aura accès à des marchandises de qualité et, comme nous allons le démontrer, tout le monde en saura assez pour rejeter la médiocrité. Pour des usages temporaires ou rudimentaires, on fabriquera des objets grossiers et simples, mais ils s’afficheront ouvertement pour ce qu’ils sont ; la falsification n’existera pas.

En outre, lorsque cela sera nécessaire, on utilisera les machines les plus ingénieuses et les plus éprouvées, mais on ne les utilisera que pour s’épargner de la peine car elles ne peuvent en vérité servir à rien d’autre s’agissant du travail bien réglé auquel nous pensons. Le profit étant une chose du passé, personne ne sera tenté d’empiler des marchandises dont la valeur apparente comme articles d’usage, qui est leur valeur conventionnelle, ne repose pas sur les besoins ou les désirs raisonnables des hommes, mais sur des accoutumances factices imposées au public par le besoin impérieux de profit sans cesse renouvelé qu’éprouvent les capitalistes : ces objets n’ont pas de réelle valeur d’usage, et leur valeur d’usage conventionnelle (disons leur valeur de pacotille) résulte de leur valeur comme objets d’échange en vue de réaliser un profit, dans une société fondée sur la propagande pour le profit.

Bien. Qu’il s’agisse du luxe nuisible ou des scandaleux pis-aller réservés aux pauvres, la fabrication de marchandises ­inutiles a pris fin. Et puisque nous possédons toujours les machines autrefois destinées à la seule extraction du profit, mais que nous n’utilisons maintenant que pour nous épargner du travail, il s’ensuit que la charge de travail de chaque travailleur diminuera beaucoup, d’autant plus que nous allons nous débarrasser de tous ceux qui ne travaillent pas et de tous ces gens qui s’agitent à ne rien faire, de telle sorte que le temps de travail de chaque membre de notre usine sera très bref, disons quatre heures par jour, pour rester dans une moyenne raisonnable.

Or, un artiste, c’est-à-dire quelqu’un dont le travail ordinaire est agréable et non servile, peut se permettre d’espérer que le travail en usine, ces quatre heures nécessaires, ne consistera nulle part à s’occuper exclusivement de machines. Et il résulte de ce que nous avons dit de l’utilisation des machines pour s’épargner du travail, qu’il n’existerait pas de travail susceptible de transformer les hommes en simples machines ; par conséquent, une partie du travail au moins, je parle du travail nécessaire et obligatoire, serait d’une exécution agréable. Le service des machines ne devrait pas exiger un très long apprentissage, donc, en aucun cas, personne ne devrait être contraint de se démener toute la journée devant une machine, même si sa journée de travail est aussi raccourcie que nous l’avons vu. Or, le travail attrayant de notre usine, le travail agréable en soi, serait de nature artistique : par conséquent, dans un tel système, le travail servile disparaît car tout ce qui est pesant dans l’usine serait effectué à tour de rôle par rotation et, ainsi réparti, cesserait d’être un fardeau, serait de fait une forme de repos après le travail plus stimulant ou artistique.

C’est ainsi que le système industriel s’adoucirait ; système dans lequel, actuellement, la socialisation du travail qui aurait dû être une bénédiction pour la communauté s’est transformée en malédiction parce que des particuliers se sont approprié son travail dans le but de s’arroger les privilèges fort douteux d’une vie particulièrement luxueuse et souvent purement oisive. Pour la masse des travailleurs, cela signifie un affreux esclavage, dont les plus grands maux sont les longues heures de travail alourdies par une pression sans cesse croissante et le dégoût total pour ce travail.

Dans un prochain article, il me reste à exposer ce que j’attends de la mise en œuvre du rassemblement des gens dans ces corps sociaux que pourraient être des usines bien agencées en vue de l’accroissement du plaisir de tous et de l’élévation du niveau intellectuel et matériel ; bref, dans le but de créer cette vie riche en événements et en diversité, mais dégagée de la pression des seules difficultés sordides, cette vie qui fait vainement jacasser l’individualiste, mais qui est celle que les Socialistes se fixent comme fin et à laquelle ils parviendront un jour.

3 – Le travail dans ce qui pourrait être une usine

(Justice, 28 juin 1884, p. 2)

Dans les articles précédents, je me suis efforcé de montrer que dans une société convenablement organisée, dans laquelle les gens travailleraient pour gagner leur pain et non pour qu’un autre empoche des profits, une usine pourrait non seulement bénéficier d’un environnement agréable et d’une belle architecture, mais que même le travail grossier et indispensable y serait réglé de telle manière qu’il ne soit ni pesant par lui-même ni de longue durée pour chaque travailleur. Et par ailleurs, que l’organisation d’une telle usine, c’est-à-dire d’un groupe de personnes travaillant collectivement et en bonne entente dans un but utile, offrirait naturellement des occasions d’accroître le plaisir de la vie.

Pour commencer, cette usine sera assurément un centre éducatif : tout enfant susceptible de développer des aptitudes pour son industrie particulière serait, par degré et sans difficulté et tout en continuant à étudier, amené à l’instruction technique qui lui offrirait enfin un apprentissage complet de son métier. Par conséquent, si l’on tient compte des dispositions de chaque enfant pour choisir son instruction et sa profession, on peut raisonnablement s’attendre à ce que des enfants éduqués de cette manière soient heureux et impatients de pouvoir travailler à produire de vraies marchandises utiles. Un enfant dont l’habileté manuelle s’est développée sans contrainte excessive en même temps que ses facultés intellectuelles, serait assurément tout aussi impatient de manier la navette, le marteau et autres outils pour la première fois comme un véritable ouvrier et ainsi commencer à fabriquer des objets, que l’est actuellement un jeune gentleman de posséder son premier fusil et de commencer à tuer.

L’adulte, qui pourra mettre en pratique les subtilités de son métier, poursuivra cette éducation entreprise dans l’enfance, et si le cœur lui en dit, la poussera au plus haut degré de perfection, non dans le but d’utiliser ce surcroît de savoir pour exploiter ses camarades, mais pour son propre plaisir et sa réputation d’artiste compétent. On lui donnera également la possibilité d’approfondir autant que possible la science qui fonde son métier : d’ailleurs chaque groupe productif (ou usine) sera pourvu d’une bonne bibliothèque et d’un soutien pour étudier, afin que le travail volontaire du travailleur puisse alterner avec l’étude scientifique ou littéraire.

Mais en outre, l’usine pourrait répondre à un autre besoin éducatif en montrant au public comment sont fabriquées les marchandises. La concurrence étant morte et enterrée, on ne cachera, à qui voudra s’informer, aucun procédé nouveau, aucun détail du perfectionnement des machines ; le savoir ainsi généré stimulerait l’intérêt du public pour le travail et les réalités de la vie, ce qui tendrait assurément à ennoblir le travail et à définir les critères d’excellence des produits manufacturés, ce qui donnerait ensuite aux travailleurs une forte motivation pour faire de leur mieux.
Quel contraste avec la réalité actuelle ! Car, de nos jours, le public, et en particulier cette frange qui n’exerce pas de métier manuel, est grossièrement ignorant de tout ce qui concerne les métiers et les procédés, même lorsque cela se passe sous son nez : c’est ainsi que la majorité de la classe moyenne est non seulement sans défense face aux falsifications les plus évidentes, mais ce qui est infiniment plus grave, elle est forcément à mille lieues de comprendre en quoi consiste la vie de l’atelier.

Ainsi organisée par conséquent, en collaboration avec d’autres groupes industriels, notre usine offrira à la fois une éducation à ses propres travailleurs et contribuera à celle des citoyens à l’extérieur. Mais en outre, il lui sera naturellement aisé de pourvoir au repos par le biais de distractions simples car elle sera largement dotée d’édifices pour une bibliothèque, une salle de classe, un réfectoire et autres ; dans ces conditions, il sera évidemment facile d’organiser des fêtes, des concerts ou des pièces de théâtre.

Il est un plaisir particulier et de plus grande portée que je me dois de citer, qui est à présent étranger aux travailleurs, et qui même pour les classes aisées qui bénéficient de loisirs n’existe que sous une forme extrêmement dégradée et corrompue. Je veux parler de la pratique des beaux-arts : des gens qui vivent dans les conditions décrites plus haut, qui possèdent une compétence manuelle, qui reçoivent une éducation générale et technique et ont le loisir d’user de ces avantages, ne manqueront pas d’apprendre à aimer l’art, ce qui revient à dire qu’ils auront le sens de la beauté et s’intéresseront à la vie, ce qui, à longue échéance, ne peut que stimuler en eux le désir de création artistique dont la satisfaction est le plus grand de tous les plaisirs.

Je suis parti du principe que notre communauté de travailleurs s’employait à la production que nécessite notre survie physique. Mais nous avons vu que ce travail n’occupera qu’une petite partie du temps de chacun. J’imagine qu’au-delà du simple repos physique et des distractions, certains consacreraient leurs loisirs à se perfectionner dans les subtilités de leur métier ou bien à des recherches sur ses fondements. Certains s’arrêteraient là, d’autres entreprendraient des études plus générales, mais certains – à mon avis, la majorité – se sentiraient poussés à créer de la beauté et trouveraient dans le travail de leurs mains les possibilités de le faire en effectuant leur part de travail nécessaire au bien commun. Ceux-là s’amuseraient à ornementer les marchandises qu’ils fabriquent, et seules des considérations artistiques – à savoir quelle quantité et quelle sorte de travail conviennent à ces objets – en limiteraient la quantité et la qualité. Et pour répondre à une éventuelle objection, il n’y aurait pas de danger que ce travail ornemental dégénérât en ces âneries d’amateurs que nous infligent actuellement ces belles dames et ces beaux messieurs en tentant d’échapper à l’ennui. Car notre travailleur aura reçu une éducation complète de travailleur et saura fort bien ce que signifient beau travail et véritable finition (pas la finition commerciale) ; et parce que le public sera aussi composé de travailleurs, chacun dans son domaine, il comprendra parfaitement en quoi consiste un vrai travail. Par conséquent, nos travailleurs effectueront leur travail esthétique sous le regard intensément critique de leurs camarades d’atelier, d’un public averti d’ouvriers, sans oublier leur propre regard.

Joindre la beauté à l’utilité du travail quotidien fournira à la majorité des hommes un exutoire à leurs désirs artistiques. Mais en outre, notre usine qui est extérieurement belle, ne ressemblera pas à une prison ou à un asile pour pauvres à l’intérieur. L’architecture y pénétrera sous la forme des décorations qui conviennent à chaque cas. Car je ne vois pas non plus pourquoi l’art le plus élevé et le plus cérébral, la peinture, la sculpture, etc., ne pourraient pas embellir un véritable palais d’industrie. Des gens qui ont une vie raisonnable et digne d’être vécue n’auraient aucune difficulté à s’abstenir d’en faire trop dans ce domaine ; et ce serait là l’occasion d’employer les talents particuliers des travailleurs, surtout lorsque le travail quotidien nécessaire offre peu de possibilités de travail artistique.

Ainsi notre usine de nature Socialiste, outre la fabrication de biens utiles à la communauté, procurera à ses travailleurs de courtes journées d’un travail modéré et une éducation au cours de l’enfance et de la jeunesse. Une profession sérieuse, des distractions amusantes et le simple repos pour les moments de loisir et, en sus, la beauté du cadre et le pouvoir de produire de belles choses, voilà qui ne manquera pas d’être revendiqué par ceux qui ont des loisirs, de l’éducation et une profession sérieuse.

Personne ne peut dire que toutes ces choses ne sont pas souhaitables pour les travailleurs. Mais nous, les Socialistes, nous efforçons de montrer qu’elles sont non seulement désirables mais encore nécessaires, tout en sachant qu’elles sont hors de portée dans le système social actuel – et pourquoi ? Parce que nous ne pouvons pas nous permettre de consacrer le temps, l’énergie et la réflexion nécessaires à leur obtention. Et pourquoi ne le pouvons-nous pas ? Parce que nous sommes en guerre, classe contre classe et homme contre homme. Cela nous prend tout notre temps ; au lieu de cultiver les arts de la paix, nous sommes contraints de nous occuper des arts de la guerre qui sont, pour résumer, l’oppression et la supercherie. Dans de telles conditions, le travail ne peut être qu’un terrible fardeau, dégradant pour les travailleurs et plus encore pour ceux qui vivent sur leur dos.

Voilà le régime que nous cherchons à renverser pour le remplacer par un système dans lequel le travail cessera d’être un fardeau.

W. M.

(1) Alcinoos : personnage de L’Odyssée, roi des Phéaciens, père de Nausicaa, il accueillit Ulysse après son naufrage.