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Des enquêtes ouvrières à Socialisme ou Barbarie et à ICO

dimanche 13 octobre 2013

Ce texte est paru dans Echanges n°144 (été 2013).

Le texte qui suit, rédigé à la demande d’un camarade américain, plonge dans l’histoire non pas du mouvement ouvrier mais des groupes auto-proclamés révolutionnaires. D’une manière ou d’une autre, ces groupes sont à la recherche d’une méthode pour savoir ce qui se passe dans le milieu des travailleurs (ou dans les marginalités), comment ils vivent à la fois dans le travail et hors du travail, dans un but, pas toujours avoué, de définir une forme de contact, de propagande et/ou d’action quelconque dans un milieu jugé propice à la réception de leurs projets. Pour se différencier de toutes sortes d’enquêtes sociologiques menées par des professionnels au service d’un capital avide du rendement de la force de travail, l’« enquête ouvrière », dans l’immédiat après-guerre, se voulut d’une certaine façon une œuvre militante. On n’en retracera pas ici les méandres ; on peut trouver ailleurs des analyses et des critiques pas toujours désintéressées de ce courant qui trouve encore aujourd’hui des partisans et acteurs (1).

Il est certain que présentement, ce thème peut paraître pour nombre de militants du milieu dit « révolutionnaire » quelque peu obsolète : pour les uns, qui continuent à considérer qu’ils ont à enseigner quelque chose aux travailleurs, la connaissance intime du milieu ouvrier ne se pose même pas, même s’ils savent que les fortes concentrations ouvrières ne sont plus en Europe mais ont émigré sur d’autres continents hors de leur portée ; pour d’autres qui partent d’un même constat, la classe ouvrière en tant que telle formée des ouvriers d’usine non seulement s’amenuise de plus en plus, mais devient inexistante ou bien non essentielle dans le procès de production capitaliste ; d’autres enfin continuent de tenter une approche des classes travailleuses avec les mêmes méthodes anciennes, une approche de la classe ouvrière là où elle se trouve, le plus souvent hors de notre sphère européenne.

Pourtant, le prolétariat, c’est-à-dire la grande masse de ceux qui ne peuvent vivre ou survivre que de leur salaire ou d’allocations ou de marginalités diverses, est partout présent à chaque étape de notre vie quotidienne. Si on peut encore parler pour une partie de ces travailleurs de « condition ouvrière » (2), que dire de la grande masse des autres, qui pourtant aussi participent à leur façon au fonctionnement du système ? Peuvent-ils être l’objet d’une enquête qui pourrait définir des attitudes communes de vie et de contestation ? Cela rejoint, par d’autres voies, les mouvements dont les acteurs ne sont plus tributaires d’une enquête tant ils sont diversifiés, mais se retrouvent unis dans des réactions collectives inattendues.

***

Avant d’aborder le sujet de l’enquête ouvrière à Socialisme ou Barbarie, il y a lieu de préciser que la vie de ce groupe, sous l’impulsion principale de Cornélius Castoriadis, a connu différentes périodes correspondant en gros à ses analyses politiques quant aux perspectives de lutte autorisant le développement du groupe.

Si l’on peut distinguer schématiquement, une période marxiste puis, avec les nouvelles positions de Castoriadis et la scission du groupe Pouvoir ouvrier (tendance marxiste) en 1963, et une période non marxiste, la première période, depuis 1949, vit des approches différentes quant aux perspectives que le groupe pouvait discerner à travers ses analyses de la situation économique, sociale et politique, non seulement en France, mais dans le monde entier. Dans ces différentes orientations qu’il est facile de déceler dans les 40 numéros de la revue, la question de l’enquête ouvrière ne s’est posée que dans les périodes au cours desquelles le groupe affirmait la primauté de la lutte de classe. Il ne paraît pas inutile de rappeler que la rupture avec le Parti communiste internationaliste (PCI) et la IVe Internationale de la tendance Chaulieu-Montal (pseudonyme de Claude Lefort, Chaulieu étant celui de Cornelius Castoriadis) se fit sur la question de la nature de l’URSS ; et qu’en même temps, et pour plusieurs années, le groupe fixait essentiellement son intérêt sur la venue de la troisième guerre mondiale. Mais il pouvait montrer un intérêt pour la classe ouvrière sous la forme de témoignages comme le prouve la publication, dès le premier numéro de la revue, de la traduction du texte de Paul Romano, « L’ouvrier américain » et des rapports sur les grèves tant en France qu’à l’étranger. Mais il n’était alors nullement question d’enquête ouvrière et on ne peut pas dire que la lutte de classe et une approche de la connaissance du milieu ouvrier furent une des premières préoccupations du groupe.

Personnellement, j’ai participé au groupe Socialisme ou Barbarie de 1952 à 1958. J’ai quitté Socialisme ou Barbarie avec Claude Lefort (Montal) suite à la tentative de la majorité du groupe de créer un parti politique lors des événements liés à la guerre d’Algérie et le semi-coup d’Etat gaulliste. Cette rupture se fit sur des considérations purement organisationnelles qui ne mettaient pas en cause directement l’intérêt pour l’action de la classe ouvrière. Au contraire, la majorité voyait dans le gaullisme un fascisme (ce qui était une mauvaise analyse) et en tirait la conclusion qu’on allait assister à une révolte ouvrière d’où la nécessité d’une organisation structurée. Cette orientation était en opposition avec le concept de l’enquête ouvrière car le groupe se voyait alors comme un guide, un coordinateur, un recruteur cherchant à imposer une orientation plutôt que de tirer cette orientation d’une analyse des comportements ouvriers. Je ne saurais dire ce qui se passa réellement après 1958 puisque je ne faisais plus partie du groupe, sauf à commenter les textes de la revue ou à me fier à ce que les contacts que j’y avais gardés pouvaient me confier.

« L’expérience prolétarienne »

Si les premiers numéros de la revue n’accordaient pas un intérêt essentiel à une connaissance approfondie de la classe ouvrière, du prolétariat en général et en particulier, le n° 11 (novembre-décembre 1952) aborde la question de l’enquête ouvrière dans un article de tête (non signé, ce qui laisse supposer qu’il y avait un consensus sur ce point ou un compromis) intitulé « L’expérience prolétarienne ». Mais, si cet article en parle, ce n’est pas pour privilégier cette méthode d’approche dans la connaissance de ce qu’est le prolétariat, mais au contraire pour l’écarter au profit des « témoignages ». Il est intéressant de reproduire ce passage qui est la conclusion d’un long texte aux développements théoriques :

« Socialisme ou Barbarie souhaite susciter des témoignages ouvriers et les publier, en même temps qu’il accordera une place importante à toutes les analyses concernant l’expérience prolétarienne. On trouvera dans ce numéro le début d’un témoignage ; il laisse de côté une série de points que nous avons énumérés ; d’autres témoignages pourront au contraire les aborder aux dépens des autres aspects envisagés dans ce numéro. En fait, il est impossible d’imposer un cadre précis. Si nous avons paru dans le cours de nos explications nous rapprocher d’un questionnaire, nous pensons que cette formule de travail ne serait pas valable ; la question précise, imposée de l’extérieur, peut être une gêne pour le sujet interrogé, déterminer une réponse artificielle, en tout cas imposer à son contenu un caractère qu’il n’aurait sans cela. Il nous paraît utile d’indiquer des directions de recherche qui peuvent servir dans le cas d’un témoignage provoqué ; mais nous devons être attentifs à tous les modes d’expression susceptibles d’étayer une analyse concrète. Au reste, le véritable problème n’est pas celui de la forme des documents mais celui de leur interprétation. Qui opérera des rapprochements jugés significatifs entre telle et telle réponse, révélera au-delà du contenu explicite du document les intentions ou les attitudes qui l’inspirent, confrontera enfin les divers témoignages entre eux ? Les camarades de la revue Socialisme ou Barbarie ? Mais ceci ne va-t-il pas contre leur intention, puisqu’ils se proposent surtout par cette recherche de permettre à des ouvriers de réfléchir sur leur expérience ? Le problème ne peut être artificiellement résolu surtout à cette première étape du travail. Nous souhaitons qu’il soit possible d’associer les auteurs mêmes des témoignages à une critique collective des documents. De toute manière, l’interprétation, d’où qu’elle vienne aura l’avantage de rester contemporaine de la présentation du texte interprété. Elle ne pourra s’imposer que si elle est reconnue exacte par le lecteur, celui-ci ayant la faculté de trouver un autre sens dans les matériaux qu’on lui soumet. Notre objectif est, pour l’instant de réunir de tels matériaux et nous comptons sur la collaboration active des sympathisants de la revue. »

Tout ce discours mettant de côté l’enquête ouvrière au profit du témoignage direct d’un seul semble un aveu d’impuissance quand on sait ce qu’était réellement le groupe Socialisme ou Barbarie à cette époque : un noyau d’une douzaine de militants avec quelques contacts en province et une revue se diffusant à peine à plus de 200 exemplaires. Il était hors de question, pour des raisons purement pratiques de lancer une quelconque « enquête ouvrière », d’autant moins que seulement trois ou quatre de ces participants étaient des prolétaires. Le rejet critique exprimait-il cette impossibilité concrète d’un travail conséquent impossible à mener vu la taille du groupe ou bien était-il la conséquence d’une approche politique de la question : le groupe n’avait rien à apprendre de la classe ouvrière mais au contraire avait quelque chose à lui apprendre (cela rejoignait les positions sur le rôle d’une organisation qui éclateront en 1958 dans les remous politiques de la guerre d’Algérie). De fait, la revue ne contiendra, à la suite du texte « L’ouvrier américain » de Paul Romano mentionné ci-dessus, que des témoignages de participants prolétaires du groupe. De toute évidence, ces témoignages étaient influencés par la vision politique du groupe ; c’était particulièrement vrai par exemple pour les témoignages de Mothé sur l’usine Renault-Billancourt (Journal d’un ouvrier de Daniel Mothé, publié en 1959 à partir d’articles publiés dans Socialisme ou Barbarie en 1956-1958) fortement influencé par les positions de ­Castoriadis.

Bulletin ouvrier

La publication de ce texte sur « l’expérience prolétarienne » coïncidait avec le développement de luttes en France qui vit notamment de grandes grèves en 1953 et 1955 ; jusqu’en 1958 lorsque les problèmes politiques liés à la guerre d’Algérie prirent le dessus dans la vie du groupe, les discussions dans le groupe et les articles de la revue privilégièrent les luttes ouvrières et les témoignages en question, mais à aucun moment la question de « l’enquête ouvrière » posée en 1952 ne resurgit. Au contraire, d’innombrables débats se déroulèrent dans les réunions hebdomadaires sur la question d’un journal ouvrier. Un tel journal existait, clandestin, Tribune ouvrière, animé par un groupe d’ouvriers de l’usine Renault de Billancourt (banlieue de Paris) dont certains étaient proches de Socialisme ou Barbarie (un seul en était membre). Les tentatives de faire de Tribune ouvrière le bulletin ouvrier de Socialisme ou Barbarie, ces discussions visaient à définir la formule d’un tel bulletin vu plutôt comme destiné à propager les idées du groupe qu’à promouvoir une connaissance plus approfondie du prolétariat. Après 1958 et la scission du groupe, un tel journal verra le jour sous le titre de Pouvoir ouvrier. N’étant plus membre de Socialisme ou Barbarie après cette date, je ne puis que me référer aux seules publications pour pourvoir affirmer que la question de l’enquête ouvrière n’y fut jamais abordée et, bien plus, que même les témoignages d’ouvriers en disparurent complètement, le groupe étant en grosse majorité formé d’intellectuels, d’étudiants et de non-prolétaires.

Les débats qui, en 1958, amenèrent la scission du groupe Socialisme ou Barbarie, se polarisèrent autour de deux textes sur le rôle de l’organisation, l’un émanant de Castoriadis, l’autre de Lefort. Dans ce dernier texte on trouve une brève référence à l’enquête ouvrière dans la conclusion sur « l’activité militante » dans ces termes :

« D’autre part, on peut mettre en train quelques analyses sérieuses concernant le fonctionnement de notre propre société (sur les rapports de production, la bureaucratie en France ou la bureaucratie syndicale). On établirait ainsi une collaboration avec les militants d’entreprise de façon à poser en termes concrets (par des enquêtes sur leurs expérience de vie et de travail) le problème de la gestion ­ouvrière. »

Du regroupement interentreprises à ICO

Mais là aussi cela restait une position purement théorique, sans possibilité de réalisation pratique, vu la dimension réduite du groupe et en fait, tout allait se dérouler ­différemment.

D’une certaine façon, on peut dire que cette approche dans la connaissance du milieu prolétarien fut assumée par ce qui surgit, après des remous divers qui durèrent jusqu’en 1962, de la minorité qui avait été plus ou moins exclue de Socialisme ou Barbarie en 1958. Il serait trop long d’expliquer comment dès l’automne 1958 se constitua un « regroupement interentreprise » constitué uniquement de prolétaires, et qui commença à publier un bulletin mensuel reproduisant pour l’essentiel ce que les participants pouvaient dire sur ce qui se passait dans leur entreprise. Ce bulletin finit par s’appeler Informations Correspondance Ouvrières (ICO) et subsista sous cette forme jusqu’en 1968 où de nouveau, un afflux d’étudiants modifia fondamentalement le caractère originel du groupe et du contenu du bulletin. D’une certaine façon cela pouvait s’apparenter à l’enquête ouvrière, mais cette démarche n’était en aucune façon une réponse à un questionnaire précis mais un témoignage, précisé éventuellement par des questions posées à d’autres prolétaires participant aux réunions. Je dois ajouter que jusqu’en 1967-1968 où l’évolution économico-sociale provoqua un regain d’intérêt pour cette expérience, le nombre de participants à ICO n’a jamais dépassé plus de 30, bien que la diffusion du bulletin ait finalement atteint 1 000 exemplaires, et que l’influence du groupe restait quand même négligeable.

ICO a disparu dans l’après-1968 pour une bonne part à cause de divergences profondes sur le rôle du prolétariat, les uns voyant une montée de luttes autorisant une perspective révolutionnaire (ce qui a entraîné la résurgence des vieux débats sur le rôle des organisations et le clivage irréductible entre les courants marxistes et anarchistes), les autres pensant que le rôle du prolétariat n’était plus central dans les perspectives d’une transformation communiste de la société. Ce sont ces courants qui s’affrontent encore présentement quarante ans après, mais le moins qu’on puisse dire, c’est que ni les uns, ni les autres ne se préoccupent guère de savoir réellement comment vivent, luttent les prolétaires et en quoi réside chez eux la vision d’un monde non capitaliste.

De ce point de vue, alors que tout un arsenal de sociologues et autres ethnologues du monde tentent de percer la psychologie des travailleurs pour promouvoir une domination du travailleur quel qu’il soit dans le seul intérêt d’assurer la pérennité du système d’exploitation de la force de travail, le thème de l’enquête ouvrière n’est plus d’actualité – pour les uns il est totalement inutile, n’étant plus un facteur déterminant, pour les autres, comme dans le passé, il est une chose secondaire car ils pensent toujours qu’ils ont à enseigner quelque chose aux travailleurs et non l’inverse.

H. S.

Quelques précisions

Ce même camarade américain après lecture du texte ci-dessus nous a demandé d’autres précisions :

« Je suis très intéressé par l’expérience de Tribune ouvrière et je voudrais en savoir plus. Je suis en train de traduire un texte par Daniel Mothé, “Le problème d’un journal ouvrier” [“Le problème du journal ouvrier”, S ou B n° 17, vol. III (7e année), juillet-septembre 1955, p. 41-46, NDLR], et je vois qu’il y avait beaucoup de difficultés avec ce journal ouvrier. Qu’est-ce qui s’est passé avec la Tribune ouvrière ? A la fin du jour, est-elle devenue une sorte de bulletin ouvrier comme Pouvoir ouvrier ? Quelle était la relation entre les deux journaux ? Et, à votre avis, quelle était la relation entre Tribune ouvrière et le bulletin d’ICO ? Est-ce qu’ils représentaient le même type de projet ? En somme, quel bilan pourriez-vous tirer de cette expérience ? »

S. M.

Omniprésence de la CGT après-guerre

Retracer l’histoire de Tribune Ouvrière, bulletin ouvrier de l’usine Renault de Billancourt, nécessiterait de retracer quelle était la situation dans l’usine et les rapports de travail dans les quelque quinze années qui ont suivi la dernière guerre. Pour résumer schématiquement, cette usine d’environ 30 000 travailleurs, la « forteresse ouvrière » comme on la dénommait alors, était dominée syndicalement par la CGT, syndicat lié étroitement au Parti communiste et qui, jusqu’en 1947, imposait les impératifs de production de la direction. C’était dans la ligne de l’union politique nationale pour le redressement économique du capitalisme en France.

La lutte de classe n’en continuait pas moins et des militants trotskystes réussirent à polariser l’opposition à cette politique de collaboration de classes dans certains ateliers de l’usine et à déclencher en avril-mai 1947 une grève sauvage avec la formation d’un comité de grève hors syndicat. La répression très violente contre la grève et ce comité ne vint pas tant de la direction de l’usine que de la bureaucratie syndicale CGT. La grève se termina par un compromis (signé par la CGT sans la présence du comité de grève) qui eut des conséquences politiques : le départ des ministres communistes du gouvernement (d’autres facteurs contribuèrent aussi à ce départ : d’une part, le début de la guerre froide et l’alignement sur la politique de l’URSS et d’autre part la première guerre du Vietnam). La fin de la grève vit l’exclusion de la CGT des sections qui avaient déclenché la grève et qui durent former un nouveau syndicat, le Syndicat Démocratique Renault (SDR) animé par un militant trotskyste, Pierre Bois. L’existence de ce syndicat fut très éphémère car il se heurtait à la fois à la CGT et à la direction (les dispositions légales lui interdisant pratiquement de participer à toute instance de discussion dans l’usine).

Quelques années plus tard, en 1954, on assista à la concrétisation d’une nouvelle opposition dans l’usine qui regroupa, sous l’impulsion d’un militant proche de Socialisme ou Barbarie, Raymond Hirzel (qui refusa toujours de participer à S ou B), d’autres militants de l’usine, un anarchiste, Pierrot Blachier, le trotskyste Pierre Bois, et un membre de Socialisme ou Barbarie, Mothé. C’est ainsi que fut lancé le bulletin ouvrier Tribune ouvrière qui était totalement clandestin et disséminé clandestinement dans l’usine, tant était encore puissante la présence de la CGT pour s’opposer à toute tentative de regroupement en dehors de son contrôle syndical. Le véritable animateur de ce noyau était Gaspard (pseudonyme de Raymond), qui ne se contentait pas d’assurer la parution et la diffusion du bulletin mais était un véritable organisateur de tout un noyau de près d’une cinquantaine d’ouvriers dans une approche collective non seulement périsyndicale mais élargie à une sorte de vie collective hors de l’usine (vacances , sorties culturelles, etc.). Je puis en témoigner car, animateur d’un noyau oppositionnel dans ma boîte, les Assurances générales de France, resté uniquement sur le plan périsyndical, j’ai parfois participé à ces « animations ». Tribune ouvrière disparut vers 1962-63 en raison du départ de l’usine de Raymond qui entraîna avec lui un certain nombre d’ouvriers de Renault, dans la création d’un centre collectif de vacances dans les Alpes-Maritimes.

Pas de modèle pour aujourd’hui

Pendant des années avant 1958, des discussions se poursuivirent au sein de Socialisme ou Barbarie sur l’idée d’un « journal ouvrier » qui serait l’expression vers les travailleurs des positions du groupe sur les luttes ouvrières. Pendant un temps, certains à Socialisme ou Barbarie avaient pensé que Tribune ouvrière serait ce journal ouvrier émanation du groupe. Mais l’opposition de Raymond Hirzel et des autres membres (sauf Mothé qui militait pour une telle intégration) rendirent vains tous ces efforts.

C’est alors qu’à la faveur de la scission de 1958, la majorité du groupe lança le journal ouvrier du groupe, Pouvoir ouvrier. Ce n’était nullement la continuation de Tribune ouvrière qui subsista pendant quelque temps sous sa forme initiale et nullement une formule lui correspondant, mais le journal d’un groupe politique apportant, dans un langage plus accessible, la bonne parole aux travailleurs : il ne s’appuyait sur aucune expérience ouvrière concrète. C’était si vrai que lors de la nouvelle scission en 1963 de Socialisme ou Barbarie, Pouvoir ouvrier devint le nom et l’organe politique du nouveau groupe. Mothé trouva après 1958 le journal selon la formule qu’il défendait dans la revue mais l’abandonna rapidement pour poursuivre une carrière syndicale au syndicat CFDT.

Avec Mothé devenu syndicaliste, Raymond parti dans une carrière commerciale, Bois qui, animateur de Voix ouvrière, lançait les bulletins d’entreprise étroitement contrôlés par l’appareil trotskyste, Tribune ouvrière pouvait disparaître car la plupart de ceux qui l’avaient animé œuvraient ailleurs. Il n’y en eut qu’un seul, Pierrot Blachier, toujours ouvrier de Renault-Billancourt, qui vint à ICO et en fut un des animateurs. Mais on ne peut pas dire qu’il y eut une filiation quelconque avec Tribune ouvrière, qui disparut pratiquement au moment où ICO se développait sur de toutes autres bases que chacun des groupes ou bulletins cités.

Pratiquement tous les participants d’ICO étaient des travailleurs qui, oppositionnels syndicaux, partageaient leur expérience de travailleurs et de lutte difficile entre exploitation patronale et bureaucraties syndicales ; cela en faisait une formule originale, très différente à la fois de Tribune ouvrière, limitée à une seule usine, et de Pouvoir ouvrier, émanation d’un groupe politique. Cela subsista sous cette forme pratiquement jusqu’en 1968, puis chavira totalement en mai 1968 avec un afflux de non-travailleurs et, avec cet afflux, une mutation vers un groupe politique, ce qui amena à son tour l’éclatement du groupe autour d’orientations idéologiques.

Ni les uns ni les autres de ces bulletin dits « ouvriers » ne peuvent servir de modèles pour aujourd’hui car ils correspondaient à des structures du capital, aux relations de travail en découlant et à une certaine présence syndicale. Un demi-siècle après, bien des choses ont changé dans ce domaine et bien peu discutent aujourd’hui de « journal ouvrier ».

H. S.

NOTES

(1) Le n° 1 (2004) de Meeting, revue internationale pour la communisation, dans un article intitulé « Nous avons les moyens de vous faire parler », développe, à propos de la publication d’une étude du groupe allemand Kolinko sur les centres d’appel (voir par exemple Une enquête militante : l’expérience dans les centre d’appels et Kolinko : Trois questionnaires sur les conditions de travail et les luttes), un historique critique des thèmes retenus dans différents groupes autour de l’enquête ouvrière depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Cette critique, basée uniquement sur des publications, ignore, notamment en ce qui concerne Socialisme ou Barbarie, ce qu’il en était réellement dans ce qui resta un concept purement idéologique, sans aucune tentative sur le terrain.

(2) Voir par exemple notre brochure Nuits d’usine, témoignage d’un intérimaire sur les conditions d’exploitation en France aujourd’hui.

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