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Egypte : des « marxistes laïques » font la com’ des assassins pilotés par le général al-Sisi

samedi 17 août 2013, par Yves

Ou le complotisme au service du nationalisme militaro-tiersmondiste

Les hauts sommets de la caste militaire égyptienne n’ont jamais perdu le pouvoir depuis le coup d’Etat des Jeunes Officiers libres du 23 juillet 1952. Ce sont les mêmes officiers supérieurs, puis leurs successeurs, qui ont soutenu Nasser, Sadate, Moubarak, les Frères musulmans et enfin organisé le coup d’Etat du 3 juillet 2013. Ce sont les mêmes brutes galonnées qui ont récemment ordonné les massacres commis contre les militants et sympathisants « islamistes » qui campaient sur des places au Caire et dans d’autres villes avant que les flics les en chassent par la force en provoquant chaque fois un bain de sang, et en tuant des dizaines voire des centaines de manifestants, lors de chaque intervention. Ce sont les mêmes chefs militaires qui contrôlent une grande partie de l’économie égyptienne, directement ou indirectement, brisent les grèves, emprisonnent et torturent les syndicalistes et les grévistes depuis des années (Cf. l’excellente brochure de Mouvement communiste reproduite intégralement dans le n° 40-41 de Ni patrie ni frontières disponible sur ce site http://www.mondialisme.org/spip.php?article1721).

Le général Al-Sisi, plus jeune membre du tout-puissant Conseil suprême des Forces armées, nommé ministre de la Défense par le président Morsi, a aujourd’hui 58 ans, donc il n’était pas encore né quand eut lieu le coup d’Etat de Nasser. « Diplômé de l’Académie militaire Nasser en 1977, il a été formé [ dans une académie militaire] en Grande-Bretagne, puis en 2006 à l’École de guerre américaine. Il a occupé des postes de responsabilité dans l’infanterie, avant de devenir le chef du service des renseignements militaires. Il a accepté le poste de commandant en chef parce qu’il voulait redorer le blason (sic !) de l’armée, terni par la gestion de la vieille garde », écrivait Denise Ammoun dans La Croix du 6 août 2013. C’est ce même général qui a pris le pouvoir pour « répondre aux demandes du peuple », selon ses dires.

Face aux massacres quotidiens commis depuis quelques jours contre des civils et couverts par le général al-Sisi, il s’est quand même trouvé deux intellectuels de « gauche », « marxistes » de surcroît, pour concocter de minables excuses aux crimes du régime contre « le peuple » dont ils prétendent eux aussi défendre les intérêts (« Fervent admirateur de Nasser, le général estime que l’armée doit être au service du peuple », écrivait Denise Assoun avant les massacres).

En page 2, le 16 août 2013, Libération a titré « Les Frères crient vengeance » et le jour suivant « L’Egypte succombe peu à peu à la haine » comme s’il s’agissait de réactions anormales face à de tels massacres. Il est évident, pour nous, que les Frères musulmans sont des ennemis de tout changement social radical et donc aussi, comme l’armée, des ennemis pour les prolétaires égyptiens. Mais une telle constatation ne peut en aucun cas nous pousser à applaudir, cautionner ou même excuser le massacre de leurs partisans.

Le 16 août 2013, sur deux pages entières, sous le titre ignoble « Ce sont les Frères musulmans qui ont voulu l’affrontement » ( !), Libération a donné la parole à deux « marxistes » égyptiens, Bahgat Elnadi et Adel Rifaat, connus sous leur pseudonyme commun de Mahmoud Hussein.

Ces deux individus avaient jusqu’ici une réputation d’intellectuels critiques et sérieux, y compris en raison de leurs connaissances du Coran et de l’islam (ils ont notamment publié un essai intitulé Penser le Coran qui prétend expliquer « la parole de Dieu contre l’intégrisme » et surtout « Al Sira le prophète de l’islam raconté par ses compagnons » salué par toute la presse). Comme l’écrivait Libération le 8 février 2007 « ces partisans du dialogue entre Juifs et Arabes, Israéliens et Palestiniens, n’ont cessé d’incarner et de se battre pour un monde arabe ouvert, tolérant, démocratique » !

Pour justifier leur soutien inconditionnel à l’armée et aux massacres que celle-ci commandite en sous-main nos deux compères avancent trois bobards, chacun plus gros que l’autre :

– le premier est que les Frères musulmans n’auraient pas gagné les élections présidentielles de mai 2012, même s’ils reconnaissent ne disposer d’aucune preuve pour étayer cette affirmation. Cette invention (appuyée par une explication complotiste : « la plupart des Egyptiens pensent que Morsi avait en fait perdu l’élection et que ce sont les Américains qui ont fait pression sur Tantaoui pour annoncer la victoire de Morsi » !) leur permet de se dédouaner vis-à-vis de tous ceux qui pourraient s’étonner qu’une armée puisse renverser un pouvoir démocratiquement élu et que personne – à part les Frères musulmans – n’ose appeler cela un coup d’Etat. Nos deux chargés de com de l’armée égyptienne ont trouvé une expression chic pour désigner le dernier coup d’Etat : ils appellent cela la « légalité des transitions révolutionnaires » ( !) ;

– le second mensonge est que les Américains auraient soutenu les Frères musulmans (là aussi on nage en pleine théorie du complot), ce qui est d’autant plus absurde que le général al-Sisi a été formé à l’Ecole de guerre des Etats-Unis et que son coup d’Etat a été salué comme le « rétablissement de la démocratie » par la diplomatie américaine (de toute façon, si les Américains ont soutenu d’abord Morsi puis al-Sisi, on ne voit pas où est le problème pour ces deux fans du général assassin...) ;

– le troisième bobard est que l’armée aurait changé depuis Moubarak et qu’une « nouvelle génération de dirigeants » serait aux manettes (1). Et de déclarer sans complexes : « nous avons lieu de penser qu’ils pourront tirer la leçon du passé et qu’ils devront tenir compte de la formidable poussée du mouvement populaire ». En effet, pour ces marxistes tendance kaki agrémenté d’un bonne dose de sang, « l’armée égyptienne est, depuis deux siècles, une armée dont l’histoire se confond avec celle de la nation moderne. Les Egyptiens se reconnaissent tous en elle, même quand il leur arrive de critiquer politiquement ses chefs ». Mais, prudents, nos deux intellos de gauche n’ont aucune critique à exprimer contre les chefs de l’armée, bien au contraire. Et les familles des milliers de morts récemment tués par les sbires du régime apprécieront les raisonnements des amis « marxistes » du général al-Sisi.

Rappelons aussi que ce général justifiait les tests de virginité imposés aux manifestantes arrêtées en juin 2011 en ces termes : « Des tests de virginité ont été pratiqués pour protéger l’armée contre des accusations possibles de viol. » !!! Comme on le voit, l’égalité hommes/femmes que prétend défendre le duo cynique Mahmoud Hussein sera certainement assurée d’une main de fer avec un tel dirigeant ! Cela n’empêche d’ailleurs pas Bahgat Elnadi et Adel Rifaat de nous expliquer que l’armée « a fait la courte échelle aux Frères musulmans » après la chute de Moubarak. Comprenne qui pourra...

Décidément les complotistes de gauche et les nationalistes tiers mondistes qui parient toujours sur les castes militaires contre le peuple et veulent que les exploités ferment leur gueule et marchent au pas cadencé ne changeront jamais. Mais leur prise de position en faveur des assassins en uniforme a au moins l’utilité de préciser de quel côté ils se trouvent.

Y.C ., Ni patrie ni frontières, 17 août 2013

1. Note du 19 août 2013 : on remarquera que Libération du 19 août opère un virage à 180° à propos de ce bobard défendu par Mahmoud Hussein. On apprend ainsi, après deux jours de propagande en faveur d’al-Sisi, qu’un tiers des membres du CSFA est composé de la vieille garde pro-Moubarak et que la police et les gouvernorats n’ont pas vraiment été purgés de tous les éléments favorables à l’ancien régime. On s’en doutait un
peu...