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La véritable raison pour laquelle Jean Bricmont soutient la liberté d’expression des antisémites et des néonazis

mercredi 8 mai 2013, par Yves

Limites de l’antisionisme n° 11

Cette rubrique irrégulière inaugurée en 2002 (on trouvera les dix premiers articles dans la compil’ n°1 de Ni patrie ni frontières « Question juive, sionisme et antisionisme » parue en 2008 http://www.mondialisme.org/spip.php?rubrique103) pourrait malheureusement être alimentée quotidiennement, mais certaines perles de l’antisionisme dit de gauche valent vraiment la peine d’être signalées.

Depuis des années, beaucoup de militants à gauche et à l’extrême gauche se demandent pourquoi « le libertaire » Chomsky et son pote « de gauche », « antisioniste » et « anti-impérialiste » Jean Bricmont tiennent tant à la liberté d’expression des fascistes, néonazis et autres négationnistes.
Pour Chomsky, on attribue généralement cette attitude à une bizarre particularité américaine. Donc, avec une condescendance toute gauloise, Chomsky est présenté en France par ses soutiens comme un brave intello englué dans les mythes fondateurs de la démocratie américaine (dont eux ne sont pas dupes, pas plus que des mythes du républicanisme français, bien sûr...), mais pas comme un type vraiment dangereux sur le plan politique.

Cela dit, quand on voit que non seulement Chomsky défendit la liberté d’expression de Faurisson et de ses amis négationnistes dans les années 1979-1980, qu’il signa plus récemment une pétition en faveur de l’abrogation de la loi Gayssot, lancée par Paul-Emile Blanrue en vue de soutenir le négationniste Vincent Raynouard, mais qu’en plus il fit, en 1985, un exposé à une réunion de l’Institute for Historical Review (institut qui bénéficiait du soutien de la fine fleur du négationnisme international, c’est-à-dire R. Faurisson, D. Irving, H. Roques, D. Duke, L. Degrelle, T. Christophersen, etc., mais dont l’influence et le rayonnement déclinent depuis une dizaine d’années), exposé consacré à, tenez-vous bien « La crise du Moyen-Orient et la menace de la guerre nucléaire (1) », on se dit qu’il ne s’agit plus seulement de défense de la liberté d’expression « à l’américaine », mais d’une croyance léthale en les vertus du dialogue avec les fascistes, les nazis et les partisans du Ku Klux Klan (dont David Duke fut l’un des chefs).
Mais qu’en est-il de son pote Bricmont, lui aussi signataire de la pétition pour libérer le néonazi Reynouard ?

Il faut se plonger dans les 596 pages écrites par Pierre Stambul, responsable de l’UJFP, pour trouver enfin une explication cohérente.
Dans cette compilation (trop volumineuse, hélas !) de tous les écrits, secondaires ou importants, de P. Stambul depuis trente ans, on trouve reproduit aux pages 216 et 217 (Israel-Palestine. Du refus d’être complice à l’engagement, Acratie, 2013) un mail de Jean Bricmont qui donne enfin une explication – écœurante mais sans ambiguité pour une fois – de l’attitude crapuleuse de Bricmont vis-à-vis de l’antisémitisme et de sa forme non moins crapuleuse d’antisionisme de gauche. Je cite intégralement ce morceau d’anthologie antisémite (mal) dissimulé sous un prétendu raisonnement « antisioniste » et « anti-impérialiste » :

« Bien que l’antisémitisme et l’antisionisme soient conceptuellement distincts, je pense qu’ils sont néanmoins psychologiquement reliés. », écrit Bricmont.

On admirera l’usage de l’expression terme « psychologiquement reliés ». Quand la bande à Fofana torture et tue Ilan Halimi, ou quand Merah tue des enfants juifs à Toulouse, c’est uniquement une affaire « psychologique ». Idem quand le Hamas procède à des attentats suicides contre des civils israéliens...

Continuons notre excursion dans les méandres d’un cerveau de la gauche antisioniste qui trouve des vertus à l’antisémitisme :

« Là où la solidarité avec les Palestiniens est la plus forte (au Moyen-Orient et dans les milieux “issus de l’immigration”), c’est là que l’antisémitisme est le plus fort, tandis que là où l’antisémitisme est le plus censuré (aux Etats-Unis et en Allemagne), la solidarité avec les Palestiniens est la plus faible. »

L’intérêt de ce texte est qu’il établit un lien entre antisémitisme et antisionisme tout à fait direct et de la façon la plus cynique qui soit, de façon à instrumentaliser la dénonciation du colonialisme israélien et à justifier toutes les alliances politiques avec les forces les plus réactionnaires. Mais le « raisonnement » de cet antisioniste de gauche ne se termine pas là.

« Evidemment, il faut définir ce qu’on entend par “antisémitisme”, il peut avoir plusieurs sens, mais je veux dire ici une croyance exagérée au “pouvoir juif”. J’expliquerai pourquoi cette croyance est une conséquence inéluctable de la situation, à la fois en Palestine et surtout ici. »

Tiens, tiens, voilà un argument vieux comme... l’antisémitisme. Si les gens sont antisémites c’est une « conséquence inéluctable » de la façon dont ils envisagent (mal selon Bricmont) le « pouvoir juif » ) en Palestine comme en Europe. Les (néo)fascistes et les néo(nazis) dénoncent le « lobby juif », le « pouvoir judéo maçonnique », la « conspiration judéo-bolchevique » etc. Bricmont, plus modeste et plus prudent, parle de « pouvoir juif », traduction presque complète de l’expression « jewish-zionist power » utilisée par les négationnistes antisionistes de l’Institute for Historical Review.

« J’expliquerai aussi pourquoi la première tâche du “ mouvement de solidarité” devrait être de défendre la liberté d’expression et de libérer la parole non juive (sur tous ces sujets) : j’expliquerai aussi pourquoi la seule façon de lutter réellement contre l’antisémitisme est de mettre fin à la “lutte contre l’antisémitisme” telle qu’elle est menée aujourd’hui. »

Nous ne pouvons qu’approuver le commentaire de Pierre Stambul face à cette lettre : « J’avoue être assez affligé par cette position de Bricmont pour qui “libérer” la parole antisémite aide les Palestiniens. Je pense bien sûr le contraire. »

Malheureusement, il ne s’agit pas seulement de se borner à exprimer son « affliction », il s’agit – pour le coup, le mot est le bienvenu – d’être vraiment "indigné" et de dénoncer l’antisémite Bricmont, pote à Chomsky et partisan de soutenir la liberté d’expression des néonazis comme Raynouard.
Car Bricmont ne fait que dire tout haut dans son mail reproduit par Stambul ce que disent tout bas beaucoup d’antisionistes dits de gauche ou d’extrême gauche, ou libertaires.

A ceux-ci donc de nous dire dans quel camp ils se situent et quelles alliances politiques ils soutiennent !

Y.C., Ni patrie ni frontières, 8 mai 2013

1. Le fait est rapporté par Valérie Igounet, dans son excellent Robert Faurisson, portrait d’un négationniste, Denoël, 2012, livre sur lequel nous reviendrons et qui montre à quel point les quelques « ultragauches » en carton qui rencontrèrent Faurisson dans les années 1970 n’ignoraient rien de ses positions et de son parcours politique à l’extrême droite. La source de V. Igounet étant un livre de René Monzat, Enquêtes sur la droite extrême, Le Monde éditions, 1992, p. 197. A cette collaboration de Chomsky, on ajoutera aussi son article au titre symbolique (« Toutes les entraves à la liberté d’expression minent une société démocratique ») « All Denials of Free Speech Undercut a Democratic Society », The Journal of Historical Review, volume 7, no. 1 (Spring 1986), p. 123. Cet article ne figure pas sur la liste du site officiel de Chomsky, pas plus qu’il n’est fait mention d’ailleurs de sa conférence devant l’IHR. On trouve une référence à cet article aussi dans le livre du réac Werner Cohn contre Chomsky (http://www.wernercohn.com/Chomsky.html) mais comme les archives des négationnistes de l’IHR ne remontent pas jusqu’à 1986 sur le Net, il est impossible de trancher. Nous laissons donc aux « chomskologues » le soin de contacter leur maître pour connaître les tenants et les aboutissants de ses rapports avec les négationnistes américains. Nous publierons bien sûr leur démenti, si démenti il devait y avoir...

P.S. : On lira avec profit sur ces questions l’article des Luftmenschen « A propos des racines et des excroissances du négationnisme » http://luftmenschen.over-blog.com/article-negationnisme-noyau-dur-et-satellites-101552144.html et Extrême gauche, extrême droite :Inventaire de la confusion, publié dans le n°36-37 de Ni patrie ni frontières (http://www.mondialisme.org/spip.php?article1698)

PPS du 11 mai 2013, suite à une lettre d’un lecteur prenant la défense de Bricmont, j’ajoute un élément qui explique pourquoi Pierre Stambul a reproduit ce texte dans son livre. Le sieur Bricmont lui proposait de participer à la rédaction d’un livre d’interviews avec plusieurs personnes dont Paul-Eric Blanrue ( http://www.mondialisme.org/spip.php?article1751) pote à... Faurisson, auteur d’un livre antisémite et grand défenseur de la liberté d’expression pour les nazis et les fascistes. Ce livre est paru (sans contribution de Stambul) et s’appelle Israel parlons-en, publié sous le parrainage d’un autre pote de Bricmont, le dénommé... Michel Collon (http://www.mondialisme.org/spip.php?article1741). Le monde des antisionistes "de gauche" est petit !