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Contre l’intervention française au Mali : que faire ? Deux lettres de lecteurs

samedi 2 février 2013, par Yves

Introduction au débat

Dans le monde réel et dans un intervalle de temps proche : intervention approuvée par l’ONU ? Intervention uniquement de la CEDEAO comme le demande Survie ? Intervention approuvée par le Parlement français comme le demande Mélenchon ? Toutes les solutions pratiques sont mauvaises vu les rapports de forces actuels.

Donc il faut condamner l’intervention française au Mali, pour dire qu’elle aura des conséquences sans doute aussi néfastes que celles en Irak ou en Afghanistan, et même certainement aussi néfastes.

Mais une fois qu’on a dit cela, on avoue seulement notre impuissance à aider le peuple malien avec nos forces inexistantes et nos raisonnements déficients, faiblards, etc. On reste à un niveau théorique, où l’on ne se compromet pas avec le réel, mais on a aucune solution à proposer aux Maliens sinon d’endurer les exactions des bandes islamistes, ou la constitution d’un Etat islamiste à la talibane...

Je pense depuis longtemps que nos discours automatiques ne sont ni cohérents ni compréhensibles et qu’il nous faut travailler à les affiner avec les premiers intéressés : les victimes de l’impérialisme et de l’islamisme. Or ces victimes ne parlent guère....

De plus, si l’on est cohérent avec le “Laissons les Africains se débrouiller eux-mêmes immédiatement” il faut rapatrier tous les Français et tous les Occidentaux de tous les pays d’Afrique, du Proche et du Moyen Orient où ils sont des cibles.

Pourquoi pas ? Mais ce monde où les frontières se refermeront ne sera pas meilleur que le nôtre je le crains.

Y.C.

Nous reproduisons ci-dessous deux contributions envoyées par une lectrice et un lecteur de la revue “Ni patrie ni frontières”. Le débat est ouvert.

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S’inspirer en partie de la position d’Achcar ?

Oui, tu as raison, aucune des interventions dites « humanitaires » n’a été une solution, et on a que trop vu où elles ont mené, que ce soit celles qui avaient pour dite-mission de protéger les peuples kosovar, irakien, afghan, puis le peuple lybien. Au sujet de l’ intervention de l’Otan à Benghazi, Gilbert Achcar avait énoncé le problème et pris parti de façon limpide :

« On ne peut pas, au nom de principes anti-impérialistes, s’opposer à une action qui éviterait un massacre de la population civile Je suis resté en cohérence avec ma position initiale, qui était que nous ne devions pas faire campagne contre l’intervention aussi longtemps qu’il y avait vraiment le besoin d’empêcher un massacre, mais que nous devions néanmoins observer de près la situation et dénoncer tout ce qui allait au-delà de ce but premier. J’ai dit cela dès ma première interview publiée sur ZNet le 19 mars, celle qui a provoqué un déluge de discussion. Et en effet, une fois ce but premier atteint, j’ai préconisé une campagne sur deux exigences indissociables : « Arrêtez les bombardements ! Livrez des armes aux insurgés ! » Il n’était ni acceptable ni décent, à partir du confort de Londres ou de New York, de dire « Non à la zone d’exclusion aérienne ». Ceux qui à gauche l’ont fait ont réagi, à mon avis, par réflexe anti-impérialiste irréfléchi, montrant peu de souci pour les personnes concernées sur le terrain. Ce n’est pas ainsi que je comprends le fait d’être de gauche Cela étant, je n’ai jamais dit qu’à gauche, moi-même compris, nous devions soutenir l’intervention de l’OTAN en Libye, ou même soutenir la résolution de l’ONU. J’ai critiqué cette résolution et dénoncé, dès le premier jour, le véritable mobile de l’intervention et le fait qu’elle avait un relent de pétrole. Mais j’ai dit en même temps que nous ne pouvions pas nous y opposer d’emblée pour les raisons que j’ai expliqué. Une fois écartée la menace qui pesait sur Benghazi – et il n’a fallu que quelques jours, une semaine ou dix jours, pour que les forces aériennes de Kadhafi soient définitivement écrasées — il devenait possible, voire nécessaire de s’opposer à la poursuite des bombardements, qui allaient clairement au-delà de la mission initiale et officielle de protection. Là encore, en conformité avec ma conception de ce que signifie être de gauche — non pas un anti-impérialisme réflexif et irréfléchi au premier chef, mais le fait de se préoccuper d’abord et avant tout de la libération des peuples de l’oppression — j’ai appelé la gauche à faire campagne contre la poursuite des bombardements, à condition toutefois de faire campagne en même temps pour la livraison d’armes aux rebelles »

Tout y est :

-  ne pas faire campagne contre l’intervention demandée par la population et la rebellion

-  rappeler les limites de cette intervention

-  dénoncer ses buts non avoués mais évidents

-  faire campagne pour donner à rebellion / population les moyens en armes nécessaires à leur défense par elles-mêmes.

On est d’accord, la situation n’est pas identique. Ces principes exposés par Achcar sont forcément à modeler en fonction de la situation particulière du Mali. Mais idéologiquement, le problème est le même.

Les limites de la position de G. Achcar rejoignent pourtant ce que tu exposes :

- « observer de près la situation et dénoncer tout ce qui allait au-delà de ce but premier ». Où et comment pour que ça ait un impact ? Si on n’a à disposition que les medias militants, on restera encore une fois entre nous pour accord ou débat, et ça sera déjà un exploit au vu de nos divisions et notre esprit de chapelle.

— « une campagne sur deux exigences indissociables (« Arrêtez les bombardements ! Livrez des armes aux insurgés ! » ) » : encore une fois, une campagne avec qui et comment ? Nos capacités de mobilisation sont faibles, et l’aliénation qui altère notre réflexion ne porte pas la majorité des gens à s’occuper de ce qui se passe au loin, surtout si c’est dans une ancienne colonie, ni à s’occuper d’autre chose que de son propre univers individuel. Et en conséquence, influence nulle sur les décisions du gouvernement.

- Et donc, non, ne « laissons (pas) les Africains se débrouiller eux-mêmes immédiatement”, ne nous opposons pas à l’intervention au Mali, mais comme le fait Survie, montrons quelles en sont les limites et les risques, soyons vigilant/e/s et dénonçons tout ce qui ira au-delà des buts qui nous ont été exposés par le gouvernement.

- Et oui, comme il est manifeste que nous sommes impuissant/e/s, acceptons cette impuissance non comme une désespérante réalité mais comme une situation qu’il nous faut saper, même si c’est long, même si nous savons que ni nous, ni même nos enfants ne verront les conséquences de cette entreprise, on n’a pas vraiment d’autre choix. Ca n’aide pas les Malien/ne/s qui continuent à se faire violenter ou assassiner, mais ça nous permet au moins de continuer à réfléchir, à nous remettre en cause, à nous insurger ( mais hélas, simplement au sens de « s’indigner », ). Oui, ça leur fait une belle jambe, aux Malien/ne/s et aux autres peuples opprimés

Constat de notre faiblesse, j’en arrive au même point que toi, et mon développement n’était sans doute pas nécessaire il reste « déficient, faiblard, théorique ». « Travailler à affiner (nos discours et réflexions) avec les premier/e/s intéressé/e/s » nécessiterait la constitution de réseaux ou l’entrée dans ceux qui, comme Survie, existent déjà et sont en lien étroit avec les gens du terrain. Sachant que ceux/celles qui y mettent leur liberté et parfois leur vie en danger, ce n’est pas nous, mais ceux/celles qui sont sur place

Amitiés

Tamara

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Bref commentaire
Je pense que Achcar se situe dans une perspective trotskyste/léniniste/marxiste traditionnelle : il faut faire de la Realpolitik, de la géopolitique de Parti ou d’Etat, et est persuadé qu’on ne peut pas ne pas avoir une position réaliste, vendable sur le marché politique "de gauche". Or livrer des armes aujourd’hui c’est demander à un Etat d’aider des “rebelles”. Quel Etat ? Le Qatar ? Le Venezuela ? La Russie ? Israël ? La France ?

Si l’on assume jusqu’au bout l’idée que nous ne nous réclamons d’aucun Etat et ne voulons entretenir des liens de subordination politique ou idéologique avec aucun Etat, à commencer bien sûr par l’Etat français, cela voudrait dire acheter nous-mêmes des armes et les livrer, ou collecter de l’argent pour le remettre à tel ou tel groupe “rebelle” ou “révolutionnaire”.

Et on retombe sur le même problème : acheter des armes à qui ? A des gros marchands d’armes ? Les fabriquer nous-mêmes et où...si nous voulons garder notre indépendance ?
ET évidemment tout cela (l’envoi d’armes ou d’argent pour acheter des armes) ne peut être fait qu’en connaissant parfaitement le terrain et les organisations sur place....

On en est très loin.

Y.C.

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S’opposer à la guerre, oui ! Mais avec quels moyens ?

Dans un article publié sur le site de Libération, « Nous, opposants à la guerre française », le 21 janvier 2012, Olivier Besancenot, Christine Poupin et Philippe Poutou dénoncent la guerre que mène la République française sur les terres maliennes. Cet article suscite quelques réflexions. Même si nous sommes relativement d’accord, sur le fond, à dénoncer la guerre, il n’empêche que cette opposition soulève une problématique : que peut-on faire contre cette guerre ?

S’opposer à la guerre qui se déroule au Mali ne supporte aucune contradiction. Il est clairement impensable de cautionner l’opération militaire engagée par l’état-major français en Afrique, quelque soit le président de la république qui tient les manettes. Comme le soulignent Besancenot et ses deux complices, aucune intervention militaire, qu’elle soit française ou américaine, n’a permis aux pays concernés de s’émanciper. Au contraire, ces conflits permettent généralement aux classes dominantes locales d’avoir davantage la mainmise sur les plus pauvres, qui, à l’occasion, servent également de chair à canon.

Ainsi conviendrait-il - mais l’état-major du NPA le glisse timidement - de rappeler que le conflit auquel les populations maliennes assistent se résume en un affrontement entre deux formes de terrorisme : celui de deux Etats contre celui d’intégristes religieux. Il est évident que les populations se trouvent prises dans un étau, ce qui, d’un point de vue éthique, suscite cette réaction saine de dénonciation des barbaries capitalistes. Seulement, est-il suffisant de s’en prendre à la Françafrique, même en rappelant tous les intérêts économiques découlant de cette action militaire, alors que l’Etat français ferme les yeux sur les exactions des Etats auxquels il est allié ?

À travers la formule « le destin des Maliens appartient aux Maliens », Besancenot et ses amis reprennent à leur compte la position défendue par Lénine (entre autres) du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Pour être plus clair, remplaçons directement le mot « peuple » par celui de « nation », impliquant la dimension « transclassiste » de leur formule. Ainsi le NPA se ferait-il le chantre d’une « union nationale » malienne contre l’ennemi islamiste, alors que les oppresseurs des ouvriers et des prolétaires maliens se trouve dans les deux camps. Oublieraient-ils qu’il n’y a ni gentils ni mauvais Etats ? Mais il est vrai qu’on ne peut pas se montrer trop subversif dans un journal appartenant à un certain banquier ami de Nicolas Sarkozy.

Aussi évidente que soit notre opposition à la guerre, peut-on se prononcer de manière aussi formelle ? Le trio Besancenot-Poupin-Poutou n’ont pas que de mauvais arguments ; seulement sont-ils audibles, ces trois-là, alors qu’ils se trouvent bien confortablement au chaud en Hexagone ? Comme on dit familièrement, « ça ne mange pas de pain ». D’autant que la formule citée plus haut (« le destin des Maliens appartient aux Maliens ») inviterait presque à se désintéresser de la problématique, presque en disant : « Ceci ne nous regarde pas. » Finalement, la formule s’est suivie de faits (si l’on peut dire, puisque le conflit était commencé depuis deux semaines environ lorsqu’ils ont écrit leur tribune), puisque l’on n’a vu aucun gauchiste faire le piquet devant la moindre base militaire en France - ce qui n’aurait pas été une mauvaise idée - pour s’opposer concrètement à cette nouvelle guerre.

Le trio NPAiste se limite aux paroles. Elles engagent moins que des actes. Répétons-le une fois encore, il est clairement indispensable de dénoncer la guerre ; mais la façon qu’a eu le trio néo-trotskyste de s’autoriser la publication d’une tribune dans les colonnes de Libé est la démonstration de son manque d’humilité. À se faire valoir comme des donneurs de leçons, ils ne risquent rien et il est certainement plus aisé de parler de choses qui nous sont éloignées que des conséquences de cette guerre au plus près de nous. À aucun moment, Besancenot et compagnie n’ont eu l’idée de suggérer le sabotage aux ouvriers de l’industrie de l’armement ou la désertion aux soldats français (ce qui d’ailleurs se révèle légèrement plus compliqué depuis que l’armée s’est professionnalisée)...

Cet article n’est qu’une posture. Heureusement, ils ont évité l’écueil de l’appel stérile à la révolution ou à la grève générale. Il n’est certes pas concevable de se taire lorsque le pays dans lequel l’on vit déclare la guerre à des milliers de kilomètres de chez nous. Encore faut-il trouver des moyens appropriés pour défendre ce genre de positions ! Hélas, cela nous renvoie nez-à-nez avec notre impuissance face à ce genre d’événements. Nous n’avons que des mots pour dénoncer la guerre. Difficile de faire la guerre à la guerre, mais aucune action n’est inenvisageable. Il est surtout à craindre que publier une tribune dans un quotidien social-démocrate ne soit la meilleure des stratégies.

Mathis Goulbert