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L’Intifada du XXIe siècle

L’Intifada (1987-1993)

publié le jeudi 18 mars 2004

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L’Intifada (1987-1993)

Les habi­tants du camp de réfugiés Jabalya à Gaza furent à l’ori­gine de l’Intifada, et non l’OLP, basée en Tunisie et com­plè­tement sur­prise. De la part des résidents de Jabalya, ce fut une réaction de masse spon­tanée au meur­tre de tra­vailleurs pales­ti­niens par un véhi­cule israélien, réaction qui se pro­pa­gea rapi­de­ment au reste de la bande de Gaza et à la Cisjordanie. A long terme, l’Intifada a permis de par­ve­nir à la réha­bi­li­tation diplo­ma­ti­que de l’OLP (35). Après tout, l’OLP pour­rait bien être un moin­dre mal com­parée à l’acti­vité auto­nome du prolé­tariat. Cependant, la force de négoc­iation de l’OLP dép­endait de sa capa­cité, en tant que « seul représ­entant légi­time du peuple pales­ti­nien », à contrôler sa cir­cons­crip­tion, ce qui ne pou­vait jamais être garanti, sur­tout alors que sa stratégie de lutte armée s’était révélée infruc­tueuse. Il était donc dif­fi­cile pour l’OLP de récupérer un soulè­vement à l’ini­tia­tive des prolét­aires, peu intéressés par le natio­na­lisme, et qui haïssaient la « lumpen-bour­geoi­sie » pales­ti­nienne pres­que autant que l’Etat israélien.

UNE LUTTE DE « LIBERATION NATIONALE » ?

Le bul­le­tin n°1 Worldwide Intifada de 1992 tente de contrer l’opti­que gau­chiste conven­tion­nelle à propos de l’Intifada en sou­li­gnant les contra­dic­tions entre les différ­entes clas­ses de Palestiniens (36). Alors que l’opti­que de ce n°1 de Worldwide Intifada est de toute évid­ence supéri­eure au sou­tien de la « libé­ration natio­nale », sa démo­nst­ration fait preuve de cer­tai­nes fai­bles­ses. Bien que ce bul­le­tin iden­ti­fie cor­rec­te­ment « les germes de la déf­aite » que ren­ferme le natio­na­lisme de l’Intifada de 1987, il parle du natio­na­lisme comme d’une abs­trac­tion, comme s’il s’agis­sait d’une sorte de farce psy­cho­lo­gi­que jouée à la classe ouvrière pales­ti­nienne et à la bour­geoi­sie pales­ti­nienne (37). Il est vrai que le natio­na­lisme est une idéo­logie. Mais cette idéo­logie est plus qu’une simple trom­pe­rie : elle a du pou­voir parce qu’elle a une base matéri­elle dans la vie quo­ti­dienne. Il est tou­te­fois clair que de nom­breux aspects de cette Intifada allaient bien au-delà du natio­na­lisme.

Alors que de nom­breux com­men­ta­teurs considèrent pour acquis que, dès le point de départ, l’Intifada était une cam­pa­gne en faveur de la création d’un Etat pales­ti­nien, les pre­miers jours du soulè­vement suggèrent autre chose. Quand l’IDF (Israeli Defence Force = Force de déf­ense israéli­enne) inter­ro­gea les cent pre­miers émeutiers qu’elle avait arrêtés, elle déc­ouvrit que ces prolét­aires étaient « inca­pa­bles de répéter les slo­gans les plus cou­rants uti­lisés par la pro­pa­gande habi­tuelle de l’OLP, et que même le concept cen­tral de la lutte pales­ti­nienne - le droit à l’autodét­er­mi­nation - leur était tota­le­ment étr­anger (38) ». Quel scan­dale !

L’Intifada en tant que lutte de classe et les luttes de classe dans l’Intifada

La subor­di­na­tion de la bour­geoi­sie pales­ti­nienne prit la forme de l’abo­li­tion de l’accu­mu­la­tion de capi­tal pales­ti­nien par l’Etat israélien, afin que la bour­geoi­sie pales­ti­nienne soit inca­pa­ble de dével­opper cor­rec­te­ment ses forces pro­duc­ti­ves. Si cer­tains Palestiniens étaient employés dans des ate­liers pales­ti­niens, dans des fermes ou des peti­tes usines, ces établ­is­sements étaient confinés dans des sec­teurs qui ne concur­rençaient pas le capi­tal israélien. Donc une pro­por­tion exces­sive de l’argent de la bour­geoi­sie pales­ti­nienne était dépensé comme un revenu en consom­ma­tion per­son­nelle, plutôt que comme capi­tal de consom­ma­tion pro­duc­tive.

La réalité du chômage de masse et de la pau­vreté des prolét­aires côtoyant la richesse osten­ta­toire de la « lumpen-bour­geoi­sie » attisa les anta­go­nis­mes de classe, qui passèrent au pre­mier plan pen­dant les pre­miers jours du soulè­vement de 1987. A Gaza, pen­dant les pre­miers jours du soulè­vement, on vit des mil­liers de prolét­aires piller les réc­oltes des pro­priét­aires ter­riens voi­sins. De nom­breux pro­priét­aires durent annon­cer des réd­uctions mas­si­ves des loyers. Les plus riches des gens du coin firent appel à l’IDF pour protéger leurs biens. Le cri de guerre des émeutiers était « d’abord l’armée, ensuite Rimal ! (39) »

Rimal était un riche fau­bourg pales­ti­nien de la ville de Gaza. Quand les auto­rités israéli­ennes émirent de nou­vel­les cartes d’iden­tité afin de désam­orcer le soulè­vement, c’est l’endroit qu’elles choi­si­rent comme bonne poire pour faire passer leur projet. Heureusement pour l’OLP, elle était suf­fi­sam­ment unie pour pren­dre pied dans le soulè­vement, grâce à l’émerg­ence de l’UNLU (United National Leadership of the Uprising = Direction natio­nale uni­taire du soulè­vement). Elle était basée dans les ter­ri­toi­res et était donc plus cré­dible pour récupérer les mili­tants locaux que « l’OLP 5-étoiles » basée en Tunisie. Elle fut donc la mieux placée pour essayer de trans­for­mer une atta­que contre toutes les formes d’auto­rité bour­geoise en ten­ta­tive « natio­nale » concertée de créer un embryon d’Etat pales­ti­nien. Cependant, à cause de l’intran­si­geance de l’Etat israélien, cela prés­up­posait de rendre les ter­ri­toi­res ingou­ver­na­bles, situa­tion qui pou­vait faci­le­ment dégénérer. Un mois après le jour du soulè­vement, l’UNLU publia son pre­mier com­mu­ni­qué, s’adres­sant d’abord à « la classe ouvrière pales­ti­nienne cou­ra­geuse », ensuite aux « com­merçants mili­tants cou­ra­geux », et saluant en l’OLP « le seul représ­entant légi­time du peuple pales­ti­nien (40) ». Un an plus tard, le prolé­tariat et la petite-bour­geoi­sie furent mis dans le même sac et bap­tisés « les masses héroïques de notre peuple », mais dans tous les com­mu­ni­qués, l’OLP reste « le seul représ­entant légi­time (41) ».

Malgré la soi-disant unité inter­clas­ses pro­clamée par l’UNLU, il fal­lait sou­vent inti­mi­der la petite-bour­geoi­sie pour que les maga­sins fer­ment les jours de grève. Parfois, il suf­fi­sait d’un enfant tenant une allu­mette enflammée devant un maga­sin pour rap­pe­ler que les maga­sins pour­raient faire l’objet de représailles. Elle subis­sait aussi la pres­sion des mili­tants prolét­aires qui se trou­vaient en pre­mière ligne et lui déc­laraient : « Nous sommes prêts à donner nos vies pour la lutte, est-ce trop vous deman­der de renon­cer à une part de vos pro­fits ? (42) » Il serait pour­tant faux de penser qu’il a fallu entraîner la petite-bour­geoi­sie par la force dans l’Intifada, bien que cela se soit par­fois pro­duit. Des pro­priét­aires de maga­sins et d’ate­liers se virent confis­quer leurs biens pour avoir refusé de payer l’impôt au gou­ver­ne­ment mili­taire, et des com­merçants de Beit Sahour lancèrent une " grève com­mer­ciale " de trois mois pour pro­tes­ter contre ces mesu­res. Pour pou­voir se dével­opper en tant que véri­table bour­geoi­sie, ils avaient besoin de leur propre Etat et d’une quan­tité de terres adéq­uate. En pra­ti­que, au lieu de favo­ri­ser leur évo­lution vers une bour­geoi­sie à part entière, les confis­ca­tions de biens pour refus de payer l’impôt accélérèrent leur prolé­ta­ri­sation. Les « grèves com­mer­cia­les » ne ser­vi­rent qu’à conduire les mar­chands pales­ti­niens à la faillite.

Bien que, jusqu’à un cer­tain point, toutes les clas­ses aient eu la pos­si­bi­lité de jouer un rôle dans la per­tur­ba­tion de l’éco­nomie israéli­enne, en refu­sant de payer l’impôt sur le revenu au gou­ver­ne­ment mili­taire ou en boy­cot­tant ses pro­duits, la per­tur­ba­tion la plus tan­gi­ble de l’éco­nomie israéli­enne fut le fait de la classe ouvrière. Pendant la grève géné­rale sau­vage de déc­embre 1987, 120 000 tra­vailleurs ne se ren­di­rent pas au tra­vail en Israël. Ceci coïn­cidait avec la réc­olte des agru­mes, qui emploie des Palestiniens pour un tiers de sa main-d’œuvre. Cela coûta 500 000 dol­lars au ser­vice de com­mer­cia­li­sa­tion agri­cole israélien pen­dant les deux pre­miers mois du soulè­vement, car les com­man­des des­tinées au marché bri­tan­ni­que furent per­dues. De nom­breux Palestiniens tra­vaillaient aussi comme jour­na­liers dans un autre sec­teur clé, l’indus­trie de la cons­truc­tion des deux côtés de la Ligne verte. Ils purent accom­plir ce dont l’OLP et le mou­ve­ment pour la paix ne pou­vaient que rêver : arrêter d’un seul coup la cons­truc­tion des colo­nies.

La « rév­olte des pier­res »

Voici un récit de dis­cus­sion pen­dant l’Intifada. Quand cer­tai­nes per­son­nes essayèrent d’affir­mer leur auto­rité en prét­endant être des lea­ders de l’Intifada, un garçon de qua­torze ans montra la pierre qu’il tenait et dit : « C’est ça, le leader de l’Intifada. » Tant pis pour l’UNLU ! De soi-disant lea­ders se fai­saient atta­quer par les Palestiniens dans les mani­fes­ta­tions lorsqu’ils deve­naient trop modérés (43). Les ten­ta­ti­ves actuel­les de l’Autorité pales­ti­nienne pour mili­ta­ri­ser l’Intifada d’aujourd’hui sont une tac­ti­que pour éviter que cette « anar­chie » ne se repro­duise. L’uti­li­sa­tion rép­andue des pier­res comme armes contre l’armée israéli­enne signi­fiait qu’on avait com­pris que les Etats arabes étaient inca­pa­bles de vain­cre Israël au moyen d’une guerre conven­tion­nelle, sans parler de la « lutte armée » de l’OLP. Le dés­ordre civil « désarmé » reje­tait obli­ga­toi­re­ment « la logi­que de guerre de l’Etat (44) » (bien qu’on puisse aussi le considérer comme une réaction à une situa­tion désespérée, dans laquelle mourir en « martyr » pou­vait sem­bler pré­fé­rable à vivre dans l’enfer de la situa­tion prés­ente). Jusqu’à un cer­tain point, le fait de lancer des pier­res déjouait la puis­sance armée de l’Etat d’Israël. Afin de conser­ver le sou­tien poli­ti­que et finan­cier des Etats-Unis, Israël devait res­pec­ter les appa­ren­ces en tant que démoc­ratie en dif­fi­culté assiégée par des hordes bar­ba­res, et il était dan­ge­reux de tuer trop de civils désarmés, au moment où la posi­tion pro-amé­ric­aine de l’Egypte ris­quait d’affai­blir le rôle d’atout straté­gique d’Israël.

Ce qui ne veut pas dire qu’il l’a fait : dès la mi-juin 1988, l’IDF avait déjà tué 300 Palestiniens. Cependant, les cas de cons­cience per­son­nels que pro­vo­quait l’expéri­ence d’affron­ter, munis d’armes létales, des civils désarmés, s’ajou­taient aux pres­sions qui s’exerçaient sur le moral des sol­dats israéliens. Ils étaient censés appar­te­nir à cette pui­sante armée qui avait vaincu l’Egypte et la Syrie, et voilà qu’on leur ordon­nait de tirer à balles réelles sur des gosses armés de pier­res ! Ceci contri­bua à un renou­veau dans le mou­ve­ment de l’« objec­tion de cons­cience » (45). Les pier­res étaient un fac­teur éga­li­tar­iste impor­tant, car c’était des armes aux­quel­les tout le monde pou­vait avoir accès. Au sens propre du terme, le prolé­tariat pales­ti­nien était en train de pren­dre la lutte en main, après des années d’appels déçus pour obte­nir l’aide de la bour­geoi­sie arabe. Une nou­velle géné­ration de jeunes prolét­aires, qui avaient grandi sous l’occu­pa­tion, était en pre­mière ligne dans la lutte. Mais, comme un soulè­vement prolét­aire spon­tané se trans­for­mait en mou­ve­ment natio­nal sous les aus­pi­ces de l’UNLU, l’Intifada finit par deve­nir l’expres­sion d’une alliance préc­aire entre le prolé­tariat et la petite-bour­geoi­sie.

La réaction de la bour­geoi­sie israéli­enne

Dans les années 1970-1980, le gou­ver­ne­ment israélien refu­sait abso­lu­ment d’avoir affaire à l’OLP. Ce consen­sus poli­ti­que englo­bait la « gauche » du mou­ve­ment La paix main­te­nant. Pourtant, les « ligues vil­la­geoi­ses » de toute évid­ence fan­to­ches étaient tout à fait inca­pa­bles d’incar­ner une direc­tion pales­ti­nienne différ­ente de l’OLP avec laquelle ils auraient pu négocier. L’Intifada a poussé le mou­ve­ment La Paix main­te­nant dans une direc­tion plus radi­cale, parce que des grou­pes paci­fis­tes plus petits établ­issaient déjà des contacts avec les Palestiniens, géné­ra­lement sous forme de sou­tien « huma­ni­taire ». La stratégie à long terme du camp de la paix avait besoin d’un « par­te­naire pour la paix », et l’échec des « ligues vil­la­geoi­ses » fai­sait de l’OLP le seul inter­lo­cu­teur pos­si­ble.

De plus, la bour­geoi­sie israéli­enne com­mençait à man­quer d’options, car celle de transférer les Palestiniens en masse en Jordanie, idée avec laquelle ils jouaient depuis le milieu des années 1980, était irréa­li­sable. La Jordanie avait déjà son propre pro­blème pales­ti­nien et, à la fin des années 1980, la der­nière chose que vou­lait le roi Hussein était d’avoir plus de Palestiniens à gérer. Les bureau­cra­tes pales­ti­niens dans les ter­ri­toi­res occupés, nommés par la Jordanie ou par Israël, avaient dû dém­issi­onner ou affron­ter la jus­tice révo­luti­onn­aire. Au cas où cela expri­me­rait à quel point ses futurs sujets pré­féraient le régime jor­da­nien à Israël, le roi Hussein s’empressa d’aban­don­ner son droit sur la Cisjordanie.

Malgré tous ces éléments, l’aile Likoud du gou­ver­ne­ment d’union était intran­si­geante, mais les Etats-Unis subis­saient de plus en plus de pres­sions inter­na­tio­na­les pour qu’ils met­tent fin à leur boy­cott diplo­ma­ti­que de l’OLP. Alors que les ins­tincts du Likoud le por­taient à la répr­ession ouverte, il y avait des limi­tes à ce qu’on pou­vait accom­plir par la force brute et par la ter­reur, étant donné la pres­sion crois­sante des Etats-Unis et le peu de goût des cons­crits israéliens pour une orgie de meur­tre. En outre, c’était la « Main de fer » qui avait d’abord contri­bué à créer les condi­tions de la rév­olte.

Quand les Etats-Unis acceptèrent de reconnaître l’OLP à condi­tion que le conflit régr­esse, ce qui néc­es­sitait que l’OLP reconnaisse Israël, le Premier minis­tre israélien Yitzhak Shamir dut faire des conces­sions. Son offre d’« élections libres et démoc­ra­tiques » aux délégués pales­ti­niens qui « négoc­ieraient pour un intérim assuré par une admi­nis­tra­tion auto-gou­vernée » posait aussi la condi­tion de l’apai­se­ment des trou­bles. Bien que l’OLP ait for­mel­le­ment reconnu " le droit à l’exis­tence " d’Israël dès déc­embre 1988, le pro­ces­sus de reconnais­sance de l’OLP par Israël était loin d’être achevé. Le pro­ces­sus pour amener Israël et l’OLP à la table des négoc­iations se retrouva rapi­de­ment dans une impasse, ne dép­assant jamais les pour­par­lers au sujet des pour­par­lers, et la tac­ti­que israéli­enne de manœuvres poli­ti­ques dila­toi­res (tout en conti­nuant à assas­si­ner des Palestiniens) sem­blait payante.

L’éco­nomie israéli­enne, sou­te­nue par l’aide amé­ric­aine, put absor­ber le pre­mier choc de la per­tur­ba­tion éco­no­mique ; mais plus cela durait, plus l’Intifada s’épuisait. Avec le temps, ce qui sub­sis­tait de l’éco­nomie pales­ti­nienne fut détruit. Pendant ce temps, le capi­tal israélien pou­vait recher­cher d’autres sour­ces de main-d’œuvre bon marché, pour contour­ner les Palestiniens et les exclure du marché de l’emploi israélien.

Les Islamistes

On vit aussi le début d’un âpre conflit pour le contrôle d’un ter­ri­toire et pour savoir qui allait être le chien de garde en chef dans les rues pales­ti­nien­nes. Les bandes natio­na­lis­tes répétaient déjà leur futur rôle de gar­diens de la loi, de l’ordre bour­geois et de la pro­priété privée. Avec l’épui­sement du soulè­vement, le prolé­tariat des ter­ri­toi­res occupés était décimé par des com­bats entre fac­tions et des « meur­tres de col­la­bo­ra­teurs », et au prin­temps 1990, plus de Palestiniens étaient tués par d’autres Palestiniens que par les forces israéli­ennes. Beaucoup de ces « col­la­bo­ra­teurs » étaient des pilleurs ou des mili­tants de la lutte de classe. D’autres par­ti­ci­pants appar­te­naient à des grou­pes rela­ti­ve­ment nou­veaux, le Hamas et le Jihad Islamique. Pour essayer de mettre en place un contre­poids à l’OLP authen­ti­que­ment pales­ti­nien, Israël avait encou­ragé la crois­sance de la confrérie musul­mane au début des années 1980. La confrérie ayant fait preuve de ses sen­ti­ments anti-classe ouvrière en brûlant une biblio­thèque qu’elle jugeait être un " foyer com­mu­niste ", Israël com­mença à leur four­nir des armes (46). Parce qu’ils croyaient qu’on ne pour­rait ren­ver­ser la domi­na­tion israéli­enne que lors­que tous les Palestiniens seraient de vrais croyants musul­mans, il sem­blait que leur crois­sance pour­rait éto­uffer la rés­ist­ance à l’occu­pa­tion. Toutefois, c’est pen­dant l’Intifada que les Islamistes se poli­tisèrent, en tant que Hamas et Jihad Islamique.

Pour essayer d’être visi­bles, et pour contes­ter l’OLP, les Islamistes orga­nisèrent des jours de grève qui ne sui­vaient pas le calen­drier de l’UNLU. Ces « grèves contre le pro­ces­sus de paix » les confir­maient dans leur rôle d’« oppo­si­tion de masse authen­ti­que et indigène (47) » à l’OLP. Pourtant, si le Hamas vou­lait affai­blir l’OLP, il ne vou­lait pas la rem­pla­cer. Sa concur­rence « je suis plus mili­tant que toi » avec le Fatah (l’aile mili­taire de l’OLP) était plutôt des­tinée à lui assu­rer un rôle décisi­onnel dans la nature du futur Etat pales­ti­nien. Il reje­tait non seu­le­ment le « pro­ces­sus de paix » et ses com­pro­mis avec Israël, mais aussi l’idée même d’un Etat laïc bour­geois. En dépit de sa posi­tion « de rejet », le Hamas finit par recher­cher un com­pro­mis avec l’OLP, parce qu’il vou­lait agir sur la forme de l’Etat pales­ti­nien.

Les phases ini­tia­les de l’Intifada com­por­taient une part de rév­olte contre l’ins­ti­tu­tion de la famille patriar­cale. Les femmes pales­ti­nien­nes avaient refusé leur invi­si­bi­lité sociale et avaient affronté l’armée. A Ramallah, un groupe de filles lapidèrent leurs parents qui vou­laient les empêcher de par­ti­ci­per à l’émeute ! Pour le Hamas, un Etat pales­ti­nien devait être musul­man, ce qui sup­po­sait d’impo­ser la charia pour res­tau­rer ces mêmes formes de « contrôle social basse inten­sité » que l’Intifada avait remi­ses en ques­tion.

La guerre du Golfe

Le « pro­ces­sus de paix » traîna encore en lon­gueur à cause de la crise du Golfe, qui mit en doute les loyautés opposées d’Arafat. Alors qu’une grande partie de la bour­geoi­sie arabe était du côté des Etats-Unis, Arafat ne pou­vait pas se le per­met­tre à cause de la posi­tion pro­pa­les­ti­nienne de l’Irak et du sou­tien pales­ti­nien massif dans son conflit avec les Etats-Unis. Finalement, la guerre du Golfe ébr­anla les illu­sions rela­ti­ves à un « natio­na­lisme pro­gres­siste » sou­tenu par l’URSS, qui n’exis­tait plus. En même temps, les atta­ques de Scud sur Israël ren­forcèrent en Occident son image publi­que de bas­tion de la démoc­ratie entouré d’« Etats voyous » agres­sifs.

En dépit de la nou­velle réalité mon­diale rés­ultant de l’écr­ou­lement de l’URSS, Israël reste un atout straté­gique vital pour le capi­tal amé­ricain. Les quel­ques Etats arabes qui s’étaient tournés vers Moscou avaient dû entre-temps entre­pren­dre un réa­lig­nement hésitant sur l’Occident pour trou­ver un nou­veau spon­sor. Presque simul­tanément, une occa­sion de faire preuve de leur com­préh­ension du « nouvel ordre mon­dial » s’offrit aux bour­geoi­sies arabes réc­al­citr­antes, avec la pos­si­bi­lité de pren­dre le parti de la coa­li­tion contre l’Irak. Presque toutes les capi­ta­les arabes de quel­que poids poli­ti­que firent ce choix. De plus en plus, la guerre du Golfe appa­raît comme une occa­sion pour l’Amérique, tout à coup libérée des contrain­tes de la guerre froide, de dém­ontrer de la façon la plus bru­tale et la plus arbi­traire l’étendue de sa domi­na­tion sur les puits pét­roliers du Moyen-Orient. Et, à la minute où l’« Etat voyou client » se trouva réel­lement menacé par un soulè­vement kurde au nord et par une rév­olte chiite au sud, les Etats-Unis relâchèrent leur pres­sion, pré­férant un régime arabe qu’ils pou­vaient dia­bo­li­ser et punir pér­io­diq­uement à l’évent­ualité de devoir eux-mêmes écraser une révo­lution sociale, ce qui aurait pu inten­si­fier les sen­ti­ments anti-amé­ricains au Moyen-Orient.

La guerre du Golfe par­ti­cipa à la recom­po­si­tion géné­rale de la classe ouvrière de la région. L’expul­sion mas­sive des tra­vailleurs pales­ti­niens du Koweït contri­bua à l’appau­vris­se­ment général du prolé­tariat pales­ti­nien, dont une partie avait béné­ficié d’un niveau de vie supérieur même à celui de leurs voi­sins juifs, grâce aux salai­res virés par des mem­bres de leurs famil­les établis au Koweït. Le couvre-feu intégral imposé par Israël pen­dant la guerre accrut les dif­fi­cultés éco­no­miques dans les ter­ri­toi­res. Il offrit aux patrons israéliens l’occa­sion de licen­cier de nom­breux tra­vailleurs pales­ti­niens parce qu’ils avaient res­pecté le couvre-feu, ou parce qu’ils ne l’avaient pas fait ou devraient le faire dans l’avenir. Ceci, à son tour, exa­cerba les anta­go­nis­mes de classe dans les ter­ri­toi­res, entraînant le vol et l’illé­galité géné­ralisée. Pendant le couvre-feu, les maga­sins sur­pris à gon­fler leurs prix étaient atta­qués et contraints de les bais­ser.

LA ROUTE D’OSLO

Puisque les Etats-Unis jouis­saient d’une posi­tion hégé­mo­nique abso­lue sur le Moyen-Orient suite à la guerre du Golfe, et puis­que la menace du mili­tan­tisme isla­miste était pour le moment endi­guée par les bour­geoi­sies indigènes, notam­ment en Egypte et en Syrie, le seul pro­blème des Etats-Unis était les Palestiniens. Le sou­tien popu­laire à la pre­mière Intifada menaçait sans aucun doute les intérêts amé­ricains, et le « pro­ces­sus de paix » d’Oslo, à un niveau rhé­to­rique, n’était rien moins qu’un coup d’arrêt aux années de conflit et à une ges­tion de la crise que les admi­nis­tra­tions amé­ric­aines suc­ces­si­ves avaient été obligées d’entre­pren­dre.

Puisque les alliés arabes de l’Amérique avaient passé avec succès le test de loyauté cru­cial de la guerre du Golfe, le « nouvel ordre mon­dial » ouvrait la pers­pec­tive de la mise au ran­cart d’Israël en tant que prin­ci­pal atout straté­gique des Etats-Unis dans la région, alors qu’une bonne partie de la bour­geoi­sie arabe était consen­tante, et que l’inca­pa­cité d’Israël à rés­oudre le pro­blème pales­ti­nien menaçait cette nou­velle ère de paix bour­geoise qu’on annonçait par­tout.

Pour l’Etat israélien, faire des conces­sions aux Palestiniens impli­quait l’évent­ualité de devoir affron­ter sa propre classe ouvrière. Mais, comme l’éco­nomie du pays n’était pas encore remise de la crise et de l’Intifada, les Israéliens avaient encore besoin de l’aide amé­ric­aine, qui pou­vait servir de moyen de pres­sion pour que l’Etat israélien signe un accord avec les Palestiniens. En 1989, les Etats-Unis se mon­traient de plus en plus agacés par la sta­gna­tion dans le déno­uement de l’Intifada. Israël était censé être l’un de leurs gen­dar­mes rég­ionaux. Mais Israël avait un soulè­vement intérieur sur les bras qui menaçait de dés­ta­bi­liser la région, à cause de la dia­spora pales­ti­nienne. Le Premier minis­tre Yitzhak Shamir n’était pas en mesure de rés­oudre le pro­blème, sur­tout parce qu’à ce moment-là l’union gou­ver­ne­men­tale s’était écroulée et qu’il subis­sait les pres­sions de ses par­te­nai­res de la coa­li­tion d’extrême droite.

Avec l’élection d’un gou­ver­ne­ment tra­vailliste qui s’enga­geait à accé­lérer le « pro­ces­sus de paix », le Hamas voulut conso­li­der sa base en tant que prin­ci­pale alter­na­tive « de rejet » à l’OLP. Le meur­tre de six sol­dats israéliens en déc­embre 1992 par les guér­il­leros du Hamas était la preuve que l’entre­tien de l’Islam poli­ti­que par Israël comme contre­poids à l’OLP avait été payant, mais pas comme il l’avait espéré. Si la montée du Hamas avait des effets secondai­res mor­tels, elle four­nit aussi un prét­exte à l’IDF pour exer­cer de dures répr­essions au prin­temps 1993. Ce fut Gaza qui essuya le plus fort de l’atta­que, car elle était considérée comme une « base du Hamas ». A l’occa­sion de cette vague de répr­ession géné­rale, Israël imposa aussi la fer­me­ture des ter­ri­toi­res « pour une pér­iode indét­erminée », au prét­exte d’« anti­ter­ro­risme ». Cela signi­fiait l’impos­si­bi­lité d’aller tra­vailler en Israël pour 189 000 Palestiniens.

La poli­ti­que de fer­me­ture avait été uti­lisée spo­ra­di­que­ment pen­dant les années 1990, comme « puni­tion col­lec­tive » après des atten­tats sui­ci­des ou d’autres atta­ques. Après la fer­me­ture des ter­ri­toi­res occupés en mars 1993, qui créa des pénuries de main-d’œuvre dans la cons­truc­tion et l’agri­culture, le gou­ver­ne­ment donna le feu vert à l’emploi de tra­vailleurs immi­grés. C’est ainsi que l’Intifada obli­gea la bour­geoi­sie israéli­enne à mettre fin au mono­pole des Palestiniens au bas de l’éch­elle du marché du tra­vail, et à trou­ver une source de main-d’œuvre bon marché moins vola­tile. A cause de leur posi­tion retran­chée, il serait pro­blé­ma­tique de forcer les tra­vailleurs juifs à occu­per cette place. Au début de l’Intifada, des chan­tiers de cons­truc­tion à Jérusalem avaient tenté sans succès de recru­ter de la main-d’œuvre juive pour le double du salaire normal pales­ti­nien. De toute évid­ence, les tra­vailleurs juifs ont ten­dance à être plus loyaux envers l’Etat, et auraient ten­dance à épouser les impé­rat­ifs de sécurité. Mais, pour les pous­ser au bas de l’éch­elle du marché du tra­vail, il fau­drait rené­gocier le com­pro­mis de classe de l’après-1967, et il y avait déjà une pénurie de main-d’œuvre juive. Dans les années 1980, les Juifs quit­taient Israël en plus grand nombre qu’ils n’y entraient. L’écr­ou­lement de l’URSS sem­blait four­nir la solu­tion, sous la forme d’une nou­velle vague d’immi­grés poten­tiels. Cela n’allait pas sans pro­blèmes, car les nou­veaux immi­grés avaient désiré aller en Amérique et pour se déd­om­mager d’être coincés en Israël, ils exi­geaient leur part du gâteau sio­niste. Le bas de l’éch­elle du marché du tra­vail était bien loin des car­rières pro­fes­sion­nel­les que beau­coup d’entre eux avaient eues en URSS.

De plus, Israël avait besoin de l’aide amé­ric­aine pour absor­ber les nou­veaux immi­grants, et parce que les ater­moie­ments d’Israël sur les colo­nies agaçaient la bour­geoi­sie amé­ric­aine, Bush père avait menacé de ne pas renou­ve­ler les prêts en 1991, et déc­lara clai­re­ment qu’Israël ne pour­rait pas absor­ber les nou­veaux immi­grants sans pro­gres­ser séri­eu­sement dans la réso­lution de l’Intifada. Les immi­grants russes sont deve­nus une pomme de dis­corde dans la société israéli­enne, car on pense géné­ra­lement qu’ils ont trouvé leur place aux dépens des autres tra­vailleurs juifs. On relie les aug­men­ta­tion de loyers dans les " zones dési­rables ", qui met­tent à la rue les Juifs les plus pau­vres et accrois­sent la demande d’exten­sion des colo­nies, à la néc­essité d’intégrer l’afflux d’immi­grants russes. Ce res­sen­ti­ment, auquel s’ajoute une inquié­tude géné­rale au sujet de la détér­io­ration du caractère exclu­si­ve­ment juif de l’Etat, a nourri des rumeurs concer­nant le manque d’authen­ti­cité de l’« iden­tité juive » des nou­veaux immi­grants.

Ces inquié­tudes sont encore ali­mentées par l’emploi de plus en plus géné­ralisé de tra­vailleurs immi­grés non juifs d’Europe de l’Est et du Pacifique. Originaires sur­tout de Roumanie et des Philippines, quoi­que cer­tains d’entre eux vien­nent de Jordanie et d’Egypte, ces tra­vailleurs immi­grés sont géné­ra­lement employés par l’intermédi­aire d’agen­ces comme Manpower. Ils subis­sent de très mau­vai­ses condi­tions de tra­vail et de loge­ment et il y a de nom­breux cas de mal­trai­tance phy­si­que par les employeurs (48). L’agence conserve systé­ma­tiq­uement les pas­se­ports des tra­vailleurs, ce qui les lie à leur tra­vail s’ils veu­lent rester dans le pays. Beaucoup d’employeurs retien­nent leurs salai­res, et font reconduire leurs employés à la fron­tière s’ils essaient de les exiger. Récemment, on a obligé des tra­vailleurs à payer une cau­tion aux agen­ces, qu’ils ne récupèrent que s’ils ter­mi­nent leurs contrats. Dans ces condi­tions, il n’est pas sur­pre­nant que de nom­breux tra­vailleurs migrants décident qu’il vaut mieux tra­vailler illé­ga­lement (49).

La plu­part des ouvriers migrants de sexe mas­cu­lin tra­vaillent dans la cons­truc­tion et dans l’agri­culture, mais sur­tout dans la cons­truc­tion. L’indus­trie de la cons­truc­tion a cons­tam­ment besoin de plus de tra­vailleurs immi­grés et le gou­ver­ne­ment limite sans cesse le nombre de visas accordés, créant ainsi un marché pour les tra­vailleurs immi­grés illégaux. Les tra­vailleurs immi­grés tra­vaillent pour moins cher que les Palestiniens d’Israël et des ter­ri­toi­res, et, dans un cas, ce fut la cause d’un pogrom dans une ville pales­ti­nienne de Galilée contre des tra­vailleurs squat­ters jor­da­niens et égyptiens.

Le chômage pales­ti­nien massif, la remise en cause de l’Autorité par le Hamas et l’iso­le­ment d’Arafat en raison de son sou­tien à l’Irak pen­dant la guerre du Golfe, tous ces éléments contri­buèrent à l’affai­blis­se­ment de la force de négoc­iation de l’OLP. Alors que la montée du Hamas représ­entait la poli­ti­que de rejet de la petite-bour­geoi­sie locale, les capi­ta­lis­tes mar­chands et finan­ciers de la dia­spora étaient alors plus enclins à accep­ter l’offre d’un mini-Etat pales­ti­nien appau­vri. Après tout, ils n’avaient pas besoin de terres pour faire des pro­fits et, contrai­re­ment à la petite-bour­geoi­sie locale, ils n’affron­taient pas les réalités quo­ti­dien­nes de la domi­na­tion israéli­enne. D’autre part, ils auraient pu mettre en danger la sécurité rela­tive de leur posi­tion en s’enga­geant trop avant contre le « nouvel ordre mon­dial ».


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Introduction : natio­na­lisme et émerg­ence d’un prolé­tariat pét­rolier

La domi­na­tion amé­ric­aine au Proche-Orient

Histoire de deux mou­ve­ments de libé­ration natio­nale : le sio­nisme tra­vailliste et le mou­ve­ment natio­nal pales­ti­nien

L’Intifada (1987-1993)

Le “pro­ces­sus de paix” d’Oslo (1993-2000)

L’Intifada du XXIe siècle

Conclusion. De la rév­olte à la guerre ?

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