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G. Munis : "Le mot d’ordre d’actualité" (1937)

dimanche 1er juillet 2012, par Yves

Extrait du Boletin n° 2 de février 1937, édité à Barcelone par la Sec-tion bolchevik-léniniste d’Espagne (Quatrième Internationale)

Nous venons de traverser des moments d’une exceptionnelle gravi-té. Avec la prise de Malaga par les fascistes, la guerre et la révolution entament une nouvelle phase dont l’issue semble à la fois confuse et périlleuse. Seule une réponse forte et organisée du prolétariat pour-rait triompher de ces dangers, offrir une issue révolutionnaire à la situation et donner une impulsion victorieuse à la guerre.

De juillet 1936 à février 1937, à l’exception de la première action verti-gineuse et spontanée du prolétariat, la lutte militaire s’est traduite par des pertes importantes dans notre camp.

Saint-Sébastien, Irun, Tolède et Malaga ont été prises par l’ennemi ; Madrid a subi des attaques durant quatre mois – et on a seulement enregis-tré des progrès partiels, comme les sièges de Huesca et d’Oviedo, qui n’ont pas été couronnés de succès. Ce bilan inquiétant peut s’expliquer par des facteurs comme le manque de discipline et de capacités des com-battants, les nombreuses trahisons et l’inefficacité globale des mesures prises et des ressources mobilisées ; ces facteurs reflètent le problème fondamental, mais n’en sont pas la source, contrairement à ce que préten-dent le gouvernement et les partis qui le soutiennent.

Le Front populaire, où tous les facteurs politiques ci-dessus mentionnés s’additionnaient, est apparu il y a un an, et il prétend réconcilier tous les Espagnols dans le sein maternel de la démocratie. Eliminer tous les con-flits sociaux en faveur du prolétariat est une idée complètement étrangère à leur nature. Quant à la stabilité du régime démocratique, la rébellion fasciste lui a apporté un démenti cinglant dans la pratique, puisqu’elle s’est produite au sein d’un système parlementaire, alors que le danger d’une révolution s’éloignait au lieu de se préciser. En se soulevant, la bourgeoisie espagnole a montré pratiquement qu’il existe une place pour le fascisme ou pour le communisme en Espagne, mais absolument pas pour la démocratie.

En dépit du fait que, grâce à sa vitalité révolutionnaire, le prolétariat a triomphé dans les régions les plus décisives de la péninsule, le pouvoir est tombé entre les mains du Front populaire, parce qu’au fond aucun parti n’a su suivre une politique qui lui soit opposée, c’est-à-dire la politique du prolétariat. Mais la guerre civile, au lieu de renforcer les tendances révolu-tionnaires des organisations, qui, comme la CNT et le POUM maintenaient une certaine distance avec le Front populaire, a poussé ces organisations dans les bras du Front populaire. Elles ont intégré le gou-vernement au moment où sont apparues toutes les conditions nécessaires pour préparer rapidement le remplacement de ce gouvernement par la dictature révolutionnaire du prolétariat. Il faut préciser que si le Front populaire bloque le succès de la guerre et de la révolution, la CNT et le POUM ont empêché le prolétariat de rompre avec le Front populaire.

Seule cette soumission, plus ou moins forte, de tous les partis et organi-sations, vis-à-vis du gouvernement a permis à celui-ci de reprendre des forces, de liquider les comités qui tendaient à prendre sa place, d’appliquer une politique étrangère désastreuse, de garder intactes la plupart des grandes propriétés, des banques et de la vieille bureaucratie. Le gouvernement a ainsi réussi, dans le domaine militaire, à empêcher la transformation des milices en une armée révolutionnaire, armée qui ne peut être liée à un pouvoir politique petit-bourgeois. Il a également prépa-ré le terrain à la création de l’armée populaire et ainsi obtenu, en un mot, que la direction du pays ne passe pas entre les mains du prolétariat. Fidèle à sa raison d’être, le Front populaire continue à ne pas vouloir régler le conflit de classes en faveur de la révolution, et à vouloir concilier les intérêts de tous les Espagnols.

La prise de Malaga est le dernier résultat de sa politique, et le plus vi-sible ; Madrid continue à subir les attaques des fascistes, et tandis que, sur le plan militaire, le bilan du gouvernement se résume à des défaites, celui-ci entreprend une réévaluation générale des institutions et des méthodes bourgeoises. Cela le conduit à interdire aux soldats de se syndiquer – comme au temps de Romanones –, à désarmer les organisations ouvrières et à s’engager dans une campagne contre les socialisations. Pour couron-ner le tout, le contrôle des côtes et des frontières, que le gouvernement a mendié et non exigé, va accorder un avantage supplémentaire aux fas-cistes. Si ces messieurs du Front populaire effectuaient un bilan de leurs actions, ils constateraient qu’ils ont perdu autant de batailles contre les fascistes qu’ils en ont gagné contre le prolétariat.

Militairement, le Front populaire nous a conduits dans une situation qui ne nous permettra pas de supporter encore des pertes aussi importantes que celle de Malaga. Politiquement, toutes les mesures gouvernementales dirigées contre le prolétariat l’ont désorienté, l’ont fatigué et le poussent à l’indifférentisme, ce qui ne peut qu’affaiblir ses capacités de lutte sur le plan militaire. La fatigue est moins perceptible en Catalogne, puisque cette région est éloignée du théâtre des opérations. Dans les régions du Centre et du Nord, le Front populaire a déjà commencé à casser le moral des masses. Rien ne permet de penser que la mobilisation entreprise sous un commandement unifié modifiera rapidement le cours des événements de la guerre. Le commandement unique existe depuis plus de deux mois à Madrid. Il avait également été mis en place à Malaga. Le gouvernement veut-il délibérément épuiser la population, à coups de défaites et d’échecs ? Veut-il saboter totalement la solution révolutionnaire pour forcer la population à accepter la paix et la guerre impérialistes, ou les solutions qu’il désire lui imposer ? Rien n’est exclu, mais avant tout il faut préciser que le gouvernement du Front populaire et les institutions qui suivent sa politique sont la principale source d’engourdissement de la guerre et de la révolution. Ecartelé entre le fascisme et la révolution, le gouvernement supprime, en empêchant le développement de la révolution, la force la plus puissante, le facteur décisif dans la lutte contre le fascisme.

Cette double lutte du gouvernement contre le fascisme et contre la ré-volution, rend le pouvoir prisonnier de la France et de la Grande-Bretagne. En échange de l’embargo sur les armes, on a confié au gouver-nement espagnol des responsabilités dans le Comité de non-intervention, responsabilités que, poussé par une sorte d’instinct de famille, ce gouver-nement a acceptées, tout comme il a accepté un contrôle qui s’exerce seulement sur le prolétariat. Tout un scénario de guerre patriotique a été inventé, afin que Alvarez puisse se rendre à Genève pour offrir toute l’Espagne aux puissances impérialistes démocratiques. Certes, jusqu’ici, le gouvernement n’a pas encore réussi à transformer la guerre civile en guerre impérialiste, mais il n’a ménagé aucun effort ni aucune mesure contre-révolutionnaire pour convaincre de sa bonne foi la bourgeoisie européenne. Peut-être va-t-il y réussir.

En tout cas, Largo Caballero a déjà mis en place une cour de généraux et Galarza une série de forces de police ; la campagne contre le trotskysme renforce l’impression de « normalité » et d’« ordre » indispensables à la bonne bourgeoisie britannique. Si ce gouvernement était le porte-parole d’une révolution, la France et la Grande-Bretagne n’interviendraient que pour aider le fascisme. Mais, si la guerre est patriotique, le gouvernement « fort », et le prolétariat soumis, alors ces puissances envisageront d’aider l’Espagne à « se donner le système qu’elle choisira ».

Et elles récupéreront, au passage, la domination commerciale et straté-gique que l’Italie et l’Allemagne leur contestent. Telle est, en effet, une autre des issues dangereuses possibles auxquelles nous serons bientôt confrontés. Les rivalités impérialistes se déchaînent en Espagne puisque notre société reste capitaliste. Le gouvernement apporte sa contribution maximale, l’atmosphère internationale est saturée. Une déclaration de guerre pourrait être une conséquence immédiate de notre lutte, elle peut se produire d’un moment à l’autre et aurait des conséquences graves pour tous les révolutionnaires.

Les possibilités d’une issue révolutionnaire à court terme sont prati-quement inexistantes. Il peut y avoir des hommes sincères qui s’attendent à une victoire armée proche. Nous croyons que le prolétariat, malgré la désorganisation et l’impuissance que le gouvernement lui impose, peut se défendre encore longtemps. Avant d’être en mesure de vaincre militaire-ment les fascistes, il devra vaincre politiquement les staliniens et les réformistes. Les plus grands maux sont à craindre si le prolétariat ne prend pas cette orientation.

Dans un manifeste récent publié par notre organisation, nous recom-mandions la création d’un Front unique révolutionnaire du prolétariat. Ce mot d’ordre est essentiel, il est désormais la condition préalable à toute réussite. La promiscuité des classes et des intérêts créée par le Front populaire induit le danger d’une défaite définitive, le danger d’une paix et d’une guerre impérialistes. Le Front populaire détruit la conscience et l’esprit révolutionnaire des masses. La rupture avec le Front populaire est une question de vie ou de mort ; le Front populaire doit être remplacé par le Front révolutionnaire du prolétariat. Ses objectifs essentiels seraient de lutter contre toute armistice et contre la guerre impérialiste, de se battre pour que la classe ouvrière s’empare de tous les moyens de production et d’échange, en menant une offensive militaire sur tous les fronts, en don-nant à l’armée une structure prolétarienne, et surtout en créant des comités d’ouvriers, de paysans et de soldats, qui, au moment propice, remplace-ront le gouvernement et l’Etat de la bourgeoisie.

Si ce Front révolutionnaire se constituait, il expliquerait clairement aux masses les dangers qu’elles courent, il dénoncerait les coupables de cette situation et défendrait une politique de classe, afin que renaisse l’esprit révolutionnaire, qu’apparaissent de nouvelles possibilités révolutionnaires et que les résultats du Front ne tardent pas à se manifester. Le Front révo-lutionnaire doit présenter un programme de Front unique qui contienne seulement les points communs aux organisations d’extrême gauche les plus fortes, comme la CNT et du POUM. Mais nous devrons aussi nous prémunir contre les dangers des Alliances ouvrières, qui donnent au Front unique une forme rigide et bureaucratique, et le réduisent à des négocia-tions et des intrigues entre chefs. Les masses doivent participer à la révo-lution, car elles seules peuvent imposer la discipline et la force créatrices de la révolution sociale. Comme nous l’avons dit dans notre manifeste, le dilemme est aujourd’hui : « Ou avec le Front populaire et contre la révolu-tion, ou avec le Front révolutionnaire et pour le communisme ». Les organisations qui n’ont pas encore abandonné le terrain de la lutte de classe ont la parole.

G. M. [Munis]

Source : extrait de Documentacion historica del trotsquismo espanol (1936-1948), Ediciones de la Torre, 1996. Texte inédit en français, traduit par nos soins.