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G. Munis : Crise de la Generalitat ou crise nationale ? (1937)

jeudi 28 juin 2012, par Yves

Extrait du Boletin n° 1 de janvier 1937 publié à Barcelone par le Groupe bolchevik-léniniste d’Espagne (Quatrième Internationale)

Aucune organisation n’a expliqué la véritable signification et la vé-ritable portée de la crise du gouvernement de la Catalogne ; pas même le POUM, qui en a été expulsé.

Une telle crise ne peut être analysée comme un événement isolé, ayant des causes spécifiques à la Catalogne. De nombreuses mesures et de nombreux événements, qui ont précédé et suivi cette crise, permettent de prouver, documents à l’appui, que nous sommes en présence de la pre-mière attaque de la bourgeoisie nationale et internationale contre la révolution sociale et le prolétariat en armes, une menace très inquiétante pour les exploités de tous les pays.

La crise du gouvernement de la Catalogne, dont l’objectif immédiat était d’exclure le POUM, fait partie d’une série de mesures qui a débuté avec la création du gouvernement de Largo Caballero. Les instigateurs de ces mesures, les partis socialiste et stalinien, se proposent de dévier notre guerre civile dans une direction impérialiste et de mater l’esprit révolu-tionnaire des masses, en les contraignant à accepter la démocratie bourgeoise.

On peut dire que les attaques gouvernementales contre la révolution sociale ont commencé dès le 19 juillet [1936], mais elles n’ont pu acquérir une force organisée et avoir des effets pratiques que lorsque les dirigeants socialistes et staliniens se sont emparés du pouvoir. Dans un premier temps, le triomphe du prolétariat en armes et ses initiatives rudimentaires, mais déterminées, ont totalement paralysé les gouvernements du Front populaire, qui sont les uniques responsables directs du déclenchement du soulèvement fasciste. Ces gouvernements n’étaient que des parodies de gouvernements.

Le pouvoir réel, sous tous ses aspects – politiques, judiciaires, mili-taires, économiques – se trouvait réparti entre tous les prolétaires espagnols. Chaque organisation politique ou syndicale, chaque comité ouvrier, détenait un peu de pouvoir, qu’il exerçait sans le contrôle des directions politiques et syndicales et souvent contre elles. À ce moment-là, les staliniens n’ont pas osé invoquer [la défense de] la patrie ou [de] l’armée régulière républicaine, mais, soutenus par les socialistes, ils ont préparé le terrain au niveau international, tout en veillant [au niveau national] à protéger la propriété, les banques, le Parlement, la bureaucratie bourgeoise et les débris de l’ancienne armée nationale. Si toutes les formes capitalistes sont encore debout, c’est grâce aux efforts des socia-listes et des staliniens. La collectivisation de l’industrie catalane se caractérise par le corporatisme syndical, d’un côté, et, de l’autre, elle est complètement neutralisée par la banque, qui a gardé toute sa liberté d’action, et par le caractère petit-bourgeois du pouvoir politique.

Petit à petit, la désorganisation des milices a provoqué des défaites mi-litaires, et le chaos de l’économie a aggravé les problèmes d’approvisionnement ; le gouvernement a donc préparé son offensive pour la « défense de la République » et a essayé d’être accepté, à tout prix, par les gouvernements de la France, de la Grande-Bretagne et de la Russie. Ces Etats, partisans de la non-intervention, sont restés neutres, favorisant ainsi Franco [illisible] si les masses allaient, rompre ou non, la camisole de force démocrate socialiste et stalinienne.

Jusqu’à ce que se constitue le fameux « gouvernement de la victoire ». L’histoire a connu peu de chantages politiques aussi monstrueux que celui-ci. Malgré une situation totalement révolutionnaire, un prolétariat en armes, des usines et [des] ateliers aux mains des travailleurs, des terres occupées par les paysans, une justice exercée par des travailleurs, et une situation sociale en Europe qui pouvait facilement se transformer en révolution, le « gouvernement de la victoire » s’est, dès sa création, fixé pour but d’interrompre le développement de la révolution, de sauver la bourgeoisie qui avait disparu de la scène espagnole, et de donner à la France, à la Grande-Bretagne et à la Russie, l’assurance que ces Etats pouvaient s’associer avec un gouvernement qui n’avait rien de bolchevik.

Les milices, qui ont été fondées dans un esprit prolétarien, sont une ins-titution qui déplaît souverainement aux bourgeoisies française et britannique, et représente un danger gravissime pour la bourgeoisie natio-nale. La militarisation des milices fut l’un des premiers décrets pris par le gouvernement Caballero afin de rassurer cette bourgeoisie. Ce gouverne-ment ne voulait pas des militants rouges, mais des soldats de la République. Pour séduire les autres pays et montrer que le gouvernement [espagnol] était suffisamment fort pour empêcher le triomphe de la révo-lution sociale, celui-ci créa des tribunaux « populaires », présidés par des avocats qui jugeaient selon des lois conçues pour servir la bourgeoisie ; il renforça les forces armées à la structure bourgeoise ; il dissout le Comité central des milices de Catalogne ; il mena campagne en faveur de l’armée régulière et du commandement unique.

L’organe du parti stalinien catalan l’avoua dans son numéro du 10 jan-vier : « Nous devons démontrer aux Etats non fascistes que nous sommes capables de résoudre démocratiquement les problèmes de demain », déclara-t-il.

Peu après, les bavardages de la SDN [la Société des Nations] permirent à Alvarez del Vayo de persuader les puissances impérialistes démocra-tiques que le volet civil de notre guerre n’était qu’une apparence cachant un complot italo-allemand contre l’hégémonie franco-britannique en Méditerranée. Les ministres se mirent à diffuser cette version de la guerre dans toute l’Espagne. Ce ne sont pas, prétendaient-ils, les intérêts d’une classe révolutionnaire qui sont en jeu, mais « la paix de l’Europe », c’est-à-dire la domination de tel ou tel impérialisme. En effet, la France, la Grande-Bretagne et la Russie elle-même étaient impatientes que les objec-tifs républicains de nos gouvernants se transforment en réalités. La bourgeoisie espagnole serait sauvée, et, avec elle, la domination coloniale de ces pays sur l’Espagne. Sans doute, la France et la Grande-Bretagne craignent-elles les conséquences économiques et militaires du triomphe de Franco. La non-intervention n’aurait jamais existé si le dilemme fascisme-ou-démocratie était une réalité sociale et non un leurre, une trahison. Mais face à une révolution socialiste, la France et la Grande-Bretagne ne pou-vaient qu’adopter une position de classe, favorisant les fascistes, tout en encourageant la trahison des socialistes et des staliniens. Dans le numéro susmentionné de Treball, ceux-ci avouent que le retrait des « démocraties » obéit fondamentalement à « certaines attitudes observées en Espagne ». Ces « attitudes » ne sont rien d’autre que les mesures révolutionnaires prises par les masses. Ainsi, les staliniens et les socialistes, obéissant aux ordres de la bourgeoisie européenne, recourent à toutes sortes de basses manœuvres, pour discréditer les révolutionnaires, et réorganiser la société bourgeoise en menant campagne contre les comités, les « éléments incontrôlés » (la bourgeoisie a toujours collé cette étiquette aux révolutionnaires), la créa-tion de l’armée régulière républicaine et l’imposition du commandement unique.

Dans ces manœuvres, la Russie a joué un rôle prépondérant et décisif en orientant le cours des événements. Sa solidarité active avec le proléta-riat espagnol et avec la révolution sociale espagnole aurait rapidement décidé de l’évolution de la guerre en notre faveur et aurait peut-être ouvert les portes à la révolution européenne. Mais en Russie l’État est monopoli-sé par une caste bureaucratique qui ne survivrait pas longtemps à la victoire d’une révolution socialiste dans n’importe quel pays. Le fascisme (à sa droite) et le prolétariat (à sa gauche) menacent ses privilèges, la forçant à se battre sur ses deux flancs, à trahir la révolution dans tous les pays pour sauver les alliances militaires qu’elle a conclues contre l’Allemagne. En Espagne, la bureaucratie soviétique ne voit pas d’autre allié que la France. Mais la France ne peut être l’allié d’une Espagne socialiste, et pour empêcher cette transformation [sociale], les dirigeants staliniens sont de fervents partisans d’une république démocratique [bour-geoise].

Depuis le début de la guerre, tous leurs efforts tendent vers ce but. L’exclusion du POUM par le gouvernement de la Generalitat constitue une étape supplémentaire dans cette évolution régressive. Il faut dire que si le POUM était un véritable parti révolutionnaire, il n’aurait jamais collaboré à un gouvernement dont la constitution visait à gagner du temps jusqu’à ce que le pouvoir puisse enclencher la marche arrière. Par sa présence le POUM a couvert les traîtres et s’est lui-même fermé l’accès aux masses. Le même processus s’est produit avec la CNT, de façon plus accentuée.

La crise de la Catalogne a consolidé l’autorité du gouvernement [régio-nal] face à la bourgeoisie européenne. [Anthony] Eden, lui-même, a déclaré à la Chambre des communes que ce « serait une calomnie de considérer le gouvernement de Valence comme un gouvernement com-muniste ». De nouveaux accords commerciaux vont être conclus avec la Grande-Bretagne et la France, et notre presse reproduit les éloges de la presse capitaliste européenne à propos du discours d’Alvarez del Vayo. Et en échange de quelques promesses, le gouvernement a lancé une vaste offensive contre le prolétariat. Il appelle à défendre la patrie, il supprime les postes de contrôle des ouvriers sur les routes, il dissout les milices de l’arrière ; et les rues, les banques et les institutions sont de nouveau sur-veillées par les forces [de répression] bourgeoises, qui portent l’uniforme bien commode de la Garde nationale de sécurité.

La campagne contre les comités, vigoureusement menée par les socia-listes et les staliniens, vise à éliminer complètement l’intervention des travailleurs, pour assurer à la France, la Grande-Bretagne et la Russie qu’il existe désormais un gouvernement fort, aussi fort que celui de Blum, qui interdit les grèves spontanées, ou [celui] du réactionnaire Baldwin. Dans cette campagne, le pouvoir mobilise tous les artifices et toute la perfidie dont il dispose puisque son existence dépend du soutien des masses et qu’en même temps il ne peut gouverner sans les trahir. L’anarchie économique, provoquée par la dissolution des rapports bour-geois et exacerbée par les besoins de la guerre, est utilisée pour maintenir en place les rapports bourgeois eux-mêmes. Ce ne sont pas les comités qui créent l’anarchie, mais le gouvernement qui les empêche d’établir un contrôle absolu sur l’économie, d’exercer le pouvoir politique et d’organiser la société dans l’intérêt du prolétariat.

Le gouvernement de Catalogne et celui de Valence opposent l’ordre démocratique, c’est-à-dire bourgeois à l’ordre révolutionnaire, socialiste, des comités. Ils dissolvent ces comités et s’arrogent les mêmes pouvoirs que n’importe quel gouvernement capitaliste. La crise de la Generalitat marque le moment où les questions militaires et les problèmes d’approvisionnement, qui n’ont pas pu être résolus en raison de l’absence d’un pouvoir révolutionnaire, épuisent suffisamment la population pour faire reculer la révolution sans produire de bouleversements dramatiques. Le temps de l’offensive bourgeoise contre le prolétariat est venu, offen-sive dont les troupes de choc sont fournies par les partis socialiste et stalinien.

Plus cette offensive réussit, plus l’attitude de la France et de la Grande-Bretagne devient favorable envers l’Espagne. La bourgeoisie mondiale, aidée efficacement par la bureaucratie soviétique, s’appuie sur les partis socialiste et stalinien pour sauver la bourgeoisie espagnole et transformer la guerre civile en guerre impérialiste.

Si le prolétariat ne balaie pas les traîtres qui le gouvernent, il viendra un moment où les mots d’ordre en faveur de la défense de la patrie serviront à accueillir dans notre camp les bourgeois et les banquiers qui se sont enfuis, mais sont suffisamment patriotes pour comprendre que, derrière les « rouges », il n’y a rien d’autre qu’une politique blanche et un cœur blanc.

Malheureusement, le prolétariat est politiquement impuissant. Des or-ganisations comme la CNT, la FAI et le POUM ne veulent pas trahir les masses, mais il leur manque les principes nécessaires pour les guider vers la révolution. La CNT aujourd’hui reprend le mot de défense de la patrie. Elle dénonce bruyamment les politiciens, mais se laisse entraîner dans une politique de capitulation, de concessions à la bourgeoisie et de sabotage général de la révolution. Le terrible manque d’un parti révolutionnaire représente la plus grave menace pour la révolution. En son absence, les socialistes, les staliniens et la bourgeoisie mondiale réussiront à réaliser l’union sacrée qui est leur objectif.

Aux efforts déployés pour dissoudre les comités, le prolétariat doit op-poser la multiplication de ces comités, en organisant des élections libres parmi les travailleurs [...] ; à la collaboration de la CNT et du POUM au gouvernement [...], le prolétariat doit opposer une rupture absolue et la remise du pouvoir aux représentants élus par ces comités. Ce n’est que lorsque le pouvoir politique appartiendra aux organismes des travailleurs qu’ils pourront établir une politique révolutionnaire en matière d’approvisionnement, créer une armée rouge, forte et disciplinée, balayer toutes les formes économiques et politiques bourgeoises et ouvrir l’ère de la révolution sociale en Europe.

G.M. [Munis]

Source : extrait de Documentacion historica del trotsquismo espanol (1936-1948), Ediciones de la Torre, 1996. Texte inédit en français, traduit par nos soins.