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Bilan provisoire des altermondialismes : Le rôle d’ATTAC et du Monde diplomatique (4/7)

lundi 9 avril 2012, par Yves

Bilan provisoire des altermondialismes : Le rôle d’ATTAC et du Monde diplomatique (4/7)

Sans Le Monde diplomatique et les médias avec lesquels ce mensuel était fortement associé (Charlie Hebdo, Politis, Témoignage chrétien, etc.) il est fort probable que ATTAC n’aurait jamais eu le même impact médiatique au niveau national et international.

Les journalistes militants, souvent non encartés, même si leurs sympathies politiques penchaient généralement plutôt vers le PCF ou la gauche souverainiste (Chevènement) que vers l’extrême gauche, ont eu un rôle décisif dans la mesure où ces intellectuels-journalistes ont su fédérer autour d’eux

– des syndicats : au départ des syndicats minoritaires comme ceux du Groupe des Dix – dont les syndicats SUD – qui est devenu l’Union syndicale solidaires et recueille entre 2 et 5 % des suffrages aux élections professionnelles ; les syndicats regroupés au sein de l’UNSA (Fédération de l’Education nationale, Fédération générale des salariés des organisations de l’agro-alimentaire, Fédération autonome des transports, Fédération maîtrise et cadres des chemins de fer, Fédération générale autonome des fonctionnaires, syndicats qui ont presque tous changé de nom depuis) qui obtiennent entre 2,5 et 8% aux élections prudhommales ; et des syndicats minoritaires à l’intérieur de grandes confédérations comme l’UGICT, fédération CGT des ingénieurs, cadres et techniciens, et la Fédération CGT des Finances,

– des partis politiques (PS, PCF, LCR, Verts)

– et des associations humanitaires et des ONG.

Tous ces militants n’avaient pas vraiment l’habitude de travailler ensemble quotidiennement, voire se combattaient sans pitié (par exemple dans le cadre de la concurrence intersyndicale) .

Le Monde diplomatique a été créé au départ en 1954 comme une sorte de bulletin intérieur destiné aux personnels des ambassades. Il contenait au moins jusqu’aux années 1980 des suppléments de 8 pages de propagande payés par les ambassades, et se gardait d’attaquer frontalement la politique extérieure de l’impérialisme français et de beaucoup d’autres États. Il a pris pour axe principal la défense des pays non alignés, une politique étrangère gaullienne d’indépendance nationale « anti-américaine » (c’est-à-dire qui soutenait les gesticulations symboliques du général De Gaulle), la défense molle (diplomatie oblige) des guérillas soutenues par l’Union soviétique ou la Chine, et la défense des États qui se trouvaient dans le camp soviétique, sur le thème « Pas d’ingérence étrangère, laissons les peuples régler leurs comptes. » Cela se traduisait souvent par des sympathies marquées pour tel ou tel dirigeant, ou mouvement, dont les analyses étaient citées dans les colonnes du mensuel sans la moindre objection (cela continue, par exemple, avec les intellectuels-conseillers du colonel Chavez ou les dirigeants ou intellectuels staliniens timidement « critiques » du Parti communiste cubain dont les moindres états d’âme sont complaisamment exposés dans Le Monde diplomatique). À partir des années 70 (Claude Julien et Micheline Paunet arrivent à la rédaction en 1973), Le Monde diplomatique s’est attaqué de plus en plus systématiquement à la politique étrangère américaine et aux États qui étaient dans la zone d’influence étatsunienne. Ce tiers-mondisme philostalinien et crypto-gaulliste a formé (et forme encore) des générations de militants, non seulement en France, mais dans d’autres pays puisque ce mensuel est distribué dans 26 langues, et tire à 2,5 millions d’exemplaires.

Son rôle idéologique dans la formation du mouvement altermondialiste est donc important dans la mesure où le Monde diplomatique a systématiquement donné la parole à certains intellectuels (Noam Chomsky, Samir Amin, Jean Ziegler, Susan George, Jean Chesneaux, Michel Chossudovsky, Immanuel Wallerstein, François Burgat, etc.) qui ont façonné (ou en tout cas contribué à façonner) une vision du monde très particulière, et acritique vis-à-vis des bourgeoisies nationales-« progressistes » du Sud. D’un autre côté, ce mensuel a fourni un certain nombre de clés pour comprendre les rapports entre les politiques du Fonds monétaire international et de l’Organisation mondiale du commerce et l’accroissement de la crise dans les pays du Sud, voire l’appauvrissement radical de fractions des populations du Nord, ce qui a joué un rôle positif indéniable, même si cela a été sur une base réformiste-étatiste minimaliste. Ces clés d’interprétation sont justement celles qui ont été (et sont encore) à la base d’ATTAC et de la plupart des mouvements altermondialistes.

Les statuts mêmes de l’Association ATTAC ne prévoyaient pas la création massive de comités locaux (240 la première année) et l’afflux de dizaines de milliers de personnes dans toute la France (30 000 membres les premières années 1998/2001, 10 000 depuis la crise de 2006). Par contre les fondateurs avaient prévu un développement international et la création d’un groupe d’experts (ce qui deviendra le Conseil scientifique d’ATTAC, une centaine de membres actuellement si on en croit le site de l’association).

S’il était limité au départ à la taxe Tobin et à la dénonciation de la prétendue domination du capital financier dans le domaine économique, ATTAC a dû, bon gré mal gré, élargir ses thèmes d’intervention et ses axes de campagne, en grande partie sous la pression des comités locaux les plus actifs et les plus inventifs. Qu’il s’agisse de l’énergie, donc du nucléaire, ou de la façon dont la mondialisation affecte plus particulièrement les femmes, ce sont les comités locaux qui ont imposé ces thèmes au niveau national – du moins d’après Raphaël Wintrebert dans Attac, la politique autrement ?

Malgré des mutations significatives, ATTAC est resté

– une organisation peu démocratique, avec une dizaine de permanents qui disposent d’un énorme pouvoir, et qui, si elle est différente d’autres réseaux comme RESF, n’est pas vraiment capable de « faire de la politique autrement ». ATTAC fonctionne selon deux niveaux : « des comités locaux qui font ce qu’ils veulent, dès lors qu’ils ne s’écartent pas trop de la plateforme nationale ; une direction nationale qui ne dépend que de l’ensemble des adhérents lors des AG annuelles et non des comités locaux » ; « La direction réelle d’ATTAC jusqu’à l’été 2006 était bel et bien aux mains de ceux qui non seulement participent aux réunions hebdomadaires du bureau national mais aussi gèrent au quotidien les tâches de gestion ou de communication du siège : J. Nikonoff, M. Dessenne et B. Cassen. » (R. Wintrebert). Mais la direction entretient (ou plutôt les membres d’ATTAC entretiennent eux-mêmes) une idéologie basiste-localiste, fondée sur une vision idyllique du Réseau, tout en promouvant le savoir d’experts, experts qui sont parfois très proches des bureaucraties des partis et des syndicats, voire des institutions étatiques nationales ou internationales ;

– une association où les experts ont un pouvoir idéologique considérable, à l’opposé d’une véritable université « populaire » où les étudiants deviendraient les égaux politiques de leurs « maîtres » supposés plus savants ;

– un milieu socialement cantonné à la petite-bourgeoisie salariée et à quelques individus issus des couches supérieures et qualifiées de la classe ouvrière. Comme l’écrit F. Polet : « la majorité des militants altermondialistes ne correspondent pas au profil du « perdant » de la mondialisation (…) ils disposent d’un capital culturel plus élevé et jouissent d’un emploi plus stable (dans le public et l’associatif essentiellement) que la moyenne de la population et sont donc socialement peu exposés aux ravages de la mondialisation ». Ils jouent « un rôle de relais ou de porte-voix (plus ou moins autorisés) des « groupes précarisés (ou des populations du Sud) sans être eux-mêmes, pour la plupart en situation de précarité ».

Et Bernard Cassen ne contredit pas ce jugement, puisqu’il déclarait en janvier 2003 : « Ce que nous ne parvenons pas à faire, pas plus que les autres, c’est d’avoir une inscription parmi la classe ouvrière et plus généralement parmi les classes populaires. » On ne saurait mieux dire…

D’ailleurs c’est la même chose dans les forums sociaux. Par exemple, au FSE de 2003 à Paris, « 42% des actifs présents au forum étaient des cadres et 44% appartenaient aux professions intermédiaires contre 8,4 % pour les employés et 2,2% pour les ouvriers » (E. Fougier). Et au forum social mondial de Porto Alegre, en 2003, 73 % des participants interrogés disaient avoir un niveau universitaire, ce qui n’est pas du tout anodin en Amérique latine quand on connaît les énormes difficultés financières qu’ont même les enfants des « classes moyennes » pour étudier. En 2005, au forum social mondial dans la même ville, c’était le cas de 81 % des Latino-Américains présents et de 88% des personnes venant d’autres pays ;

– une association qui joue le rôle d’intermédiaire entre les différentes forces politiques, syndicales et associatives, en organisant (ou en tentant d’organiser) un consensus entre elles sur des bases toujours minimalistes, et qui semble davantage intéressé par le lobbying que par l’action de masse.

Y.C.

Ce dossier se compose de 7 articles

1. Bilan provisoire des altermondialismes : Altermondialisme… ou altercapitalisme ?

2. Bilan provisoire des altermondialismes : Les précurseurs

3. Bilan provisoire des altermondialismes : Quelques points de repère sur les origines du mouvement

4. Bilan provisoire des altermondialismes : Le rôle d’ATTAC et du Monde diplomatique

5. Bilan provisoire des altermondialismes : Les axes idéologiques d’ATTAC et du mouvement

6. Bilan provisoire des altermondialismes : « Victoires » ou changements des rapports de forces interétatiques ?

7. Bilan provisoire des altermondialismes : Vers la notabilisation ou vers l’explosion ?