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L’Intifada du XXIe siècle

Histoire de deux mouvements de libération nationale

publié le samedi 6 mars 2004

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Histoire de deux mouvements de libération nationale : le sionisme travailliste et le mouvement national palestinien

Le sio­nisme tra­vailliste et le mili­tan­tisme de la classe ouvrière juive europé­enne

Le sio­nisme tra­vailliste s’est tra­di­tion­nel­le­ment cons­truit autour de plu­sieurs gros­ses struc­tu­res ins­ti­tu­tion­nel­les, prin­ci­pa­le­ment l’Histadrout et le Fonds natio­nal juif (FNJ). L’Histadrout est un « syn­di­cat » d’Etat et a aussi tou­jours été un employeur impor­tant. Même avant la création d’Israël, c’était un ministère de l’emploi et de la soli­da­rité embryon­naire, qui rem­plis­sait éga­lement les fonc­tions d’un syn­di­cat pour cer­tains sec­teurs de tra­vailleurs juifs. Le FNJ fut créé en 1903 pour col­lec­ter les dons des sio­nis­tes. Sa fonc­tion prin­ci­pale est l’admi­nis­tra­tion du ter­ri­toire natio­nal. Il a acheté de gran­des quan­tités de terres au nom de « tous les Juifs », et a contrôlé la plu­part des ter­ri­toi­res gagnés lors du vol des terres de 1948. Les terres du FNJ ne pou­vaient être cédées qu’à des Juifs et tra­vaillées que par des Juifs, et devin­rent pro­priété de l’Etat en 1948. 80 % des Israéliens vivent sur des terres qui appar­te­naient autre­fois au FNJ, et il en contrôle encore une grande partie.

Les pre­miers sio­nis­tes étaient un groupe de pres­sion bour­geois qui pas­saient leur temps à faire du lob­bying auprès de plu­sieurs diri­geants européens (y com­pris Mussolini). Contrairement à la plu­part des Juifs européens, ces sio­nis­tes se déc­laraient anti­com­mu­nis­tes. Ils reconnais­saient comme alliées des « antisé­mites honnêtes » qui leur don­ne­raient des terres pour se déb­arr­asser de la « menace révo­luti­onn­aire » juive. Ils cour­ti­saient aussi les Juifs européens capi­ta­lis­tes qui vou­laient mettre fin à l’immi­gra­tion des Juifs mili­tants d’Europe de l’Est dans leurs pays res­pec­tifs (car ils pen­saient que ces mili­tants com­pro­met­taient l’assi­mi­la­tion et favo­ri­saient l’antisé­mit­isme) ; ils cour­ti­saient aussi les Etats colo­niaux qui leur don­ne­raient ou leur ven­draient des terres (ce n’était pas obli­ga­toi­re­ment, à ce stade, la Palestine).

Cependant, le sio­nisme a tou­jours eu besoin d’être un mou­ve­ment de masse, et c’est pour­quoi les pre­miers sio­nis­tes étaient volon­tiers sou­ples dans leurs allian­ces poli­ti­ques. A ses débuts, le sio­nisme était étr­anger à la plu­part des Juifs européens de la classe ouvrière, car ils s’alliaient plutôt au mou­ve­ment ouvrier révo­luti­onn­aire qui balayait alors le conti­nent (11). Tout comme le prolé­tariat juif mili­tant, de nom­breux Juifs de la classe moyenne en Europe de l’Est pen­saient que, face à l’antisé­mit­isme de droite, ils ne pou­vaient être qu’à gauche. Afin de plaire à cet élec­torat, les grou­pes sio­nis­tes furent obligés d’accen­tuer leurs caractér­is­tiques les plus " socia­lis­tes " (12).

Ces caractér­is­tiques conver­geaient avec le désir, exprimé dans le sio­nisme, de reve­nir à des liens com­mu­nau­tai­res pré-capi­ta­lis­tes, qui for­maient la base même de l’" iden­tité juive ". Les éléments plus sociaux-démoc­rates de la pensée sio­niste devin­rent pré­do­minants et s’imposèrent comme la forme domi­nante du sio­nisme, et c’est ce qui permit aux grou­pes sio­nis­tes de s’intro­duire dans le mou­ve­ment ouvrier juif.

Naissance du sio­nisme tra­vailliste en Palestine

Les pre­mières colo­nies juives étaient plus ou moins des aven­tu­res com­mer­cia­les qui avaient ten­dance à se ter­mi­ner par l’emploi de tra­vailleurs arabes (sou­vent prolé­tarisés depuis peu, en raison des achats de terres par les sio­nis­tes [13]). Les nou­veaux immi­grés juifs qui cher­chaient du tra­vail se retrou­vaient sou­vent à cher­cher un emploi préc­aire sur les mêmes bases que les Arabes (14).

Les ins­ti­tu­tions du sio­nisme tra­vailliste com­mencèrent à deve­nir puis­san­tes dans la com­mu­nauté juive pales­ti­nienne vers les années 1920. Une lutte per­ma­nente avait cours depuis 1905, époque à laquelle de nom­breux Juifs russes de gauche s’étaient tournés vers le sio­nisme après l’échec de la révo­lution de 1905. La seconde vague d’immi­gra­tion sio­niste était prin­ci­pa­le­ment com­posée de Juifs de gauche, jeunes, éduqués, issus de la classe moyenne, qui vou­laient reve­nir à la terre et tra­vailler comme pion­niers. Ils furent peu à peu déçus par la colo­ni­sa­tion sio­niste, qu’ils trou­vaient trop capi­ta­liste pour com­bler leurs espér­ances. S’oppo­sant aux capi­ta­lis­tes juifs, qui ne voyaient aucun inconvénient à uti­li­ser une main-d’œuvre arabe tant qu’elle coûtait moins cher, ils intro­dui­si­rent l’idée que seuls des Juifs pou­vaient tra­vailler sur les terres et dans les entre­pri­ses juives.

Si une partie de l’antisé­mit­isme moderne est un pseudo anti­ca­pi­ta­lisme, dans lequel le Juif est assi­milé au côté abs­trait du système mar­chand, tra­vail abs­trait et non concret, finance et cir­cu­la­tion « cos­mo­po­li­tes et sans raci­nes », plutôt que pro­duc­tion enra­cinée dans le sol natio­nal (15), d’une cer­taine façon le sio­nisme cons­ti­tue une rép­onse puisqu’il insiste sur le tra­vail pro­duc­tif et le retour à la terre.

On pen­sait que dans un Etat exclu­si­ve­ment juif, les Juifs ne seraient pas confinés dans cer­tains métiers et pro­fes­sions, mais joue­raient com­plè­tement leur rôle dans la divi­sion du tra­vail capi­ta­liste. C’est pour­quoi leurs slo­gans disaient : « la conquête de la terre » et la « conquête du tra­vail ». Ceci fut à l’ori­gine d’un conflit entre les anciens colons et les nou­veaux immi­grés (16). Les syn­di­cats sio­nis­tes ins­tal­laient des piquets de grève devant les entre­pri­ses qui conti­nuaient à employer de la main-d’œuvre arabe (17). Le conflit était atténué par l’orga­ni­sa­tion sio­niste, qui uti­li­sait une grande partie de ses fonds pour sub­ven­tion­ner les salai­res juifs afin qu’employer des Juifs ne soit pas plus coûteux que d’employer des Arabes. Malgré tout, il y avait encore des grèves.

En réaction, l’oppo­si­tion de droite orga­nisa un « syn­di­cat natio­nal » de « jaunes » avec l’aide d’immi­grés petits-bour­geois polo­nais, de riches fer­miers et de pro­priét­aires d’usines. Ils s’atta­quaient aussi aux orga­ni­sa­tions de la classe ouvrière (18). Cependant, les sio­nis­tes de l’aile gauche « conquête du tra­vail » furent gran­de­ment encou­ragés par les grèves géné­rales pales­ti­nien­nes de 1936, lors­que des ouvriers juifs brisèrent les grèves pales­ti­nien­nes. Dès les années 1920, l’Histadrout orga­ni­sait plus des trois quarts des ouvriers juifs et était le prin­ci­pal employeur après le gou­ver­ne­ment bri­tan­ni­que. Il diri­geait aussi les agen­ces pour l’emploi et entre­te­nait des liens très étroits avec les coopé­ra­tives de pro­duc­tion et de vente. Avec une telle struc­ture, l’Histadrout était une base vitale pour les orga­ni­sa­tions sio­nis­tes " pres­que gou­ver­ne­men­ta­les " qui orga­ni­saient l’édu­cation, l’immi­gra­tion, les affai­res éco­no­miques et cultu­rel­les. Donc, même avant 1948, l’Etat sio­niste s’enra­ci­nait dans des formes social-démoc­rates cor­po­ra­tis­tes (19).

La stra­ti­fi­ca­tion eth­ni­que sio­niste

Après la confis­ca­tion mas­sive des terres en 1948, le pro­blème de la pénurie de main-d’œuvre juive appa­rut pour la pre­mière fois. Les bour­geois juifs européens prés­entaient le sio­nisme comme la solu­tion au mili­tan­tisme juif à ceux qui les finançaient et les sou­te­naient. Pourtant, on s’aperçut que la plu­part des Juifs ne vou­laient pas aller en Israël et étaient plus attirés par l’Amérique ou l’Europe de l’Ouest. Ce qui dis­sua­dait les Juifs européens était la mau­vaise situa­tion ter­ri­to­riale de ce minus­cule Etat face à ses voi­sins arabes hos­ti­les, qui entraînait à son tour l’obli­ga­tion de s’étendre : contrai­re­ment à l’Egypte à l’ouest, et à la Syrie au nord-est, Israël ne pou­vait pas se per­met­tre de perdre un seul hec­tare de terre.

La mili­ta­ri­sa­tion logi­que de la société israéli­enne déc­ou­rageait encore plus les immi­grants poten­tiels. Ce pro­blème a été par­tiel­le­ment résolu par l’immi­gra­tion des Juifs du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. Cependant, de nom­breux Juifs d’Orient n’avaient aucune envie de s’ins­tal­ler en Israël et s’oppo­saient même au sio­nisme parce qu’il ren­dait leur situa­tion plus préc­aire, sur­tout dans les pays arabes. Une grande partie de la bour­geoi­sie arabe ten­tait de pro­mou­voir le pana­ra­bisme en oppo­si­tion au sio­nisme, et bien que les Juifs d’Orient n’aient pas été vic­ti­mes d’un géno­cide systé­ma­tique du niveau de l’Holocauste, il y a eu des pogroms dans cer­tains pays du Moyen-Orient.

La fon­da­tion d’Israël, la guerre de 1948 et la montée logi­que du natio­na­lisme arabe dés­ta­bilisèrent encore plus la vie des Juifs d’Orient, et beau­coup d’entre eux émigrèrent en Israël (20). Les Juifs d’Orient furent sou­vent prolé­tarisés au cours de leurs migra­tions. Ceux qui avaient des qua­li­fi­ca­tions pro­fes­sion­nel­les s’aperçurent qu’elles n’étaient pas reconnues en Israël et que leurs avoirs per­son­nels étaient sou­vent confis­qués à l’arrivée. Les Juifs d’Occident béné­ficiaient d’un trai­te­ment pré­fér­entiel pour le loge­ment et l’emploi et cer­tains pou­vaient uti­li­ser comme capi­tal les déd­om­ma­gements per­son­nels de guerre versés par l’Allemagne, et le contraste était cho­quant. Et il arri­vait aussi sou­vent que les Juifs d’Orient soient placés dans les camps de tran­sit et les villes des zones de dével­op­pement les plus pro­ches des fron­tières, sur­peu­plées et dan­ge­reu­ses. Dans le cas des Juifs d’Afrique du Nord sur­tout, aban­donnés dans des villes-fron­tières comme Musrara, l’Etat fei­gnit d’igno­rer qu’ils occu­paient les mai­sons des Arabes déplacés par la guerre expro­pria­trice de 1948. Donc en réalité, les Juifs d’Orient fini­rent comme gar­diens des fron­tières contre les Arabes.

Dans la pra­ti­que, le sio­nisme tra­vailliste en Israël était basé sur la divi­sion eth­ni­que de la classe ouvrière, pas seu­le­ment entre Juifs et Arabes, mais aussi entre Juifs d’Orient et d’Occident. Ce fut le tra­vail des Juifs d’Orient, ajouté à celui des quel­ques Palestiniens qui res­taient, qui devint la force motrice de " l’éclosion du désert ", et sa trans­for­ma­tion en Etat capi­ta­liste moderne. Cependant Israël n’a jamais eu une éco­nomie capi­ta­liste " nor­male " en raison du rôle dis­pro­por­tionné qu’y joue le sou­tien finan­cier de l’étr­anger. Depuis les années 1950, l’Allemagne de l’Ouest a envoyé envi­ron un mil­liard de marks par an au titre des répa­rations col­lec­ti­ves pour l’holo­causte nazi. La contri­bu­tion des Etats-Unis est plus impor­tante encore. " En 1983, Israël avec seu­le­ment 300 000 habi­tants, rece­vait 20 % d’aide exclu­si­ve­ment amé­ric­aine. " En d’autres termes, chaque famille israéli­enne rece­vait l’équi­valent de 2 400 dol­lars du gou­ver­ne­ment amé­ricain. Mais en tant qu’Etat capi­ta­liste le plus développé de la région, la bour­geoi­sie israéli­enne avait ras­sem­blé ses pro­pres fos­soyeurs poten­tiels sous la forme d’une classe ouvrière com­ba­tive.

LA RESISTANCE DE LA CLASSE OUVRIERE JUIVE

ET L’IMPERATIF D’EXPANSION

Contrairement à celle de nom­breux autres pays du Moyen-Orient, la classe ouvrière israéli­enne a tou­jours été concen­trée dans un espace réduit. La stra­ti­fi­ca­tion eth­ni­que a empêché l’émerg­ence d’un prolé­tariat homogène face au capi­tal israélien. Mais malgré cela, la classe ouvrière israéli­enne s’est mon­trée com­ba­tive. Le trait mar­quant de la lutte de classe à cette époque fut la contes­ta­tion par les Juifs orien­taux de leur posi­tion subor­donnée dans la société israéli­enne. Les années 1950 ont été tra­versées par des émeutes « pain et tra­vail » dans les camps de tran­sit, en grande partie peu­plés de Juifs orien­taux qui se retournèrent fréqu­emment contre la police. En 1959, les « émeutes Wadi Salib » débutèrent dans un quar­tier pauvre de Haïfa et s’éten­dirent aus­sitôt à d’autres endroits où vivait une impor­tante popu­la­tion de Juifs maro­cains.

Comme dans les Etats d’Europe de l’Ouest, les ins­ti­tu­tions social-démoc­rates ser­vaient de méd­iateurs dans les conflits de classe en Israël. Cependant de nom­breux Juifs orien­taux mili­tants considéraient l’Histadrout et le Parti tra­vailliste comme des enne­mis, et ils s’en pre­naient donc sou­vent à ces ins­ti­tu­tions. Une fois, en 1953, le bureau de l’Histadrout à Haïfa fut l’objet d’un incen­die cri­mi­nel de la part des mani­fes­tants juifs orien­taux qui considéraient son pur cor­po­ra­tisme comme l’une des incar­na­tions de leur subor­di­na­tion aux Juifs occi­den­taux. Au début des années 1960, l’éco­nomie israéli­enne était en réc­ession, en partie à cause du taris­se­ment des répa­rations de guerre alle­man­des, qui avaient fourni au capi­tal israélien son élan ini­tial. Beaucoup d’immi­grants qui étaient venus en Israël dans l’espoir d’une vie meilleure se retrou­vaient main­te­nant face à un chômage crois­sant. Les tra­vailleurs juifs conti­nuèrent à mener la vie dure à la bour­geoi­sie israéli­enne, avec 277 grèves pour la seule année 1966 (21). En brûlant le dra­peau rouge (qui sym­bo­li­sait l’hégé­monie du Parti tra­vailliste), action de rou­tine lors des mani­fes­ta­tions de dockers, il était clair que les formes social-démoc­rates du sio­nisme tra­vailliste étaient inca­pa­bles de récupérer les luttes des tra­vailleurs juifs.

Le boom d’après 1967

Après la guerre de 1967, l’Etat israélien se retrou­vait non seu­le­ment encore entouré d’Etats arabes hos­ti­les, mais aussi dans l’obli­ga­tion de contrôler la popu­la­tion pales­ti­nienne des ter­ri­toi­res occupés. Un tiers de la popu­la­tion contrôlée par l’Etat israélien était alors pales­ti­nienne. Face à ces mena­ces inter­nes et exter­nes, la survie per­ma­nente de l’Etat sio­niste exi­geait l’unité de tous les Juifs israéliens, occi­den­taux et orien­taux. Mais unir tous les Juifs der­rière l’Etat israélien sup­po­sait l’intég­ration des Juifs orien­taux, aupa­ra­vant exclus, au sein d’une vaste colo­nie de tra­vail sio­niste. Comme par hasard, ces mêmes cir­cons­tan­ces qui exi­geaient l’expan­sion de la colo­nie de tra­vail sio­niste offraient aussi les condi­tions néc­ess­aires pour mener à bien une restruc­tu­ra­tion sociale de cette impor­tance.

Premièrement, la guerre de 1967 avait obligé les Etats-Unis à s’enga­ger en faveur d’Israël pour faire contre­poids au natio­na­lisme pana­rabe crois­sant qui s’ali­gnait sur l’URSS. Deuxièmement, l’occu­pa­tion de la Cisjordanie four­nis­sait à Israël une rés­erve impor­tante de main-d’œuvre pales­ti­nienne hau­te­ment exploi­ta­ble. Ce furent cette main-d’œuvre pales­ti­nienne bon marché ainsi que la per­fu­sion finan­cière de plus en plus conséqu­ente mise en place par les Etats-Unis qui four­ni­rent les condi­tions préa­lables vita­les pour l’expan­sion rapide de l’éco­nomie israéli­enne au cours des dix années sui­van­tes. Après 1967, l’Etat israélien eut les moyens de suivre une poli­ti­que de keynés­ian­isme mili­taire et les dép­enses mili­tai­res s’élevèrent à 30 % du PIB dans les années 1970. La hausse des dép­enses publi­ques, financée par un budget gou­ver­ne­men­tal en déficit crois­sant, ali­men­tait le boom éco­no­mique. C’est ainsi que le gou­ver­ne­ment put créer un abon­dant rés­ervoir d’emplois, pas seu­le­ment direc­te­ment par l’aug­men­ta­tion du nombre d’emplois dans le sec­teur public, mais aussi indi­rec­te­ment, car le sec­teur privé se dével­oppait pour satis­faire la demande crois­sante de l’armée.

Les besoins crois­sants de l’armée israéli­enne en arme­ments high-tech offraient des pro­fits sûrs aux cinq prin­ci­paux conglomérats qui domi­naient l’éco­nomie d’Israël depuis les années 1950 et qui étaient dominés par la bour­geoi­sie juive occi­den­tale. Cependant l’armée israéli­enne exi­geait aussi la cons­truc­tion de bases mili­tai­res, de caser­nes et d’ins­tal­la­tions qui ame­naient des affai­res à la petite-bour­geoi­sie juive orien­tale émerg­ente qui pou­vait réa­liser d’impor­tants pro­fits en employant la main-d’œuvre pales­ti­nienne bon marché. En plus de satis­faire aux besoins domes­ti­ques, les armes devin­rent l’expor­ta­tion la plus impor­tante d’Israël. Une grande partie du sec­teur public étant à présent des­tinée à l’accu­mu­la­tion mili­taire, seuls ceux qui étaient éli­gibles pour le ser­vice mili­taire pou­vaient tra­vailler dans ces indus­tries. Même les " citoyens " arabes israéliens étaient exclus de ce pri­vilège dou­teux, sans parler des Palestiniens des ter­ri­toi­res, et donc les indus­tries " straté­giques " (qui payaient mieux) étaient par défi­nition acces­si­bles aux seuls Juifs (sou­vent orien­taux). Alors que la mili­ta­ri­sa­tion de l’éco­nomie favo­ri­sait l’intég­ration des Juifs orien­taux, elle ren­forçait la subor­di­na­tion des tra­vailleurs non juifs. En pra­ti­que, Israël avait main­te­nant un marché du tra­vail à deux niveaux : juif et pales­ti­nien.

On peut remar­quer que l’occu­pa­tion de ces ter­ri­toi­res par Israël s’était arrêté juste avant la pure annexion de droit. Celle-ci aurait sup­posé qu’on accordât les mêmes droits limités de citoyen­neté aux Palestiniens de Cisjordanie et de la Bande de Gaza, droits qui avaient été accordés aux Palestiniens qui avaient réussi à rester dans les fron­tières de 1948 jusqu’en 1966. L’occu­pa­tion per­met­tait au capi­tal israélien, sur­tout dans l’agri­culture et la cons­truc­tion, d’uti­li­ser le sur­plus de main-d’œuvre pales­ti­nienne sans com­pro­met­tre la judéité de l’Etat. Les Palestiniens n’étaient pas intégrés dans la société israéli­enne : ils tra­vaillaient en Israël le jour, et ils étaient censés retour­ner dans leurs dor­toirs de Cisjordanie et de la Bande de Gaza le soir. Tandis que la main-d’œuvre pales­ti­nienne bon marché ali­men­tait le boom de la cons­truc­tion des deux côtés de la Ligne verte, l’éco­nomie israéli­enne était encore ren­forcée par la subor­di­na­tion des ter­ri­toi­res en tant que marché captif pour les pro­duits de consom­ma­tion israéliens. De plus, grâce au contrôle des contrats gou­ver­ne­men­taux, aux impé­rat­ifs de sécurité natio­nale, et au dével­op­pement mili­taire et à la cons­truc­tion, l’Etat d’Israël pou­vait suivre une poli­ti­que d’indus­tria­li­sa­tion rapide et de sub­sti­tu­tion à l’impor­ta­tion.

Protégé de la concur­rence étrangère par des bar­rières doua­nières élevées et de génér­euses sub­ven­tions à l’expor­ta­tion, l’inves­tis­se­ment était cana­lisé vers le dével­op­pement d’une indus­trie manu­fac­tu­rière moderne. Ceci per­met­tait à Israël de rem­pla­cer les impor­ta­tions de fabri­ca­tion étrangère par des pro­duits fabri­qués loca­le­ment, poli­ti­que qui allait faire d’Israël une éco­nomie indus­tria­lisée rela­ti­ve­ment avancée dès la fin des années 1970. Les poli­ti­ques de keynés­ian­isme mili­taire et d’indus­tria­li­sa­tion rapide abou­ti­rent à un énorme déficit de la balance des paie­ments, puis­que la demande des consom­ma­teurs ainsi que celle de l’indus­trie pré­cédaient l’offre. Ce déficit de la balance des paie­ments devait s’élever à 15 % du PIB. Il ne pou­vait être financé que grâce à une génér­euse aide amé­ric­aine.

Donc l’expan­sion éco­no­mique rapide et le dével­op­pement d’Israël dans les dix ans qui sui­vi­rent la Guerre des Six Jours pro­curèrent les condi­tions matéri­elles néc­ess­aires à l’expan­sion de la colo­nie de tra­vail sio­niste. Alors qu’en 1966 le chômage en Israël se chif­frait à 11 %, l’éco­nomie pou­vait pres­que, à présent, assu­rer le plein-emploi. L’Etat sio­niste pou­vait alors offrir du tra­vail et un niveau de vie en hausse dans une éco­nomie moderne à l’occi­den­tale à tous les Juifs qui choi­sis­saient d’y vivre.

Les colo­nies et l’accord tra­vailliste sio­niste

Depuis la fin de la Guerre des Six Jours, la poli­ti­que consis­tant à établir des colo­nies juives dans les ter­ri­toi­res occupés est un élément impor­tant de l’exten­sion de la colo­ni­sa­tion tra­vailliste sio­niste pour inclure les Juifs orien­taux aupa­ra­vant exclus. Bien entendu, le but immédiat de l’ins­tal­la­tion des colo­nies était de conso­li­der le contrôle d’Israël sur les ter­ri­toi­res occupés. Cependant, la poli­ti­que de colo­ni­sa­tion offrait aussi aux fran­ges pau­vres de la classe ouvrière juive un loge­ment et des emplois qui leur per­met­taient d’éch­apper à leur posi­tion subor­donnée en Israël pro­pre­ment dit. Ceci était par­ti­cu­liè­rement impor­tant dans les années 1970, quand la pénurie de loge­ments cor­rects pous­sait cer­tains Juifs orien­taux sans abri à squat­ter des bâtiments vides dans les fau­bourgs riches des Juifs occi­den­taux. Les colo­nies pro­po­saient une alter­na­tive à cette appro­pria­tion directe hos­tile, en diri­geant cette hos­ti­lité ailleurs.

Ces colo­nies plaçaient la classe ouvrière juive en pre­mière ligne, dans une rela­tion directe et hos­tile avec le prolé­tariat pales­ti­nien poten­tiel­le­ment insur­rec­tion­nel. Ils étaient ainsi liés à l’Etat sio­niste, qui protégeait leurs pri­vilèges réc­emment acquis des reven­di­ca­tions des Palestiniens. En 1971, il y avait déjà 52 colo­nies.

Les Panthères noires israéli­ennes

Pourtant, tout le monde n’était pas intégré dans la colo­ni­sa­tion du sio­nisme tra­vailliste, et les luttes de classe conti­nuaient. De nom­breux Juifs orien­taux jeunes étaient exclus des « bien­faits » de l’occu­pa­tion parce qu’ils avaient des casiers judi­ciai­res et ne pou­vaient donc obte­nir le tra­vail bien payé et les loge­ments cor­rects qui étaient censés être un droit de nais­sance pour tout Juif en Israël. Le boom de l’après-1967 condui­sit à l’embour­geoi­se­ment de villes qui, comme Musrara, avaient été des villes-fron­tières. Ceci en chassa les Juifs pau­vres d’Afrique du Nord.

Là était la raison de la nais­sance d’un nou­veau mou­ve­ment : les Panthères noires israéli­ennes. On peut sou­te­nir que leur base sociale était plus mar­gi­nale que celle des mou­ve­ments des années 1960. Pourtant leur mani­fes­ta­tion de 1971 contre la répr­ession poli­cière attira des dizai­nes de mil­liers de per­son­nes, entraîna 171 arres­ta­tions et 35 per­son­nes furent hos­pi­ta­lisées suite à des heurts avec la police. Ils flir­taient aussi avec des anti­sio­nis­tes de gauche, et cer­tains envi­sagèrent même d’enta­mer des pour­par­lers avec l’OLP. Certains tracts étaient écrits par des mem­bres ou des sym­pa­thi­sants du Matzpen (groupe anti­sio­niste peu nom­breux mais célèbre) et il y eut par­fois des allian­ces. Le dis­cours des Panthères noires reflète un posi­tion­ne­ment de classe en train d’émerger : « Ils ont besoin de nous chaque fois qu’ils font la guerre », « Je ne veux pas penser à ce qui arri­vera quand il y aura la paix », « Si les Arabes avaient un peu de bon sens, ils lais­se­raient les Juifs régler leurs comp­tes entre eux ».

Cependant leur cri­ti­que de la société israéli­enne était affai­blie par cer­tains éléments qui cher­chaient une place au sein du sio­nisme tra­vailliste, et qui n’étaient donc pas d’accord pour tisser des liens avec la gauche anti­sio­niste ou, pire encore, avec ces parias de la société, les Palestiniens. On offrit à plu­sieurs mem­bres éminents des Panthères noires de meilleurs loge­ments et des emplois et ils quittèrent le groupe, qui fut de plus en plus acca­paré par des scis­sions inter­nes. Mais l’insa­tis­fac­tion que res­sen­taient les Juifs orien­taux à l’égard de l’esta­blish­ment tra­vailliste sio­niste demeu­rait forte, et le fait de coop­ter des Juifs radi­caux comme des per­son­na­lités influen­tes des Panthères noires émanait d’un climat dans lequel les tra­vailleurs juifs en général s’atten­daient à avoir un meilleur niveau de vie que leurs parents.

La néc­essité de garan­tir le plein-emploi pour tous les Juifs ren­forçait le rap­port de forces en faveur des tra­vailleurs juifs dans les négoc­iations sala­ria­les, ce qui com­mençait à créer des pro­blèmes d’infla­tion pour l’éco­nomie israéli­enne. Ces pro­blèmes n’affec­taient pas seu­le­ment Israël : l’Europe de l’Ouest et l’Amérique affron­taient aussi leurs prolé­tariats qui, au lieu de se conten­ter des « gains » de l’après-guerre, les uti­li­saient pour impo­ser des res­tric­tions sup­plém­ent­aires à l’accu­mu­la­tion du capi­tal. En Israël, ces pro­blèmes étaient com­pli­qués par les limi­ta­tions imposées à une accu­mu­la­tion inten­sive et par les impé­rat­ifs de sécurité.

Etant donné ce retran­che­ment sur ses posi­tions de la classe ouvrière juive, la poli­ti­que d’expan­sion éco­no­mique inten­sive basée sur la sub­sti­tu­tion des impor­ta­tions avait com­mencé à attein­dre les limi­tes des confins étroits de l’éco­nomie israéli­enne dès la fin des années 1970. La crois­sance éco­no­mique de plus de 10 % par an du début des années 1970 redes­cen­dit à un modeste 3 %. Ce ralen­tis­se­ment devait pré­ci­piter une crise infla­tion­niste qui vit les prix grim­per de 100 000 % en à peine sept ans. Cette crise ne pou­vait se rés­oudre qu’en affai­blis­sant séri­eu­sement le pacte social sio­niste avec son salaire rela­ti­ve­ment généreux.

La crise infla­tion­niste de 1978-198

Le plein-emploi dans une éco­nomie dominée par quel­ques grands conglomérats, protégés de la concur­rence étrangère par d’impor­tan­tes bar­rières doua­nières, est une recette clas­si­que pour l’infla­tion. L’indexa­tion de 85 % des contrats sala­riaux sur l’infla­tion des prix, ainsi que diver­ses aides socia­les et autres formes de revenu, signi­fiait que toute aug­men­ta­tion des prix se tra­dui­sait rapi­de­ment en aug­men­ta­tion des salai­res, qui à leur tour entraînaient la hausse des prix, comme le coût des salai­res plus élevés se rép­er­cutait sur le consom­ma­teur. C’est pour­quoi l’éco­nomie israéli­enne était hau­te­ment sujette à un cercle vicieux salai­res/prix. Le keynés­ian­isme mili­taire avait abouti à un taux d’infla­tion com­pris entre 30 % et 40 % pen­dant la plus grande partie des années 1970.

Cependant, en main­te­nant le taux de change fixe de la livre israéli­enne avec le dollar amé­ricain (malgré l’effon­dre­ment du système de taux de change fixe de Bretton-Woods en 1973), le gou­ver­ne­ment israélien put conte­nir l’infla­tion. La hausse des prix intérieurs était com­pensée par le fait qu’avec un taux de change fixe, les impor­ta­tions demeu­raient meilleur marché qu’elles n’auraient dû l’être, ce qui ser­vait à main­te­nir l’indexa­tion des prix à un niveau bas, puis­que l’aug­men­ta­tion des salai­res était basée sur elle. Bien entendu, des prix intérieurs en hausse dans un régime de taux de change fixe ren­daient l’indus­trie israéli­enne peu compé­ti­tive, mais cela pou­vait être com­pensé par des bar­rières doua­nières plus élevées, en aug­men­tant les sub­ven­tions à l’expor­ta­tion et en dévaluant de façon ponc­tuelle et contrôlée la livre israéli­enne.

Toutefois, le ralen­tis­se­ment de l’éco­nomie, com­biné à la situa­tion poli­ti­que ins­ta­ble au Moyen-Orient, entraîna un chan­ge­ment décisif de poli­ti­que éco­no­mique qui allait décl­encher une crise éco­no­mique dans les années 1980. Ce chan­ge­ment sur­vint en 1978 avec l’élection du gou­ver­ne­ment du Likoud, qui mit fin à trente ans de règne du Parti tra­vailliste. Le réa­lig­nement de la droite, ainsi que les scis­sions dans le Parti tra­vailliste, per­mi­rent au Likoud de béné­ficier élec­to­ra­lement de l’insa­tis­fac­tion per­ma­nente des Juifs orien­taux à l’égard des tra­vaillis­tes. Pourtant, les poli­ti­ques déf­lati­onn­istes du Likoud ne pou­vaient être mises en œuvre qu’en affron­tant la classe ouvrière juive, dont les posi­tions retran­chées avaient contri­bué à la crise infla­tion­niste et au déclin des pro­fits de cer­tai­nes fran­ges de la bour­geoi­sie israéli­enne. Le Likoud affron­tait aussi une action d’arrière-garde contre cer­tai­nes de ses poli­ti­ques émanant de l’« esta­blish­ment tra­vailliste » de la bour­geoi­sie occi­den­tale, alors que l’Histadrout s’efforçait d’éto­uffer les luttes de la classe ouvrière israéli­enne, comme par exem­ple les vio­lents piquets de grève des can­ton­niers.

Les Etats arabes, l’expan­sion et les Etats-Unis

La vic­toire déci­sive d’Israël lors de la guerre de 1973 avait enfin brisé l’unité des Etats arabes. La posi­tion d’Israël au Moyen-Orient était main­te­nant à l’abri d’une menace extéri­eure en pro­ve­nance d’une alliance arabe hos­tile. Toutefois, le réa­lig­nement ultérieur de l’Egypte sur les Etats-Unis fit quel­que peu douter de l’enga­ge­ment à long terme des Etats-Unis pour finan­cer Israël. Si les Etats arabes s’ali­gnaient sur les Etats-Unis, pour­quoi les Etats-Unis devraient-ils conti­nuer à dév­erser des mil­liards de dol­lars en Israël ? De plus, l’Egypte étant neu­tra­lisée au sud, la voie était libre pour l’expan­sion israéli­enne vers le nord et l’est. L’annexion des ter­ri­toi­res occupés de Cisjordanie et la subor­di­na­tion éco­no­mique de la Jordanie et du Liban offraient un moyen de sortir des res­tric­tions crois­san­tes imposées à l’accu­mu­la­tion inten­sive. Mais ces poli­ti­ques allaient contre les intérêts des Etats-Unis. Alors que ces der­niers vou­laient faire d’Israël leur chien de garde impér­ial­iste au Moyen-Orient, ils ne vou­laient pas que ce chien de garde dés­ta­bi­lise la région et contra­rie les riches alliés pét­roliers de l’Amérique, comme par exem­ple l’Arabie Saoudite. La poli­ti­que du Likoud consis­tant à créer un Grand Israël néc­es­sitait donc un relâche­ment des chaînes dorées de l’aide amé­ric­aine.

La fuite des capi­taux des éco­nomies occi­den­ta­les, à la fin des années 1970, et la crois­sance ultéri­eure du capi­tal de la finance inter­na­tio­nale four­ni­rent l’occa­sion de réd­uire la dép­end­ance d’Israël vis-à-vis de l’aide amé­ric­aine. En sui­vant une poli­ti­que éco­no­mique de libé­ra­li­sation et de déré­gu­lation, on espérait qu’Israël pour­rait puiser dans le flux de capi­taux inter­na­tio­naux et réd­uire ainsi sa dép­end­ance vis-à-vis des Etats-Unis. Cette poli­ti­que de libé­ra­li­sation dont se réc­lamait le Likoud était aussi en phase avec une grande partie de la bour­geoi­sie israéli­enne qui, devant la baisse de ses pro­fits, vou­lait plus de libertés pour trou­ver des champs d’inves­tis­se­ment pro­fi­ta­bles.

Voilà pour­quoi, dans les semai­nes qui sui­vi­rent l’acces­sion au pou­voir du Likoud, Milton Friedman - un des pion­niers de ce que l’on connaît à présent sous le nom de « néo-libé­ral­isme » - fut convo­qué pour éla­borer un pro­gramme de libé­ra­li­sation. Sur les conseils de Friedman, le nou­veau gou­ver­ne­ment israélien sup­prima les droits de douane sur les impor­ta­tions et les sub­ven­tions à l’expor­ta­tion, relâcha ses contrôles sur la cir­cu­la­tion des devi­ses vers l’extérieur et à l’entrée du pays, et aban­donna le taux de change fixe de la livre israéli­enne avec le dollar amé­ricain. Quelques semai­nes après sa déc­onn­ection du dollar, la livre israéli­enne avait perdu un tiers de sa valeur. Le prix des mar­chan­di­ses importées monta en flèche, élevant l’indexa­tion des prix. En quel­ques mois, l’indexa­tion des salai­res avait fait monter le taux d’infla­tion à plus de 100 %. A la suite de cette accé­lé­ration de l’infla­tion, on rem­plaça la livre israéli­enne par le shekel en tant que mon­naie d’Israël, à un taux de 10 livres pour 1 shekel.

Cependant, la poli­ti­que de libé­ra­li­sation, com­binée à une coupe sombre dans les salai­res réels dont la cause était l’indexa­tion des salai­res à la traîne der­rière l’accé­lé­ration de l’infla­tion des prix, fit grim­per les pro­fits et abou­tit à une relance de la crois­sance (22). A cause de cela, l’année 1981 vit l’éco­nomie israéli­enne renouer avec les taux de crois­sance du début des années 1970. En vérité, à l’époque, la crise mon­diale n’étant pas encore ter­minée, on pou­vait dire que les taux d’infla­tion élevés d’Israël n’avaient pas d’impor­tance. Comme la valeur extéri­eure du shekel mesurée en dol­lars chu­tait aussi vite que l’infla­tion gri­gno­tait sa valeur intéri­eure, on pou­vait dire qu’en termes du dollar, l’infla­tion était plus ou moins nulle. En vérité, la nul­lité du taux d’infla­tion en termes du dollar, com­parée à des taux d’infla­tion beau­coup plus élevés aux Etats-Unis et ailleurs, impli­quait une compé­ti­tivité inter­na­tio­nale crois­sante de l’indus­trie israéli­enne. Cet opti­misme ne dura pas long­temps.

Alors que la crois­sance éco­no­mique com­mençait à fai­blir et le déficit public à s’accroître, suite à l’inva­sion du Liban, on com­mença à crain­dre séri­eu­sement que les taux d’infla­tion élevés ne bas­cu­lent aisément dans une hyper­in­fla­tion incontrô­lable. C’est pour­quoi le gou­ver­ne­ment de Menahem Begin mit en place de nou­vel­les mesu­res de poli­ti­que éco­no­mique des­tinées à réd­uire pro­gres­si­ve­ment le taux d’infla­tion. On com­bina des coupes dans les dép­enses publi­ques et une poli­ti­que de limi­ta­tion de la chute du taux de change du shekel par rap­port au dollar amé­ricain à 5 % par mois. En même temps, on tenta de limi­ter l’indexa­tion des reve­nus. La poli­ti­que de limi­ta­tion de la chute du shekel eut l’avan­tage, immédiat pour la popu­la­rité du gou­ver­ne­ment, de rendre moins chères les impor­ta­tions de biens de consom­ma­tion. Mais elle rendit aussi les expor­ta­tions israéli­ennes non compé­ti­tives. Incapables d’être concur­ren­tiel­les, de plus en plus d’entre­pri­ses israéli­ennes com­mencèrent à faire faillite et le chômage com­mença à monter. En même temps, les ten­ta­ti­ves d’écraser les salai­res entraî­nèrent de plus en plus de conflits sociaux.

Suite à la dém­ission de Begin à l’automne 1983, la crainte que le gou­ver­ne­ment soit inca­pa­ble d’empêcher une chute impor­tante de la valeur du shekel condui­sit à une ruée sur les ban­ques, car les épargnants cher­chaient à chan­ger leurs she­kels en dol­lars. Le gou­ver­ne­ment fut obligé de natio­na­li­ser les prin­ci­pa­les ban­ques et de lais­ser chuter le shekel par rap­port au billet vert. Afin de ras­su­rer les mar­chés finan­ciers, le gou­ver­ne­ment israélien dut annon­cer d’impor­tan­tes réd­uctions des dép­enses publi­ques et des mesu­res sévères de poli­ti­que monét­aire. Ces nou­vel­les mesu­res se heurtèrent à l’oppo­si­tion résolue aussi bien de l’Histadrout que des capi­ta­lis­tes influents dans l’« esta­blish­ment tra­vailliste ». L’Histadrout appela à une suc­ces­sion de grèves qui para­lysèrent le pays. Incapable d’écraser les salai­res, la tor­sion de la spi­rale des prix et des salai­res rés­ultant de la chute impor­tante du shekel causa une accé­lé­ration de l’infla­tion des prix.

A la veille de l’élection de juillet 1983, le taux d’infla­tion avoi­si­nait les 400 %. Comme l’aug­men­ta­tion des salai­res avait du retard sur l’aug­men­ta­tion des prix, cette accé­lé­ration de l’infla­tion avait pour rés­ultat une dimi­nu­tion de 30 % des salai­res réels. Le Parti tra­vailliste et le Likoud per­di­rent tous deux nombre de sou­tiens lors de l’élection et durent s’allier pour former un gou­ver­ne­ment d’« unité natio­nal », avec Shimon Peres, le chef du Parti tra­vailliste, comme Premier minis­tre. Usant de son influence auprès de l’esta­blish­ment tra­vailliste, Peres pro­posa un pro­gramme com­posé de mesu­res d’urgence. On imposa un pré­lè­vement de 10 % sur les salai­res, on devait sus­pen­dre l’indexa­tion et on devait impo­ser un gel de trois mois des salai­res et des prix. Ces mesu­res devaient être sou­te­nues par un pro­gramme sans pré­cédent de réd­uction du déficit budgét­aire à partir de 20 % du PIB. Lorsque le pro­gramme fut présenté à l’automne 1983, après de lon­gues négoc­iations au cours de l’été, le taux d’infla­tion avait atteint 1 000 %.

Le pro­gramme de Peres se révéla une réus­site par­tielle. Face à la forte oppo­si­tion de l’Histadrout, le gou­ver­ne­ment du Likoud avait renoncé à tou­cher à l’indexa­tion des salai­res et des autres reve­nus. Pourtant, inter­ve­nir dans l’indexa­tion des salai­res sem­blait plus légi­time aux yeux de l’« esta­blish­ment tra­vailliste » lors­que c’était pro­posé par une figure de proue influente du Parti tra­vailliste. Dès mai 1985, le taux d’infla­tion avait été ramené à 400 % tandis que, malgré une oppo­si­tion crois­sante, le déficit budgét­aire avait été réduit à 15 % du PIB. Peres annonça alors un autre train de mesu­res. Un gel sup­plém­ent­aire de trois mois des prix et des salai­res allait être accom­pa­gné d’une autre série de réd­uctions des dép­enses publi­ques afin de divi­ser de nou­veau par deux le déficit budgét­aire du gou­ver­ne­ment. En même temps, on dévaluait le shekel de 19 % et on allait ensuite main­te­nir un taux de change fixe avec le dollar amé­ricain. Toutefois, alors qu’il aurait été pos­si­ble de ral­lier l’« esta­blish­ment tra­vailliste » à ces mesu­res d’austérité, l’hos­ti­lité des tra­vailleurs juifs, sommés de se serrer encore plus la cein­ture, menaçait de se libérer des contrain­tes que lui impo­sait la récu­pération de l’Histradrout.

Face à une aug­men­ta­tion des grèves sau­va­ges, l’Histadrout appela à une grève géné­rale qui obli­gea le gou­ver­ne­ment à auto­ri­ser un « rat­tra­page » limité des salai­res avant le gel des prix et des salai­res, mais cela n’aida guère à faire passer la perte de 20 % sur les salai­res réels et la hausse bru­tale du chômage issues du pre­mier train de mesu­res d’austérité de Peres. En fin de compte, les mesu­res dra­co­nien­nes du gou­ver­ne­ment de coa­li­tion Likoud-Parti tra­vailliste sauvèrent Israël de l’hyper-infla­tion. Dès 1986, le taux d’infla­tion était tombé au niveau res­pec­ta­ble de 20 %.

Pourtant, en met­tant fin à la crise infla­tion­niste, Peres avait séri­eu­sement affai­bli le pacte avec le sio­nisme tra­vailliste. Alors que les salai­res réels com­mencèrent à aug­men­ter len­te­ment après 1986, le chômage avait atteint des niveaux inégalés depuis la réc­ession du début des années 1960 et il resta élevé pen­dant les années 1980 et le début des années 1990. La pour­suite des mesu­res d’austérité pen­dant les années 1980 réd­uisit encore le budget d’aide sociale et rogna les garan­ties socia­les. Ces mesu­res furent imposées à la classe ouvrière juive, avec l’aide de l’Histadrout. Les hommes poli­ti­ques des deux prin­ci­paux partis com­mencèrent alors à se ral­lier à des pra­ti­ques « néo-libé­rales », malgré la len­teur ini­tiale de la mise en place effec­tive de la déré­gu­lation et de la pri­va­ti­sa­tion des entre­pri­ses natio­na­les, en partie grâce à la rés­ist­ance de l’Histadrout, pro­priét­aire de bon nombre des gros conglomérats. Mais le chômage, la pré­carité et la flexi­bi­lité des condi­tions de tra­vail allaient deve­nir le lot de fran­ges de plus en plus larges de la classe ouvrière israéli­enne. A cause du déman­tèlement des aspects les plus sociaux du sio­nisme tra­vailliste suite à la crise infla­tion­niste des années 1980, la poli­ti­que d’ins­tal­la­tion de colo­nies dans les ter­ri­toi­res occupés est deve­nue un élément de plus en plus impor­tant pour souder la classe ouvrière à l’Etat sio­niste. En réalité, et le Likoud le reconnaît, les colons ont apporté un sou­tien popu­laire à la cons­truc­tion à terme d’un Grand Israël, dans lequel cer­tai­nes frac­tions de la bour­geoi­sie israéli­enne voient un moyen d’éch­apper à la sta­gna­tion chro­ni­que de l’éco­nomie israéli­enne depuis la fin des années 1970.

Jusqu’à un cer­tain point, les colo­nies ont déb­arrassé le gou­ver­ne­ment du poids poli­ti­que de l’occu­pa­tion, sur­tout lorsqu’il s’agis­sait d’un gou­ver­ne­ment tra­vailliste. On pou­vait attri­buer à l’intran­si­geance et à l’extrém­isme des colons la mau­vaise volonté d’Israël à faire des conces­sions aux Palestiniens. Car les colons étaient obligés d’intégrer les impé­rat­ifs de sécurité à un degré bien plus élevé que le plus « bel­li­ciste » des gou­ver­ne­ments. D’autre part, l’accé­lé­ration de la cons­truc­tion des colo­nies représ­ente un com­pro­mis secondaire avec les fran­ges de la bour­geoi­sie israéli­enne qui pré­co­nisent l’annexion de droit des ter­ri­toi­res occupés. Parce que la crise ne pou­vait se rés­oudre qu’en détr­uisant le caractère de salaire social du pacte du sio­nisme tra­vailliste, les colo­nies devin­rent à la fois une forme de com­pen­sa­tion sociale pour les Juifs pau­vres, et une forme d’annexion de fait, pour réa­liser le rêve d’un Grand Israël par d’autres moyens. Mais Israël n’est tou­jours pas libéré de sa dép­end­ance envers l’aide amé­ric­aine et doit donc modérer ses excès expan­sion­nis­tes.

Colonies et contra­dic­tions

Beaucoup de gens dans les clas­ses moyen­nes israéli­ennes qui sou­te­naient Peace Now (La Paix main­te­nant) s’oppo­saient à la cons­truc­tion des colo­nies et cela cor­sait les pro­blèmes de la bour­geoi­sie israéli­enne (23). L’occu­pa­tion de Gaza et de la Cisjordanie joue un rôle vital dans le com­pro­mis de classe en Israël depuis 1967. Grâce à la subor­di­na­tion des tra­vailleurs pales­ti­niens et à l’aide amé­ric­aine, les Juifs de la classe ouvrière pou­vaient exiger de meilleurs salai­res que leurs voi­sins pales­ti­niens et éviter les tra­vaux les plus ingrats. A cause de l’occu­pa­tion des terres, les Juifs de la classe ouvrière, qui n’avaient pas les moyens de vivre dans les zones urbai­nes, pou­vaient obte­nir des loge­ments sub­ven­tionnés (cons­truits par des tra­vailleurs pales­ti­niens peu payés). Donc, on avait aban­donné les Juifs de la classe ouvrière dans ce qui était en fait une zone tampon de sécurité dans les ter­ri­toi­res occupés. Ces mesu­res étaient vita­les pour réd­uire le mili­tan­tisme du prolé­tariat juif, mais elles sus­ci­taient la rés­ist­ance imméd­iate des clas­ses moyen­nes libé­rales et, de façon encore plus signi­fi­ca­tive, des Palestiniens.

A ce moment-là, pour la bour­geoi­sie israéli­enne, le pro­blème était de savoir com­ment prés­erver le com­pro­mis avec la classe ouvrière juive sans trop pro­vo­quer les Palestiniens. Parce que la popu­la­tion pales­ti­nienne dense était entassée dans un espace de plus en plus encom­bré par l’empié­tement des colo­nies où nombre de Palestiniens étaient obligés de tra­vailler, le début des années 1970 a connu des rév­oltes dans les camps de réfugiés de Gaza qui ont été (au sens propre) écrasées par les tanks de Sharon. Depuis lors, Gaza est rela­ti­ve­ment calme. Mais pour com­bien de temps ?

La bour­geoi­sie israéli­enne a pu faire des conces­sions aux tra­vailleurs juifs, mais elle n’a uti­lisé que la répr­ession pour paci­fier les Palestiniens. Toute conces­sion accordée aux Palestiniens était sus­cep­ti­ble d’affai­blir le pacte du sio­nisme tra­vailliste. En 1985, les ter­ri­toi­res occupés fai­saient les frais de la crise. Le sau­ve­tage du capi­tal israélien impli­quait le ren­for­ce­ment de la subor­di­na­tion de la bour­geoi­sie pales­ti­nienne, en lui refu­sant les auto­ri­sa­tions « pour étendre toute entre­prise agri­cole ou indus­trielle sus­cep­ti­ble de concur­ren­cer l’Etat d’Israël (24) ». A cause de la hausse du chômage dans les ter­ri­toi­res, les tra­vailleurs pales­ti­niens étaient davan­tage obligés de trou­ver du tra­vail à l’intérieur de la Ligne verte ou dans la cons­truc­tion des colo­nies juives qui s’étendaient pour sup­pléer à la pénurie de loge­ments abor­da­bles pour les tra­vailleurs juifs dans les zones urbai­nes d’« Israël pro­pre­ment dit ».

Alors que la cons­truc­tion des colo­nies pro­cu­rait un revenu aux tra­vailleurs pales­ti­niens, elle était aussi une source de rancœur, et la rés­ist­ance qu’elle pro­vo­quait four­nis­sait au gou­ver­ne­ment mili­taire la logi­que qui jus­ti­fiait un répr­ession accrue. La « Main de fer » de 1985, des­tinée à conte­nir la rés­ist­ance dans les ter­ri­toi­res occupés, allait main dans la main avec des mesu­res d’austérité des­tinées à conte­nir la crise en Israël. La « Main de fer » inten­si­fiait les mesu­res répr­es­sives, comme par exem­ple les « dét­entions admi­nis­tra­ti­ves » de mili­tants pales­ti­niens et les puni­tions col­lec­ti­ves contre la popu­la­tion dans son ensem­ble. Tel était l’arrière-plan de l’Intifada de 1987-1993. Avant de nous en occu­per, il faut étudier l’orga­ni­sa­tion en clas­ses des Palestiniens...

LA FORMATION

DE LA CLASSE OUVRIERE PALESTINIENNE

Une terre sans peuple ? Le mythe des pion­niers sio­nis­tes atter­ris­sant dans un désert dép­euplé et le trans­for­mant en vigno­bles luxu­riants masque une trans­for­ma­tion plus banale : celle des pay­sans pales­ti­niens en prolét­aires. « Le "para­dis" dans le désert du Neguev, la culture flo­ris­sante des agru­mes et des avo­cats sur la plaine côtière ainsi que le boom indus­triel (même à l’éch­elle d’un tout petit pays) prés­up­posent la spo­lia­tion totale des pay­sans pales­ti­niens (25). » Ce pro­ces­sus était déjà en cours lors­que les pre­miers colons juifs arrivèrent, et il n’est tou­jours pas ter­miné. Le dével­op­pement capi­ta­liste pénétra pour la pre­mière fois au Moyen-Orient dans les années qui sui­vi­rent la fin des guer­res napoléoni­ennes. L’Empire otto­man qui domi­nait la région déc­linait déjà depuis un siècle, même s’il devait durer un siècle encore, et le réaj­us­tement de l’équi­libre du pou­voir consé­cutif à la déf­aite de la France et de Napoléon, for­ma­lisé après le Congrès de Vienne, ouvrit la voie à une nou­velle exploi­ta­tion de la région, au moment même où la révo­lution indus­trielle pre­nait de la vitesse en Grande-Bretagne. La Grande-Bretagne et l’Autriche, malgré leurs riva­lités ailleurs, se mirent d’accord sur la néc­essité de sou­te­nir l’Empire otto­man pour en faire un obs­ta­cle à l’expan­sion­nisme russe dans l’Est de l’Europe. Plus tard, l’Allemagne devint le prin­ci­pal sou­tien de l’Empire otto­man.

A cette époque, cer­tai­nes par­ties du Moyen-Orient se retrouvèrent enva­hies par le nou­veau mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Dans cette région, l’indus­trie tex­tile indigène, sur­tout en Egypte, fut détr­uite par les tex­ti­les anglais bon marché dans les années 1830 et, dès les années 1860, les fabri­cants bri­tan­ni­ques avaient com­mencé à culti­ver le coton le long du Nil. En 1869, on ouvrit le canal de Suez dans le but de faci­li­ter le com­merce bri­tan­ni­que et français. Conformément à cette moder­ni­sa­tion, on peut dater les ori­gi­nes de l’accu­mu­la­tion pri­mi­tive en Palestine à la loi de l’Empire otto­man de 1858 sur la pro­priété ter­rienne qui rem­plaçait la pro­priété col­lec­tive par la pro­priété indi­vi­duelle de la terre. Les chefs de vil­lage tri­baux se trans­formèrent en classe de pro­priét­aires ter­riens qui ven­daient leurs titres aux mar­chands liba­nais, syriens, égyptiens et ira­niens. Pendant toute cette pér­iode, le modèle de dével­op­pement fut sur­tout celui d’un dével­op­pement inégal, avec une bour­geoi­sie étrangère qui pre­nait des ini­tia­ti­ves et une bour­geoi­sie indigène, si l’on peut dire, qui res­tait faible et poli­ti­que­ment inef­fi­cace. En même temps, on lais­sait à l’aban­don de vastes régions du Moyen-Orient dont on ne voyait pas l’intérêt éco­no­mique, et là, les tra­di­tions de cultu­res de sub­sis­tance et le noma­disme per­du­raient.

Sous le Mandat bri­tan­ni­que, de nom­breux pro­priét­aires absenté­istes furent rachetés par l’Association de colo­ni­sa­tion juive, entraînant l’expul­sion de métayers et de fer­miers pales­ti­niens. Etant donné que « les fellah dépossédés devaient deve­nir ouvriers agri­co­les sur leurs pro­pres terres », une trans­for­ma­tion déci­sive des rela­tions de pro­duc­tion com­mençait, condui­sant aux pre­mières appa­ri­tions d’un prolé­tariat pales­ti­nien (26). Ce pro­ces­sus eut lieu malgré une vio­lente oppo­si­tion de la part des Palestiniens. Le grand tour­nant dans une suc­ces­sion de rév­oltes fut le soulè­vement de 1936-1939. Son impor­tance réside dans le fait que « la force motrice de ce soulè­vement n’était plus la pay­san­ne­rie ou la bour­geoi­sie, mais, pour la pre­mière fois, un prolé­tariat agri­cole privé de moyens de tra­vail et de sub­sis­tance, asso­cié à un embryon de classe ouvrière concen­trée prin­ci­pa­le­ment dans les ports et dans la raf­fi­ne­rie de pét­role de Haïfa (27) ». Ce soulè­vement entraîna des atta­ques contre des pro­priét­aires pales­ti­niens ainsi que contre des colons anglais et sio­nis­tes, et obli­gea la Grande-Bretagne à limi­ter l’immi­gra­tion juive en Palestine pen­dant quel­ques années.

Bien que ce soit l’armée bri­tan­ni­que qui ait tiré, avec un peu d’aide du Haganah, la milice sio­niste de gauche, les chefs tri­baux locaux jouèrent aussi un rôle essen­tiel dans la déf­aite de la réb­ellion. On peut considérer que la " nakba " (catas­tro­phe) de 1948 - l’exode des Palestiniens et la création d’Israël - comme l’héri­tage de cette déf­aite. Bien que le soulè­vement de 1936-1939 ait montré l’émerg­ence d’un prolé­tariat en Palestine, la popu­la­tion pales­ti­nienne en Israël était tou­jours, à cette époque, en grande partie pay­sanne.

Le nouvel Etat uti­lisa l’appa­reil légal du Mandat bri­tan­ni­que pour pour­sui­vre l’expro­pria­tion des Palestiniens. De par cette loi, les pay­sans qui fuyaient, ne serait-ce qu’à quel­ques mètres, pour éch­apper à un mas­sa­cre, étaient considérés comme des " absenté­istes " et on confis­quait leurs terres. Cependant, le peu d’entre eux qui réus­sirent à rester à l’intérieur des fron­tières de 1948 reçurent des droits de citoyen­neté pour com­pen­ser leur sépa­ration forcée d’avec leur outil de pro­duc­tion. La prolé­ta­ri­sation de la pay­san­ne­rie pales­ti­nienne s’étendit lors de l’occu­pa­tion de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza en 1967. Cette nou­velle vague d’accu­mu­la­tion pri­mi­tive ne se fit pas sous la seule forme de l’acca­pa­re­ment des terres. Elle entraîna aussi le contrôle auto­ri­taire des rés­erves d’eau de la Cisjordanie par le capi­tal israélien, en creu­sant des puits plus pro­fonds que ceux des Palestiniens. Conséquemment, la popu­la­tion pales­ti­nienne réfugiée hors de la juri­dic­tion israéli­enne fut coupée de ses terres, alors que seule une mino­rité de ceux qui se trou­vaient sous la juri­dic­tion israéli­enne possédaient encore de la terre. Dans les deux régions, la popu­la­tion pales­ti­nienne est deve­nue majo­ri­tai­re­ment prolét­aire.

L’abo­li­tion de la bour­geoi­sie pales­ti­nienne locale

Alors que l’expro­pria­tion de la pay­san­ne­rie pales­ti­nienne entraînait la for­ma­tion d’un prolé­tariat, on met­tait fin à l’émerg­ence d’une bour­geoi­sie indus­trielle indigène. Là où elle exis­tait, elle était déses­pérément faible et inca­pa­ble de concur­ren­cer le capi­tal israélien, en dépit du fait que « les salai­res que ver­saient les patrons arabes étaient encore plus misé­rables que ceux que payaient leurs maîtres sio­nis­tes ». Les Palestiniens des ter­ri­toi­res avaient le statut le plus bas sur le marché du tra­vail israélien, inférieur même à celui des Palestiniens possédant la citoyen­neté israéli­enne. Suite à la guerre de 1967, les Palestiniens qui tra­vaillaient en Israël furent considérés comme des col­la­bo­ra­teurs par les natio­na­lis­tes pales­ti­niens (28). Cependant, les lois d’Israël inter­di­saient la création d’entre­pri­ses pales­ti­nien­nes sus­cep­ti­bles de concur­ren­cer les entre­pri­ses israéli­ennes, donc les natio­na­lis­tes les plus endur­cis fini­rent par reconnaître que la seule source de reve­nus pour de nom­breux Palestiniens était de tra­vailler en Israël.

On peut divi­ser la bour­geoi­sie pales­ti­nienne en trois grou­pes (29). Certains des réfugiés les plus riches for­maient une bour­geoi­sie mar­chande et finan­cière au Liban, en Syrie, en Egypte et dans d’autres pays arabes. La bour­geoi­sie locale, si l’on peut dire, était com­posée de petits entre­pre­neurs, d’arti­sans pro­priét­aires et de fer­miers. La main-mise d’Israël sur le capi­tal pro­duc­tif empêchait la bour­geoi­sie locale de dével­opper ses forces pro­duc­ti­ves. Ceux qui ten­taient l’expéri­ence for­maient une petite-bour­geoi­sie misé­rable qui par­ta­geait les mêmes nom­breu­ses pri­va­tions quo­ti­dien­nes et les mêmes humi­lia­tions que leurs voi­sins prolét­aires des ter­ri­toi­res occupés, sauf une : la sépa­ration d’avec leur outil de pro­duc­tion (30). D’autres sont deve­nus une " lumpen-bour­geoi­sie ", enri­chie grâce à l’OLP, qui a déversé un demi-mil­liard de dol­lars d’aide dans les ter­ri­toi­res occupés entre 1977 et 1985. Ils ne dép­ensaient leur argent que pour leur consom­ma­tion per­son­nelle, ce qui leur a attiré la ran­cune du prolé­tariat et de la petite-bour­geoi­sie pales­ti­nienne. C’est la bour­geoi­sie déplacée par la dia­spora qui a formé la classe de base de l’OLP et de l’« Etat pales­ti­nien en exil ».

« Le seul représ­entant légi­time du peuple pales­ti­nien »

Même alors que le pana­ra­bisme gisait vaincu suite à la guerre de 1967, les germes de sa renais­sance (certes sous une forme moins viru­lente) pre­naient nais­sance dans la nou­velle cohér­ence et l’orga­ni­sa­tion du natio­na­lisme pales­ti­nien et par­ti­cu­liè­rement de l’OLP. Cette situa­tion et la pre­mière Intifada (1987-1993) entre­tien­nent les flam­mes de l’anti-amé­ri­can­isme au Moyen-Orient et remet­tent en cause la légi­timité de la bour­geoi­sie pro-occi­den­tale dans toute la région. Pourtant les actions de l’OLP, représ­entant la bour­geoi­sie pales­ti­nienne en exil, furent, comme on pou­vait s’y atten­dre, sou­vent en contrac­tion avec les besoins des prolét­aires dont les luttes secouaient les pays pro­duc­teurs de pét­role.

L’OLP CONTRE L’ACTIVITE AUTONOME

DU PROLETARIAT

60 % de la popu­la­tion pales­ti­nienne se retrouva dans les camps de réfugiés hors d’Israël et des ter­ri­toi­res occupés. Le pro­ces­sus qui avait trans­formé la plu­part d’entre eux en prolét­aires les dis­persa aussi dans tout le Liban, la Jordanie, le Koweït et la Syrie. Ceux qui émigraient dans les riches Etats du Golfe comme le Koweït pou­vaient exiger des salai­res élevés, même par rap­port à ceux des tra­vailleurs juifs en Israël. La plu­part eurent moins de chance et devin­rent les cata­ly­seurs des conflits de classe dans toute la région. Ce furent les diri­geants arabes (ainsi que la bour­geoi­sie mar­chande et finan­cière pales­ti­nienne) qui favo­risèrent la création de l’OLP en 1964, comme outil de contrôle de cette dia­spora. Parce qu’elle ne put pas empêcher la nakba de 1948 et fut impuis­sante face à la puis­sance mili­taire d’Israël en 1967, la bour­geoi­sie arabe affronta des rév­oltes dans les pays qu’elle gou­ver­nait.

La Jordanie

En Jordanie, les réfugiés pales­ti­niens étaient main­te­nant armés à cause de la guerre, et étaient plus nom­breux que la popu­la­tion jor­da­nienne, de faible den­sité. Bien qu’on ait vu dans l’OLP un Etat dans l’Etat, même elle ne pou­vait pas gou­ver­ner les réfugiés pales­ti­niens. A la fin des années 1960 et au début des années 1970, les camps de réfugiés étaient armés et indép­endants de l’OLP, et la police ne pou­vait pas y pénétrer. De plus, l’OLP uti­li­sait la Jordanie comme base pour ses atta­ques contre Israël et l’Etat jor­da­nien était donc exposé aux représailles d’Israël. Les luttes du prolé­tariat pales­ti­nien en Jordanie se ter­minèrent par le mas­sa­cre de 30 000 Palestiniens lors du « Septembre noir » perpétré par l’armée jor­da­nienne à Amman en 1970. Ce mas­sa­cre fut faci­lité par l’accord de l’OLP avec le régime haché­mite : conformément aux condi­tions négociées avec l’Etat jor­da­nien, l’OLP se retira d’Amman, auto­ri­sant ainsi le mas­sa­cre des prolét­aires restés dans la ville.

Le Liban

Parmi les sur­vi­vants, beau­coup s’enfui­rent au Liban et la bour­geoi­sie arabe affronta alors un prolé­tariat com­ba­tif concen­tré dans des camps de réfugiés sur­peu­plés. 14 000 Palestiniens se retrouvèrent dès 1972 au Liban, à Tel-al-Zaatar, dans une région indus­trielle qui conte­nait 29 % de l’indus­trie liba­naise. En 1969 les réfugiés et d’autres prolét­aires s’emparèrent d’armes, occupèrent les usines et tentèrent de trans­for­mer Tel-al-Zaatar en « zone inter­dite libérée de l’armée liba­naise et de l’Etat » (31). Puisque l’Etat liba­nais, si l’on peut dire, essaya pen­dant toutes les années 1970 de casser le pou­voir de la classe ouvrière, les prolét­aires syriens, pales­ti­niens et liba­nais par­ti­cipèrent à des bagar­res avec la police liba­naise à coups de kalach­ni­kov. « La prés­ence des armes per­met­tait des grèves qui abou­ti­rent à la des­truc­tion de la vie indus­trielle liba­naise (32). » Il y eut aussi un mou­ve­ment limité de conseils ouvriers. En raison de la fai­blesse et de la divi­sion de la bour­geoi­sie liba­naise, une grande grève de l’indus­trie de la pêche culmina dans une guerre civile pro­longée, qui devint le champ de bataille des ambi­tions straté­giques concur­ren­tes des Etats-Unis et de l’URSS, par l’entre­mise de leurs intermédi­aires res­pec­tifs, Israël et la Syrie.

Expulsée de Jordanie, l’OLP ten­tait alors de créer un autre « Etat dans l’Etat » au Liban. Cependant, les luttes auto­no­mes de réfugiés pales­ti­niens pour s’éman­ciper de l’enfer de leur exis­tence prolé­tari­enne intér­essait peu l’OLP qui vou­lait au contraire main­te­nir ses liens avec les bour­geoi­sies liba­naise et syrienne. L’ins­ta­bi­lité géné­rale et la fai­blesse de l’Etat liba­nais ren­di­rent iné­vi­table l’écra­sement de la force du prolé­tariat par les trou­pes syrien­nes et pha­lan­gis­tes, avec l’appui de la marine israéli­enne (33). S’accro­chant tou­jours à leurs illu­sions désespérées sur le natio­na­lisme, les Palestiniens appelèrent à l’aide l’OLP.

Bien entendu, l’OLP n’avait aucun intérêt à aider cette lutte qu’elle considérait comme une diver­sion dans « la lutte contre l’ennemi véri­table, Israël ». « Quand les com­bat­tants demandèrent de l’aide mili­taire pour la lutte à Tel-al-Zaatar, la direc­tion du Fatah rép­ondit : "Al Naba’a et Salaf et Harash ne sont pas comme Haga, Haïfa et Jérusalem qui sont occupées" (34) ». En exerçant son « droit à la non-ingér­ence », l’OLP fit en sorte que la rév­olte soit écrasée et que la « zone inter­dite » devienne un cime­tière pour prolét­aires. Malgré son rôle dans la contre- insur­rec­tion à Tel-al-Zaatar, un Etat liba­nais plus fort était la der­nière chose que vou­lait Israël. Au contraire, Israël et la Syrie cher­chaient tous deux à pro­mou­voir la « bal­ka­ni­sa­tion » du pays afin d’amél­iorer leur posi­tion straté­gique. Le mor­cel­le­ment de la bour­geoi­sie liba­naise en fac­tions enne­mies four­nis­sait le prét­exte pour l’inter­ven­tion dans la guerre civile de ces deux puis­san­ces voi­si­nes. Dans le cas d’Israël, il y avait un motif sup­plém­ent­aire d’inter­ven­tion au Liban : la prés­ence de l’OLP. L’OLP en quête d’un " Etat dans l’Etat " ne pou­vait pas co-exis­ter avec les impé­rat­ifs d’Israël au Liban. La prés­ence mas­sive de Palestiniens gênait ses intérêts straté­giques, et le sou­hait d’Israël de déloger l’OLP condui­sit à l’inva­sion de Beyrouth en 1982.

Ce qui ren­dait le natio­na­lisme de l’OLP séd­uisant était sa volonté de s’enga­ger dans une lutte armée contre l’Etat israélien. Mais son expul­sion de Jordanie, puis du Liban, mon­trèrent sa fai­blesse face à la puis­sance mili­taire israéli­enne. Son évac­uation humi­liante de Beyrouth confirma qu’elle avait échoué à concré­tiser sa stratégie de lutte armée. On repro­dui­sit ensuite le même scé­nario qu’en Jordanie, l’expul­sion de l’OLP lais­sant le champ libre pour le mas­sa­cre des Palestiniens dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila par les Phalangistes, avec l’aide de l’armée israéli­enne. L’inva­sion israéli­enne de Beyrouth fut aussi humi­liante pour le « camp anti-impér­ial­iste ». L’Egypte se trou­vant alors dans l’orbite amé­ric­aine, la Syrie était la prin­ci­pale puis­sance pro-URSS dans la région. Pourtant, non seu­le­ment l’OLP fut remise au pas par l’inva­sion israéli­enne, mais l’armée syrienne dut se reti­rer.

Chaque confron­ta­tion signi­fiait de plus en plus clai­re­ment que les Palestiniens n’avaient pas grand-chose à atten­dre des Etats arabes. Les guer­res de 1967 et de 1973 avaient effi­ca­ce­ment affai­bli le pana­ra­bisme et confirmé Israël dans le rôle de super-puis­sance mili­taire de la région. Les Etats arabes man­quaient de volonté poli­ti­que pour atta­quer Israël. Malgré son rap­pro­che­ment avec Israël, l’Egypte fut mieux reçue que l’OLP au sommet d’Amman de 1987, preuve que les Etats arabes se tour­naient de plus en plus vers les Etats-Unis. Le roi Hussein snoba Arafat, et il était clair que la guerre Iran-Irak était plus impor­tante pour les délégués que les Palestiniens. Ceci confirma l’impres­sion très rép­andue parmi les résidents des ter­ri­toi­res occupés qu’ils étaient seuls capa­bles de ren­ver­ser la domi­na­tion israéli­enne.


Introduction : natio­na­lisme et émerg­ence d’un prolé­tariat pét­rolier

La domi­na­tion amé­ric­aine au Proche-Orient

Histoire de deux mou­ve­ments de libé­ration natio­nale : le sio­nisme tra­vailliste et le mou­ve­ment natio­nal pales­ti­nien

L’Intifada (1987-1993)

Le “pro­ces­sus de paix” d’Oslo (1993-2000)

L’Intifada du XXIe siècle

Conclusion. De la rév­olte à la guerre ?

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