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La lutte contre le travail obligatoire des chômeurs à Leyde (Pays-Bas)

vendredi 9 mars 2012, par Yves

Le conseil municipal de Leyde a introduit le travail obligatoire pour les bénéficiaires d’allocations chômage. Doorbraak mène campagne contre cette politique et nous allons donc présenter notre lutte sous la forme d’une petite chronologie.

8 septembre 2010. La lutte contre le travail obligatoire a en fait commencé à Amsterdam avant de s’étendre à Leyde (Leiden en néerlandais). Le Steuncomité Sociale Strijd (Comité de soutien aux luttes sociales, CSLS), auquel Doorbraak participe également, a lancé une campagne en 2010 contre le projet pilote « Loondispensatie » (« dérogation salariale ») (1) mis au point par la conseillère municipale de la Gauche verte (Groenlinks) Andrée Van Es. La Gauche verte est un Parti libéral de gauche écologiste. Par le biais de ce projet, Mme Van Es veut obliger les chômeurs à travailler dans des emplois payés en dessous du salaire minimum. « Le CSLS exige que le salaire minimum soit maintenu. À travail égal, salaire égal est en effet l’une des pierres angulaires du système social. Ce principe ne devrait pas être remis en cause », explique le Comité dans une brochure. « Aujourd’hui, tous les salariés ont droit à un salaire fixé par leurs conventions collectives respectives. Un droit acquis par nos parents et grands-parents au terme d’une lutte longue et dure. Ce que l’on veut nous imposer, c’est une des pires formes de démolition de la sécurité sociale. À une époque où les PDG des banques peuvent de nouveau se remplir les poches, encore une fois les gens d’en bas doivent payer la facture. Nous ne pouvons pas laisser cela se produire ! »

4 février 2011. La commission sur le travail et les finances du conseil municipal de Leiden discute des plans pour mettre en place le travail obligatoire. Les militants de Doorbraak participent à cette consultation et sont applaudis par un grand nombre des participants parce qu’ils rejettent, par principe, tout travail obligatoire.

La durée du travail obligatoire peut s’étendre de trois mois (« opstapbaan », les « emplois d’inclusion ») jusqu’à deux ans (« participatiebaan », que l’on peut traduire par les « premiers emploi », même si en néerlandais le concept inclut la notion de participation ou de partage). Mais cela peut être pire, parce que ceux qui se retrouvent au chômage et demandent des allocations chômage sont obligés de travailler pendant six semaines pour la municipalité sans être payés. Si leur demande d’allocations est approuvée, ils recevront rétroactivement des allocations chômage pour cette période. Cependant, si leur demande est rejetée, ils auront été floués – pas de chance.

Dans un « emploi d’inclusion », le chômeur doit bosser pendant trois mois pour un patron, sans même recevoir le salaire minimum, et encore moins le salaire fixé par la convention collective. Pendant cette « période de familiarisation ou de stage », il continuera à percevoir ses allocations chômage. Il est prévu que, après cette période, la personne concernée touchera un salaire normal de son patron, qui à son tour recevra effectivement cet argent de la municipalité pendant une période de deux ans. « Cette politique doit également être attirante pour l’employeur », affirme le conseil municipal, qui comme d’habitude se soucie plus de l’intérêt des entreprises que des intérêts de ses propres citoyens. La plupart de ceux qui ne peuvent pas être contraints à ces “emplois d’inclusion” finiront par se retrouver dans des « premiers emplois. » Dans ce cas, ils devront travailler jusqu’à un maximum de 24 mois avec un salaire inférieur minimum et au salaire de la convention collective. Les emplois dont la municipalité pense qu’ils pourraient être des « emplois de soutien dans les écoles, les soins à domicile, les hôpitaux, les parcs, les jardins, la sécurité, etc.

Fondamentalement tous les emplois qui étaient auparavant rangés dans la catégorie des “emplois subventionnés” sont qualifiés pour devenir des “premiers emplois” », selon les plans pour mettre en place le travail obligatoire. Ainsi, toute une catégorie de personnes se trouve repoussée encore plus vers le bas de l’échelle. Prenons l’exemple d’un concierge qui avait un emploi normal, respectant les conventions collectives, mais qui a été licencié pendant les années 90 et est devenu chômeur. La municipalité l’a obligé, sous le couvert du Banenpool (« le pool des emplois ») et de l’ID-baan (« les emplois de recyclage temporaires ») à faire exactement le même travail, mais désormais au salaire minimum, en le privant d’un certain nombre de droits. Ces systèmes du « pool des emplois » et des « emplois de recyclage temporaires » ont été introduits dans les années 90 et au début des années 2000 par le gouvernement néerlandais afin de faire travailler des chômeurs à des emplois subventionnés par l’Etat. Autour de 2006, le concierge a été de nouveau licencié quand les « emplois de recyclage temporaire » ont été supprimés. Et maintenant, la municipalité souhaite le pousser à reprendre toujours le même travail, mais en ne recevant plus que des allocations chômage et sans bénéficier des moindres droits garantis par les conventions collectives. L’appauvrissement et la démolition des droits des salariés sont mis en place par la municipalité.

Ce soir-là, jusqu’à 50 citoyens concernés de Leyde étaient présents. Une des personnes qui avaient utilisé son droit à participer à cette consultation a tenu un discours très virulent : « Le choix est clair : si les bénéficiaires d’allocations chômage refusent le travail qu’on leur propose, leurs allocations, qui sont vitales pour leur survie physique, seront résiliées. Refuser le travail obligatoire implique de ne recevoir aucune allocation chômage, ce qui signifie ne pouvoir acheter aucune nourriture, en clair sans nourriture il ne nous reste plus qu’à crever, a-t-il dit. Difficile d’imaginer un système plus fondé sur la contrainte. En fin de compte, c’est comme si on braquait un pistolet sur la tête de quelqu’un et qu’on le forçait à accepter un travail obligatoire. Il y a d’un côté un travail, de l’autre la contrainte maximale, donc il s’agit du travail obligatoire sous sa forme la plus claire, à savoir qu’on veut nous forcer à travailler, même sans toucher de salaire. Bientôt nous verrons deux groupes de balayeurs forcés de nettoyer les rues, un groupe composé de personnes condamnées à des travaux d’intérêt général et un autre groupe constitué de bénéficiaires des allocations chômage. Le premier groupe pourra rentrer chez lui après avoir travaillé pendant 240 heures, le second devra continuer à marner pendant deux ans avec une prolongation possible de deux autres années. »

4 mars 2011. Doorbraak organise, en coopération avec le Bijstandsbond (l’Union des bénéficiaires d’allocations chômage), une réunion pour discuter des humiliations et des techniques disciplinaires que les chômeurs doivent subir aux Pays-Bas, et donc aussi à Leiden, et des possibilités de résistance à la base contre ces mesures.

6 novembre 2011. Lors d’une réunion du Bijstandsbond, un militant de Doorbraak demande au député du SP (un parti « socialiste », ex-maoïste, qui se prétend d’extrême gauche, NPNF) Sadet Karabulut et à la conseillère municipale de la Gauche verte Van Es comment ces partis peuvent participer à l’imposition du travail obligatoire pour les chômeurs dans le cadre de leur activité au sein des conseils municipaux. L’attitude des sections de ces partis varie beaucoup selon les régions. Par exemple, la section du SP de Sittard-Geleen fait campagne contre le fait que le conseil municipal n’applique pas le salaire minimum, tandis que, dans le même temps, le SP de Leyde fait partie du conseil municipal et collabore à l’élaboration d’une nouvelle politique qui force les chômeurs à accepter un travail forcé non rémunéré. À Leyde, la Gauche verte fait partie de l’opposition locale et prend une position de principe contre toute dérogation sur le salaire minimum, mais à Amsterdam la conseillère municipale Van Es de la Gauche verte met en œuvre cette politique. Quant à la section du SP à Amsterdam elle critique courageusement ces mêmes mesures. Quelques jours plus tard, la commission nationale des parlementaires du SP nous informera que « la section de Leyde n’est pas en accord avec la position du SP au Parlement. Nous allons bien sûr discuter de ce problème avec eux ».

7 novembre 2011. Dans l’après-midi, 15 militants et sympathisants de Doorbraak organisent un piquet devant le siège de DZB (1) dans la banlieue de Leiden contre l’ouverture d’un nouveau « centre participatif », ou « centre de partage » (qui organise le travail forcé pour les chômeurs). Cette cérémonie « festive » réunit environ 50 administrateurs, politiciens et autres personnes intéressées. Nous les recevons avec une banderole qui affirme : « Non à la précarité, non au travail obligatoire » et des pancartes qui expriment notre protestation avec des slogans tels que « Luttons contre le travail obligatoire » et à côté d’un sanitaire mobile mis en place pour l’occasion « Aux chiottes le centre de partage ! » et « Le travail obligatoire c’est de la merde ! »

Un groupe de militants, déguisés en travailleurs forcés et habillés en guenilles, s’est aussi mis à nettoyer la rue et faire d’autres corvées inutiles. Des tracts contenant des informations sur notre action ont été également diffusés.

Les personnes sortant du bâtiment du DZB nous ont raconté plusieurs histoires souvent terribles. L’une d’elles avait déjà travaillé pendant huit semaines sans aucune rémunération, dans l’espoir de recevoir à un moment donné les allocations chômage. En attendant, il survivait grâce à l’assurance maladie qu’il recevait. Les employés du « centre participatif » ne sont pas non plus très enthousiastes à propos des nouveaux plans. Ils affirment qu’ils « doivent » les respecter. Mais ils en souffrent, nous confient-ils d’un ton dramatique. Certains prétendent même que ce sont eux, et non les chômeurs, les véritables victimes de la politique répressive.

Le conseiller municipal du SP, Louk Rademaker, venu assister à l’inauguration de ce « centre participatif » essaie d’expliquer aux militants de Doorbraak qu’il est préférable que son parti y participe que de la boycotter. Bien sûr, il se déclare opposé à ce « centre participatif », mais il s’avère qu’il a voté pour la construction de ce centre quand le point a été discuté au conseil municipal. Et il a aussi voté pour la nouvelle mesure consistant à retirer 10% des allocations chômage à ceux qui louent une chambre plutôt qu’un appartement. Face à la colère de ceux qui ont été affectés par cette décision, il a répondu d’une façon mathématique-bureaucratique en expliquant que ce n’était pas une déduction de 10%, mais seulement de 8,3%. Il défend cette politique, car, selon lui, il n’y a pas d’autre choix possible.

Plus tard, Rademaker exprimera sa déception face à notre compte rendu sur le site de Doorbraak à propos du piquet organisé devant le centre. Selon lui, Doorbraak aurait rabaissé les chômeurs et avancé une critique unilatérale contre lui et le SP. « Ne sommes-nous pas tous du même côté ? », écrit-il dans une lettre très émotive adressée à Doorbraak. Un de nos membres lui a répondu que lui aussi était déçu, mais par ce conseiller municipal lui-même :

« Ce que vous, à votre tour, ne prenez pas en compte, comme le montre votre réaction, c’est que vous en tant que personne vous vous attaquez directement à moi et m’avez mis dans une situation encore plus précaire. Je perçois des allocations chômage et j’ai reçu une lettre indiquant qu’on va m’en enlever 10% parce que je vis dans une chambre louée, et que je devrais peut-être aussi effectuer un travail obligatoire dans un avenir proche. Sauf erreur de ma part, en tant que membre du conseil municipal, vous avez voté en faveur de ces deux mesures. Votre décision rend cette discussion pour moi très émotionnelle : je vais avoir de grandes difficultés matérielles à cause d’une politique dont vous êtes coresponsable. Nous pouvons prétendre que nous sommes apparemment des camarades, que nous sommes du même côté, mais en pratique, vous avez voté pour ma précarité. Mettez-vous à ma place. Je pense que j’ai plus de raisons d’être déçu de vous en tant que conseiller municipal du SP (j’ai voté pour ce parti lors des dernières élections locales) que vous de moi. Pour moi et pour les autres chômeurs de Doorbraak ce n’est pas une discussion politique abstraite, mais la question de savoir comment je vais survivre et comment nous pouvons nous battre ensemble pour notre survie. Donc comment lutter contre les mesures que vous avez votées. Vous avez déclaré que, lors de notre piquet devant le centre, un militant était vêtu comme un chômeur et jouait le rôle d’un chômeur : c’est en fait un chômeur. Il a le droit d’interpréter ce rôle comme il le souhaite, car s’il a offensé quelqu’un, c’est essentiellement lui-même. Il ne prétend pas représenter les chômeurs de Leiden, il est l’un d’eux et il a essayé de représenter la façon dont nous, les chômeurs, sommes traités dans les journaux de la municipalité. Journaux dont les comités de rédaction accueillent des membres du SP. »

17 novembre 2011. Le « Conseil des clients » de Leyde, une organisation qui représente les intérêts des bénéficiaires d’allocations de chômage, a organisé une réunion qui, malheureusement, ressemblait à un show télévisé avec des administrateurs, ou à un programme de formation pour les fonctionnaires municipaux. La voix et les contributions des chômeurs n’avaient pas la moindre place dans ce programme. Le public a dû poliment écouter les discours des orateurs invités et les organisateurs n’ont réservé qu’un temps infime au débat sur la démolition des droits sociaux, sur le plan local et national. Au bout de trois longues heures, les chômeurs présents dans la salle se sont sentis « gavés » par le jargon technocratique des orateurs, au point qu’ils avaient l’impression d’avoir assisté à une séance d’un programme de réinsertion obligatoire.

Les militants présents ont à nouveau pu vérifier à quel point il est important que les chômeurs contrôlent eux-mêmes leurs luttes. Si la gauche veut protester contre la politique de démolition sociale, elle ne doit avoir aucune confiance dans ces soi-disant « représentants des intérêts » de la population qui appartiennent aux couches moyennes et supérieures, comme c’était le cas des orateurs invités par le « Conseil des clients » de Leyde.

Apparemment, cette organisation n’a pas eu l’idée d’inviter au moins un chômeur à parler à la tribune, et encore moins d’inviter autant de chômeurs que de « représentants » autoproclamés. Dans une telle réunion, chaque chômeur devrait disposer du même temps de parole que les orateurs invités, et avoir un micro individuel pour pouvoir répondre à toutes les questions au lieu de seulement être autorisé à poser des questions aux orateurs invités.

Durant cette réunion, un fonctionnaire de la municipalité a affirmé que les allocations chômage n’étaient plus « un filet de sécurité », mais « un tremplin » pour trouver du travail. Selon lui, il faut désormais « activer, faire bouger » les chômeurs, en d’autres termes : il faut tous les pousser vers des emplois qui n’existent pas ou plus. Les chômeurs ne bénéficieront plus d’aucune aide pour trouver du boulot, et doivent donc autant que possible « diriger eux-mêmes » cette recherche de travail. Mais quand la municipalité parle des employeurs des travailleurs obligatoires, elle emploie un ton très différent. Les patrons ont le droit de n’avoir « aucun souci », de vouloir éviter « tout problème ». La municipalité souhaite alléger au maximum leur travail, selon ce responsable municipal. La « population » qui est en mesure de travailler doit le faire dès que possible, prévient-il. Parce qu’il faut, d’après lui, mettre fin aux « abus des allocations chômage ». Comme si les bénéficiaires des allocations chômage étaient par définition des fraudeurs ! Afin de les forcer à travailler, la municipalité (et bientôt, en 2013, la municipalité, utilise ce qu’il appelle un « instrument technique » : la « dérogation salariale », qui n’est rien d’autre qu’un moyen de ne pas verser le salaire minimum et évidemment d’affaiblir les droits des travailleurs. Durant toute l’après-midi nous avons dû continuer à entendre ce jargon qui dissimule la vérité et nous déshumanise avec des expressions et des termes comme « nouvelle mentalité », « individualisation », « transparence », « adaptabilité », « compartimentalisation », « fourniture de services » et « il faut penser en termes d’efficacité plutôt que d’égalité ».

À la tribune, Rob Splint, membre de la FNV, le syndicat le plus important aux Pays-Bas, a défendu une position particulièrement modérée à propos du travail obligatoire. Il accepte que les chômeurs travaillent pendant « 3 à 6 mois » sans contrat. « Mais pourquoi acceptez-vous une telle mesure ? », lui a demandé l’un des participants. « Parce que ces gens doivent d’abord passer par une période d’adaptation dans l’entreprise », répond-il. Mais tous les travailleurs n’ont-ils pas besoin d’un temps d’adaptation dans les boîtes où ils commencent à travailler ? Et dans ce cas, est-ce que cela signifie que nous devrions tous travailler 6 mois gratuitement ? Qu’est-ce qui empêche les patrons d’embaucher un nouveau groupe de chômeurs au bout de ces 6 mois, au lieu de donner un contrat aux ex-chômeurs qui y travaillent déjà ? « Rien », a dû admettre le représentant du syndicat, « mais c’est un problème que la municipalité devrait suivre de près. »

Heureusement les militants de Doorbraak ont pu tirer profit de cette réunion. Ils se tenaient à l’entrée de la salle avec des pancartes de protestation et ont distribué à tous ceux qui entraient un tract dénonçant clairement le travail obligatoire et appelant à prendre contact avec nous. Nous avons pu avoir des discussions intéressantes avec les personnes présentes avant, pendant la pause et après la réunion. Pour nous ces échanges spontanés ont été plus riches que tout le programme officiel.

Eric Krebbers

Doorbraak 13 décembre 2011

Notes de Ni patrie ni frontières

1. Ce programme de « dérogation salariale » autorise les employeurs à payer leurs salariés handicapés moins que le salaire minimum, la municipalité complétant la différence ; http://www.answersforbusiness.nl/su...

2. DZB est une société privée créée avec des fonds municipaux en 1996 pour « développer une approche fondée sur le marché et l’entreprise afin de fournir des emplois et des formations à des gens ayant des handicaps d’apprentissage » et des « maladies mentales » pour qu’ils « mènent une vie aussi normale que possible à travers un processus d’émancipation, d’autonomisation (empowerment), d’activation sociale et d’indépendance ». On apprend un peu plus loin sur le site http://www.eurofound.europa.eu/area... que cette société qui vit de fonds publics et européens s’occupe aussi de jeunes chômeurs parfaitement « sains d’esprit » eux, et de chômeurs de longue durée à qui il faut « réapprendre à travailler » ! Qu’en termes élégants ces choses-là sont dites !.