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La grève qui a enflammé l’été chinois

lundi 5 mars 2012

Récit d’un ouvrier chinois tiré du China Labour Bulletin, paru dans Echanges n° 134, suite à Chine : nouvelles réflexions sur la question syndicale

En mai et au début juin 2010, une grève de deux semaines, impliquant plus d’un millier de travailleurs de l’usine Honda de pièces détachées à Foshan, a déclenché une vague de grèves dans toute la Chine.

Ce conflit mettait en avant les longues heures de travail et les bas salaires des travailleurs chinois, ainsi que leur détermination croissante à se battre pour des salaires corrects. Et il a en particulier mis en lumière le rôle ambigu du syndicat dans les conflits du travail. A Foshan, le syndicat de l’usine et les fédérations syndicales locales n’étaient pas seulement accusés de ne pas représenter les intérêts des travailleurs ou de ne même pas parler avec eux au début de la grève car, par-dessus le marché, la fédération communale locale avait rassemblé une clique de soi-disant représentants syndicaux pour obliger les grévistes à se remettre au travail, blessant deux ouvriers par la même occasion.

Le 1er juin, lendemain de l’affrontement, le directeur du CLB (China Labour Bulletin), Han Dongfang, a téléphoné à l’un des ouvriers de l’usine pour faire le point sur l’évolution de la grève, pour parler des revendications des grévistes et de leur stratégie de négociation, ainsi que des actions envisagées par le syndicat.

L’entretien de Han a ensuite été diffusé dans son émission régulière sur Radio Free Asia (2). Les ouvriers exigeaient des excuses de la part du syndicat et que ceux qui s’étaient rendus coupables de violence soient traduits devant les tribunaux. Et l’ouvrier de déclarer que, jusqu’à ce que cela se produise, eux « feraient un sit-in sans s’occuper des syndicats ».

Les revendications des ouvriers

L’ouvrier a dit que la grève impliquait « plus d’un millier d’ouvriers – tout le monde à la production », et que les travailleurs administratifs « nous soutiennent totalement », même la plupart ne souhaitent pas être identifiés. Il a souligné que « la première revendication » de la grève concernait « les salaires, les avantages sociaux et les primes ; la deuxième, qu’aucun gréviste ne soit licencié. »

L’incident violent de la veille avait entraîné une troisième revendication, à savoir « qu’on se débarrasse du président du syndicat et qu’on vote pour élire un nouveau syndicat ».

Il a expliqué que la grève avait commencé le 17 mai pour les raisons suivantes :

« [Le 1er mai], l’administration de Foshan a fait passer le salaire minimum légal à plus de 900 yuan, mais notre salaire de base n’est toujours que d’environ 700 yuan. D’autres entreprises l’ont porté à 900 yuan, mais pas celle-ci, et c’est ce qui a tout déclenché. Ensuite, ils se sont mal débrouillés et la grève s’est amplifiée ; elle s’est vraiment étendue et toute la production est bloquée. Maintenant les ouvriers en attendent plus, et puis il y a eu cette agression, et on en est au point où c’est très difficile à canaliser. »

Il a ensuite expliqué plus en détail pourquoi les ouvriers de Honda exigeaient des salaires plus élevés :

« A présent, le coût de la vie a augmenté ; ça coûte plus cher de se procurer les légumes et les choses indispensables au quotidien. Si tout le monde ne gagne que quelques centaines de yuan par mois, ou même mille et plus, on ne peut pas suivre l’augmentation du coût de la vie, et encore moins économiser de l’argent pour l’envoyer à sa famille. Tout le monde est d’accord avec la grève parce que c’est dans notre intérêt économique de la faire. »

Après le premier arrêt, les ouvriers ont repris le travail pendant quelques jours parce que le directeur général de l’entreprise leur avait promis de répondre à leurs revendications. Mais peu après, les ouvriers ont découvert que l’entreprise avait l’intention de recruter de nouveaux employés dans les écoles professionnelles pour avertir ensuite les ouvriers que, s’ils n’acceptaient pas les propositions de l’entreprise, ils seraient tous licenciés et remplacés par les nouvelles recrues. Les ouvriers ont riposté « dès le 24 mai, en arrêtant complètement le travail, et ceux qu’on faisait venir en heures supplémentaires n’ont pas travaillé non plus ».

L’interlocuteur de Han Dongfang a expliqué que les ouvriers avaient d’abord exigé une augmentation de salaire de 200 à 400 yuan :

« Suite à l’arrêt de la production, toutes les entreprises japonaises installées ici ont augmenté les salaires de 300, 400 ou 500 yuan, donc tout le monde s’est dit, ça ne va pas, nous on est en grève et eux n’ont encore rien compris, alors, puisque tout le monde exige plus, on veut 800 yuan . »

L’ouvrier a affirmé que les employés permanents, avec un salaire net d’environ 1 100 yuan, gagnaient en réalité moins que les nouveaux stagiaires recrutés directement dans les écoles professionnelles.

« Si un jour vous aviez la possibilité de devenir permanent, accepteriez-vous de gagner moins qu’en tant que stagiaire ? »

Il affirmait que « plus de la moitié » des ouvriers de l’usine étaient en réalité des stagiaires.

« Nous avons très peu d’employés permanents, tout le monde pense qu’il n’y a pas d’avenir ici, donc tout le monde s’en va. »

La réforme du syndicat

Il a ensuite analysé le rôle du syndicat dans le conflit de manière plus détaillée :

« Le syndicat ne nous a pas représentés. Ce syndicat-là n’a représenté que l’entreprise. Il n’a pas tenu compte de nos intérêts. Le syndicat ne sait que gagner de l’argent. Ses représentants n’ont jamais tenu compte de nous, les ouvriers, et ils ne nous ont servi absolument à rien, au contraire, ils ne font qu’aggraver le conflit. A présent tout le monde veut se débarrasser du président du syndicat et demande une réorganisation complète avec de nouvelles élections. »

Mais il a reconnu que lui et ses collèguesconnaissaient très peu la loi sur les syndicats et qu’ils devraient s’en remettre à la ­direction pour organiser des élections syndicales, parce que, pense-t-il, « nous sommes tous des ouvriers de production, et nous n’avons pas les capacités » pour cela.

En ce qui le concernait, on ne lui avait jamais demandé de participer à des élections syndicales ni à d’autres activités syndicales au cours des deux années qu’il avait passées dans l’entreprise. Pendant la grève, le syndicat n’avait jamais donné aux ouvriers l’occasion de prendre une décision pour ou contre les propositions de l’entreprise. Les grévistes n’avaient pas non plus formellement choisi un représentant pour négocier avec l’entreprise. « Qui oserait être ce représentant ? Sûrement, personne n’oserait, » dit-il. Pourtant, il a reconnu que cette situation n’était pas idéale.

« Lorsqu’on fait grève aussi longtemps, il faudrait pouvoir choisir un représentant et exiger de parler avec le syndicat et la direction, et on devrait pouvoir résoudre ce problème. Mais personne n’ose attirer l’attention sur son propre positionnement de cette manière. »

L’ouvrier a raconté à Han comment l’entreprise cherchait à faire pression sur les ouvriers pour qu’ils mettent fin à leur grève. Un jour, dit-il, tous les grévistes ont été convoqués à une réunion, et puis la direction a fait entrer les employés de la sécurité en espérant les intimider.

Prendre position collectivement

« Ils voulaient que nous y allions pour signer un accord de reprise du travail. Ils n’avaient pas l’intention de nous laisser sortir. Et puis ils nous ont dit de signer l’accord et de commencer à travailler. Mais tout le monde savait ce qu’ils voulaient ; ils voulaient nous encercler, mais ils n’avaient pas assez de monde. Au départ, ils avaient 40 ou 50 personnes, mais ensuite ceux qui nous encerclaient ont disparu et il n’en est resté qu’une douzaine. Ils étaient au milieu et c’est nous qui les encerclions, ils ont pris peur et sont partis aussi. »

Les ouvriers ont déclaré qu’ils étaient bien décidés à continuer, même sans statut légal et sans représentant désigné formellement, et que les tactiques de pression de la direction ne les avaient pas ébranlés jusque-là.

« Aucun d’entre nous ne comprend très bien la loi, et ils disent que notre grève est illégale. Mais personne n’a peur et on dit : si c’est illégal, c’est illégal. Vous pouvez nous licencier tous si vous voulez ; si vous nous licenciez tous, toute votre production va s’arrêter. Chaque jour, ils ne pensent qu’à la manière de s’opposer à nous et ils n’ont pas négocié de bonne foi. Chaque jour, ils veulent travailler contre nous et envoyer ces représentants du gouvernement et du syndicat pour faire pression sur nous. Et en fin de compte, ils n’augmenteront probablement pas nos salaires. S’ils avaient voulu le faire, ils l’auraient fait depuis longtemps et on n’en serait pas là. »

Pourtant deux jours plus tard, le 4 juin, les ouvriers ont accepté une offre de la direction pour une augmentation de salaire de 24 à 33%. Le succès de cette grève a entraîné de nombreuses autres grèves, pas seulement chez les fournisseurs de Honda, mais dans l’industrie automobile en général et dans toute la Chine.

Finalement, la fédération syndicale communale a présenté des excuses pour ses actions violentes et une semaine plus tard, la Fédération Provinciale des Syndicats du Guangdong a annoncé que le syndicat de l’usine serait réformé et que, dans l’avenir, ses dirigeants seraient démocratiquement élus par les employés. De plus, le vice-directeur de la fédération, Kong Xianghong, a déclaré que la direction du syndicat serait soumise chaque année à une évaluation de ses performances et devrait obtenir un taux d’approbation supérieur à 50% pour être maintenue. ■

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