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Iran : grève des ouvriers de la pétrochimie contre le système du travail intérimaire

samedi 3 mars 2012

Cet article est paru dans Wildcatn° 91 (automne 2011), sous le titre « Iran – Streik der Petrochemiearbeiter gegen das Leiharbeitssystem », et en traduction française dans Echanges n° 139 (hiver 2011-2012).

Le troisième round d’une grève des travailleurs intérimaires dans la pétrochimie au sud de l’Iran, cette fois-ci à Bandar-Imam près de Mahshahr, s’est achevé le 9 octobre 2011 après quatorze jours de conflit. Comme dans d’autres luttes ouvrières récentes, la principale revendication était l’obtention d’un contrat de travail sans passer par un intermédiaire.
Ces dernières années, les agences d’intérim ont poussé comme des champignons en Iran. Auparavant déjà, les travailleurs dans la métallurgie, à Ispahan (ou Isfahan), et dans l’industrie automobile, à Téhéran (Iran Khodro [1]) avaient réclamé des contrats à durée indéterminée (CDI) et, en mars 2011, une grève, qui avait duré onze jours, avait eu lieu pour cette même revendication dans la pétrochimie à Tabriz. Mais autrefois, seules quelques petites entreprises étaient touchées en Iran par des conflits de ce genre. Que des grèves sur ce thème se déroulent maintenant dans de grandes entreprises témoigne d’un saut qualitatif.

Travail intérimaire, contrats temporaires ou à durée déterminée entre mer Caspienne et golfe Persique

Le système iranien des pourvoyeurs d’esclaves se situe entre le modèle allemand et celui italien du caporalato (2). Les sociétés contractantes (les prestataires) signent des contrats avec des entreprises (les donneurs d’ordre) leur offrant une force de travail immédiatement disponible, souvent pour une durée de trois mois à un an. Les prestataires recrutent des travailleurs sous contrats temporaires pour une fraction du salaire versé d’avance par le donneur d’ordre et empochent en sus, la plupart du temps, les cotisations maladie et retraite, éventuellement les frais de transport.
C’est ainsi, par exemple, qu’une agence peut recevoir 850 000 toman (environ 600 euros) pour un travailleur et le rémunérer 360 000. Il faut ajouter qu’en règle générale, les salaires sont versés avec deux sinon plusieurs mois de retard.

Selon des données du ministère du Pétrole, 120 000 personnes sont actuellement employées dans l’industrie pétrolière sous contrat intérimaire, dont 2 500 à la fin de la chaîne de production dans des postes liés à l’exportation, où elles comptent pour deux tiers de la force de travail, le tiers restant étant en CDI.

Les grèves précédentes à Mahshahr se sont terminées avec plus ou moins de succès. En février 2011, les travailleurs dans la pétrochimie de Mahshahr de l’agence d’intérim Ferimco ont obtenu, après une grève de cinq jours, le paiement des salaires qui ne leur avaient pas été versés depuis six mois et le licenciement du chef de leur bureau.

Cinq mois plus tard, une deuxième grève avait lieu, cette fois des travailleurs de Kharazmi, une autre société d’intérim. Le conflit a duré onze jours et s’est terminé sur la promesse que les travailleurs seraient embauchés en CDI au bout de trois mois. Après plusieurs mois sans que cette promesse des représentants de l’Etat et de la direction de l’entreprise d’exclure les agences d’intérim ait été tenue, c’était au tour d’une partie des travailleurs intérimaires de Bandar-Imam de se mettre en grève en septembre. Ils rappelaient alors l’engagement pris par le cabinet d’Ahmadinejad il y a six ans, quand les plus hautes instances avaient annoncé qu’elles voulaient prohiber les agences d’intérim.

La pétrochimie de Bandar-Imam emploie actuellement 6 500 travailleurs, hommes et femmes, dont 4 300 sont intérimaires et parmi eux 300 femmes. Les employés sont majoritairement Arabes ; 40 % des habitants de Mahshahr appartiennent à la partie arabe de la population iranienne.
Bien que beaucoup eussent approuvé la grève, seuls 300 à 400 travailleurs intérimaires l’ont suivie de bout en bout, des ouvriers non qualifiés aux techniciens, en manifestant quotidiennement devant le bâtiment administratif de l’entreprise ou en organisant des sit-in. Sous la pression des chefs, les employés en CDI ont partiellement accompli le travail des grévistes, et les femmes n’ont pas participé activement à la grève.

Au cours du mouvement trois travailleurs ont été arrêtés, puis libérés à la suite de manifestations et de rassemblements. D’autres se sont vu refuser l’entrée de l’usine. On interdit à tous, du chef au simple ouvrier, de parler aux médias. Parallèlement, on a distribué du riz aux travailleurs et fait intervenir des chefs de tribus pour influencer les grévistes. Enfin, dédaignant et méprisant totalement le mouvement de grève, l’Etat et les dirigeants des entreprises ont cherché à contraindre les travailleurs à se remettre à la tâche.

La grève s’est poursuivie malgré tout, et en dépit des tentatives de faire venir des briseurs de grève de l’extérieur ou d’augmenter les salaires des employés en CDI. Plusieurs syndicats et organisations de travailleurs encore actifs en Iran ainsi que des militants à l’étranger ont apporté leur aide aux grévistes. De nombreuses discussions ont été menées avec d’autres travailleurs de la pétrochimie et du pétrole, particulièrement dans la province concernée, en vue d’obtenir leur soutien qui eût pu jouer un rôle important. Mais après une autre série de promesses des instances étatiques, les travailleurs intérimaires ont repris le travail.

Il n’en demeure pas moins évident qu’un nouveau niveau des luttes dans ce secteur hautement important de l’économie iranienne a été atteint.

ANNEXE

Un ouvrier raconte :

« A partir de 2007, en dépit d’une large opposition des ouvriers et ouvrières, une petite section qui comptait 12 travailleurs dans une célèbre usine de médicaments (Tolidaru Pharmaceutical Company), où j’ai travaillé pendant trente ans, a été confiée à un sous-traitant, en partie pour voir comment de telles entreprises pouvaient amener à réduire les coûts de production dans les autres sections. Les premières réactions des travailleurs suivirent un schéma qui repoussait sans cesse l’action au lendemain, bien que de manière spontanée, plus individuelle, certains aient contesté l’agence d’intérim. Puis, l’atelier de production chercha où délocaliser la fabrication des articles d’hygiène. Notre combativité fut laminée lorsqu’ils mirent 200 travailleurs à la retraite, dont de nombreuses femmes particulièrement conscientes de leur appartenance de classe et prêtes à la lutte, pour les remplacer par des travailleurs intérimaires. Ces derniers n’avaient aucun contact avec nous ; quand nous nous rencontrions à la cantine, c’était comme si nous venions de deux planètes différentes. En outre, ils ne restaient pas longtemps ; l’agence d’intérim les viraient tout simplement s’ils ne pouvaient, ou voulaient, pas accomplir la masse de travail qui leur était impartie quotidiennement. Nous n’avons pu nouer d’amitié avec aucun d’entre eux. Avant d’avoir pu entamer une discussion avec l’un, un autre avait pris sa place. Des 1 500 ouvriers qu’il y avait autrefois, il n’en reste aujourd’hui que 330, dont seulement 120 en contrats à durée indéterminée. Douze personnes fabriquaient auparavant, par exemple, 19 000 pièces d’un produit ; aujourd’hui, une entreprise esclavagiste en fabrique 22 000 avec neuf personnes. »

NOTES

(1) Sur Iran Khodro, voir Iran : Tous unis contre le séisme social, Echanges n° 115, p. 40.

(2) Le caporalato est un système d’exploitation en vigueur dans le sud de l’Italie. Le caporale est possesseur d’une camionette et se déplace tôt le matin dans les villages pour récupérer des journaliers qu’il transporte ensuite dans les champs ou sur des chantiers de construction, empochant en gros pour cela 50 % à 60 % du salaire. Il conclut généralement un accord avec une exploitation agricole pour le temps d’une récolte et travaille à son compte. De nombreux caporali sont eux-mêmes des immigrés. Suite à la grève des journaliers en août 2011 à Nardò, un décret du 12 août faisait du caporalato un délit (renseignements extraits de l’article « Récolte des tomates à Nardò (Pouilles) : la première grève auto-organisée des journaliers » paru dans le même n° 91 (automne 2011) de Wildcat auquel renvoie l’auteur de ce texte sur l’Iran.


Sur l’Iran dans Echanges :

Iran : sur les émeutes ouvrières d’avril 1995

Iran : luttes ouvrières et guerre

Iran : Tous unis contre le séisme social

Iran : une renaissance ?

La révolution iranienne - 1979

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