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Sept textes de l’Union ouvrière internationale (1949)

jeudi 1er mars 2012, par Yves

(Fidèles à notre démarche qui consiste à rééditer ou traduire des textes de tendances révolutionnaires peu connues et qui ont combattu à la fois leur bourgeoisie nationale, les fascistes, les nationalistes, le stalinisme, la social-démocratie et les différents impérialismes, nous reproduisons le Manifeste de l’éphémère Union ouvrière internationale, issue pour l’essentiel du mouvement trotskyste, qui fut fondée à l’hiver 1948 et comptait une cinquantaine de militants tant à Paris qu’en province : G. Munis, Benjamin Péret, Jaime Fernández, Paco Gómez, Sania Gontarbert, Sophie Moen, Edgar Petsch, Agustín Rodríguez, etc. Elle publia un bulletin ronéotypé, "La Bataille internationale".

1. Manifeste de l’Union ouvrière internationale (1949)

2. Contre les deux blocs, pour le socialisme (août 1950).

3. Lettre de l’Union ouvrière internationale (R. Mangano, G. Munis, Benjamin Péret, Pesch, Jacques Gallienne, Esteban Bilbao, 1950)

4. Déclaration (1949)

5. Dans quel marasme nous ont-ils plongés ? (1950)

6. Guerre ou paix ? (1950)

7. L’œuvre du stalinisme en Chine (1950)

Ces textes de l’UOI font partie des annexes du tome 1 des Oeuvres choisies de G. Munis à paraître prochainement aux éditions Ni patrie ni frontières. NPNF )

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Manifeste de l’Union ouvrière internationale (1949)

Ouvriers de France, d’Europe et du monde,

Vous avez devant vous un monde pourri qui n’attend que vos coups pour s’enfoncer dans le passé. Vous êtes les derniers esclaves des sociétés d’exploitation et de fraude qui, pendant des dizaines de siècles, se sont succédé les unes aux autres, mais vous êtes aussi leurs vengeurs, la force active qui doit détruire ce monde pourri et en construire un autre sans exploitation, ni fraude. Vous êtes la vérité en face du mensonge. Affirmez-la ! Il ne vous faut qu’agir. À cent ans de distance, les paroles du Manifeste communiste retentissent comme une gifle sur le visage de tous les lâches et de tous les traîtres : « Les prolétaires n’ont à perdre que leurs chaînes et ils ont un monde à gagner. »

La société capitaliste a fait son chemin. Elle est la plus achevée de toutes les sociétés basées sur l’exploitation de l’homme que le monde ait connues. Elle a, plus qu’aucune autre, développé les moyens de production, la science, la culture et la consommation générales et même la liberté dans les limites utiles à la minorité bourgeoise exploiteuse de la grande majorité de la population. Elle a fouillé le globe en quête de sources de matières premières et de marchés ; elle a introduit partout les rapports capitalistes d’exploitation, augmenté numériquement le prolétariat, concentré la propriété dans [entre les mains d’] un nombre d’hommes de plus en plus réduit. Elle a ainsi, d’une part, agrandi, plus que toutes les précédentes sociétés d’exploitation, la séparation entre la capacité du travail naturel à l’homme et les instruments de travail (machines, techniques, terre, forces naturelles, etc.) qui sont indispensables au libre et plein exercice de cette capacité. Mais d’autre part, l’histoire l’a acculée à créer, par le truchement des misérables intérêts bourgeois, les conditions requises pour l’anéantissement de toute société d’exploitation et de fraude. Jadis les esclaves de Spartacus, les serfs des jacqueries ou les sans-culottes du XVIIIe siècle ne se révoltaient que pour être écrasés ou pour faire triompher une nouvelle classe d’exploiteurs. Aujourd’hui, le prolétariat a la possibilité d’orienter la société vers la destruction de toute exploitation, toute fraude, toute oppression. Il doit prendre possession des instruments de travail lentement dérobés à l’homme au cours de longues dizaines de siècles, restaurer l’unité entre l’homme et la nature, gage de toute liberté, et anéantir l’Etat. La révolte du prolétariat sera la révolte de l’humanité. S’il se montrait incapable de se révolter, il entraînerait l’humanité vers une nouvelle servitude pour des dizaines de siècles.

La société capitaliste ne peut plus offrir à l’humanité qu’un avenir de misère, de régression sociale et culturelle, de dictatures policières et de guerres de plus en plus sanglantes, quel que soit présentement le groupe capitaliste qui domine (USA ou URSS). Cependant les forces économiques ont atteint un niveau qu’elles n’ont jamais connu, bien que leur développement soit actuellement freiné par le système qui leur sert de cadre. Ce système est aujourd’hui entièrement rongé par la contradiction entre le développement des forces de production et la capacité d’absorption du marché. Cette contradiction entraîne un malthusianisme économique croissant, générateur demain d’une lente dégradation technique, indispensable au maintien sous une forme ou sous une autre de la division de la société en classes ou en castes et des profits que cette division vaut à la couche dominante. Il suffirait que les travailleurs s’emparent de l’appareil de production et le remettent en marche au profit de l’ensemble de l’humanité pour que la technique et la culture connaissent un essor aujourd’hui inimaginable.

La surindustrialisation des Etats-Unis capable de donner à la majorité des travailleurs de ce pays un niveau de vie largement supérieur à celui que connaissent les travailleurs du reste du monde, exploités à la fois par leurs propres capitalistes et par l’impérialisme américain et russe, permet cependant d’entrevoir les possibilités que recèle un système où la production serait orientée uniquement vers la satisfaction des besoins de la population. C’est ce but que doit s’assigner la révolution socialiste dès l’heure de son triomphe et vers lui que doit tendre la société de transition qui naît avec sa victoire. Cette société ne doit pas perdre de vue un seul instant l’interdépendance étroite qui existe entre la production et la consommation même dans le système capitaliste. Le profit qui, dans le système actuel, s’intercale entre la production et la consommation comprime tantôt l’une, tantôt l’autre, si bien qu’au moment où consommation et production entrent en conflit ouvert, le profit tend à disparaître si la consommation est restreinte, d’où les crises du capitalisme, ou à s’accroître, si la consommation dépasse la production. Dans la société de production d’où le profit doit être banni sous quelque forme que ce soit, l’économie planifiée a pour but essentiel d’accorder production et consommation, la satisfaction de cette dernière devant être envisagée comme étalon de la production, et non le profit comme dans le système capitaliste. Toute économie « planifiée » qui ne tient pas compte des nécessités des masses est ipso facto orientée à [vers] la satisfaction des besoins d’une minorité exploiteuse constituant la couche dominante de la société et ramenant celle-ci vers des normes capitalistes. Elle relève de l’économie dirigée et, de nos jours, ne peut que rejeter la société plus profondément dans la décadence.

Depuis qu’en 1914 a éclaté la première guerre impérialiste, le capitalisme est entré dans sa phase décadente et la société dans la crise la plus décisive de l’histoire. Son bilan des trente dernières années est macabre. Deux fois, le monde a été entraîné à [dans] la guerre, des dizaines de millions d’hommes ont été tués, et le travail de plusieurs générations a été détruit sans autre résultat que de décider quel groupe d’esclavagistes dominerait le monde. Chaque fois, les gouvernements de chaque pays ont appelé leurs populations respectives au massacre des populations des pays ennemis au nom de la liberté et du bien-être futur, car ce qu’ils ne peuvent pas donner aujourd’hui, ils le promettent pour demain à l’instar de toutes les religions. Il en est résulté une misère et une oppression accrues ainsi qu’une régression sociale aujourd’hui évidente pour tous. Sans se soucier de leurs promesses, les vainqueurs, n’écoutant que leur voracité, menacent encore de déclencher un nouveau carnage pour s’arracher les uns aux autres les dépouilles du vaincu.

Dès 1914, les forces de production, les forces humaines et la culture avaient atteint le niveau nécessaire pour accomplir la révolution sociale. Dès lors, une grande alternative s’est présentée pour l’humanité et en particulier pour le prolétariat et les classes pauvres en général : révolution ou guerres continuelles, destruction de la civilisation, décadence et rechute dans la barbarie. La guerre était le signal de l’épuisement des possibilités positives de la forme sociale capitaliste ; elle aurait dû être détruite. Le prolétariat des deux camps belligérants aurait dû retourner les armes que les capitalistes et les leaders ouvriers mettaient entre ses mains pour « vaincre l’ennemi », contre ces mêmes capitalistes et leaders ouvriers.

Trente ans d’oppression et de souffrances inouïes auraient été ainsi épargnés au monde, trente ans de crimes comme on en n’avait jamais vu jusqu’ici. Il s’agissait de détruire cette société d’exploitation sans égard pour les patries qu’elle avait produites et non pas de détruire l’Allemagne au profit de l’Angleterre et de la France, ou ces deux [pays] au profit de l’Allemagne. Mais les leaders ouvriers, faisant corps avec les exploiteurs, réussirent à imposer la guerre pour la destruction d’un groupe de nations au profit d’un autre. Au dilemme posé par l’évolution humaine dont la solution positive commandait la fraternisation des peuples dans la révolution sociale, fut substitué un dilemme faux et réactionnaire : triomphe du capitalisme allemand ou triomphe du capitalisme français ou anglais qui, en fin de compte, fut simplement le triomphe du capitalisme américain. Rejeté violemment, loin de son but, au moment où il allait l’atteindre, faussé dans son essence et son activité quotidienne, le mouvement ouvrier subit un très grave recul idéologique et une immense défaite, puisqu’il s’était mis honteusement au service du capitalisme, le jour même où il aurait dû le détruire.

Grâce à l’action foncièrement internationaliste, antipatriotique, défaitiste révolutionnaire des bolcheviks, le triomphe de la révolution russe rétablit les termes exacts du dilemme historique présenté à l’humanité, en appelant les peuples à s’emparer de l’économie et du pouvoir politique, à anéantir l’Etat capitaliste et à retourner leurs armes contre leur propre gouvernement. Certes, la trahison des leaders de l’Internationale socialiste n’aurait eu qu’une portée très limitée si la révolution russe n’avait pas, elle-même, été trahie quelques années après sa victoire. Ainsi, bien avant l’éclatement de la seconde guerre impérialiste, la Troisième Internationale et le gouvernement du Kremlin avaient renié, beaucoup plus complètement et beaucoup plus perfidement qu’en 1914, la Deuxième Internationale, le grand dilemme historique, trahi le prolétariat et contribué eux-mêmes de toutes leurs forces à pousser la société à la décadence à travers les guerres, la surexploitation et le totalitarisme bureaucratique et policier. C’est là le fardeau accablant qui pèse sur le prolétariat mondial, le rend sceptique, paralyse son action révolutionnaire et en fait, par le truchement des leaders « communistes » et réformistes, une victime du capitalisme.

Si la première guerre impérialiste avait déjà montré aux exploités du monde – à ceux des pays belligérants en particulier – le besoin urgent d’en finir avec le capitalisme et ses carnages périodiques, la seconde guerre leur a montré de nouveau le même besoin mais dans des termes infiniment plus péremptoires et d’une manière beaucoup plus urgente. Le triomphe des Nations unies, comme celui de l’Axe, ne pouvait qu’approfondir la crise de décomposition et de décadence, aggraver la situation du prolétariat et des classes pauvres en général, saper leur confiance et leur combativité, vicier leur pensée par le méprisable poison nationaliste et prolonger la vie du capitalisme, depuis longtemps périmé. C’est surtout à cause des partis dits communistes, liés à Moscou, qu’une telle tendance a été adoptée ou plutôt imposée aux masses. En reniant l’internationalisme prolétarien et en acceptant la guerre impérialiste, d’abord à côté de Hitler/Staline, puis à côté de Roosevelt/Staline/Churchill, le stalinisme ne faisait qu’obéir aux intérêts réactionnaires du gouvernement de Moscou, son maître et suborneur, mais il infligeait au prolétariat une défaite plus grave que l’écrasement d’une insurrection par les armes capitalistes, qu’il parlât et agit en faveur du fascisme contre les ploutocraties impérialistes ou en faveur de celles-ci contre le fascisme, il restait dans le camp des forces de décadence, dont l’intérêt vital exigeait que le prolétariat fût prisonnier du dilemme faux et réactionnaire (victoire d’un groupe de nations capitalistes sur un autre) pour l’empêcher de poser son propre dilemme : révolution sociale et fraternité prolétarienne ou guerre impérialiste et barbarie. Allié à Berlin ou Washington, Moscou ne changeait pas de camp par rapport aux intérêts du prolétariat qui sont les intérêts historiques de toute l’humanité. Ce fut la preuve la plus concluante que le Kremlin ne représentait pas la révolution russe de 1917, mais bien ses destructeurs.

En effet, aucune politique révolutionnaire n’est possible aujourd’hui, et le prolétariat sera incapable de sortir de l’esclavage, si l’on ne comprend pas que l’actuel gouvernement de Moscou et tous ses partis dans le monde représentent, non la révolution mais la contre-révolution russe. Dans les vieux pays capitalistes, l’Etat, sa police, ses lois et ses tribunaux concentrent et représentent par de multiples voies les intérêts de tous les capitalistes individuels qui exploitent le prolétariat ; dans la Russie de Staline, l’Etat est presque l’unique capitaliste et exploiteur. Ainsi se trouvent concentrés dans ses mains la propriété et l’exploitation de type capitaliste, la police, la législation et les tribunaux qui soutiennent les deux premières. Jamais dans l’histoire, depuis les derniers stades de la décadence romaine, on n’a vu une si monstrueuse concentration de pouvoir. C’est cela qui a donné au régime du Kremlin son caractère si complètement totalitaire.

Les perspectives générales de Marx et Engels partaient de la constatation que les sociétés, quelles qu’elles soient, naissent, se développent, dégénèrent et disparaissent pour laisser la place à une société nouvelle qui, à son tour, subit le même sort. Leur critique se situe à l’époque où le capitalisme va atteindre son apogée et les empêche de discerner nettement les caractères spécifiques du capitalisme pourrissant. Ils n’avaient pas envisagé qu’il atteindrait ce stade. Le développement considérable du mouvement ouvrier dans les dernières années de leur existence permettait d’ailleurs d’espérer que le parti révolutionnaire du prolétariat détruirait la société capitaliste au moment où celle-ci cesserait d’avoir une valeur positive, même relative, pour l’ensemble de l’humanité. Il convient de noter ici que Marx et Engels considéraient la révolution socialiste comme inévitable, oubliant ainsi l’autre terme de l’alternative : la décadence. Ce n’est pas leur faute cependant si le parti révolutionnaire est passé à l’ennemi avec armes et bagages pour devenir le principal obstacle à l’émancipation des travailleurs et faciliter ainsi la décadence de la société. De là vient la déficience de leurs perspectives générales. En effet, l’optimisme de leurs prévisions s’étant trouvé en défaut à cause des hommes, du facteur subjectif, les perspectives touchant à l’évolution du capitalisme vers la dégénérescence acquirent de ce fait un caractère sommaire puisque ces prévisions leur paraissaient superflues, le parti révolutionnaire du prolétariat devant éviter la décadence en détruisant la société capitaliste. Par ailleurs, on doit convenir que les caractères de dégénérescence du capitalisme étant à peine sensibles à leur époque, il leur était difficile de dénoncer l’évolution future de la société en l’absence d’une révolution sociale triomphante.

Les perspectives économiques de Marx se sont confirmées dans leurs grandes lignes, encore que, dans ce développement, certains traits nouveaux soient apparus qui constituent le contenu même de la décadence.

Le phénomène de concentration du capital a amené, par exemple des transformations dans les formes de la propriété et de la concurrence. Au premier stade du capitalisme moderne, le stade du libéralisme économique, la propriété était strictement individuelle et n’exprimait que le capital investi dans l’entreprise. La concurrence était le fait de la lutte entre les capitalistes individuels sur un marché restreint qui atteignait rarement l’échelle nationale. Mais la nécessité, engendrée par le développement du machinisme, d’investir des capitaux de plus en plus considérables a amené l’association du capitalisme individuel puis, à la fin de ce stade, la société anonyme, où d’immenses capitaux provenant d’une multitude de petits capitalistes sont gérés par un tout petit nombre d’hommes, sans que ces petits capitalistes puissent intervenir dans la gestion de leurs fonds.

Au second stade, celui de l’impérialisme, la propriété ne cesse pas d’être privée, mais les sociétés anonymes se groupent en trusts et en cartels qui règlementent les prix, tout en se livrant entre eux une guerre acharnée pour la conquête de marchés de plus en plus vastes. Si, au stade précédent, l’Etat constitue un facteur d’équilibre relatif entre les capitalistes, à l’époque de l’impérialisme il devient l’agent d’exécution directe des groupes capitalistes les plus puissants qui se combattent pour en obtenir le contrôle exclusif à leur seul bénéfice.

L’automatisme de ce processus se poursuivant, on arrive au troisième stade – capitalisme d’Etat – où la propriété, devenue impuissante à conserver son caractère capitaliste par ses propres moyens, se met à l’abri de l’Etat, s’efface devant lui, se fond en lui. La propriété devient indivise entre les membres de la classe ou de la caste qui détient le pouvoir politique, si bien qu’elle cesse, en Russie, par exemple, d’être fonction du capital investi initialement par les capitalistes individuels, ceux-ci étant presque entièrement disparus [ayant presque entièrement disparu]. Leur rôle se limite désormais, dans les autres pays où les moyens de production ont été plus ou moins nationalisés, à empocher une part du profit, l’autre part étant absorbée par les bureaucrates de l’appareil d’Etat et de l’appareil économique. En somme, la concentration qui s’est opérée sur le plan économique conduit automatiquement le capitalisme à concentrer ses forces politiques et économiques dans les mêmes mains, dans le seul but de mieux résister aux assauts des masses.

L’abaissement du niveau de vie des masses laborieuses, constant depuis la première guerre impérialiste mondiale, n’a pour ainsi dire pas été prévu par Marx et Engels, car il résulte de l’évolution rétrograde du capitalisme à notre époque. Cet abaissement du niveau de vie se manifeste de plusieurs manières : d’abord par la création, entre les deux guerres, d’immenses armées de chômeurs en Allemagne, en Angleterre et aux Etats-Unis, par exemple, puis par une diminution absolue du niveau de vie de l’ensemble du prolétariat, particulièrement sensible en France où il s’est abaissé en moyenne de 50%. Enfin le niveau de vie des travailleurs des pays impérialistes s’est encore abaissé à cause du monopole de la technique par la classe dominante qui, par le travail à la chaîne mené à un rythme haletant, conduit à une régression culturelle inimaginable et à un épuisement rapide des travailleurs.

En URSS et dans les pays du « glacis », le travail forcé tend à devenir une forme d’exploitation normale qui permet encore d’abaisser considérablement le niveau de vie des travailleurs qui y échappent, l’interdiction de la grève leur retirant toutes possibilités d’action en vue de l’amélioration de leur situation.

Enfin, le phénomène qui est peut-être le plus notable de notre époque est sans doute la faveur dont jouit la paysannerie chez les couches dominantes des démocraties bourgeoises d’Europe occidentale aussi bien que des « démocraties populaires » d’Europe orientale. Ce sont les seules couches sociales – hormis les classes dirigeantes y compris, à l’Est, les bureaucraties syndicales et politiques staliniennes et réformistes – qui aient prospéré depuis une dizaine d’années aux dépens du prolétariat et des classes moyennes urbaines évidemment. La raison en est simple : une couche de paysans satisfaits ne sera pas tentée de se lier au prolétariat pour réaliser la révolution socialiste et constitue ainsi un obstacle supplémentaire d’une efficacité certaine contre celle-ci.

Les perspectives politiques du marxisme, relativement au rôle du prolétariat, ne se sont pas réalisées parce que la possibilité d’une décadence du capitalisme a été rejetée et parce que le rôle du facteur subjectif a été considérablement sous-estimé par le marxisme ou plus exactement n’a pas été suffisamment indiqué.

La crise de la société actuelle est la crise révolutionnaire la plus importante et la plus décisive de toute l’histoire de l’humanité. Jusqu’à présent, l’évolution sociale et les révolutions qui l’ont confirmée et développée donnaient toujours lieu à l’élévation au pouvoir d’une nouvelle classe dominante. Mais l’évolution, les révolutions, les décadences et les renaissances antérieures ont produit tous les éléments matériels et humains nécessaires pour en finir avec toute exploitation d’une classe par une autre et permettre à l’homme de faire face, sans divisions sociales, au monde extérieur, à la nature et de les mettre à son service. L’instrument de ce bouleversement social, c’est le prolétariat, la classe des travailleurs qui ne peut s’émanciper par l’oppression d’une autre classe, mais uniquement en libérant toute l’humanité. Il y a un siècle que le prolétariat a commencé son héroïque lutte révolutionnaire mais, depuis ce moment, il a été toujours trahi par les organisations qui l’avaient appelé à la lutte pour la révolution. La Première Internationale ne fit qu’indiquer la route avant sa dissolution ; la Deuxième Internationale bondit brusquement, en 1914, dans le camp du capitalisme après une longue période d’adaptation bureaucratique et parlementaire ; la Troisième Internationale, qui représenta vraiment la révolution mondiale pendant quelques années, se transforma rapidement en instrument extérieur de la contre-révolution russe et sa trahison a été, pour cette raison même, infiniment plus grave que toutes les précédentes. Mais la trahison de ces organisations, principalement de celles dites communistes qui pendant longtemps ont usurpé le prestige de la révolution russe, n’était pas seulement une désertion en pleine bataille, elle signifiait que toute la force organique et idéologique de ces organisations passait au service de la contre-révolution mondiale, indépendamment des rivalités impérialistes. À partir de là, ces organisations, de facteur révolutionnaire, se transformaient en facteur conservateur, elles devenaient des auxiliaires de la police, des tribunaux et de l’Etat en général. Ainsi, le prolétariat se trouve enrégimenté dans des organisations « communistes », « socialistes » et syndicales dont le but ultime est d’aider la police, l’armée, les tribunaux, l’Etat à rendre impossible la révolution prolétarienne. Voilà tout ce qui empêche le prolétariat de se révolter et permet au capitalisme de traîner une existence décadente.

Le capitalisme n’offre aujourd’hui à la société qu’un avenir de plus en plus sombre, un avenir de guerres, un régime policier et bureaucratique dirigé par des fascistes, des staliniens ou les deux coalisés, une dégradation continuelle du niveau de vie et de culture, un esclavage accentué d’abrutissant travail à la chaîne et de camps de travail forcé, la destruction de la culture et des connaissances techniques au moyen de la technique même (bombe atomique), le rejet de l’humanité dans une nouvelle barbarie. Il n’a plus le droit à l’existence. Toutes les énergies du prolétariat et des classes exploitées en général doivent tendre à un seul but : sa destruction.

Ce serait, en réalité, une tâche relativement aisée si le prolétariat n’avait à vaincre que les capitalistes individuels et les forces armées de leur Etat. Classe contre classe, révolution contre réaction, la victoire appartiendrait sans conteste et rapidement au prolétariat tant la bourgeoisie est dégénérée et, psychologiquement, se sait vaincue d’avance. Mais les forces d’ordre et de contre-révolution ont trouvé de nouveaux foyers d’irradiation et puisent de nouvelles énergies dans les organisations autrefois ouvrières. Les anciens partis « socialistes » ne sont plus, comme Blum l’a dit, que les « gérants loyaux des affaires capitalistes » et les partis dits communistes (en réalité les plus anticommunistes qui soient) ne sont que les représentants et gérants loyaux de la contre-révolution russe, comme ils l’ont prouvé en maintes occasions et avoué dans des centaines de déclarations. Lié à la démocratie bourgeoise, le réformisme socialiste dégénère avec elle ; lié à la contre-révolution russe, le stalinisme se corrompt avec elle et vivra, ou périra, avec elle. Mais la caractéristique de la contre-révolution russe est la concentration et l’exacerbation de la vieille exploitation capitaliste dans les mains de l’Etat, ce qui produit une concentration de la violence, des méthodes policières et bureaucratiques du totalitarisme, que le capitalisme traditionnel n’a jamais atteint même avec Mussolini, Hitler ou Franco. En effet, le régime existant en Russie concentre dans ses mains la propriété des moyens de production, par conséquent l’exploitation et la violence judiciaire et policière qui sauvegardent les deux premières, à un degré que l’histoire n’a jamais connu, même dans la décadence de l’ancienne Egypte et de la Rome impériale. La propriété privée des moyens de production, signe du vieux capitalisme, a donné lieu en Russie, sous l’égide de la contre-révolution stalinienne, à la propriété capitaliste de l’Etat, ce qui fait passer tout le pouvoir et la plus grande partie des bénéfices de l’exploitation dans les mains des bureaucrates staliniens. Dans les pays de l’Europe occidentale, particulièrement en France, ce sont les partis staliniens et leurs bureaucrates syndicaux (CGT) qui ont la mainmise sur la classe ouvrière et s’imposent à elle par tous les moyens, depuis la démagogie hypocrite au nom du socialisme et de la révolution russe, jusqu’à la contrainte sous toutes ses formes dans les usines, et l’assassinat des révolutionnaires. Sachant que l’évolution naturelle du capitalisme (concentration automatique de la propriété jusqu’à la propriété d’Etat) favorise ses intérêts, le stalinisme entend faire valoir la domination de ses bureaucrates sur la classe ouvrière pour s’imposer aux capitalistes individuels comme le meilleur représentant du capitalisme en général, c’est-à-dire comme le meilleur défenseur du système qui consiste à faire travailler la masse au bénéfice des privilégiés, à maintenir la séparation de l’homme des moyens de production, comme le sauveur de toutes les forces pourries de l’ordre en général, en face du désordre et de l’ « anarchie » des masses révoltées.

Ainsi, l’ennemi véritable du prolétariat et de la révolution sociale n’est pas constitué principalement par les capitalistes individuels, que le prolétariat pourrait vaincre d’une simple claque, ni par leur police, leur armée, leurs tribunaux entièrement discrédités et prostitués, mais par les cadres politiques et syndicaux staliniens qui substituent à l’Etat, là où il est incapable de remplir sa tâche : maintenir la classe ouvrière dans le scepticisme et la démoralisation. Ils sont actuellement, à notre époque de dégénérescence du capitalisme, les véritables représentants de l’Etat. Or, la tâche historique la plus importante du prolétariat est de détruire la machine de l’Etat, sans quoi la révolution sociale ne sera jamais.

Il s’ensuit que, sans détruire la puissance stalinienne en tant que parti et bureaucratie syndicale (CGT) ainsi que celle de la bureaucratie réformiste (CGT-FO) ou leur sosies dans d’autres pays, le prolétariat est voué à l’impuissance et à l’esclavage, il n’y aura pas révolution sociale, mais décadence et barbarie.

Le grand problème de l’époque, la terrible tragédie du prolétariat consistent précisément dans la contradiction provisoire entre la maturité plus que complète des conditions historiques, objectives et subjectives, de la révolution sociale et son incapacité organique et pratique de la mettre à exécution. La jonction entre les possibilités historiques et les faits ne peut, en conséquence, être réalisée que par une organisation révolutionnaire du prolétariat. C’est à cette tâche, que nous, Union ouvrière internationaliste, entendons contribuer. Toutes les petites organisations existant en dehors du réformisme et du stalinisme se sont révélées impuissantes à rallier le prolétariat sous un drapeau combatif, y compris les organismes officiels de la IVe Internationale dont nous venons de sortir. La IVe Internationale n’a pas intégralement maintenu les traditions de l’internationalisme prolétarien et s’en tient encore à la défense de la Russie sans voir que la contre-révolution y est entièrement accomplie. Elle constitue ainsi une gauche du stalinisme dans tous les pays. La IVe Internationale officielle ne fait de cette manière qu’annuler son propre potentiel révolutionnaire. C’est cela qui a donné naissance à notre mouvement, l’Union ouvrière internationaliste, qui a pour but d’organiser le prolétariat français, européen et mondial en vue de l’accomplissement de son grand but historique : LA REVOLUTION SOCIALISTE.

(Ce texte est extrait des archives de Ngo Van, membre de l’UOI en 1949-1950. Elles se trouvent désormais à l’IISG, Institut d’histoire sociale, d’Amsterdam. Tous nos remerciements à H.F. pour nous avoir permis de les photocopier.)

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2. Contre les deux blocs, pour le socialisme

(Union ouvrière internationale, Groupe de combat révolutionnaire, août 1950).

Pendant que les deux puissances qui écrasent le monde, tuent tous les jours des centaines d’hommes, se disputent et rasent la Corée, leurs sergents recruteurs cherchent à convaincre le monde des vertus pacifistes, démocratiques ou socialistes de l’uniforme qu’elles offrent avant de l’imposer. Mais, dans leur majorité, les hommes, sans distinction de race ni de nationalité, méprisent les litanies de [la] propagande, trop usées depuis 1914, répudient et haïssent la guerre, car ils savent que les deux camps, quel que soit le vainqueur, assombrissent l’avenir. Cependant, tout le monde, prolétaires, paysans exploités et intellectuels non vendus, se laisse conduire à la guerre avec un fatalisme et une résignation dignes des saints les plus banals. Mais les saints du christianisme croyaient au moins à leur dieu, tandis qu’aujourd’hui les hommes et les classes dont l’action serait décisive pour l’avenir immédiat du monde, loin de voir un sauveur dans la Russie ou les Etats-Unis, les méprisent pareillement. Cette passivité-suicide qui laisse la voie libre aux promoteurs de la guerre, doit cesser. Opposée à la guerre pour plus des trois quarts, l’humanité pourrait l’empêcher si elle le voulait, mais à condition de prendre résolument l’initiative et de tarir la source même de la menaçante hécatombe.

Dans chaque pays, on ne manque pas d’un nombre suffisant d’hommes pour faire les premiers pas. Les choses en sont arrivées à un point où l’homme du commun, à Paris aussi bien qu’en Corée, à New York ou à Moscou, est acculé à cette alternative : se battre et périr par dizaines de millions en détruisant la civilisation et le monde pour le laisser au pouvoir de Moscou ou de Washington, ou bien se battre, dès maintenant, contre la guerre et les puissances qui l’engendrent. Le choix ne fait pas de doute ; mais il faut passer à l’action sans tarder. En face des intérêts pourris du Kremlin et de la Maison-Blanche, l’écrasante majorité de l’humanité doit trouver le chemin de la paix et de la concorde entre les peuples, qui ne saurait exister sous les régimes d’exploitation.

Les prétextes mêmes de la guerre de Corée, comme de la guerre générale que couvent les chancelleries et l’ONU, sont faux jusqu’au grotesque. De la Corée du Nord ou de la Corée du Sud, de la Russie et ses flics ou des Etats-Unis et ses courtiers, qui est l’agresseur ? Qui sauve le peuple coréen de l’oppression ? Les ruines de Corée crient la réponse. En réalité, le seul attaqué est le peuple coréen. Etats-Unis et Russie se l’étaient partagé comme butin de guerre par le 38e parallèle, Etats-Unis et Russie sont en train de le sauver à coups de canon.

Si le peuple coréen est la seule victime réelle et digne de défense, n’empêche qu’un des deux impérialismes en lutte a pris l’initiative des hostilités. Et, à notre époque où tous les concepts et même les mots ont été avilis, les idées les plus élémentaires retrouvent tout leur principe actif. Les révolutionnaires doivent le dire et non pas le cacher : comme en 1914 et en 1939, et comme il arrivera (sauf révolution) une fois de plus dans le siècle, le premier coup de canon a été délibérément tiré en Corée par l’impérialisme le plus affamé. L’impérialisme repus, bien adossé à ses réserves mondiales, aspire spirituellement à une digestion pacifique. Oui, Moscou a attaqué Washington en Corée, Moscou a déchaîné la guerre en Asie. Et il l’a fait avec toutes sortes de circonstances aggravantes, en se dissimulant derrière l’appel de Stockholm et au nom d’une lutte contre l’impérialisme qui masque sa propre cause archi-impérialiste. Cependant, le prolétariat et spécialement les révolutionnaires commettraient une erreur peut-être fatale pour l’avenir de l’humanité si, du fait indéniable de l’agression russe ou du mensonge et du totalitarisme horrible consubstantiel au stalinisme, ils déduisaient une nécessité d’appuis sous quelque forme que ce soit, direct ou indirect, complet ou mitigé et critique, à l’impérialisme américain.

De même que l’appel stalinien de Stockholm « pour la paix », le scapulaire de la « lutte contre l’agression » dont chaque camp cherche à s’affubler, ne sert qu’à édifier des casernes. En effet, l’agression n’est que le premier coup de feu, mais les causes de la guerre sont aussi bien chez l’assailli que chez l’assaillant ; non pas chez eux isolément, mais chez eux en tant que chefs de file de deux fragments du même monde capitaliste. À travers ses multiples va-et-vient coloniaux et commerciaux, ses crises et ses guerres, tirant avantage des nombreuses révolutions ratées ou trahies, le capitalisme mondial, depuis plus d’un siècle, se polarise en secteurs de moins en moins nombreux et de plus en plus différenciés. La dernière guerre, en annihilant pour toujours les espoirs de suprématie des capitalismes allemand, italien et japonais, en les soumettant à un régime de semi-colonies, a provoqué également la chute brutale de la France et de l’Angleterre au rang de puissances secondaires. Les orbites et les systèmes ont fermé leur cycle. Deux puissances sont maintenant maîtresses universelles, révérées par leurs Quisling respectifs. Les satellites recevront un traitement de plus ou moins grande faveur et réussiront parfois, dans de rares cas, comme Tito, à changer d’astre, mais en aucun cas leur qualité de satellites. Les de Gaulle et les Churchill savent si bien que leurs fanfaronnades chauvines sont condamnées d’avance à l’impuissance qu’ils n’y recourent que pour arracher des concessions à leur chef de file.

En dernière instance, le processus mondial de l’évolution ne fait que traduire le total des processus nationaux de concentration du capital en un nombre de mains de plus en plus réduit, jusqu’à arriver à l’Etat comme capitaliste abstrait et idéal. Ainsi, ce qui pousse la Russie contre les Etats-Unis et les Etats-Unis contre la Russie, en maintenant une insupportable menace sur l’humanité, c’est la poussée automatique du capital vers un très petit nombre de maîtres et finalement vers les privilégiés d’un seul pays. Cependant, l’humanité laborieuse ne jouit même pas de la moitié des fruits de son travail. Les quantités astronomiques de richesses ainsi accumulées sont consommées, ou détournées vers des objectifs de guerre, pour la domination du capital mondial, par un petit nombre de privilégiés de tous les pays, depuis les financiers américains et les potentats ou natchalniks russes, jusqu’aux bourgeois et staliniens de chaque nation, sans parler de la méprisable tourbe d’amis et de propagandistes respectifs. En fin de compte, l’exploitation des trois quarts des habitants de la Terre se mesurera-t-elle en dollars ou en roubles ? De là, la guerre de Corée, la menace qui pèse sur l’Allemagne occidentale, la Yougoslavie, la Turquie, la menace d’une guerre générale.

Il n’y a pas d’autre raison de conflagration. Truman et Staline, symboles des deux blocs, préparent la guerre pour l’exploitation des peuples et leur paix ne pourrait être établie que par un accord sur la distribution des dividendes et le partage des zones d’influence. À quelque règlement qu’ils arrivent en Corée, ce sera toujours aux dépens des Coréens et en laissant suspendue sur nos têtes la menace de la Troisième Guerre mondiale. Si, demain, ce danger reculait pour quelques années grâce à un nouveau Munich ou à un nouveau Potsdam, profitable à Moscou ou à Washington, l’intervalle de paix serait beaucoup plus court qu’entre le traité de Versailles et la crise du couloir polonais. La domination mondiale incontestable et la guerre pour l’imposer sont inséparables de la suprême concentration impérialiste du capital dans laquelle la Russie de Staline s’est engagée avec la rapacité exaspérée du dernier venu. Si l’on ne veut pas que la lutte pour la paix facilite la domination mondiale d’un des deux blocs, il faut s’attaquer à la racine même du mal : le système économique qui produit la guerre, alimente les armées et les armements monstrueux, maintient les frontières et l’exploitation de l’immense majorité des hommes.

Aucun des deux camps, il est vrai, n’est à court de sornettes. Le bourrage de crânes des Etats-Unis, c’est la défense de la démocratie contre l’invasion totalitaire ; celui de la Russie, la défense du socialisme contre l’encerclement capitaliste. Mensonge grossier de part et d’autre, simple appel à la mort stupide et catastrophique pour la marche de la civilisation, de cinquante ou cent millions d’hommes. Assez de bourrage de crânes.

À part une poignée de staliniens fanatiques et une autre de bourgeois également arriérés et obtus, seuls des individus corrompus jusqu’à la moelle voient aujourd’hui le socialisme dans le régime russe. Bien avant la dernière guerre, la révolution de 1917 et ses auteurs avaient été exterminés. Le stalinisme, expression politique et économique de la contre-révolution, a imposé un capitalisme d’Etat dont la brutalité et l’obscurantisme font pâlir toutes les tyrannies présentes et passées. Le « plan quinquennal » est tout entier basé sur l’avidité exploitrice des nouveaux maîtres, les natchalniks, comme ceux d’en bas les appellent avec mépris. C’est le plan qu’imposeraient les cinquante ou cent capitalistes les plus cupides et réactionnaires de n’importe quel pays, s’ils avaient, comme la bande de Staline, pouvoir absolu sur l’économie, la législation et la police.

Une moyenne de quinze millions de forçats sont nécessaires en permanence pour atteindre les prévisions d’une production destinée en majorité à la guerre. Les procès pour « espionnage » et « sabotage » et les millions de condamnations administratives n’ont d’autre objet que de couvrir les prévisions du plan en matière de détention, en vue d’atteindre les prévisions économiques. De son côté, le prolétariat, formellement libre, est contraint par la loi de travailler sur le lieu et pour le salaire que le gouvernement lui impose. Il manque totalement des droits de parole, de réunion, de grève et d’organisation. En Russie, l’exploitation a été portée à des extrêmes comparables à ceux atteints dans les anciens régimes coloniaux et pis encore. L’encerclement capitaliste existe, oui, mais c’est le Kremlin qui le maintient, par la terreur sur le prolétariat de Russie et des pays qu’il occupe. Se battre pour ce régime ? Jamais ! Et l’on peut être certain que le prolétariat ne le fera que le revolver sur la nuque. C’est un devoir et une nécessité très urgente pour les révolutionnaires du monde entier que de l’aider à retourner ses armes contre la nouvelle caste d’exploiteurs de Staline et ses disciples. Mais ce serait une vile tromperie que de prétendre y parvenir en soutenant l’impérialisme américain comme un moindre mal.

Non moins fallacieuse est, en effet, la défense de la démocratie prônée par le bloc yankee. Ses Singman Rhee lui donnent un démenti aussi catégorique qu’à Staline ses Gottwald, ses Kim Ir Sen et son propre personnage. Les trompeurs voudraient que les millions d’hommes destinés à servir de chair à canon soient dépourvus de mémoire.

Rappelons donc qu’en Russie le totalitarisme stalinien est venu à bout de toutes les oppositions révolutionnaires, avec la complaisance et l’appui de Londres, Paris et Washington. Depuis l’assemblée de Genève où Chamberlain demandait à Staline la tête de Trotsky comme condition préalable à toute entente, jusqu’à la séance du Parlement britannique où Churchill jubilant annonçait l’écrasement de la révolution sociale en Grèce avec l’aide du Kremlin, la solidarité de classe des vieux impérialismes occidentaux avec l’impérialisme moscovite naissant n’a pas failli chaque fois qu’il s’est agi de repousser la révolution.

Rappelons encore l’Espagne où le Kremlin, applaudi et appuyé par Londres, Paris et Washington, a détruit la révolution avec ses propres hommes. L’« Occident démocratique » n’a eu vent du totalitarisme russe et n’a dénoncé ses camps de concentration qu’à l’heure où le dispositif militaro-policier de Moscou (résultat de l’anéantissement du prolétariat), une fois délivré du danger révolutionnaire, bien retranché dans son immense glacis, et faisant fi des marchandages de Téhéran et de Potsdam, entreprit l’attaque des positions américaines. Le valet, qui, pendant trente ans, a empêché toutes les révolutions au bénéfice des démocrates occidentaux, sans autre but apparent que de les gagner à une alliance militaire, est devenu leur égal, leur redoutable égal. Le Kremlin aspire maintenant à jouir lui-même des fruits de son œuvre antirévolutionnaire, non plus à l’échelle d’un glacis que ceux d’en face sont disposés à lui abandonner, mais à l’échelle mondiale. C’est alors que le monde occidental met en avant sa démocratie et les camps de Sibérie.

L’Orient et l’Occident ne sont pas deux systèmes économiques et idéologiques de nature sociale opposée et incompatible. Capitaliste est le régime américain, et capitaliste le régime russe. Entre l’un et l’autre, les différences sont quantitatives et en aucune manière qualitatives. La Russie n’est qu’un seul trust capitaliste où les bourgeois n’existent pas au sens traditionnel de ce terme, bien que les magnats russes aient un train de vie en tous points comparable à celui de n’importe quel millionnaire « occidental » et accaparent un plus grand despotisme politique direct.

Aux Etats-Unis, un grand nombre de petits et moyens propriétaires sont soumis à un groupe restreint de grands trusts dont le gouvernement de Washington est l’expression parlementaire. Si, en Russie, la trinité nucléaire du Bureau politique – Staline, Malenkov, Molotov – décide dictatorialement de tout, aux Etats-Unis, soixante familles manipulent à leur guise l’économie – pas seulement l’américaine – et déterminent, grâce au mécanisme domestiqué de la démocratie bourgeoise, la politique gouvernementale.

Sur la base d’un développement capitaliste inférieur à celui du bloc américain, la Russie a une plus grande centralisation économique et par conséquent policière. En réalité, le système russe marque un aboutissement de l’évolution générale du capitalisme des trusts en capitalisme d’Etat. Les exigences antirévolutionnaires du stalinisme ont accéléré son développement dans ce sens, de même que, de leur côté, les conditions privilégiées du développement du capitalisme occidental ont permis à ce dernier de conserver certaines formes constitutionnelles.

Mais la démocratie américaine tant vantée, ou plus généralement, la démocratie bourgeoise, là où elle existe, est, par rapport à la liberté de l’homme, une tromperie aussi nauséabonde que la propriété étatique par rapport au socialisme. Ni l’existence de certains droits élémentaires niés en fait par l’organisation sociale, ne représente la liberté, ni l’interdiction de posséder des industries comme capital privé ne constitue le socialisme. Indépendamment du fait que les Etats-Unis ne vont pas à la guerre pour la démocratie mais pour la dictature économique et politique sur le monde, les libertés bourgeoises qui restent dans certains pays – très rares – sont de plus en plus restreintes et fictives. Par ailleurs, le grand problème de notre époque, sur le plan politique, consiste à atteindre la démocratie effective, celle des producteurs en possession des instruments de travail, de même qu’il consiste, sur le plan économique, à atteindre le socialisme. Là où subsiste une liberté, si étroitement bourgeoise qu’elle soit, elle doit être employée à empêcher la guerre et à se battre contre le régime qui l’engendre.

Démocratie et socialisme se défendent par la révolution sociale, jamais par la guerre impérialiste. Loin d’être un motif de conflagration mondiale, ils constituent la plus urgente et la plus profonde raison de se révolter également contre Moscou et Washington, en commençant où l’on pourra. Rien, personne, aucun Etat, aucune législation répressive, aucun appareil stalinien ou yankee, aucune occupation américaine ou russe, n’empêchera cette vérité de se frayer un chemin et, finalement, de mettre en mouvement les peuples par-dessus leurs gouvernements respectifs et contre eux. La démocratie et le socialisme exigent, non la victoire de Moscou sur Washington ou celle de Washington sur Moscou, mais celle des misérables du monde fraternellement unis, sur le capitalisme russo-américain. Aucune autre lutte ne vaut, aucune autre ne suscitera d’enthousiasme profond et spontané. Moscou et Washington n’auront de soldats que par la crétinisation intellectuelle productrice de brutes fanatiques, ou grâce à la coercition terroriste productrice d’esclaves. Par contre, aussitôt qu’on saura en montrer l’opportunité, des dizaines de millions d’hommes blancs, noirs et jaunes se dresseront contre la guerre et le capitalisme avec l’élan et la sincérité de ceux qui défendent leur cause et celle de l’homme de demain.

Il faut se mettre à l’œuvre. Nous nous adressons à tous les exploités, à tous les hommes révolutionnaires de la terre. Nous leur demandons d’entreprendre inconditionnellement l’organisation de la lutte de l’homme contre la guerre, pour le socialisme, pour la liberté.

Pour la patrie moscovite ou américaine, rien, pas un homme, pas un centime, pas une arme ! Tous contre la guerre, tout pour la paix qui doit être le socialisme triomphant, ou ne sera pas !

Oui, la guerre peut être évitée, mais à condition de ne pas reculer devant la puissance aussi impressionnante que corrompue du Kremlin et de Wall Street.

Août 1950

Union ouvrière internationale (France)

Grupo de combate revolucionario (Espagne)

Source : Texte transmis par Gérard Roche (Association des amis de Benjamin Péret).

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3. Lettre de l’Union ouvrière internationale

(R. Mangano, G. Munis, Benjamin Péret, Pesch, Jacques Gallienne, Esteban Bilbao, 1950)

Chers camarades,

L’Union ouvrière internationale formée en majorité d’ex-membres du PCI [Parti communiste internationaliste] ayant rompu avec le trotskysme officiel et pensant qu’il est grand temps de former une avant-garde révolutionnaire, s’efforce de rassembler sur le plan national et international les militants qui repoussent le stalinisme et le réformisme et restent fidèles dans les grandes lignes au marxisme conçu comme méthode de pensée et d’action et non comme un dogme sacré.

Pour ce faire, elle a donné son accord à la constitution d’un Comité international de la Gauche marxiste pour la formation d’un Parti ouvrier mondial où les organisations et fractions de la classe ouvrière acceptant les points essentiels – internationalisme prolétarien, lutte contre le stalinisme en vue du but final, la révolution prolétarienne et l’instauration d’une société sans classes – pourront discuter et travailler en commun dans l’esprit le plus fraternel.

De nombreuses questions telles que l’attitude devant la guerre, le problème syndical, celui des colonies, des nationalisations, devront être clarifiées par des discussions s’inscrivant dans le cadre des points minimums posés ci-dessus. Ces problèmes ne pourront être résolus que par une confrontation des points de vue de militants d’avant-garde de tous les pays. C’est pourquoi ce Comité international commence dès maintenant la publication d’un Bulletin international de liaison et de discussion et que sa première tâche sera de préparer une Conférence internationale dite de [la] « Gauche marxiste ».

Le POC [Parti ouvrier communiste] italien, le Groupe communiste internationaliste espagnol, des fractions révolutionnaires du Mexique, du Danemark, de Yougoslavie, d’Allemagne ont déjà donné leur accord à ce Comité. Aucun formalisme n’existe pour nous et nous faisons appel à tous dans l’esprit le plus large.

La classe ouvrière ayant besoin de connaître ceux qui l’appellent à la lutte, nous entendons profiter des possibilités légales actuelles au maximum et chaque membre du Comité apparaîtra sous son propre nom, mettant fin ainsi aux méthodes de conspiration puériles en usage dans d’autres groupements tels que la IVe [Internationale].

Dès aujourd’hui, faites-nous connaître votre point de vue, vos suggestions, énoncez vos objections éventuelles afin que le Comité international puisse se mettre rapidement au travail et puisse bientôt convoquer la Conférence internationale. Pour entrer en contact, écrire au camarade E. Pesch, 5 rue Clavel, Paris 19e.

L’Union ouvrière internationale

Mangano, Munis, Benjamin Péret, Pesch, Gallienne, Bilbao…

Source : Guy Prévan (de l’Association des amis de Benjamin Péret) nous a fait parvenir ce texte qu’il a lui-même obtenu des archives personnelles de Ngo Van.

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4. Déclaration

Le Comité international de la Gauche marxiste, comprenant le POC italien, l’Union Ouvrière Internationale française, le Groupe Communiste espagnol et l’Opposition Prolétarienne Yougoslave s’est réuni à Paris les 11 et 12 avril pour examiner la situation internationale actuelle.

Ce comité considère que le Pacte atlantique n’est qu’une machine de guerre comme tous les traités impérialistes et que le bloc anglo-saxon et ses satellites occidentaux représentent le capitalisme des monopoles, tandis que le bloc soviétique – URSS et pays du glacis – représente le capitalisme d’Etat.

Etant donné que ces deux blocs ne sont que des formes différentes d’un même système économique décadent et présentent le même caractère antiprolétarien, le Comité international de la Gauche Marxiste appelle la classe ouvrière de tous les pays à ne se lier idéologiquement à aucun des ces blocs, à lutter contre la guerre froide actuelle et à s’opposer par tous les moyens à un conflit impérialiste éventuel (bloc occidental et bloc oriental), et, au cas où celui-ci éclaterait, à transformer la guerre impérialiste et d’opression en révolution sociale d’émancipation.

Le Comité international de la Gauche marxiste

(Document non daté, extrait des archives de Ngo Van qui se trouvent désormais à l’IISG, Institut d’histoire sociale, d’Amsterdam.)

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UNION OUVRIERE INTERNATIONALE

POUR LA RENOVATION DU MOUVEMENT OUVRIER

5. Dans quel marasme nous ont-ils plongés ?

Justice sociale et réalisation dans l’Union des Français, voilà ce qu’au lendemain de la guerre nous avaient promis tous les partis parlementaires !

Le bloc des classes et l’Union nationale ainsi réalisés consacraient inévitablement la défaite de la classe ouvrière.

Devant la hausse des prix, le délabrement de l’économie, la ruine de l’épargne et la diminution du pouvoir d’achat des travailleurs, cette union au Parlement devint une division, reflet de la division mondiale entre les exploiteurs de Moscou et ceux de Washington.

Tous, au même titre, portent la responsabilité de la politique anti-ouvrière et de la misère développée par les différents gouvernements.

Avec De Gaulle, avec le tripartisme, avec la Troisième force, partout le même résulatt : culbute de la monnaie, culbute des prix, culbute des ministères, inégalités sociales.

Parallèlement aux partis, le mouvement syndical s’est divisé,. Trahis par les bureaucraties qui ont abandonné les principes de la lutte des classes, les travailleurs sont dégoûtés et anxieux. Cependant, GARE À EUX si dans les événements décisifs qui se jouent ils restaient passifs.

Avec la CGT, avec la FO, avec la CFTC, c’est la même impasse. :

– avec la première, c’est la subordination à Staline et à Thorez, c’est les intérêts de la classe ouvrière sacrifiés à ceux du Kremlin,

– avec les deux autres, c’est la remorque aux gouvernements du capitalisme et de sa soi-disant démocratie, en pleine décadence.

Le salut n’est ni dans un gouvernement d’union démocratique avec le Parti communiste, les idées révolutionnaires s’opposant à toute participation ministérielle en régime bourgeois, ni dans une « démocratie progressive », qui n’est que mensonge et illusion, ni dans une quelconque collaboration.

LE SALUT EST DANS LE COMBAT CLASSE CONTRE CLASSE

Le véritable rassemblement ouvrier doit se faire contre les dirigeants félons et leur dictature. Rien ne peut être fait pour les ouvriers avec les carriéristes syndicaux actuels.

La défense de la classe ouvrière doit être menée directement à l’usine, par des délégués élus, en dehors de toute appartenance et pression partisanes, ne vivant pas de leur fonction et justifiant de leur train de vie par leur activité professionnelle.

À l’échelle nationale, un Conseil de coordination émanant des différents suffrages régionaux, capables, au-dessus des sales combines politiques, d’orienter la masse en un puissant mouvement ordonné et aprouvé d’enthousiasme.

Seul ce Conseil de Coordination pourra imposer, par la lutte des masses, un plan qui résoudra, au profit des travailleurs, le problème des salaires inférieurs et des prix, et qui fera de la classe ouvrière la force principale du pays.

CONTRE LA DICTATURE

- DU GAULLISME

- DES OLIGARCHIES FINANCIERES ET ECONOMIQUES

- DU STALINISME

CONTRE LE POURRISSEMENT

ET LE CARRIERISME DES CADRES SYNDICAUX

CONTRE LE REGIME AUTORITAIRE

DES HAUTS ECHELONS HIERARCHIQUES

CONTRE LA POLITIQUE DE SOUMISSION AUX PARTIS

CONTRE L’UTILISATION DES GREVES PAR LES STALINIENS

ET CONTRE LES GREVES ETRANGERES AUX INTERETS

REELS DE LA CLASSE OUVRIERE

UNE SEULE ISSUE

L’ORGANISATION DIRECTE ET INDEPENDANTE

DE LA CLASSE OUVRIERE SUR LA BASE DE L’USINE

Union Ouvrière Internationale

5 rue Clavel, Paris XIX

Pyrénées

(Document non daté, extrait des archives de Ngo Van qui se trouvent désormais à l’IISG, Institut d’histoire sociale, d’Amsterdam.)

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6. Guerre ou paix ?

Tel est le problème qui se pose actuellement devant le prochain carnage préparé cyniquement par les gouvernants. Le Pacte Atlantique n’est qu’une étape de cette préparation à la guerre, de même que les pactes qui relient entre eux et à l’URSS les pays du glacis ; peu importe que cette étape soit dans le camp américain ou dans le camp russe : le même massacre en sera l’aboutissement logique.

Les deux blocs en présence, URSS et USA, ne sont que des formes différentes d’un même système économique décadent ; ils exploitent l’un et l’autre et oppriment la classe ouvrière, chacun à sa façon. En conséquence, l’Union Ouvrière Internationale dénonce le Pacte Atlantique et appelle la classe ouvrière française et internationale à ne pas se laisser duper par le pseudo-pacifisme des gouvernants pour qui, de Truman à Staline, et de Spaak à Gottwald, la « paix » ne signifie que l’écrasement de l’adversaire pour la domination mondiale et le monopole de l’exploitation du prolétariat.

Il ne suffit pas de haïr la guerre pour l’empêcher, ni de dénoncer sa préparation. Il faut lutter contre ses causes profondes – ce que ne font ni Garry Davis ni ses amis – et abattre les régimes qui l’engendrent. C’est-à-dire tous les régimes basés sur l’exploitation de l’homme par l’homme et qui mènent la civilisation à sa destruction.

L’UOI rappelle à tous les travailleurs [que ce n’est] qu’en luttant dans tous les pays contre leur propre gouvernement qu’ils pourront empêcher la guerre. Si, pourtant elle éclatait, leur devoir serait de transformer le conflit impérialiste d’oppression, qui mène le monde à la barbarie, en révolution sociale qui affranchira l’humanité.

L’UNION OUVRIERE INTERNATIONALE

(Document non daté, extrait des archives de Ngo Van qui se trouvent désormais à l’IISG, Institut d’histoire sociale, d’Amsterdam.)

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7. L’œuvre du stalinisme en Chine

Pendant toute la période de la lutte militaire du Parti communiste chinois (PCC) contre les troupes du Kuomintang, la classe ouvrière chinoise restait passive, en dehors de cette lutte militaire.

Après l’avènement de la République populaire démocratique (en octobre 1949), l’éloignement de la classe ouvrière a subsisté. La clique militaire de Mao Tsé Toung et le gouvernement « populaire » du PCC constituent une bureaucratie bonapartiste.

Lors de la « libération » de Tien-Tsin, les ouvriers ont spontanément occupé les usines, réclamé la confiscation des usines métallurgiques, de Lin Chiang, jugé les capitalistes, etc., de février à avril. À Shangaï, un mouvement analogue se produisit, de juin à juillet 1949. C’est le stalinien Lin Show Chi qui a lui-même écrasé le mouvement de Tien-Tsin, tandis qu’à Shangaï, le 19 août 1949, le Comité de contrôle militaire promulguait deux lois obligeant les ouvriers à collaborer avec le patronat : le droit de grève fut supprimé, même dans les entreprises privées. Cette loi d’interdiction des grèves revendicatives a été ensuite approuvée par le Conseil politique consultatif au mois de septembre.

En même temps, on transmet aux ouvriers le droit de « contrôle des usines », par une loi dont nous relevons les articles suivants :

« Article 2 : Le directeur ou l’administrateur de l’usine est le président du Comité de contrôle. (..)

« Article 8 : Si le directeur ou l’administrateur trouve que la décision prise par la majorité du Comité de contrôle est contraire aux intérêts de l’usine et aux ordres du gouvernement, il a le droit de s’y oppose. »

Ce directeur est NOMME PAR L’ETAT.

Un grand bourgeois du pays, Soong Pei Shing, a commenté cette loi en ces termes : « Je pense que la participation ouvrière au contrôle des usines relève d’une haute politique. D’abord, j’avais cru que tout le pouvoir du directeur serait supprimé par le Comité de contrôle. Mais non, à présent, les délégués ouvriers participent à toutes les décisions prises dans les divers secteurs des usines : main-d’oeuvre, salaires, vie ouvrière, finances, exécution des décisions, etc. Chaque fois qu’une décision est prise et acceptée par le Comité de contrôle, tout marche bien, car cela se passe comme si les ouvriers avaient eux-mêmes décidé, et ils n’ont pas la possibilité de résister aux ordres d’un Comité élu par eux-mêmes. Ainsi nous avons pu éviter tous conflits ; mais, en réalité, c’est toujours le directeur qui a le droit de décider. »

Contrairement à ce que prétend le Parti communiste français, Mao Tsé Toung en Chine, comme Ho Chi Minh dans son coin, réalisent une des formes de la contre-révolution mondiale. D’ailleurs, Tito, comme toutes les créatures du Kremlin, continue à copier la législation réactionnaire russe et sa forme démagogique. Par exemple, l’article 40 de la prétendue « loi de gestion ouvrière des entreprises » transmet au directeur de chaque entreprise, toujours IMPOSE PAR l’ETAT YOUGOSLAVE, le même pouvoir absolu que la loi de Mao Tsé Toung. Le Comité « ouvrier » n’est qu’un organisme pour faire marcher les travailleurs.

Le « Produire, produire » de Thorez sera imposé par la flicaille stalinienne si demain l’armée russe donne le pouvoir au parti du « fils du peuple ». En somme, le capitalisme d’Etat russe est un ennemi du prolétariat mondial non moins redoutable que l’impérialisme américain ou la bourgeoisie française.

Travailleurs, organisons-nous indépendamment avant qu’il ne soit trop tard.

Décembre 1950

Union Ouvrière Internationale

(Document extrait des archives de Ngo Van qui se trouvent désormais à l’IISG, Institut d’histoire sociale, d’Amsterdam.)