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Eléments d’introduction à la notion de sous-fascisme

publié par Yves, le vendredi 16 septembre 2011

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1. Le sous-fas­cisme est une cour des mira­cles poli­cière située aux avant-postes de la réaction ins­ti­tu­tion­na­lisée. Il est une gros­sière mise en scène spec­ta­cliste où s’agi­tent les méd­iocres imi­ta­teurs de figu­res réacti­onn­aires périmées. C’est un succédané fal­si­fiant une fal­si­fi­ca­tion dépassée et qui, dès lors, se heurte aux limi­tes du com­mu­ni­ca­ble.

Sa fonc­tion objec­tive réside dans un qua­drillage mental des prolét­aires les plus exposés aux méfaits du capi­ta­lisme. Son but est d’occu­per les cer­veaux ruinés d’exploités livrés au paroxysme de la sépa­ration achevée et de trans­for­mer ces pau­vres têtes en cita­del­les moyenâgeuses. Il est la matrice d’agents kami­ka­zes qui, pour cou­vrir l’évid­ence du nau­frage géné­ralisé, sont chargés de vider, en d’impré­cises mitrailles, leurs muni­tions men­songères de faible cali­bre. Car, à l’heure où plus rien ne peut éch­apper à la dév­as­tation capi­ta­liste et où tous les pans de la réalité sont des dégâts en deve­nir, la fausse cons­cience bour­geoise se déc­ouvre aussi préc­aire que l’uni­vers qu’elle mar­ty­rise.

Bientôt entiè­rement privée des procédés qui lui assu­raient une emprise idéo­lo­gique quasi totale, ajus­ta­ble et éval­uable, sur la rév­olte prolé­tari­enne (la fas­ci­na­tion mar­chande et la tech­no­lo­gie répr­es­sive, mai­gres sup­plét­ifs des orga­ni­sa­tions de masse, voient leur effi­cience tou­jours plus affai­blie dans l’agonie capi­ta­liste), la classe domi­nante se sent encore épiée par le spec­tre com­mu­niste tout en étant dés­ormais inca­pa­ble de le dis­cer­ner. Plus la bour­geoi­sie se déli­tera, plus son affo­le­ment la pous­sera à frap­per dans tous les sens, car de n’importe où pourra surgir la sub­ver­sion qui l’englou­tira. Le présent confu­sion­nisme pul­lu­lant est le pro­lon­ge­ment publi­ci­taire de cet éga­rement, rés­ultat d’une impo­tence poli­ti­que insur­mon­ta­ble et d’une épouv­ante gran­dis­sante dont souf­fre le cer­veau bour­geois.

Le sous-fas­cisme, ver­sion ouver­te­ment conta­mi­na­trice de cette hystérie chao­ti­que, vise donc à alour­dir le poids du men­songe accro­ché au bras armé de l’opprimé afin d’éviter qu’il ne se tende vers les som­mets du pou­voir de classe. Il doit amener le pauvre à appuyer sur la gâchette du pis­to­let braqué contre sa propre tempe, alors que plus aucun gilet pare-balles ne protège l’élite. Il est la der­nière mou­ture fra­gile d’une longue et sinis­tre série de trai­te­ments prév­ent­ifs de l’ennemi prolé­tarien, consis­tant à retour­ner toute velléité sub­ver­sive contre elle-même. C’est le pro­longe-ment, sur le ter­rain acci­denté du dis­cours sub­ver­sif, de la prés­ente reconquête bour­geoise sur la valeur de la force de tra­vail. Il est la ten­ta­tive hau­taine de ral­lier les déshérités à l’heure où toute représ­en­tation de leurs intérêts pro­pres s’est irré­méd­iab­lement dis­créditée à force de s’être dressée contre eux.

2. Le sous-fas­cisme parie sur les réc­entes déc­ennies d’abru­tis­se­ment des masses, dont il n’est que l’une des diver­ses varian­tes de conforme conti­nuité. Il est la face enragée de la pour­suite volon­ta­riste, parce que désespérée, d’un projet anthro­po­lo­gi­que raté, par lequel la mar­chan­dise tota­li­taire devait balayer toute trace d’intel­li­gence prolé­tari­enne. A l’instar de ses maîtres, il ne croit voir que la réalité qu’il montre et se trompe plus qu’il ne par­vient à cir­conve­nir, d’autant que quel­ques crétins savent réc­onf­orter ses ambi­tions par leur incu­ra­ble cré­dulité.

3. Contrairement au fas­cisme qui avait fait de la diver­sité socio­lo­gi­que de ses trou­pes une armée déployée dans toutes les stra­tes de la société, et ce, grâce à une mys­ti­que que des modes de pro­pa­gande inédits dou­blés d’une effi­cace stratégie mili­taire de ter­reur sociale avaient su chan­ger en fer­veur popu­laire, l’aréo­page sous-fas­ciste ne sau­rait même pas être un mou­ve­ment. Son hétérogénéité est un reflet accen­tué des der­niers bou­le­ver­se­ments de la poli­ti­que d’Etat. A l’image de l’actuel parti unique qui, de droite à gauche, efface les vieilles oppo­si­tions spec­ta­cu­lai­res sous une seule ligne de gou­ver­ne­ment, le sous-fas­cisme trans­gresse les cli­va­ges poli­ti­ques jusque-là en vigueur. C’est que son des­sein d’usur­per le plus large panel des expres­sions de la colère prolé­tari­enne le contraint à un écl­ect­isme théo­rique, non exempt de lour­des contra­dic­tions, un éparpil­lement orga­ni­sa­tion­nel dénué de com­man­de­ment cen­tra­lisé, qui l’empêchent d’accéder à la cohésion qu’exige la struc­tu­ra­tion d’un cou­rant, somme toute quand celui-ci prétend s’oppo­ser à l’ordre domi­nant. L’auto-désignée « dis­si­dence » sous-fas­ciste n’est donc qu’une mou­vance. Sa seule véri­table unité lui est assi­gnée d’en haut et tient de son rôle bifide d’accé­lé­rateur de la déc­om­po­sition sociale et d’escorte à la poli­ti­que ins­ti­tu­tion­na­lisée de des­truc­tion des droits ouvriers et démoc­ra­tiques.

4. Parce qu’il a éclos dans ce cime­tière de l’ère des masses qu’est la société spec­ta­cu­laire mar­chande, le sous-fas­cisme ne sau­rait cor­res­pon­dre à une rés­urg­ence du fas­cisme. Il est plutôt une sorte d’holo­gramme poli­ti­que du fas­cisme, qui se déc­om­pose et se recom­pose en per­ma­nence. Ses agen­ces de dif­fu­sion sont donc incom­pa­ra­bles avec les vieilles orga­ni­sa­tions d’extrême droite ou les caser­nes sta­li­nien­nes d’antan :

– Leurs moyens sont prin­ci­pa­le­ment méd­ia­tiques et tra­his­sent une capa­cité d’enré­gim­en­tement rela­ti­ve­ment faible. Ces struc­tu­res sont plutôt sou­ples et peu exi­gean­tes avec leurs mem­bres, moins portés à l’action séditi­euse, au sacri­fice, qu’au coup d’éclat.

– Reflet de la déc­om­po­sition sociale sous les effets du tota­li­ta­risme mar­chand, leurs dis­cours sont lourds d’incohér­ences, de contra­dic­tions et intel­lec­tuel­le­ment peu consis­tants (un cha­ra­bia pauvre com­paré à l’intel­lec­tua­lisme des vieilles élites fas­cis­tes, par exem­ple).

– Leur but réel (accom­pa­gner le pou­voir et non le pren­dre) dis­si­mulé sous une com­mu­ni­ca­tion intem­pes­tive et braillarde se situe très en deçà des des­seins réalisés par les fas­cis­mes dans tous les domai­nes (com­man­der l’Etat, écraser mili­tai­re­ment et éco­no­miq­uement le prolé­tariat, sou­met­tre toute acti­vité humaine au diktat de la ter­reur idéo­lo­gique).

5. Comme le fas­cisme ne peut plus réap­paraître, le sous-fas­cisme n’est qu’une appa­rence décrépie du fas­cisme. Faute d’incar­ner la réno­vation inespérée de l’extrême droite ou de donner l’élect­rochoc à une extrême gauche en débâcle, il se résume à un pané­gy­rique des plus ardents conser­va­tis­mes (reli­gieux, patriar­caux, moraux, hiér­arc­hiques, racis­tes, eth­ni­ques, natio­na­lis­tes, antisé­mites, xénop­hobes). C’est un amas de cari­ca­tu­raux gui­gnols dont la force de rai­son­ne­ment se limite au rabâchage théâtral de truis­mes réacti­onn­aires fos­si­lisés. En guise d’assise idéo­lo­gique, il s’arrange d’un amal­game confus de stig­ma­tes, d’auto­ma­tis­mes et de simu­la­cres ins­pirés des systèmes d’oppres­sion archaïques et de leurs per­son­na­ges célèbres. Sa filia­tion avec le fas­cisme s’arrête donc à cet exer­cice cons­tant de sin­ge­rie, qui laisse trans­pa­raître de vul­gai­res trames poli­ti­ques.

Il n’est donc pas anodin que ses mas­cot­tes les plus connues soient de purs pro­duits de l’indus­trie spec­ta­cu­laire, tels que Marine Le Pen, Dieudonné M’bala M’bala, Alain Bonnet de Soral ou encore Houria Bouteldja, les­quels sont natu­rel­le­ment rodés à s’ava­chir dans les canapés télé­visuels qui, doré­navant, ser­vent de confor­ta­bles estra­des à leurs impré­cations sur­voltées. Quant aux moins chan­ceux fabri­qués dans le grand bazar du net, ils leur arri­vent d’essayer de s’extir­per de la mél­asse en sur­jouant. Ainsi ce clown épil­ep­tique, Stelio Capo Chichi, dit « Kémi Séba », qui n’en finit pas de bara­goui­ner sous sa pano­plie délavée de clone de Malcolm X. De même, ce hoo­li­gan des comp­toirs, des stades de foot et des défilés mémoriels, Serge Ayoub, dit « Batskin », que l’obs­ti­na­tion vieillis­sante à jouer le nazillon gonflé aux hor­mo­nes a hissé au petit podium ins­tallé au centre de la dés­er­tique ultra-droite, où ses représ­en­tations mus­so­li­nien­nes se dém­arquent humo­ris­ti­que­ment de la nul­lité ambiante.

6. Ainsi, le sous-fas­cisme emprunte au fas­cisme le lit de sa fonc­tion, puis­que tels les doc­tri­nai­res bruns, il tâche de chan­ger les rava­ges uni­ver­sels de la domi­na­tion bour­geoise en sour­ces d’exal­ta­tion des réflexes des­truc­teurs, obs­cu­ran­tis­tes et irra­tion­nels des masses.

Il pioche éga­lement dans la tra­di­tion fas­ciste puisqu’il se réc­lame d’un héri­tage très élas­tique de pous­siér­euses orga­ni­sa­tions et thèses auto­ri­tai­res recra­chées par l’Histoire. C’est d’ailleurs l’une des rares sin­gu­la­rités du sous-fas­cisme que de com­po­ser un dév­ersoir revan­chard ouvert à tous les résidus de recet­tes veni­meu­ses concoctées par l’hor­reur réacti­onn­aire. Il est donc une sorte de déch­arge poli­ti­que ; un ter­mi­nus tin­tam­ma­res­que où s’échouent les cada­vres téléguidés de mys­ti­fi­ca­tions répr­es­sives qui, dévêtus de leurs vieux cos­tu­mes d’enne­mis res­pec­tifs, révèlent crûment leur par­faite asso­nance. Dans ce chaos, les gaz échappés des corps en putréf­action de l’extrême gauche se mél­angent aux efflu­ves expulsés de la mori­bonde extrême droite et for­ment des com­bi­nai­sons aussi inat­ten­dues que noci­ves au prolé­tariat. Ici, le mul­ti­cultu­ra­lisme dém­ontre com­bien sa tolér­ance post-moder­niste se marie par­fai­te­ment avec la haine com­mu­nau­ta­riste. Là, des gar­diens de goulag man­qués s’achar­nent à pro­pa­ger la lèpre du fon­da­men­ta­lisme reli­gieux. Là encore, des nos­tal­gi­ques du Troisième Reich s’ingénient à sou­te­nir l’éman­ci­pation d’impro­ba­bles indigènes néo-colo­nisés.

Le sous-fas­cisme plagie donc l’un des res­sorts de la stratégie de séd­uction fas­ciste, celui qui consis­tait à avan­cer des chefs, des thé­ma­tiques et des concepts puisés dans le mou­ve­ment ouvrier. Comme à l’époque, ce confu­sion­nisme vise à briser les repères poli­ti­ques du prolé­tariat sans les­quels les soli­da­rités de classe, l’iden­ti­fi­ca­tion de l’ennemi social et la mét­hode de lutte révo­luti­onn­aire ne peu­vent émerger et se conso­li­der. Par ce brouillage idéo­lo­gique, la bour­geoi­sie, cachée der­rière des mario­les déguisés en opprimés, cher­che à dévier la classe labo­rieuse du chemin tor­tueux que celle-ci se fraye vers sa cons­cience pour soi.

L’extrême droite his­to­ri­que (franç­aise et étrangère) est le noyau irra­diant du sous-fas­cisme mais son déplo­iement ne pour­rait être pos­si­ble sans ses relais à l’extrême gauche. Aussi, le sous-fas­cisme est-il aussi mesu­ra­ble par son degré de per­fo­ra­tion (théo­rique et/ou orga­ni­que) à l’extrême gauche.

Ainsi, nombre de com­po­san­tes du sous-fas­cisme pro­vien­nent du camp d’en face. Ses ani­ma­teurs vedet­tes sont sou­vent des trans­fu­ges plus ou moins affirmés. Les pre­miers sont d’anciens éléments absorbés ou satel­li­tes des appa­reils sociaux-démoc­rates, sta­li­niens et trots­kis­tes, passés ou non par l’extrême droite clas­si­que, et qui ont noué des accoin­tan­ces avec celle-ci. Ce sont éga­lement des indi­vi­dus ou grou­pes d’extrême droite (racis­tes, cultu­rels et/ou reli­gieux) qui, en vue de la chan­ger en cage iden­ti­taire, s’appro­prient la sym­bo­li­que vic­ti­maire des exploités et autres popu­la­tions persécutées ou colo­nisées dans l’Histoire, conservée jusqu’à présent au patri­moine de la gauche uni­ver­sa­liste. Cette caté­gorie mêle, par exem­ple, les fan­fa­rons d’Egalité et Réconciliation et leur « Droite du Travail, Gauche des valeurs ! » avec les ethno-différ­ent­ial­istes noirs du Mouvement des Damnés de l’Impérialisme. Là pourra bientôt figu­rer le nou­veau Parti de la famille Le Pen (encore dénommé Front National) aux numéros de piste recom­posés d’hasar­deu­ses figu­res laïques, fémin­istes, « anti­ca­pi­ta­lis­tes ». S’y posi­tion­nent les ex-trots­kys­tes et autres chevè­nem­ent­istes facho-com­pa­ti­bles de Riposte laïque qui vont jusqu’à occu­per le créneau de la déf­ense de la laïcité pour mieux l’infec­ter d’insa­nités natio­na­lis­tes et xénop­hobes. On y trouve aussi l’intégr­iste for­tuné Tariq Ramadan et ses frères musul­mans qui prét­endent déf­endre les pau­vres et isla­mi­ser le socia­lisme. C’est là encore que leurs adver­sai­res du Betar et de la Ligue de Défense Juive jus­ti­fient le com­mu­nau­ta­risme sio­niste par la lutte contre l’antisé­mit­isme.

Les seconds mili­tent au sein de la gauche et de l’extrême gauche pour y tordre la rhé­to­rique socia­liste vers des prises de posi­tions ouver­te­ment rét­rog­rades. Ici, on s’atta­che à marxi­ser l’isla­misme ou la chrétienté et on donne des excu­ses géo­po­li­tiques à l’antisé­mit­isme, comme les admi­ra­teurs de l’héroïsme du Hezbollah encartés au Nouveau Parti Anticapitaliste ou à l’Organisation com­mu­niste liber­taire. On s’insurge contre l’« isla­mo­pho­bie », censée être le nou­veau visage de la xénop­hobie, au nom de la lutte contre le « néoli­bér­alisme », à l’instar de l’« alter­mon­dia­liste » José Bové. On macère dans le poison chau­vi­niste, écrasant ainsi les ensei­gne­ments élém­ent­aires du « Vieux », tel qu’il est de cou­tume au Parti Ouvrier Indépendant .

7. La prin­ci­pale com­po­sante de l’extrême droite franç­aise, le Front National, prés­ente quant à elle la sin­gu­la­rité de s’être développée à l’heure de l’hém­or­ragie mili­tante des vieux partis de masse. Toutefois, le caractère prin­ci­pa­le­ment méd­ia­tique de sa matrice ren­sei­gne sur la nature spec­ta­cu­laire de cette orga­ni­sa­tion, dont les coups d’éclat se résument à ses rés­ultats élec­toraux, les pro­vo­ca­tions télévisées de ses cadres, ou les faits divers commis de temps en temps par sa piétaille. En tant qu’arti­fice fabri­qué par la bour­geoi­sie et inca­pa­ble de tra­duire sa dimen­sion spec­ta­cu­laire en vaste implan­ta­tion poli­ti­que au sein des masses, le FN a été un proto sous-fas­cisme.

Mais sa cohésion poli­ti­que fixée sur un chef cha­ris­ma­ti­que, ses référ­ences à l’unique patri­moine doc­tri­nal natio­na­liste, son objec­tif de prise du pou­voir par des moyens ins­ti­tu­tion­nels autour d’un pro­gramme de gou­ver­ne­ment qui réuss­issait pénib­lement à se dém­arquer des posi­tions de la droite clas­si­que ont fait, jusque réc­emment, que cette orga­ni­sa­tion n’était pas sous-fas­ciste, encore moins fas­ciste, mais fas­ci­sante.

Jadis acces­soire manié par la gauche mit­ter­ran­dienne, son rôle s’est peu à peu orienté vers deux objec­tifs com­plém­ent­aires : servir de labo­ra­toire idéo­lo­gique à la réaction d’Etat en lui four­nis­sant une pseudo-légi­ti­mation tirée d’une prét­endue assise popu­laire, cana­li­ser la pro­tes­ta­tion prolé­tari­enne gran­dis­sante vers des modes d’expres­sion inof­fen­sifs. En quel­ques années, cette double fonc­tion du FN a rendu cadu­que sa mis­sion ini­tiale : la clique sar­ko­zienne aux com­man­des a eu de moins en moins besoin de se tour­ner vers ce parti puisqu’elle a appli­qué la quasi-intég­ralité de ses pro­po­si­tions. Quant à l’élec­torat popu­laire, il a tendu à déla­isser cette for­ma­tion, l’iden­ti­fiant clai­re­ment comme un appen­dice du Pouvoir pour lui pré­férer l’abs­ten­tion­nisme.

A l’instar de ses homo­lo­gues alle­mands, autri­chiens, belges, hol­lan­dais, ita­liens, norvégiens, le parti lepén­iste est donc une ébauche ina­bou­tie d’alter­na­tive réacti­onn­aire, dont le poids poli­ti­que varie au rythme des confir­ma­tions éta­tiques plus ou moins fidèles de ses vues pro­gram­ma­ti­ques.. L’appa­rent anti­confor­misme, l’auto­pro­clamé « poli­ti­que­ment incor­rect », de cet état-major de pro­vince de la réaction ins­ti­tu­tion­nelle tient à sa voca­tion de rester cir­cons­crit aux marges de la gou­ver­nance moderne, forme per­fec­tionnée de la ges­tion du spec­ta­cu­laire mar­chand, dont il est un auxi­liaire dyna­mi­sant.

Mais, doré­navant en proie à une considé­rable déf­ection mili­tante, à de graves remous inter­nes, fac­teurs de dés­ertion de ses appa­rat­chiks, à de lour­des dif­fi­cultés finan­cières, le cadavé­rique Front National ne doit son salut qu’à un énorme bat­tage méd­ia­tique qui non seu­le­ment lui tient la tête hors de l’eau mais le cou­ronne des pos­si­bles apti­tu­des à gou­ver­ner. C’est que, haï par les masses, contre les­quel­les il s’est ingénié à inten­si­fier son sadisme, le parti de la réaction ins­ti­tu­tion­nelle n’a pour­tant pas détruit les fon­de­ments démoc­ra­tiques au point de ne plus être obligé de sol­li­ci­ter pér­io­diq­uement les exploités lors des mas­ca­ra­des élec­to­rales. Cette situa­tion, qui le contraint donc à deman­der l’aval de ses vic­ti­mes, l’inci­tera encore à recou­rir pér­io­diq­uement à la marion­nette FN. Faire-valoir des partis de gou­ver­ne­ment, celui-ci incar­nera encore la fan­tasmée menace fas­ciste et conti­nuera d’acca­pa­rer, au tra­vers de ses filets paci­fiés, une por­tion de la colère popu­laire.

Néanmoins, en vue de perpétuer sa mis­sion, le FN ne peut plus pro­po­ser un pro­gramme calqué en grande partie sur ceux des for­ma­tions gou­ver­ne­men­ta­les. La déc­om­po­sition du lepén­isme appelle donc sa recom­po­si­tion doc­tri­nale et orga­ni­sa­tion­nelle (qui ira peut-être jusqu’à un chan­ge­ment de déno­mi­nation), qui n’est qu’un ajus­te­ment sup­plém­ent­aire à l’évo­lution de l’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion de la réaction. Ce pro­ces­sus n’est pas annon­cia­teur d’une pro­chaine prise de pou­voir par le FN. Il vient plutôt confir­mer son statut perpétuel d’out­si­der réacti­onn­aire. La nature tou­jours plus erra­ti­que de ses visées théo­riques, l’ame­nui­se­ment de ses res­sour­ces mili­tan­tes et finan­cières, l’ample ins­ta­bi­lité de ses scores élec­toraux, toutes ces caractér­is­tiques du pour­ris­se­ment, que seul le matra­quage méd­ia­tique vient com­bler, font doré­navant entrer le Front National dans la caté­gorie du sous-fas­cisme.

8. Rejeton de la muta­tion en cours du Front National, l’extrême droite grou­pus­cu­laire, dont le Bloc Identitaire, Renouveau Français et les Nationalistes auto­no­mes sont les pro­to­ty­pes les plus signi­fi­ca­tifs, tra­duit la sous-fas­ci­sa­tion des pos­tu­res uni­vo­ques de la vieille extrême droite, les­quel­les sont inca­pa­bles dés­ormais de dép­asser les bornes réacti­onn­aires éta­tiques. La fai­blesse de leur dimen­sion numé­rique les can­tonne à l’ama­teu­risme de l’agi­ta­tion méd­ia­tique. Concentrés de sous-fas­cisme, ils ne par­vien­nent pas à mas­quer le pillage au mou­ve­ment alter­mon­dia­liste des mét­hodes d’action, de com­mu­ni­ca­tion, voire des codes de reconnais­sance, qui est à la source de leur pra­ti­que confi­den­tielle. Sur le plan théo­rique, s’ils ne reconnais­sent pas la valeur de toutes les xénop­hobies, c’est pour conti­nuer de n’en pro­mou­voir qu’une, celle de la souche europé­enne, du « pays réel ». Pourtant, une telle dis­tinc­tion s’effrite natu­rel­le­ment face à la domi­na­tion qui, au tra­vers de ses ins­ti­tu­tions, ne se prive plus de prôner tous les conser­va­tis­mes, quelle qu’en soit l’ori­gine. Confinés aux impas­ses des mino­rités agis­san­tes, ces grou­pes de bour­geois enca­naillés ten­tent de sur­mon­ter leur statut objec­tif de clubs de diver­tis­se­ment pour inter­net, par l’usage de la vio­lence. Auxiliaires de police à Lyon ou à Nice, ils concen­trent leurs fai­bles moyens sur l’agres­sion du mou­ve­ment social. Ils occu­pent cet endroit pathé­tique où le sous-fas­cisme essaye de dép­asser déses­pérément ses pro­pres infir­mités struc­tu­rel­les par la bru­ta­lité phy­si­que.

9. De même que les différ­entes formes de fas­cisme appa­rues entre 1922 et 1945 étaient les tra­duc­tions idéo­lo­giques d’une tech­ni­que de gou­ver­ne­ment visant à orches­trer la recom­po­si­tion déva­lo­ris­ante de la force de tra­vail, le sous-fas­cisme est une mani­fes­ta­tion contem­po­raine de la des­truc­tion du tra­vailleur total tel qu’il avait été façonné par l’Etat keynésien.

Alors que le centre de l’accu­mu­la­tion mon­diale du capi­tal se dép­lace vers l’Asie en y sus­ci­tant une immense accu­mu­la­tion pri­mi­tive et une rémin­isc­ence par­tielle de la plus-value abso­lue, la baisse du salaire ouvrier en des­sous du niveau de repro­duc­tion sociale devient une impéri­euse néc­essité en Occident. Il s’agit de sauver la valo­ri­sa­tion des titres à la plus-value, élevés à une quan­tité tita­nes­que durant ces 40 der­nières années en raison du coût réd­hi­bit­oire qu’impli­que la repro­duc­tion élargie du capi­tal dans le sec­teur avancé.

Là où les fon­da­tions moder­nes de l’Etat régu­lateur de la valo­ri­sa­tion/ déva­lo­ri­sation, qui sont corol­lai­res à l’hégé­monie de la domi­na­tion réelle du capi­tal, sont achevées depuis 1945, l’ultra-réaction ciblant les riches com­po­san­tes du salaire réel n’a plus qu’à s’exé­cuter via les ins­ti­tu­tions réformées à cet effet. Le déman­tèlement du Welfare State se réa­lise d’abord de l’intérieur, en pro­pul­sant les sphères poli­ti­ques décisi­onn­elles à des degrés hors d’atteinte par les masses, et en contrac­tant à la base l’appa­reil ins­ti­tu­tion­nel sur ses fonc­tions répr­es­sives les plus bru­ta­les. Le capi­ta­lisme étant entré dans une longue agonie, mar­quée de vio­len­tes secous­ses, qui sont autant de paliers irrév­er­sibles fran­chis par la crise, le can­ni­ba­lisme systé­mique devient un remède de court terme, un retar­dant de la chute finale.

En conséqu­ence, la dis­lo­ca­tion à l’œuvre ne sau­rait se can­ton­ner aux mon­ta­ges keynésiens : un par un s’effon­drent les sou­bas­se­ments poli­ti­ques et sociaux de la démoc­ratie for­melle tandis que la survie bio­lo­gi­que uni­ver­selle est mise en péril à brève échéance. La prés­ente phase d’écra­sement de la valeur du capi­tal varia­ble, celle qui induit, notam­ment, le sous-fas­cisme, est révé­lat­rice d’une vio­lence bour­geoise expo­nen­tielle depuis quatre déc­ennies à l’encontre de tout ce qui se situe de l’autre côté de la bar­rière de classe. Parce que les bases pro­duc­ti­ves ont effec­tué, ici, le saut qua­li­ta­tif vers la société d’abon­dance, l’idéo­logie accom­pa­gnant cette féroce offen­sive ne peut être ni mas­sive, ni uni­forme.

De plus, tous les sec­teurs de la classe domi­nante, tant locaux qu’inter­na­tio­naux et dont les posi­tions res­pec­ti­ves sont par ailleurs contra­dic­toi­res, se conju­rent contre le prolé­tariat dans cette atta­que sans pré­cédents. Aussi, la gamme d’expres­sions idéo­lo­giques de ce pro­ces­sus ne peut qu’être bigarrée. C’est pour­quoi le sous-fas­cisme se posi­tionne au sein du fatras idéo­lo­gique contem­po­rain et y tisse des liens avec d’autres recet­tes en vogue : l’éco­log­isme, le néoli­bér­alisme, le néokeyn­ési­anisme, l’alter­mon­dia­lisme. Il s’en dis­tin­gue néanmoins par sa sub­stance iden­ti­taire protéif­orme (reli­gieuse, eth­ni­que, cultu­relle, raciale…) et sa cible socio­lo­gi­que, qui se com­pose des cou­ches inféri­eures du prolé­tariat, du sous-prolé­tariat et de la petite bour­geoi­sie menacée de décl­as­sement.

10. La for­mi­da­ble chute de la demande pro­duc­tive, conséqu­ence de la prés­ente dépr­ession mon­diale, n’en est qu’à ses pré­mices. Mais elle vient déjà confir­mer aux spéc­ial­istes en mar­ke­ting de tout acabit que l’impé­ratif d’une domes­ti­ca­tion chi­rur­gi­cale des com­por­te­ments des consom­ma­teurs est doré­navant une ques­tion de vie ou de mort du taux de profit immédiat.

Car le para­doxe actuel, qui frappe l’écou­lement de la pro­duc­tion, exige des expédients radi­caux : l’abais­se­ment alar­mant du taux de profit moyen impose que l’anti­ci­pa­tion de la demande glo­bale devienne une science sûre au moment même où celle-ci est contrainte aux dan­ge­reu­ses res­tric­tions de la paupé­ri­sation galo­pante. Les atti­tu­des de consom­ma­tion des basses stra­tes du prolé­tariat en Occident offrent un aperçu des pro­chai­nes condui­tes mas­si­ves des clients : l’absence d’épargne alliée à l’impos­si­ble recours au crédit, par manque de sol­va­bi­lité, conduit obli­ga­toi­re­ment à ache­ter des mar­chan­di­ses à faible valeur ajoutée. Dans ces condi­tions, la publi­cité poussée à la satu­ra­tion ne peut plus garan­tir le mini­mum de réflexes pav­lo­viens qu’elle par­ve­nait aupa­ra­vant à condi­tion­ner.

La prison iden­ti­taire, avec son éta­lage d’injonc­tions indis­cu­ta­bles, les­quel­les assu­rent le mode­lage de consom­ma­teurs pré­vi­sibles, s’affirme en sau­veur impromptu des intérêts mar­chands. Non seu­le­ment elle dompte la colère sociale mais elle fidé­lise aussi la clientèle en créant et pér­en­nisant une consom­ma­tion qui lui est spé­ci­fique. D’ores et déjà, le busi­ness com­mu­nau­ta­riste (eth­ni­que, reli­gieux et de genre) s’impose en filon ren­ta­ble de secours à l’heure où le com­merce se para­lyse peu à peu. Ce sont d’ailleurs les plus pau­vres qui, dans les pays avancés, en subis­sent les ful­gu­ran­tes pro­gres­sions. Ils assis­tent à la démo­nst­ration en acte d’un capi­ta­lisme sol­li­ci­tant l’obs­cu­ran­tisme pour sur­vi­vre. Le sous-fas­cisme est donc ancré dans cette ten­dance lourde de l’accu­mu­la­tion sinis­trée.

11. L’oppo­si­tion sio­nisme-anti­sio­nisme est le clin­quant talis­man, le pivot bancal, de cette agglu­ti­na­tion de fac­tieux déficients. Ce point de conver­gence doc­tri­nal, orga­ni­que et pra­ti­que, n’en est pas moins une curieuse source de jou­vence où les zom­bies rouges, verts et bruns vien­nent puiser ce qui sert de car­bu­rant à leurs labo­rieu­ses agi­ta­tions. Car le conflit israélo-pales­ti­nien prés­ente le sor­dide avan­tage, pour les gou­ver­nants et leurs relais sous-fas­cis­tes, de cumu­ler cer­tai­nes des formes les plus vio­len­tes de la bar­ba­rie moderne tout en moquant inso­lem­ment l’introu­va­ble riposte imméd­iate sur le ter­rain de la lutte des clas­ses. Empêtré dans la bali­verne reli­gieuse, vérolé par le natio­na­lisme le plus inepte, aigûment asymét­rique dans sa caracté­ri­sation mili­taire (ce qui permet une incom­pa­ra­ble pér­ennité flir­tant avec la para­ly­sie his­to­ri­que), il est l’occa­sion d’un riche déb­al­lage de tech­no­lo­gies ultra-sophis­ti­quées, à la faveur d’odieu­ses exac­tions éta­tiques, auquel fait écho un fana­tisme sui­ci­daire gal­va­nisé par le pathos mes­sia­niste d’aya­tol­lahs de seconde zone.

Tout enjeu, dans ses tenants et abou­tis­sants, démo­nst­rations fac­tuel­les et pro­gram­ma­ti­ques, y est for­mulé sans la moin­dre pers­pec­tive éman­ci­pat­rice. Par conséquent, cette scan­da­leuse paro­die moyen-orien­tale de la Guerre de Cent ans est le pandé­monium rêvé des geôliers du monde entier. C’est un gouf­fre poli­ti­que inson­da­ble qui, telle une gigan­tes­que mine d’or, draine les par­ti­sans de la confu­sion réacti­onn­aire. Ceux-ci, bien dét­erminés à creu­ser sans fin, ont com­pris que ce bour­bier confiné aux portes des monar­chies pét­rolières, excen­tré des usines et des champs, des méga­poles asia­ti­ques et des places finan­cières occi­den­ta­les, ne peut délivrer aucune rép­onse déci­sive aux ques­tions fon­da­men­ta­les de notre temps.

12. Une telle com­bi­na­toire four­nit les alibis inespérés aux four­voie­ments passés, présents et futurs des appa­reils de l’extrême gauche du capi­tal, qui, ne pou­vant plus fein­dre de jouer les révo­luti­onn­aires de ser­vice, épuisent dés­ormais leurs mai­gres divi­sions à pié­tiner dans des impas­ses. Tels des tamis du renon­ce­ment, NPA, LO, POI et consorts n’ont conservé de leurs tra­jec­toi­res poli­ti­ques que les orien­ta­tions hon­teu­ses qui ont fait le lit de leur déb­an­dade, en s’atta­chant parallè­lement à se dél­ester des der­niers ves­ti­ges du combat révo­luti­onn­aire. A l’aune de leur déf­ait­isme syn­di­cal et élec­toral, qui sabote encore effi­ca­ce­ment la lutte des clas­ses dans le ventre de la bête capi­ta­liste, la har­diesse intéressée qu’ils met­tent à vili­pen­der l’Etat israélien leur sert d’exu­toire tac­ti­que.

Cette énorme exagé­ration de la cause anti­sio­niste parmi l’ensem­ble des tâches libé­rat­rices incom­bant aux opprimés du monde entier est un prét­exte de choix aux inces­sants échecs prolé­tariens que ces déchets des vieilles caser­nes d’extrême gauche garan­tis­sent, quo­ti­dien­ne­ment, aux plus hautes sphères de la bour­geoi­sie. Saisissant chaque occa­sion de s’asso­cier à la satu­ra­tion méd­ia­tique, ils s’appli­quent à forcer l’iden­ti­fi­ca­tion de tout un chacun avec ce qu’ils nom­ment « la rés­ist­ance pales­ti­nienne », assi­mi­lant, au pas­sage, les enfants assas­sinés aux mili­ces isla­mis­tes.

De fait, ils ten­tent d’impor­ter une lutte ter­ri­to­riale sév­issant à des mil­liers de kilomètres et dont les effets sur les masses en France sont incom­men­su­ra­ble­ment mineurs rela­ti­ve­ment aux dégâts locaux de la dép­rédation capi­ta­liste mon­diale. Leurs funes­tes efforts par­vien­nent sou­vent à pro­fi­ter du piège de l’ins­tan­tanéité, dans laquelle l’arse­nal spec­ta­cu­laire plonge la fausse cons­cience spec­ta­trice, pour gref­fer la colère et l’écœure­ment réact­ifs aux res­sen­ti­ments iden­ti­tai­res. Aussi, quand cer­tains des jeunes prolét­aires d’ori­gine extra-europé­enne, ces boucs émiss­aires dont les orga­ni­sa­tions pseudo-révo­luti­onn­aires se sont détournées depuis tou­jours, des­cen­dent dans la rue, non pour lancer l’assaut contre les patrons du CAC 40, mais afin de scan­der reli­gieu­se­ment leur dét­es­tation d’Israël, celles-ci jubi­lent.

Histoire d’occulter l’abîme infran­chis­sa­ble qui les sépare, les anti­sio­nis­tes d’extrême gauche se jouent, alors, la mas­ca­rade de leur com­mu­nion poli­ti­que avec ces déshérités, le temps de quel­ques pro­ces­sions télévisées. Car ces paumés de la contre-révo­lution ne réc­lament rien d’autre que de cir­cons­crire leur acti­visme à la pose enragée sous les pro­jec­teurs aménagés de la domi­na­tion de classe. La dis­tance qui les tient éloignés des mas­sa­cres de Tsahal et des bri­ma­des de la police reli­gieuse du Hamas convient par­fai­te­ment aux fris­sons tran­quilles de ces avides consom­ma­teurs de la par­ti­ci­pa­tion illu­soire. Les confér­ences-débats, les com­mu­ni­qués de presse quém­andant aux ins­ti­tu­tions bour­geoi­ses des solu­tions enca­drées par le droit inter­na­tio­nal, les mee­tings, les arti­cles et les pétitions, le mer­chan­di­sing sub­ver­sif, les pro­duc­tions ciné­ma­tog­rap­hiques pour faire pleu­rer, les rares séjours en Palestine pour se faire trem­bler, rem­plis­sent suf­fi­sam­ment leurs agen­das de mili­tants sur­bookés. Réduits depuis long­temps à leurs plus sim­ples expres­sions, ces orphe­lins de la ter­reur bureau­cra­ti­que tuent donc leur piètre exis­tence à servir de guér­il­leros…de l’ani­ma­tion poli­ti­cienne.

Ils feraient plutôt pitié si leur inép­ui­sable tapage n’était cette ode obscène au pour­ris­se­ment capi­ta­liste. A l’évid­ence, essayer de dévier l’atten­tion des exploités du volcan de haine bour­geoise ne leur suffit pas. Il faut pous­ser le cynisme en accro­chant l’agi­ta­tion anti­sio­niste à des schémas théo­riques dont la concré­ti­sation est le franc sou­tien aux pires formes de bar­ba­rie. A cette fin, les nos­tal­gi­ques des gran­des heures de la lutte de libé­ration natio­nale peu­vent s’enor­gueillir, sans com­plexes, des vieilles marot­tes lénin­istes qui, au nom de l’auto-dét­er­mi­nation des peu­ples, rép­andent une vision de l’impér­ial­isme aussi erronée que répr­es­sive. Etablie sur la sub­sti­tu­tion du combat anti-bour­geois par l’affron­te­ment entre pays dominés et nations avancées, cette appro­che se vautre dans les aber­ra­tions géo­po­li­tiques héritées de la pro­pa­gande sta­li­nienne pré­valant durant la guerre froide. L’impér­ial­isme yankee, tra­vesti pour l’occa­sion en « empire amé­ri­cano-sio­niste », cette soupe réchauffée de l’« ultra-impér­ial­isme » kauts­kien, ferait face à un fan­tas­ma­ti­que « camp pro­gres­siste », cons­ti­tué par le Hamas, le Hezbollah et les FARC, ainsi que des dic­ta­tu­res thé­oc­ra­tiques ou crypto-socia­lis­tes par­te­nai­res de la Russie et/ou de la Chine, tels la Syrie, l’Iran, Cuba, le Venezuela, la Bolivie, la Corée du Nord.

L’igno­rance de ces gau­chis­tes face à la com­plexité des rap­ports inter-impér­ial­istes aux niveaux rég­ional et planét­aire n’a d’égale que la fami­lia­rité idéo­lo­gique qu’ils entre­tien­nent avec des mafias poli­cières périp­hériques dont ils envient à la fois la rela­tive popu­la­rité locale et les fau­teuils pré­sid­entiels. Car tout autant qu’ils répugnent à envi­sa­ger une révo­lution prolé­tari­enne en Europe, aux Etats-Unis ou en Asie, ils se gar­dent bien de sou­te­nir les masses arabes dressées au Maghreb et au Machrek contre les déc­lin­aisons mul­ti­ples de la déso­lation capi­ta­liste.

Quant à l’idée d’encou­ra­ger sur le chemin de la grève géné­rale la classe ouvrière cos­mo­po­lite, notam­ment pales­ti­nienne, employée dans les com­plexes pét­roliers du Moyen-Orient, ou celle de dével­opper auprès des deux mil­lions de tra­vailleurs israéliens la pers­pec­tive d’une guerre de classe, les pitre­ries anti­sio­nis­tes arri­vent effi­ca­ce­ment à les cen­su­rer. Elles ont tou­jours essayé d’éto­uffer et ne ces­se­ront de mas­quer cette vérité déclamée lim­pi­de­ment par l’Internationale situa­tion­niste dès octo­bre 1967 : « La ques­tion pales­ti­nienne est trop séri­euse pour être laissée aux Etats, c’est-à-dire aux colo­nels. Elle touche de trop près les deux ques­tions fon­da­men­ta­les de la révo­lution moderne, à savoir l’inter­na­tio­na­lisme et l’Etat, pour qu’aucune force exis­tante puisse lui appor­ter la solu­tion adéq­uate. Seul un mou­ve­ment révo­luti­onn­aire arabe réso­lument inter­na­tio­na­liste et anti-éta­tique peut à la fois dis­sou­dre l’Etat d’Israël et avoir pour lui la masse de ses exploités. Seul, par le même pro­ces­sus, il pourra dis­sou­dre tous les Etats arabes exis­tants et créer l’uni­fi­ca­tion arabe par le pou­voir des Conseils. »

Dans leur lancée, les flics anti­sio­nis­tes se com­plai­sent à épargner les liens que les Etats français, alle­mands ou ita­liens ont tissés avec le pou­voir israélien, comme ceux que les Etats-Unis ont scellés, à raison de mil­liards d’aide finan­cières, avec l’Egypte. De même, ils se cou­vrent de ridi­cule en occultant le fait qu’Israël a créé le Hamas, que les Etats-Unis ont long­temps sou­tenu les tali­bans, invités d’ailleurs aujourd’hui à siéger dans le gou­ver­ne­ment fan­to­che de Hamid Karzaï. Enfin, leur sor­dide manège revient à l’inter­dic­tion de toute démo­nst­ration d’hos­ti­lité aux dép­rédations de l’impér­ial­isme français et des régimes qui lui sont inféodés. Le géno­cide rwan­dais, les guer­res congo­lai­ses, les mas­sa­cres en Côte d’Ivoire, le coup d’Etat de 2008 à Madagascar sont autant de no man’s land de leur pra­ti­que mili­tante.

13. En son temps, Sun Tzu cons­ta­tait : « Celui qui excelle à rés­oudre les dif­fi­cultés les résout avant qu’elles ne sur­gis­sent. Celui qui excelle à vain­cre ses enne­mis triom­phe avant que les mena­ces de ceux-ci ne se concré­tisent. » Depuis long­temps, l’inter­na­tio­nale capi­ta­liste s’est convain­cue de cet adage.

Mais la désag­régation spec­ta­cu­laire est venue contra­rier l’effi­cience des stratégies de gou­ver­nance appro­priées à cette fin. Le choix de l’ennemi, qui est tou­jours très révé­lateur de la qua­lité d’un homme, l’est aussi de celle d’une société. En l’occu­rence, l’effon­dre­ment du capi­ta­lisme d’Etat a laissé vacant le poste tra­di­tion­nel­le­ment occupé par l’adver­saire offi­ciel néc­ess­aire au mini­mum de cohésion sociale et de vio­lence éta­tique que requiert la démoc­ratie du marché en crise. Amputée d’un fan­to­che à même de contre­faire la rév­olte des prolé­tariats du monde, la bour­geoi­sie fut contrainte de dégoter d’urgence un rem­plaçant de for­tune.

Le prin­ci­pal his­trion en lice était cette forme d’oppres­seur archaïque, encore en ser­vice sous les lati­tu­des de la misère et depuis long­temps com­plice des stratèges mili­tai­res occi­den­taux : l’isla­miste. Cette figure oxy­mo­ri­que, qui prétend représ­enter l’indi­gence rebelle, alors qu’elle est pro­fondément intégrée aux cir­cuits de la finance mon­diale, est apte à sou­te­nir la dif­fu­sion d’une nou­velle alter­na­tive illu­soire, à partir de mys­ti­fi­ca­tions obs­cu­ran­tis­tes. Mais si elle est le ver­sant cari­ca­tu­ral le plus vivace de la moder­nité en guerre, elle n’occupe que par­tiel­le­ment sa fonc­tion de spec­tre ter­ro­riste, la par­ta­geant avec des bou­tu­res mutan­tes des vieilles for­mu­les fas­ci­san­tes, le « cha­visme », le « cas­trisme », le « pou­ti­nisme », mieux adaptées à cer­tains théâtres d’opé­rations locaux. Dans le capi­ta­lisme convul­sif, où les impér­ial­ismes rég­ionaux pro­lifèrent à mesure que s’écr­oule le cœur du système, ces sous-idéo­logies de masse accom­pa­gnent les conso­li­da­tions éparses d’intérêts capi­ta­lis­tes mar­gi­naux. Aussi, loin de cons­ti­tuer des blocs « anti­systèmes », ces micros cen­tres d’accu­mu­la­tion ne sont que de nou­veaux sec­teurs en phase d’inclu­sion bru­tale aux normes de l’exploi­ta­tion mon­dia­lisée. Le redéc­ou­page concur­ren­tiel de la géo­po­li­tique planét­aire ne sau­rait faire oublier qu’il s’opère en faveur du seul mode de pro­duc­tion capi­ta­liste.

14. L’isla­misme n’est que l’extrémité cri­mi­nelle d’une bour­sou­flure iden­ti­taire sur la face mons­trueuse du capi­ta­lisme décadent. Quand la misère sous-développée est l’hori­zon indép­as­sable du projet capi­ta­liste, l’arrié­ration thé­oc­ra­tique domes­ti­que labo­rieu­se­ment les foules et garan­tit, ainsi, l’appro­vi­sion­ne­ment de hordes sui­ci­dai­res utiles au bon fonc­tion­ne­ment des loin­tai­nes dic­ta­tu­res post-moder­nes. Là où l’abon­dance mar­chande a sous­trait au prolét­aire ses der­nières bases arrière cultu­rel­les et inti­mes, elle échoue à com­bler le néant qu’elle a créé et n’y laisse qu’une cons­tante insa­tis­fac­tion.

Celle-ci revêt un caractère d’autant plus insup­por­ta­ble que l’appa­reil pro­duc­tif en crise peine dés­ormais à repro­duire le mode de vie de l’ouvrier total. Par une inces­sante méca­nique folle d’intég­ration et d’exclu­sion du tra­vailleur, les mon­ti­cu­les crois­sants de dét­ritus sociaux s’accu­mu­lent, comme autant de vieux ordi­na­teurs dép­rogrammés. Le décor s’écr­oule petit à petit et les basses cou­ches du prolé­tariat sont rejetées au vide cru d’un désert social, où la sur­consom­ma­tion est regardée comme un mini­mum inac­ces­si­ble et la société réd­uite à une zone poli­cière. Au milieu de ce champ social aussi sté­rile qu’hos­tile, cer­tains pau­vres se réfugient à l’intérieur d’ancien­nes car­cas­ses socio­cultu­rel­les dont le système spec­ta­cu­laire mar­chand a depuis long­temps vidé la sub­stance. Au car­re­four de l’échec poli­ti­que et du dés­astre éco­no­mique du capi­ta­lisme, sont alors cultivées les mai­gres pous­ses de la haine iden­ti­taire, ces pro­thèses infectées censées sou­la­ger l’abla­tion de la dignité.

15. La nou­velle sédition spec­ta­cu­laire est un méd­iocre ersatz des pré­céd­entes représ­en­tations de la rév­olte atti­trée. A l’image des gad­gets pol­lués et autres pro­duits en toc qui satu­rent le marché global, c’est une mar­chan­dise tron­quée dont la pére­mption est immi­nente. Elle est sur­tout une illu­sion pro­ve­nant de la périphérie du monde avancé. Son inten­sité par­vient atténuée au centre de l’accu­mu­la­tion capi­ta­liste. Elle y est donc impo­pu­laire mais y est néanmoins employée à deux fins conjoin­tes :

– elle fait office de signal menaçant, expédient de l’état d’urgence per­ma­nent, cet alibi du ter­ro­risme d’Etat géné­ralisé ;

– elle four­nit des vul­ga­tes de secours et leurs modèles pra­ti­ques aux clo­chards du men­songe poli­cier, les sous-fas­cis­tes.

Ces der­niers ne peu­vent que s’accom­mo­der de ces excréments bénis en guise d’ali­ments poli­ti­ques, eux que l’extinc­tion guette.

16. L’apo­logé­tique alte­rimpér­ial­iste est le pen­dant « contes­ta­taire », déjà dépassé, des gro­tes­ques élu­cub­rations du Département d’Etat amé­ricain sur la menace d’un « axe du mal » renié par ce même pou­voir états-unien depuis plus de deux ans. Rafistolage des épaves toxi­ques tiers-mon­dis­tes, l’alte­rimpér­ial­isme relaie, au sein des pays avancés, à la fois les velléités expan­sion­nis­tes (éco­no­miques, com­mer­cia­les, diplo­ma­ti­ques, ter­ri­to­ria­les et mili­tai­res) d’Etats-nations réc­emment hissés au rang de puis­san­ces rég­io­nales, et les dis­cours d’acier de leurs gar­ni­sons poli­tico-mili­tai­res implantées dans leurs sphères d’influence. Cet acces­soire idéo­lo­gique sera bientôt indis­so­cia­ble de la pano­plie sous-fas­ciste, tant les liens qui unis­sent les offi­ci­nes diplo­ma­ti­ques de l’arc alte­rimpér­ial­iste au sous-fas­cisme s’étendent et se conso­li­dent.

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