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La lutte des classes dans la Chine en transformation

jeudi 25 août 2011

Les deux textes qui suivent ont été publiés dans Echanges n° 125 (été 2008).

La revue Aufheben, éditée en anglais à Bristol (Royaume-Uni), a publié sous ce titre, dans son n°16 (janvier 2008) un long article dont nous présentons un résumé et une critique.

1 – Traduction résumée

INTRODUCTION

Les modalités de l’accumulation du capital en Chine sont « complémentaires » de celles prévalant aux Etats-Unis, et cela a entraîné une hausse du taux de profit mondial à un niveau « qui approche celui des années du boom de l’après-guerre ». Il semble bien que, grâce à la Chine, « nous soyons entrés dans la phase ascensionnelle d’un nouveau cycle Kondratiev ». Quels que soient les aléas économiques d’une telle évolution, la lutte des classes laissera-t-elle ce cycle se développer ? Car le développement économique de la Chine ne va pas sans l’accumulation de la pauvreté et des écarts de revenus, ni sans multiplication des conflits sociaux, tant à la campagne que dans l’industrie.

I/ LA STRUCTURE DE CLASSE SOUS MAO

L’origine de l’accumulation
du capital d’Etat sous Mao

C’est la guerre de Corée (1950-1953) et le danger de voir la Chine envahie par les Etats-Unis qui a poussé le nouveau régime (établi en 1949) à généraliser les nationalisations au-delà des entreprises étrangères et compradores, à introduire la planification et à pousser l’industrie lourde en surexploitant l’agriculture. Il s’agissait de doter le pays d’une base industrielle capable d’alimenter une armée moderne.

La formation de la classe ouvrière industrielle sous Mao

Il y a toujours eu un excédent de population rurale dans les campagnes chinoises. Cela continua avec le nouveau régime. Celui-ci avait besoin de travailleurs industriels pour la construction d’une base industrielle nouvelle, mais il craignait aussi un afflux excessif de population dans les villes, population qu’il aurait des difficultés à nourrir compte tenu de l’arriération de l’agriculture chinoise.

De plus l’exode rural ne pouvait pas fournir la main-d’œuvre qualifiée qui était nécessaire. Face à ce double problème (excédent potentiel de main-d’œuvre non qualifiée, pénurie de travail qualifié), le régime rétablit, en 1958, l’ancien système du hukou (permis de résidence) pour bloquer à la campagne la main-d’œuvre non qualifiée dont il n’avait pas besoin. En même temps, il attribua à l’Etat, au travers des Bureaux du travail, le monopole des embauches. Les entreprises (toutes publiques) ne peuvent pas embaucher directement et le travail qualifié (rare) est alloué aux entreprises en fonction des priorités du plan.

Une part importante des travailleurs non qualifiés issus de la campagne n’étaient embauchés dans l’industrie ou le BTP que sur une base contractuelle et temporaire. Ils devaient retourner dans leur village après l’achèvement du projet pour lequel ils avaient été recrutés. Cependant, au fur et à mesure que l’industrie se mettait en effet en place, il y eut besoin d’un noyau permanent de travailleurs qualifiés pour la faire tourner. C’est de ce besoin qu’est sorti le système de la danwei, ou unité de travail.

La formation de l’ « aristocratie ouvrière » de la Chine

Après avoir expliqué qu’il y avait une très forte pression de l’exode rural, Aufheben semble revenir sur cet argument : en fait les paysans ne veulent venir travailler dans l’industrie que sur une base temporaire. Pour les retenir en ville, il a fallu mettre en place (en fait réactiver) le système de la danwei.
Dans ce système, ce sont des familles entières qui émigrent vers les villes, où les entreprises qui les emploient les fixent en leur garantissant leur emploi à vie (et même pour leurs enfants), mais aussi le logement, les soins médicaux, la retraite, etc. Au lieu que ce soit l’Etat qui prenne en charge la reproduction d’ensemble du prolétariat en assurant la couverture sociale, l’éducation, etc., c’est ici chaque entreprise d’Etat qui s’en occupe individuellement.
Les travailleurs de la danwei avaient un statut nettement privilégié par rapport aux travailleurs contractuels qui étaient employés par la même entreprise. De plus, toutes les danwei n’offraient pas les mêmes avantages. Les entreprises les plus grandes, ou celles relevant de secteurs stratégiques, offraient une bien meilleure couverture que les autres. Ainsi s’est formée une aristocratie ouvrière qui a été la base du PCC dans les décennies suivantes.

Rapports entre l’Etat
et la paysannerie sous Mao

Le régime avait d’abord chercher à éviter le désastre de la collectivisation accélérée de l’agriculture soviétique en projetant une collectivisation étalée sur plus d’une génération. Finalement, Mao décida, au milieu des années 1950, d’accélérer le mouvement. Cela culmina dans le Grand Bond en avant, projet utopique de supprimer la séparation entre ville et campagne.

Après l’échec de ce dernier (1958-1960), la collectivisation confia les travaux agricoles à des équipes de production qui étaient des espèces de coopératives, tandis que les communes mobilisaient le travail sous-utilisé des paysans à la fabrication d’outils, d’engrais et autres intrants, ainsi qu’à des travaux d’infrastructure. Sans industrialiser l’agriculture, les communes ont cependant permis d’augmenter la production.

Conclusion

Dans une Chine encore principalement rurale, et où la production agricole obéit encore à des méthodes archaïques, la classe ouvrière « retranchée et stratifiée dans la forme presque pré-capitaliste de la danwei, occupe une position privilégiée ».

II/ LES CONFLITS SOCIAUX AUTOUR DU DÉMANTÈLEMENT DE LA DANWEI

Tiananmen

Les revendications démocratiques des étudiants et des intellectuels n’ont pas eu en Chine le même écho qu’en Europe de l’Est. Les paysans, quand ils étaient au courant de ce qui se passait dans les villes au printemps 1989, étaient plutôt indifférents. Les ouvriers ont été lents à se mobiliser. En mai, ils ont commencé à se rallier au mouvement sous la bannière de quelques grandes danwei de Pékin.

Des tentatives de former des syndicats indépendants ont eu lieu. Quand la répression s’est faite menaçante, les ouvriers ont été aux avant-postes pour mettre sur pied des comités de défense armés. Le 3 juin, les chars écrasent le mouvement et la répression s’abat.

Echecs et succès de la première phase de réformes

La « révolution de velours » de 1989 est née de la crise survenue dans la première phase des réformes. En 1978, celles-ci commencèrent par la décollectivisation de l’agriculture, qui entraîna un essor de la production agricole et le développement rapide des entreprises rurales non agricoles (ECB : entreprises de cantons et de bourgs).

Après l’agriculture, l’industrie : au début des années 1980, les premières zones économiques spéciales furent créées, puis les dirigeants des entreprises d’Etat se virent accorder une autonomie croissante dans l’orientation de leur production, dans l’embauche et dans les licenciements, dans la possibilité de garder une part des profits. Cela suscita l’apparition de « bureaucrates entrepreneurs » ou « capitalistes rouges », qui se développèrent surtout dans le secteur des biens de consommation, qui avaient été négligés jusqu’alors.

Mais cette autonomie financière de la base du parti s’accompagna du creusement du déficit du budget central et d’une perte de pouvoir des instances supérieures du Parti vis-à-vis des échelons locaux. En même temps, l’industrie lourde sombrait sous le poids du sous-investissement, du sur-emploi et des méthodes d’exploitation surannées. Pour ce secteur, la réforme signifiait faillites et licenciements, attaque contre un des principaux bastions du PCC dans la classe ouvrière et la bureaucratie moyenne. Il y eut donc là nettement plus de résistance. Les événements de Tiananmen, puis la chute de mur de Berlin, amenèrent alors une pause de trois ans, au terme de laquelle Deng Xiaoping relança la réforme au cours d’un voyage dans les provinces côtières du Sud.

Cette deuxième vague des réformes comporte trois aspects principaux :
– élargissement de la libéralisation du commerce à toute la Chine ;
– autorisation des investissements étrangers. Ils prirent la forme de joint-ventures (filiales 50/50) avec les entreprises publiques et provoquèrent le développement rapide d’un secteur d’accumulation orienté vers l’exportation ;
– restructuration des entreprises industrielles d’Etat grandes et moyennes.

Tandis que les petites entreprises étaient privatisées, les grandes étaient transformées en sociétés par actions. L’Etat restait le principal actionnaire, mais le capital privé pouvait participer.

De telles réformes passaient nécessairement par le démantèlement de la danwei.

Le démantèlement de la danwei. L’impact de la première vague de réformes

Au cours des années 1980, la situation des travailleurs des danwei s’améliora sensiblement. Des grèves eurent lieu pour maintenir l’avance des salaires sur l’inflation, et les travailleurs obtinrent facilement gain de cause dans la mesure où les fonds finançant la danwei venaient encore de l’Etat et où les directeurs avaient tout intérêt à céder puisqu’ils faisaient eux-mêmes partie de la danwei. Cependant, une première réforme d’importance eut lieu à ce moment, qui passa plus ou moins inaperçue : c’est l’apparition du contrat de travail. Introduit partiellement en 1984, il fut bientôt généralisé à l’ensemble des entreprises d’Etat.

Les membres anciens de la danwei eurent un contrat à vie, mais les nouveaux venus n’eurent qu’un contrat à durée déterminée. Cela signifiait l’introduction d’une cassure générationnelle dans la classe ouvrière et la fin de l’hérédité de l’emploi à vie.

Le démantèlement de la danwei. La deuxième vague de réformes

Ce n’est que dans les années 1990 que l’impact du contrat de travail se fit pleinement sentir. Car il faut attendre 1996-1997 pour que le régime s’attaque de façon décisive au bastion des grandes entreprises d’Etat et de la danwei. En 1994, 60 % des entreprises d’Etat perdaient de l’argent, et l’Etat central n’était plus aussi facilement disposé qu’avant à boucher les trous. Les directeurs étaient maintenant responsables des profits et des pertes, et intéressés aux bénéfices – que ce soit de façon légale ou par détournement. Simultanément, les fonctions sociales de la danwei étaient transférées en dehors de l’entreprise : les logements étaient vendus à leurs occupants ou transférés aux municipalités. La couverture santé et retraite, qui était directement assurée par l’entreprise, était maintenant reprise par des administrations auxquelles l’entreprise se contentait de verser une cotisation. La généralisation de cette politique fut proclamée au 15e Congrès du PCC en septembre 1997.

En ce qui concerne les travailleurs victimes du démantèlement de la danwei, le programme fut assorti de ce qu’on appelle les trois garanties :
– les travailleurs de plus de 40 ou 50 ans qui se trouvaient dans l’entreprise avant l’introduction du contrat de travail se voyaient offrir un départ à la retraite ;
– les travailleurs plus jeunes qui se trouvaient dans l’entreprise avant l’introduction du contrat de travail était mis au « chômage technique »(le terme chinois est xiagang, retrenched en anglais, parfois déposté en français). Cela signifie qu’ils pouvaient être à nouveau employés par l’entreprise. En attendant, ils se voyaient transférés à des centres de réemploi qui leur versaient une allocation financée par l’entreprise, les autorités locales et l’Etat central, et qui leur fournissaient pendant trois ans une aide au reclassement. Au terme des trois ans, les centres de réemploi pouvaient les renvoyer, et cela mettait alors fin à toute relation avec la danwei d’origine.
- Pour ces travailleurs renvoyés et pour ceux qui étaient entrés dans l’entreprise après l’introduction du contrat de travail, une allocation de chômage étaient versée par les autorités municipales.

Dans la réalité, les trois garanties étaient insuffisamment financées, tant au niveau de l’entreprise que des autorités. D’autre part, les fonds qui étaient disponibles furent régulièrement détournés vers d’autres usages (enrichissement personnel, investissement productif dans les entreprises, infrastructures municipales pour attirer les entreprises).

III/ LES LUTTES DE LA VIEILLE CLASSE OUVRIÈRE

La danwei et la restructuration

En moins de cinq ans, 25 à 30 millions d’emplois furent supprimés, et la danwei se trouva remise en cause de façon décisive. C’est un triomphe majeur pour la direction du PCC, car il n’y eut pas de mouvement de résistance suffisant pour déstabiliser le moins du monde le régime.

Cela s’explique par :
– la répression et le souvenir de ce qui s’était passé au moment de Tiananmen ;
– la possibilité de trouver un emploi dans les nouvelles industries, y compris avant la grande vague des licenciements. Les salariés des vieilles industries disposaient d’un hukou urbain. S’ils étaient qualifiés, ils pouvaient trouver un bon emploi dans les nouvelles usines. Le taux de suremploi dans les vieilles usines leur permettait parfois d’occuper un tel poste même en restant membre de la danwei. Ou bien les familles de la danwei avaient un pied dans chaque système : les parents dans la vieille usine, les jeunes dans les nouvelles. De la sorte, quand la vague des licenciements a commencé, une partie de la main-d’œuvre s’était déjà casée ailleurs ;
– cependant, dans les vieilles régions industrielles du nord-est, il n’y avait que très peu de nouvelles usines. Là, ce serait la mentalité bornée, l’esprit de clocher de la danwei, ainsi que la hiérarchie existant entre danwei différentes, qui a interdit la solidarité entre entreprises. La solidarité au sein des danwei favorisa cependant quelques luttes importantes dans le cadre d’une entreprise.

Nombreux conflits en héritage de la danwei

La restructuration des entreprises d’Etat s’accélère à partir du milieu des années 1990. Cela entraîna de nombreux conflits sur la question des conditions de licenciements, au moment du licenciement mais aussi après, et parfois pendant des mois et des années, parce que les promesses faites au moment de la restructuration n’ont pas été tenues.

Des retraités
militants

Parmi les plus actifs pour se défendre contre les restructurations, on trouve les travailleurs mis à la retraite. Leurs manifestations, de quelques douzaines de personnes à quelques milliers, devinrent familières dans les villes industrielles, en particulier dans la « ceinture manufacturière » du Nord-Sst.

Ils étaient porteurs d’une certaine nostalgie de l’ère Mao, bénéficiaient du respect que les Chinois portent à leurs anciens, et de la solidarité des travailleurs plus jeunes qui savaient bien qu’une retraite convenable allait aider les familles dans leur ensemble, pas seulement les vieux, car les salaires des jeunes étaient aussi fortement menacés.

Selon certaines estimations, 90 % des mouvements de retraités obtinrent des concessions.

Maintenir le couvercle
sur la marmite

Il est rare que les protestations soient allées jusqu’à remettre en cause le Parti. Au contraire, pourrait-on dire, puisque dans la plupart des cas les travailleurs s’en prenaient à la corruption ou à l’incompétence des fonctionnaires ou dirigeants locaux qui appliquaient mal les directives de l’Etat central. Pour se faire entendre des rangs élevés du Parti, les travailleurs furent contraints de mener des luttes parfois dures, avec barrages de routes et de voies de chemin de fer, occupations de bureaux et d’usines. Tant que le conflit restait à l’intérieur de la danwei, les autorités faisaient preuve d’une certaine tolérance. Elles s’en tiraient en réprimandant les échelons inférieurs du Parti et en faisant des concessions limitées. En cas de tentative de liaison entre différentes danwei, la répression était immédiate et sévère.

Exemples :

– Liaoyang (Liaoning) : en 2001, 80 % de la population active avait été réduits à des emplois précaires. Depuis longtemps, les salariés de la Ferro-Alloys Factory étaient en conflit avec leur direction. En 2002, il ne restait que 6 000 travailleurs, soit la moitié de la main-d’œuvre initiale. Quand, en mai 2001, la faillite de la société fut annoncée, plusieurs milliers de travailleurs, xiagang et retraités manifestèrent devant l’entreprise. Il y eut des heurts avec la police, mais le conflit se prolongea. En mars 2002, la police arrêta trois représentants des travailleurs. Les ouvriers distribuèrent des tracts pour appeler tous les travailleurs et retraités des autres entreprises à se joindre à eux. Dans les jours suivants, un comité inter-entreprises fut mis sur pied.

Puis le député de la ville à l’Assemblée nationale déclara à la télévision qu’il n’y avait pas de chômeurs à Liaoyang. Ce fut l’étincelle qui provoqua une grande manifestation (15 000 participants) venant de plusieurs entreprises. Les autorités cherchèrent à gagner du temps en proposant des négociations, mais le 17 mars, la police arrêta un des leaders du mouvement. Le lendemain, 30 000 à 80 000 manifestants demandaient sa libération derrière de grands portraits de Mao. Le 20, la police anti-émeute entrait dans la ville, bloquait les principales artères et procédait à de nombreuses arrestations ;
– Daqing (province de Heilongjiang, proche de la Russie) : depuis 1958 c’était une ville pétrolière plutôt prospère, avec des salaires deux fois plus élevés que la moyenne nationale. La restructuration qui aboutit à la formation de PetroChina entraîna 80 000 licenciements, dont beaucoup de travailleurs mis en congé (xiagang) vis-à-vis desquels PetroChina conservait des obligations. Pour s’en débarrasser, elle leur proposa une prime équivalant à 12 000 dollars, une fois pour toutes.

Les xiagang acceptèrent, mais comprirent après coup qu’ils avaient été floués. Car ils devaient payer eux-mêmes leur cotisations santé et retraite. Ils commencèrent à protester, et le mouvement explosa vraiment quand la compagnie annonça qu’elle cessait de payer pour leur chauffage, comme elle l’avait toujours fait. Les xiagang formèrent alors le Comité syndical provisoire des travailleurs dépostés du Bureau administratif pétrolier de Daqing. Une première manifestation de 3 000 personnes eut lieu le 1er mars 2002. Quatre jours plus tard, 50 000 manifestants bloquaient les trains partant pour la Russie. Après plusieurs autres manifestations, le Bureau de gestion pétrolière de Daqing fut occupé.

Ce mouvement suscita des grèves et des manifestations de solidarité chez d’autres travailleurs du pétrole en Chine. La répression mit fin au mouvement. Après plusieurs semaines d’occupation, les bureaux occupés furent encerclés par la police et un ultimatum pour leur évacuation fut fixé. Mais le Comité syndical provisoire de Daqing continua d’exister. En mai, il parvenait encore à mobiliser 20 000 travailleurs pour exiger la libération de ceux qui avaient été arrêtés ;

– Fashun : c’est une ville minière de la province du Liaoning. Une première tentative de restructuration du secteur du charbon, en 1994, fut abandonnée devant les grèves et protestations des travailleurs. Une seconde offensive commença en 1999. En 2001, 300 000 travailleurs du charbon, du ciment, etc. étaient transformés en xiagang. En mars 2001, 10 000 d’entre eux commencèrent à établir des barrages réguliers de routes et de voies ferrées.
Le mouvement continua plusieurs semaines malgré la présence de la police anti-émeutes. Puis il s’essouffla.

Les conséquences
du printemps 2002

Dès 2001, la montée des luttes incita le gouvernement à la prudence. Il décida que tout plan de restructuration devrait être approuvé par la Cour suprême si le chiffre d’affaires de l’entreprise dépassait 50 millions de yuan (environ 5 millions d’euros). Au 16e Congrès du PCC, fin 2002, le nouveau président, Hu Jintao, proclama le ralentissement des restructurations et alloua plus d’argent du gouvernement pour financer les « trois garanties ».

IV/ LA LUTTE DES PAYSANS

L’échec des « réformes
de marché »et la situation critique des paysans

Dans les années 1970, le gouvernement avait plus de difficultés qu’auparavant à obtenir de l’agriculture les quantités nécessaires pour nourrir les villes. C’est même cette situation tendue qui permit à Deng Xiaoping de convaincre la direction du Parti de procéder à la décollectivisation et d’introduire le « système de responsabilité des ménages », c’est-à-dire le retour à l’exploitation familiale.

Cette dernière entraîna en effet une croissance sensible de la production des campagnes, mais sans modernisation réelle. Car les parcelles issues de la fragmentation des communes rurales étaient trop petites pour permettre le recours aux méthodes agricoles modernes et mécanisées. Les infrastructures, de plus, qui étaient auparavant entretenues par la commune, tombèrent en décrépitude. Dès le milieu des années 1980, l’essor agricole s’épuisa, ce qui provoqua des pénuries de grain dans les villes et obligea le gouvernement à procéder de nouveau à des réquisitions. Ce furent finalement les importations de produits agricoles et alimentaires qui réglèrent le problème de l’alimentation des villes.

La situation économique de la majorité de la paysannerie reste extrêmement arriérée, et les contributions de ceux qui ont émigré vers les villes sont indispensables à la plupart des familles paysannes.

Insurrections paysannes
et sécessionnisme

Après la décollectivisation, le revenu des autorités locales a dépendu de plus en plus des revenus des entreprises rurales non agricoles (ECB) et de moins en moins des subventions de l’Etat central. Comme les bénéfices des ECB étaient insuffisants, les autorités locales ont eu de plus en plus recours à une taxation arbitraire. Dans certaines régions reculées, cela a entraîné, au début des années 1990, des mouvement insurrectionnels et sécessionnistes. Les représentants de l’Etat étaient chassés et des régions autonomes délimitées.

En 1997, ces mouvements non seulement prirent de l’ampleur, mais atteignirent des régions moins écartées, comme les provinces de l’Anhui, du Henan, du Hubei et du Jiangxi. Les participants se comptaient par dizaines de milliers. Leur idéologie était parfois faite de vieilles religions populaires, mais principalement d’une sorte de néo-maoïsme, adoptant des formes d’organisation semblable à celle de l’Armée populaire de libération (APL) et du Parti de l’époque de Mao. L’une de ces organisations avait pour nom « Armée anti-corruption du peuple, des travailleurs et des paysans ». Une autre se proclamait « Colonne du Yangzi du Sud-Ouest » et organisa des rassemblements dans treize bourgs de la région de Chongqing, où le PCC fut dénoncé comme « corrompu et impropre à gouverner ».

A la fin des années 1990, le gouvernement décida que ces mouvements avaient pris trop d’ampleur et il envoya l’armée. Les soulèvements furent écrasés, mais le gouvernement prit en même temps une série de mesure pour agir sur les causes profondes de la révolte. Il lança des campagnes contre la corruption des fonctionnaires. Des élections villageoises furent organisées. La taxation arbitraire des villageois fut interdite.

En 2004, Hu Jintao annonça que les impôts agricoles seraient supprimés en deux ans. Le développement économique des régions reculées de l’ouest fut relancé. En 2005, on annonça la mise en place d’une sécurité sociale générale pour les campagnes en même temps que les « cinq garanties » assuraient une couverture minimale pour les populations rurales défavorisées (vieux, chômeurs, etc.).

L’accumulation du capital
et le vol des terres

En Chine, les paysans ne sont pas propriétaires de leurs terres. Depuis la décollectivisation, ils ont des baux de trente ans qui sont gérés par les autorités villageoises. Dans toutes les régions où l’industrialisation entraîne l’expansion urbaine, la ville mord sur la campagne. Entre 2000 et 2005, l’urbanisation a consommé 6 millions d’hectares, sur les 128 millions d’hectares de terres agricoles dont dispose le pays.

La plupart du temps, les expropriations ont été signifiées dans des conditions particulièrement injustes. Les fonctionnaires locaux proposaient des indemnités dérisoires aux agriculteurs (3 000 yuan/mu [env. 4 400 euros/ha –1 mu = 675 m2] dans un exemple du Yunnan), puis les poussaient dans des dortoirs précaires. Ensuite, ils vendaient la terre aux promoteurs pour des fortunes (150 000 yuan/mu).

L’impact environnemental
de l’accumulation du capital

Le développement industriel de la Chine se fait sans considération pour l’environnement. Cela ne va pas sans protestations de la population. En 2005, il y a eu plus de 50 000 mouvements de protestation liés à la pollution. Certains sont clairement des mouvements de défense de leurs conditions de vie par les classes moyennes, par exemple dans le cas des protestations contre un projet d’usine pétrochimique à Xiamen (mai 2007). D’autres sont des révoltes paysannes contre la pollution des terres et des eaux, et donc contre la menace sur leurs conditions de travail.

A Huashui (Zhejiang), il y eut deux ans de protestations contre la pollution engendrée par un parc industriel où se trouvaient treize usines chimiques. Les récoltes dépérissaient. Les eaux étaient polluées au point que le nombre de naissances anormales augmentait de façon alarmante. Toutes les pétitions, à tous les niveaux, n’ayant abouti à rien, un petit nombre de retraités décida de bloquer la route d’accès au parc industriel au printemps 2005. En deux semaines, ce barrage attira de nombreux soutiens des villages environnants. Le 10 avril, la police anti-émeute fut envoyée, et des dizaines de milliers de manifestants l’affrontèrent. Il y eut d’importants combats, que les autorités imputèrent à des agitateurs de l’extérieur.

Mais en juillet, les usines chimiques furent fermées. Des événements similaires eurent lieu un peu plus tard à Meishan, dans la même province.

Nature des protestations paysannes

Ces explosions violentes restent cependant exceptionnelles. L’attitude prédominante de la paysannerie est la résignation stoïque face à des problèmes qui sont attribués à la corruption des fonctionnaires locaux.
Le Parti lui-même n’est pas en cause, et c’est pourquoi la grande majorité des protestations rurales se limite à des pétitions et aux démarches légales autorisées.

De paysan à travailleur migrant

Tant sous Mao qu’au cours de la première vague de réformes, l’accumulation du capital a reposé dans une grande mesure sur l’exploitation des paysans. Mais cette extraction de surtravail des paysans a perdu de l’importance avec l’entrée de la Chine dans l’économie mondiale. Face aux révoltes rurales, l’Etat a même reculé et cherché à améliorer un tant soit peu la condition rurale. Maintenant, l’exploitation des paysans, c’est l’exploitation des travailleurs migrants.

V/ L’APPARITION DE LA NOUVELLE CLASSE OUVRIÈRE

L’accumulation du capital
et l’apparition de la nouvelle classe ouvrière

Le ralentissement économique de la fin des années 1980 a provoqué des millions de licenciements dans les entreprises decantons et de bourgs (ECB), où les paysans trouvaient un complément de revenu. Cela a été le départ du mouvement de migration vers l’industrie urbaine. Les usines d’exportation étaient prêtes à exploiter cette main-d’œuvre docile et déjà formée au travail en usine. On estime qu’il y a actuellement plus de 100 millions de travailleurs migrants.

Ces travailleurs restent fondamentalement des paysans. Leur hukou est rural. Ils conservent un droit permanent à des terres cultivables dans leur village. Leur mentalité, leurs liens familiaux, leur avenir restent liés à leur village d’origine. Cela affaiblit leur position vis-à-vis de l’Etat et du capital.
Il n’y a pas de lien avec la vieille classe ouvrière, qui les regarde comme des ploucs et des concurrents. Cela entrave toute action ou organisation collective entre les deux fractions de la classe ouvrière.

La précarité de leur situation en ville, en raison de leur hukou, fait qu’ils peuvent facilement perdre leur autorisation temporaire de vivre en ville. Le système des dortoirs va dans le même sens : toute incartade provoquant le licenciement risque de les mettre hors la loi dans la ville, et ils hésitent donc beaucoup avant de se révolter.

La mentalité prédominante des migrants est qu’ils vont retourner au village. Dans ces conditions, autant faire preuve de résignation et de patience.
Le mouvement incessant d’arrivée et de départ des travailleurs migrants empêche la formation de liens de solidarité entre eux – sans parler d’organisation.

Dans ces conditions, les luttes des migrants ont été limitées, en tout cas jusqu’à récemment. Les migrants n’ont pas été entièrement dociles cependant, recourant de plus en plus fréquemment aux méthodes et aux voies légales de protestation, souvent avec succès.

Le droit du travail
du « socialisme de marché » : théorie et pratique

La Chine dispose d’un droit du travail très élaboré. En particulier, une procédure en trois étapes est prévue pour régler les conflits : les travailleurs ou les patrons doivent d’abord déposer une requête au Bureau du travail local.
Si la médiation échoue à ce niveau, un tribunal fait de représentants locaux du syndicat, de l’organisation patronale et du gouvernement peut prendre l’affaire en considération. Le cas échéant, l’une ou l’autre partie peut faire appel du jugement de ce tribunal devant une cour de justice.

Dans la pratique, les droits des travailleurs sont régulièrement et largement bafoués sans qu’ils puissent se défendre véritablement. Malgré cela, les travailleurs migrants ont pu parfois obtenir gain de cause par ce canal. Mais des grèves et des manifestations aident beaucoup au règlement rapide et favorable des conflits. De plus en plus de migrants connaissent les lois et sont capables d’organiser leurs collègues pour faire pression sur les tribunaux.

Les temps changent

On a déjà vu que la position sociale et juridique des migrants ne favorisait pas leur esprit de lutte. Leur faiblesse principale est cependant que le marché du travail joue contre eux, ou du moins le faisait jusqu’à récemment. Car on voit apparaître des pénuries de main-d’œuvre. Il y aurait 2,5 millions d’emplois non occupés dans la province côtière du Guangdong. La pénurie de main-d’œuvre s’est récemment étendue aux villes industrielles de l’intérieur.

Deux raisons expliquent sans doute cette situation nouvelle : l’amélioration de la condition paysanne, qui freine l’émigration, et la politique de l’enfant unique, lancée au début des années 1980, qui réduit la population active actuelle.
Cette nouvelle situation a favorisé les luttes des migrants. Il y a de plus en plus de conflits. Dans certains cas, on a vu toute la main-d’œuvre de l’entreprise refuser tout simplement de travailler et rentrer au village. Le plus souvent, les mouvements ont pris la forme de grèves spontanées et violentes, avec destruction de machines et agression des directeurs.

Mais il y a eu aussi des mouvements plus concertés et organisés. Par exemple celui de l’usine japonaise d’Uniden (fabrication de téléphones portables) à Shenzhen (Guangdong). Pendant l’hiver 2005, les dizaines de milliers de travailleurs d’Uniden ont fait grève cinq fois. Ils ont essayé de mettre en place un syndicat indépendant autour de revendications sociales générales comme le respect du droit du travail, le congé de maternité, le paiement de la prime d’heures supplémentaires, l’augmentation des salaires à
l’ancienneté, etc. Craignant que les travailleurs ne parviennent à monter une organisation dépassant le cadre de leur propre entreprise, l’Etat a écrasé le mouvement en avril 2005. Les principaux dirigeants ont été arrêtés.

Le salaire minimum est fixé localement, et les autorités locales sont directement intéressées à ce que de nombreuses entreprises s’installent dans leur commune ; elles sont donc en concurrence pour attirer les investissement mais aussi, maintenant, les travailleurs. La montée des luttes a ainsi incité les autorités à augmenter le salaire minimum et à mieux faire respecter ce seuil. Et les salaires effectivement payés sont fréquemment au-dessus du minimum.
Pour désamorcer le mouvement ascendant des luttes des migrants, le syndicat officiel, l’ACFTU, a fait un pas vers eux, avec le soutien de l’Etat. Mais il est clair que le capital doit maintenant accepter l’idée que l’offre inépuisable de travail bon marché arrive à sa fin. Au point qu’on commence à entendre des patrons demander la suppression du système du hukou pour fluidifier le marché du travail. Le 17e Congrès du PCC (octobre 2007) devait proposer des réformes dans ce sens.

La composition de la nouvelle classe ouvrière est en train de changer, mais elle est encore loin d’être un sujet conscient et organisé.

CONCLUSION

La rapide accumulation du capital en Chine a provoqué des luttes de résistance parfois intenses, mais jamais au point de la remettre en cause ou de menacer le PCC. L’augmentation des revenus de l’Etat, favorisée par le développement économique, lui a permis de faire des concessions qui, en même temps que la répression, ont maintenu le mouvement du prolétariat et de la paysannerie dans un état fractionné et local.

Aussi longtemps que la croissance se poursuivra au rythme actuel, l’Etat pourra maintenir un couvercle sur l’agitation. Mais les luttes sont appelées à se développer, au fur et à mesure que les migrants se transforment en un véritable prolétariat.


Un bon texte…

Aufheben brosse une bonne vue générale de la situation sociale en Chine. La façon dont la classe ouvrière et la paysannerie se sont structurées sous le maoïsme est bien résumée et, à partir de là, le texte rend compte avec un certain détail du démantèlement nécessaire de ces structures au tournant des années 1980 : décollectivisation de l’agriculture et démantèlement de la danwei (unité de vie des travailleurs dans les sociétés d’Etat, où les garanties étaient nombreuses : travail, logement, santé, retraite, éducation…). L’article mentionne également des éléments qu’on ne trouve pas ailleurs, comme les luttes paysannes sécessionnistes des années 1990 ou les modalités de licenciement des ouvriers des entreprises d’Etat. C’est dans ce texte que j’ai trouvé la définition la plus claire de l’origine et du statut des ouvriers « dépostés » (xiagang). Les luttes ouvrières contre les restructurations au printemps 2002 sont bien décrites..

… mais avec des limites importantes

Mes principales réserves viennent du fait que le texte d’Aufheben néglige certaines données et certains aspects des luttes.

Il ne met pas suffisamment en perspective la dynamique actuelle du capitalisme en Chine et, quand il le fait, il adopte une position qui, à mon avis, marque une certaine nostalgie du vieux mouvement ouvrier.

- La couverture des luttes

Pour Aufheben, les ouvriers des entreprises d’Etat ne livrent qu’un combat d’arrière-garde. Avant, pendant et après les restructurations, les ouvriers ne luttent que pour la défense de la danwei. Il est vrai que la violence des restructurations a provoqué de nombreux conflits de ce type. Mais il y a aussi une lutte des ouvriers des entreprises d’Etat contre la dégradation de leur situation.

Les données sur ces conflits sont rares. J’en ai trouvé quelques-unes mais la question reste à approfondir. Je pense que c’est un aspect important à couvrir dans une analyse des luttes en Chine : après la restructuration du secteur d’Etat, la lutte contre l’exploitation continue. Il y a sans doute plus de prolétaires dans les entreprises d’Etat qui restent que dans les sweatshops de la côte. Certes, il est probable que, sous l’effet des restructurations, la combativité des prolétaires de ces entreprises a été réduite. Il vaudrait quand même mieux savoir ce qui se passe dans cette immense partie de l’économie chinoise, et le sens où ça évolue, ne serait-ce que parce que c’est la base du pouvoir du PCC.

- Les migrants

Par ailleurs, Aufheben effectue un travail insuffisant sur les luttes de la « nouvelle classe ouvrière », les migrants. Après avoir expliqué les raisons de leur soumission au capital (culture rurale, pas de papiers, statut prolétaire provisoire…), Aufheben concède qu’il y a cependant des luttes, spontanées, violentes, mais ne donne d’informations détaillées que sur celle d’Uniden (l’usine Uniden Electronic à Shenzen est le théâtre de fréquents conflits ; nous avons évoqué une longue grève de 2005 dans Echanges n° 114 [automne 2005]). Or ce conflit est, pour ce que je sais actuellement de la lutte des travailleurs migrants, tout à fait atypique : grèves multiples et rapprochées, préparées par des militants, comportant des revendications « démocratiques », avec un comité de grève élu. Il n’est pourtant pas difficile, même sans savoir le chinois, de trouver la mention, et fréquemment des informations détaillées, sur de nombreux autres conflits des travailleurs migrants.
Contrairement à ce que semble penser Aufheben, ces conflits ne montrent pas une classe de migrants ruraux mal dégrossis et ne pensant qu’à retourner dans leur bled – et ayant besoin d’organisateurs préalables pour entrer en lutte (voir « Les travailleurs migrants en Chine », Echanges n° 123 [hiver 2007-2008]).

Ce n’est pas un hasard si les rédacteurs de l’article n’expliquent pas que la lutte d’Uniden est atypique, ni pourquoi (forte participation des techniciens et ouvriers qualifiés, d’après un article de Hong Kong traduit dans Meeting). Il est probable qu’ils négligent le fait qu’elle est atypique parce qu’ils sont eux-mêmes dans la perspective de la transformation progressive de cette « nouvelle classe ouvrière » en classe ouvrière traditionnelle. Ainsi appellent-ils de leurs vœux « la transformation des migrants en un véritable (!) prolétariat », tout en se demandant si « la nouvelle classe ouvrière industrielle chinoise va devenir un sujet conscient et organisé ». Ils concluent leur article en écrivant « la nouvelle classe ouvrière chinoise est encore en formation », reprenant presque mot à mot le titre du livre de E.P. Thompson sur La Formation de la classe ouvrière anglaise au XIXe siècle. On ne peut s’empêcher de penser qu’ils projettent la seconde sur la première.

La question syndicale

Autre élément qui fait défaut dans le texte d’Aufheben : une discussion de la question syndicale, qui ne fait que l’objet d’une note où il est dit que l’entrée de la Zhonghua Quanguo Zonggong Hui (plus connue sous son nom anglais All-China Federation of Trade Unions, ACFTU ) dans les entreprises privées a pour but de « mieux représenter les intérêts des ouvriers » pour préempter toute initiative syndicale indépendante. Vu l’importance de la question, cela mérite documentation et argumentation.

- Mise en perspective du développement chinois

Je comprends de son texte que le groupeAufheben pense que la classe ouvrière chinoise, même la « nouvelle », doit passer par le même développement que la classe ouvrière occidentale. C’est une autre façon de dire que le capitalisme chinois est au seuil d’un développement semblable à celui que les pays occidentaux ont connu. Il est probable que les camarades d’Aufheben rejetteraient une formulation aussi tranchée, mais c’est quand même dans ce sens qu’ils vont, non seulement quand ils traitent du devenir de la classe ouvrière, mais aussi quand ils évoquent le problème de l’insertion de la Chine dans le cycle mondial du capital.

Aufheben considère comme un fait acquis et définitif la pénurie de main-d’œuvre qui est apparue depuis quelques années dans les régions les plus industrialisées de la côte. Partant de ce fait acquis, les rédacteurs de l’article posent comme une évidence que l’industrie chinoise est appelée à se développer en montant en gamme. Et ils posent comme une possibilité que la Chine devienne sur cette base un concurrent des Etats-Unis. Actuellement, les Etats-Unis et la Chine seraient dans un rapport « d’accumulation complémentaire ». A terme, ils deviendraient rivaux.

Cette façon de raisonner en termes de classe ouvrière (nationale) organisée et consciente et/ou en termes de capital national autocentré ne me convient pas. Elle date d’une autre époque. Sous réserve de recherches plus approfondies, mon schéma serait plutôt le suivant : le ralentissement de l’accumulation en Occident et la crise des pays de l’Est sont une seule et même crise de pénurie mondiale de plus-value. La Chine est entrée en crise comme tous les pays de l’Est (et bien d’autres) et a dû fortement réduire son secteur d’Etat et s’ouvrir sur l’international pour pallier la faiblesse de sa propre production de plus-value et donc le manque de sources d’investissement. Le capital mondial a choisi la Chine, comme il a choisi d’autres pays, pour s’y délocaliser et y trouver une source de plus-value absolue, laquelle était plus difficile à exploiter en Occident. A ce niveau, il n’y a pas un développement national du capitalisme chinois, mais une localisation du capitalisme international dans certaines régions de la Chine. Quand ces régions perdront leur avantage comparatif (la plus-value absolue), le capital international cherchera d’autres régions (la recherche est en fait permanente), tandis que l’Etat chinois pourrait vouloir défendre son avantage comparatif en relançant l’exode rural. Car les prétendues pénuries de main-d’œuvre n’ont rien de définitif. Il existe, à la campagne et dans les villes de Chine, une réserve non négligeable de prolétaires pour continuer à faire pression sur les salaires. Inversement, si l’Etat chinois prend l’autre option (montée en gamme technologique de la production industrielle), cela ne devrait pouvoir se faire que dans des îlots de modernité face à ce qui deviendrait un océan de sous-développement ordinaire. Mais là, les autorités chinoises craignent explicitement une « latino-américanisation » de la Chine. Quoi qu’il en soit, dans les deux cas, il n’y a pas de quoi rivaliser avec les Etats-Unis.

Ce que je viens d’esquisser en vocabulaire économique, on pourrait le dire aussi en termes de lutte de classes. Aufheben dit : voilà quelques scénarios possibles du développement capitaliste de la Chine, mais un autre scénario possible est que la lutte des classes fasse capoter tous les autres scénarios. Comme si les luttes paysannes et ouvrières n’étaient pas un paramètre fondamental de l’alimentation des usines par l’exode rural. Comme si la lutte des classes n’était pas l’autre face de l’accumulation du capital. Y compris au niveau mondial. Car le développement capitaliste de la côte sud de la Chine ne doit-il pas son dynamisme aux luttes que les prolétaires occidentaux et japonais ont menées dans le contexte de ce qu’on appelle la crise du fordisme ?

- Conclusion

Considérer la Chine comme un concurrent potentiel ou effectif des Etats-Unis passe à côté de la façon dont le capital se développe aujourd’hui directement au niveau mondial.

La séparation de l’accumulation du capital et de la lutte des classes revient à avoir besoin de quelqu’un d’extérieur pour infuser la conscience et l’organisation dans le prolétariat et sa lutte.

En résumé, la vision d’Aufheben est marquée par la nostalgie du vieux mouvement ouvrier (celui qui date d’avant ce qu’on appelle bien maladroitement la mondialisation).

Bruno Astarian