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Que s’est-il passé dans l’Etat du Wisconsin ?

dimanche 26 juin 2011

Prémisses d’une grande révolte ou simple épisode isolé de la guerre de classes ?

Ce texte est paru dans Echanges n° 136 (printemps 2011).
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L’évolution du mouvement syndical américain

Indépendamment de leur sens spécifique, les événements du début 2011 dans le Wisconsin sont la plus grande mobilisation ouvrière aux Etats-Unis depuis bien longtemps. En partie, ils prolongent d’autres luttes récentes ou faits significatifs de résistance qui, bien qu’isolés, témoignent de la persistance de la lutte de classe. Ils touchent les relations capital-travail et les formes qu’elles avaient prises au cours du xxe siècle. Le patronat américain, à la faveur de la crise et des importantes restructurations des conditions de l’exploitation, tente d’imposer de nouvelles relations de travail plus adaptées aux nouvelles techniques de production et à la globalisation-mondialisation de la production et du marché capitalistes.

Une première étape dans cette évolution a montré que la fédération AFL-CIO, et particulièrement le syndicat de l’automobile UAW, jouait plus que jamais le rôle d’auxiliaire du capital pour imposer aux travailleurs des mesures drastiques de sauvetage des entreprises (licenciements, réductions de salaires de moitié, diminutions des avantages sociaux – maladie et retraite). De simples intermédiaires facilitant un fonctionnement sans heurts du système d’exploitation, les syndicats sont devenus récemment des agents actifs d’exécution des impératifs des entreprises. Quelques réactions ouvrières récentes (Chicago, Indianapolis, Détroit) (1) n’ont guère eu de répercussions. On ne peut parler d’un mouvement d’ensemble de résistance. Ce qui importe avant tout pour le syndicat, c’est de préserver sa place dans le procès de production et son rôle éventuel dans les relations de travail dans le secteur privé, même si ce rôle est totalement négatif pour ce qui est de la protection des intérêts des travailleurs.

Une deuxième étape est en passe d’être franchie avec une autre forme d’attaque visant à l’élimination de la médiation syndicale dans le secteur public là où elle existe encore, essentiellement les travailleurs des collectivités locales, à commencer par les Etats des Etats-Unis (2). Là aussi, la plupart des syndicats de ces salariés des collectivités ont accepté le même type de restructurations que dans le secteur privé. Mais une bonne partie des Etats voudraient éliminer les contraintes que représente pour eux un certain « pouvoir syndical ». Un article du Financial Times (29 février 2011) résumait ainsi cette situation :

« Dans beaucoup d’Etats, les syndicats du secteur public sont devenus trop puissants. Ils ont conquis des positions qui dépassent celles qu’ils peuvent avoir dans le secteur privé. Quand on peut faire des comparaisons, les salaires des travailleurs de l’Etat ou des collectivités publiques sont légèrement inférieurs à ceux des travailleurs du privé, mais les autres avantages sont largement supérieurs ; ce qui fait que l’ensemble des rémunérations du public sont bien supérieures à l’ensemble de celles du privé. En outre les employeurs du public ont souvent concédé aux syndicats des pouvoirs de gestion, celui de décider qui fait quoi et quand, de fixer les règles de sécurité, de contrôler l’embauche et les licenciements. Cela rend par exemple très difficile la réforme du système scolaire qui est pourtant devenue une priorité nationale. »

Les liens plus directs entre
le grand capital et la réforme des relations de travail

Ce que nous allons exposer vaut pour l’Etat du Wisconsin, mais nous pourrions trouver des liens similaires dans bien des Etats américains et pour l’ensemble du système politique.

Les frères Koch – une des plus grandes fortunes américaines – sont à la tête d’un empire économique mondial, un conglomérat œuvrant dans l’énergie, la pétrochimie, le papier, les engrais et les pipelines, etc. (3). Rien qu’aux Etats-Unis, ils exploitent 50 000 travailleurs. Ils sont très actifs sur le plan politique, sont des contributeurs importants du parti républicain et particulièrement de son aile la plus réactionnaire – les Tea Party (4). Ils soutiennent aussi et subventionnent largement toutes les campagnes contre les tendances actuelles à combattre les nuisances du capital qui pourraient limiter l’activité sans contrôle des firmes industrielles. Ils ont obtenu en 2010 un arrêt de la Cour suprême (en corrompant deux de ses juges) qui supprime au « nom de la liberté » toute limitation au montant des subventions des entreprises aux partis politiques.

L’actuel gouverneur républicain du Wisconsin, Scott Walker, élu à l’automne 2010 à la place d’un démocrate, est un proche des frères Koch (5) : il a été élu grâce à leur contribution à sa campagne électorale et au soutien du Tea Party dont il a promis de mettre les thèses en application.
Ce lien capital-politique dans le Wisconsin est un cas d’école, mais on peut le retrouver, avec des variantes, dans les autres Etats de l’Union, comme dans le monde entier dominé par le système capitaliste.

Les finances des Etats
dans le marasme

Chaque Etat des Etats-Unis a son propre budget alimenté par des impôts locaux et par des subventions du gouvernement fédéral pour l’exécution de programmes décidés à Washington (6), mais dont la gestion est confiée aux Etats. La crise a, pour chacun de ces Etats mais dans des proportions différentes, d’une part amoindri leurs recettes propres et d’autre part réduit les subventions de l’Etat fédéral. En même temps, et toujours en conséquence de la crise, l’ensemble des charges notamment dans les secteurs de la santé, de l’éducation et l’entraide se sont considérablement accrues. Ce qui fait que l’ensemble des Etats américains sont pratiquement en faillite et placés devant le dilemme : emprunter ou/et augmenter les impôts ou/et réduire toutes les dépenses c’est-à-dire rogner sur l’ensemble des services publics.

C’est cette dernière solution qui est le plus souvent adoptée, notamment dans les Etats gouvernés par les Républicains qui y voient l’opportunité de réduire l’emprise des services publics et de l’Etat fédéral (7).

Comme une bonne partie de ces agents territoriaux sont syndiqués et que des contrats collectifs lient le gouvernement des Etats à un ou plusieurs syndicats (assez souvent avec un closed shop) (8), l’accord des syndicats est nécessaire pour l’application de ces « plans sociaux ». A priori, ce n’est pas un obstacle vu ce que les syndicats ont accepté dans le privé (comme l’UAW dans l’automobile). Certains Etats, soit à cause des résistances de la base syndicale (9), soit à cause de la politique délibérée des ultraconservateurs de réduire voire d’éliminer ce qu’ils considèrent comme des contraintes syndicales, se sont engagés résolument dans ce qui paraît être une offensive généralisées aux Etats-Unis pour modifier profondément le cadre des médiations syndicales dans les relations sociales.

Coupes claires à Madison

La situation économique et politique de cet Etat est particulière mais pas exceptionnelle. On doit préciser que comme dans tout Etat américain, il existe un parfait décalque des institutions fédérales :un exécutif, le gouverneur, une législature deux chambres, assemblée et sénat, tous élus ; même le siège des assemblées s’appelle le Capitole, comme à Washington.

Le gouverneur Walker, un jeune loup républicain, lié aux milieux financiers, élu avec le soutien avoué des ultras du Tea Party, se croit investi d’une mission réformatrice. Son idole c’est Reagan, qui a brisé la grève et le syndicat des contrôleurs aériens peu après son investiture en 1981, interprétant cela comme la « fin du communisme » aux Etats-Unis, tout en ajoutant : « Les temps sont venus. C’est notre tour de changer l’Histoire ». Il déclare encore : « Les syndicats du secteur public sont comme des tiques avec une insatiable soif de pouvoir (10). »

Mais il a quand même un problème qui influera sur les événements. S’il dispose d’une majorité suffisante dans les deux chambres pour faire adopter tous ses projets, il n’a pas au Sénat le quorum requis si les représentants démocrates n’assistent pas à la séance, pour faire adopter son projet de budget comportant des coupes claires dans tous les services de l’Etat.

Ce projet, révélé le vendredi 11 février 2011, concerne les 170 000 travailleurs du Wisconsin (y compris les enseignants et les services de santé) et comporte des restrictions sur les salaires et conditions de travail, mais aussi des modifications profondes du cadre juridique des relations sociales,en gros sur la place des syndicats. Cette énumération correspond à ce qui sera finalement mis en place après quelques péripéties (les dispositions concernant les relations sociales pourraient également s’appliquer à l’ensemble des salariés des collectivités territoriales – villes, comtés – du Wisconsin, et pas seulement aux fonctionnaires de l’Etat) :

- le projet de budget comporte des réductions de tous les services de l’Etat dans l’éducation, les crèches, Medicaid (aide médicale aux nécessiteux). Cela correspond à ce qui est mis en place dans la plupart des Etats américains pour répondre aux déficits de leurs finances. Le gouverneur précédent du Wisconsin, démocrate, avait déjà en 2009 procédé à des licenciements et bloqué les salaires pour deux ans ;
- la réforme de tout le système de rémunération implique une diminution des salaires, une augmentation de la part salariale des cotisations maladie et retraite (11) ce qui aboutit globalement à une perte de salaire de 8 % à 20 %, jusqu’à 400 dollars par mois (300 euros) ;
- les grèves deviendraient illégales et le texte donnerait pouvoir au gouverneur de licencier quiconque « aurait participé à une action organisée pour arrêter ou ralentir le travail » ou bien aurait été « absent trois jours sans l’accord de l’employeur » ;
- la représentativité syndicale, c’est-à-dire le droit d’intervenir dans les discussions sur les conditions de travail, serait redéfinie par un vote annuel sur un nouveau contrat. Ce qui voudrait dire que tout syndicat déjà représentatif suite à un vote majoritaire dans l’unité de travail pourrait être remplacé par un autre syndicat ou même que tout syndicat serait exclu de cette unité (ce qui est le cas dans de nombreuses entreprises américaines) ;
- même représentatif, tout syndicat serait exclu des discussions sur les retraites et autres avantages sociaux ;
- les travailleurs temporaires n’auraient droit à aucun des avantages accordés aux travailleurs permanents, c’est-à-dire essentiellement qu’ils resteraient sans couverture maladie ni retraite ;
- le prélèvement automatique des cotisations syndicales par l’employeur, pour les travailleurs couverts par le closed shop, serait supprimé.

La révélation de ce projet s’accompagne d’un chantage au corps législatif : ou vous le votez tel quel, ou c’est 6 000 licenciements immédiats. Elle est assortie aussi de précautions plus inquiétantes : sont exclus de ces réformes les policiers et les pompiers, ce qui garantira leur fidélité répressive en cas de conflit. En même temps, la Garde nationale (12) est mise sur le pied de guerre pour « parer à toute éventualité ».

Face à ce projet, les représentants démocrates du Wisconsin et les syndicats ont des positions ambiguës : ils sont prêts à accepter les concessions purement financières (ce qu’ils ont fait dans maints secteurs, publics ou privés) à condition que soit préservée la « présence syndicale » dans sa forme actuelle. Pour cela, les sénateurs démocrates se rendent dans l’Etat voisin de l’Illinois, échappant ainsi à toute réquisition qui les contraindrait à être présents afin d’atteindre le fameux quorum. Les deux principaux syndicats (dont le plus important, celui de l’éducation) ont accepté les restrictions sur les conditions de travail « pour aider notre Etat en ces temps difficiles ».
Pour parvenir à ses fins et profiter de ces ambiguïtés, le gouverneur Walker va scinder son projet en deux parties ; le budget d’un côté, qui pourra être voté puisque tous les représentants politiques et syndicaux sont d’accord et que le quorum sera atteint, et d’un autre côté les réformes sur les relations de travail, sur lesquelles il y a un désaccord mais qui ne requièrent pas de quorum et peuvent être votées à la majorité simple, ce qui sera fait plus tard.

Car entre-temps, dès l’annonce du projet, une opposition imprévue, une révolte de toute la base va quelque peu compliquer les jeux politiques.

L’occupation du Capitole

Tout débute le lundi 14 février par une manifestation organisée par des sections syndicales de base ; près de 1 000 enseignants et étudiants se rassemblent sur le Capitole et devant la maison du gouverneur. Une seule revendication : le retrait du projet.

A partir de cette date, les manifestations vont se tenir quotidiennement, d’une manière quasi spontanée. Suivies avec réticence par les démocrates et les syndicats, elles regrouperont de plus en plus de participants toujours sur le même objectif. Elles auront lieu principalement dans la capitale de l’Etat, Madison, mais d’autres de moindre importance seront organisées dans d’autres villes, notamment à Milwaukee. Mais il y aura un soupçon selon lequel démocrates et syndicats « décentralisent » ces manifestations pour en réduire l’importance et en quelque sorte déconnecter les manifestations de Madison qui effectivement deviendront centrales :
- le 15 février, les manifestants sont 13 000 : ils se rassemblent devant le Capitole ; 40 % des enseignants de l’Etat se mettent en congé maladie ;
- le mercredi 16 février, 20 000 personnes, majoritairement des enseignants, envahissent le Capitole.Ils sont 30 000 le jeudi 17 avec une participation massive de travailleurs venus de tout l’Etat. Le samedi 19, ils sont 75 000 et près de 8 000 d’entre eux s’installent dans le Capitole pour une occupation permanente.

Syndicats et démocrates n’ont plus guère le contrôle du mouvement qui s’organise autour d’une foule d’initiatives individuelles (13). C’est à ce moment que deux des plus importants syndicats, Wisconsin State Employees et Wisconsin Education Association Council, acceptent toutes les mesures de l’ordre économique y compris celles concernant salaires et accessoires, annoncent des discussions avec Walker sur les réformes touchant la place des syndicats et appellent les enseignants à cesser la grève.

Le 22, malgré cela, les enseignants sont toujours en grève, mais les débats parlementaires continuent, et le projet est finalement voté par l’Assemblée. L’enlisement dans ces méandres politiques et syndicaux permet au gouverneur d’obtenir une décision judiciaire qui interdit l’occupation du Capitole, sauf pour le hall qui doit rester ouvert au public pendant les heures d’activité. Les derniers occupants qui s’y étaient installés jour et nuit depuis le 16 février, l’évacuent le 3 mars sans incident (la police semble avoir manifesté un certain soutien à un mouvement protestant contre des mesures qui les touchent en partie).

Comme les débats parlementaires se poursuivent, les manifestations continuent malgré la fin de l’occupation du Capitole. Ils sont 70 000 manifestants à Madison le samedi 5 mars et ils seront encore 100 000 le samedi 12 mars. Et entre-temps, d’autres manifestations quasi quotidiennes devant et dans le Capitole ponctuent la progression des débats parlementaires vers l’adoption définitive du projet. Mais c’est un peu le chant du cygne car, avec la manipulation que nous avons évoquée, toute la réforme a finalement été votée et peu à peu les protestations se sont estompées. Un commentateur souligne qu’après l’évacuation du Capitole (qu’il qualifie « fin de la phase prolétarienne de la lutte »), le conflit s’est « de plus en plus confiné à une lutte politique entre deux fractions du capital dans l’Etat du Wisconsin ».

Quel sens donner à une telle explosion populaire ?

Il n’a pas manqué de qualificatifs pour caractériser ce qui fut indéniablement une révolte d’une fraction prolétarienne de cet Etat : « Le tourbillon de Madison » ; « Insurrection démocratique, la révolte qu’on attendait aux Etats-Unis » (Noam Chomsky, http://www.dedefensa.org/article-ch...) ; « La résurgence de la classe ouvrière américaine ») ; « Is Wisconsin our Egypt ? » (Aguilar, AlterNet.org) ; « Le vent de la révolution touche les Etats-Unis ». On pourrait citer à l’infini ces déclarations grandiloquentes qui masquent les traits caractéristiques de ce mouvement qui sont, à notre avis, essentiels, malgré sa relativité et ses limitations.
Peu ont souligné son caractère d’organisation spontanée et de solidarité de tous les manifestants. Une foule d’initiatives individuelles ont lancé des appels, loué des cars, pris la parole dans une atmosphère d’euphorie collective. Lors de l’occupation du Capitole, lors des manifestations, « des chants, des slogans fusaient, repris par la foule. Les protestataires ne furent pas du tout dirigés, ils savaient ce dont ils avaient besoin, prenaient des décisions sur le champ et agissaient » (Fons, Counter Punch).
« Chacun de ceux avec qui j’ai parlé paraissait transformé par ce qu’il avait vécu pendant ces semaines, disant qu’il n’avait jamais rien vu de semblable… La passion que chacun mettait dans ses actions était palpable. Les pancartes et slogans, faits à la maison, étaient incroyablement créatifs. Je ne peux même pas penser énumérer tous ces slogans magnifiques et spirituels que j’ai relevés. Beaucoup tenaient de longs messages sur la guerre, la démocratie, l’inégalité et la justice » (Stéphanie Luce, une universitaire qui, originaire de Madison, y est retournée pour vivre le mouvement).

Malgré tous ces caractères, ce ne fut quand même pas un mouvement associant la totalité même des travailleurs. Ce même témoignage souligne que la plupart des manifestants étaient des Blancs (bien que l’Etat, notamment à Milwaukee, compte un pourcentage de Noirs) et que beaucoup avaient un certain âge. « En les voyant on pouvait dire que la plupart étaient des travailleurs blancs, des gens des classes moyennes » (voir le témoignage de Loren pages précédentes). Peut-on conclure comme un journaliste que « la mobilisation dans le Wisconsin est impressionnante mais [qu’]elle a entraîné plus de solidarité dans les médias que dans la classe ouvrière » (14) ?

Sans doute, cette spontanéité de la révolte n’a pas débouché sur autre chose que des manifestations pacifiques (à cause certainement aussi de la composition sociale des manifestants) mais sa dimension même rendait difficile toute répression directe qui aurait pu prendre des formes beaucoup plus violentes. Elle sut quand même prendre une forme significative et hautement symbolique, en elle-même une violence : l’occupation du siège central du pouvoir de cet Etat.

Dans ce sens, la « crise de Madison » a pris une dimension nationale, pas seulement par sa médiatisation, mais parce que le pouvoir fédéral pouvait craindre une extension sur tout le territoire américain.

La « révolte de Madison » pouvait-elle s’étendre
à d’autres Etats ?

Il est de fait que nombre d’Etats américains ont connu, avant le Wisconsin ou en même temps (ou encore actuellement), des mouvements de protestation qui pouvaient ressembler à ce que nous venons de décrire, mais avec des dimensions beaucoup plus réduites. Leurs motivations identiques face à des restrictions budgétaires draconiennes et des attaques similaires pour restreindre la « pouvoir syndical » pouvaient laisser croire à des généralisations hors du cadre local (15).

L’Indiana en janvier et en mars (10 000 manifestants à Indianapolis), l’Ohio, le Tennessee, le Colarado, la Caroline du Nord, le Michigan, New York en février, ont vu des manifestations de plusieurs milliers de personnes. Mais ces protestations (parfois accompagnées de grèves des enseignants ou d’étudiants) n’ont pas eut le caractère spontané (même avec leurs limites) de ce lles du Wisconsin. Ce furent pour l’essentiel des actions organisées par les syndicats et elles ne dépassèrent pas le cadre et les objectifs fixés par les appareils. Bien sûr, dans le Wisconsin, les syndicats ont pu jouer un certain rôle organisateur et devant la montée d’un tel mouvement populaire ont tenté et en partie réussi sinon à en limiter l’ampleur du moins à l’orienter vers cet enlisement dont nous avons parlé. Mais ils n’ont pas eu à jouer un rôle répressif ouvert et à endiguer la montée d’un mouvement qui les aurait relégués en défenseurs directs du capital. Là comme dans tous les Etats-Unis, pour l’ensemble des prolétaires « il y a une énorme crainte, anxiété et incertitude de l’avenir, principalement face à la disparition plutôt rapide d’un mode de vie qui n’était pas mauvais » (W. W. Barnes).

La conscience de cette situation peut expliquer certaines révoltes comme celle du Wisconsin, mais aussi le fait qu’elles restent ponctuelles ou sporadiques ailleurs. Aussi confuses soient-elles, elles peuvent néanmoins, comme certains le soulignent (même si nous trouvons leur manière trop triomphaliste), présager d’autres mouvement de résistance de plus grande ampleur.

La place d’un tel mouvement dans le capitalisme global

Les luttes du Wisconsin et celles de moindre importance dans les autres Etats américains sont passées quasi inaperçues quand le déferlement des médias se concentrait sur d’autres événements, notamment ce qu’on a baptisé la « révolte des pays arabes ». Pourtant, on ne peut s’empêcher de relever des similitudes avec, par exemple, le mouvement des retraites de l’automne 2010 en France, autant qu’avec les mouvements « pour la démocratie » en Tunisie et en Egypte notamment.

Dans tous les cas, il ne s’agit nullement de révoltes, encore moins d’émeutes au sens où une grande masse de prolétaires attaquerait les organismes de pouvoir pour y substituer leur propre pouvoir ; ou même au sens des « émeutes de la faim » de 2008 ou de celles des ouvrières du Bangladesh qui pillent et incendient les usines. Le dénominateur commun de tous ces mouvements est d’exprimer dans de grands rassemblements répétés une volonté de voir, soit changer une décision politique,soit remplacer une direction politique, en aucune façon changer totalement les bases du système. Nulle part une révolution sociale n’a été au programme, nulle part on n’a vu surgir des formes d’organisation qui auraient tenté de tracer les contours d’un système sans exploitation.

On peut s’interroger sur le fait que pour l’essentiel ces mouvements émanaient des classes moyennes touchées par la crise, ce qui expliquerait qu’ils soient restés cantonnés dans la revendication politique.

Si certains actes au cours des manifestations ont montré dans une volonté tenace une certaine forme d’autonomisation, si des occupations ou des destructions de bâtiments publics ont pu contenir un sens qui allait au-delà des intentions des protagonistes, la violence n’est pas venue des assauts des manifestants mais des forces de répression. Et cette violence répressive n’a pas déclenché une réplique plus massive et plus révolutionnaire.

Si tous ces mouvements ont démontré que l’action collective, même pacifique, par sa seule puissance pouvait ébranler les système nationaux les mieux verrouillés et faire tomber des têtes, force est de constater qu’ils n’ont pas été au-delà de revendications politiques, autorisant ainsi le maintien de l’essentiel du système mondial de domination.

Mais gageons que ces démonstrations d’action prolétarienne collective ne resteront pas perdues, pas plus que leur propension à l’universalité qui a fait que les Egyptiens se sont réclamés des Tunisiens, ceux de Madison de l’Egypte et les dissidents chinois des révoltes des pays arabes.

H. S.

NOTES

(1) Voir Echanges n° 134 (automne 2011) : [« Une amorce de résistance ouvrière » (Indianapolis) et n° 127 (hiver 2008-2009) : « Une hirondelle ne fait pas le printemps », la grève de Republic Windows and Doors (Chicago), ainsi que le bulletin Dans le Monde une classe en lutte.

(2) 36,3 % des travailleurs du secteur public (Etat fédéral, Etats et toutes autres collectivités) sont syndiqués, avec des taux très variables selon les régions (73 % à New York) alors que seulement 6,9 % sont syndiqués dans le secteur privé (contre 30 % en 1960).

(3) En France, leur groupe possède les marques Lotus (papiers toilette) et Demak’up (maquillage).

(4) Sur le Tea Party, voir Journée de manifestation contre les impôts à Washington DC (Echanges n° 133, p. 35) et Que sont devenus les Etats-Unis dans la crise ? (2) (Echanges n°135, p 38).

(5) Un journaliste, prétendant être un des frère Koch, fut mis d’emblée en communication avec Walker et put obtenir des confidences sur ses opinions les plus réactionnaires, notamment son projet d’éliminer pratiquement les syndicats de l’Etat. L’entretien ainsi recueilli a été ensuite largement diffusé sur le Net.

(6) Voir dans Echanges la série d’articles sur les Etats-Unis des nos 130 à 134.