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Ronald Creagh : Dialoguer avec les marxistes ?

publié par Yves, le mardi 17 février 2004

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(Extrait du site de Ronald Creagh Recherche sur l’anar­chisme )

Le der­nier numéro de la revue Contretemps pose le pro­blème du dia­lo­gue liber­tai­res-com­mu­nis­tes. Il y a éga­lement eu quel­ques éch­anges sur la ques­tion dans le Monde liber­taire et sur cer­tai­nes listes de dis­cus­sion. Fort bien, mais un dia­lo­gue sans cri­ti­que res­sem­ble à du refou­le­ment.

Mais que nous offrent donc les marxis­tes de si alléchant pour tra­vailler avec eux ?

Cela fait des déc­ennies que des cen­tres d‚his­toire anar­chis­tes envoient des com­mu­ni­qués à des revues comme L‚Histoire et que des éditeurs liber­tai­res envoient gra­cieu­se­ment des livres à Libération, au Monde et j‚en passe. Quand on cher­che à com­pren­dre pour­quoi aucune annonce ne passe, on apprend que le res­pon­sa­ble de telle ou telle rubri­que appar­tient ou a jadis appar­tenu à quel­que groupe qui se réc­lame du marxisme.

Je n’ai pas vu dans des revues marxis­tes, ou alors cela m’a échappé, de publi­cité gra­cieuse pour des revues anar­chis­tes de qua­lité, quoi­que non financées par quel­que orga­nisme uni­ver­si­taire ou éta­tique.

J’attends leur pro­tes­ta­tion lorsqu’ un jour­nal, disons Le Monde, uti­lise le mot « anar­chiste » pour trier les tor­chons des ser­viet­tes (sauf quand il s’agit d’art, parce qu’alors ça fait snob), quand il se sert du nom pour mar­gi­na­li­ser le mou­ve­ment, et qu’il uti­lise l’adjec­tif avec une légèreté qu’il ne se per­met­trait pas, par exem­ple, pour qua­li­fier cer­tains grou­pes qui se considèrent dis­cri­minés. Pas plus que je n’ai vu la gauche déposer de plainte, au nom des « droits de l’homme » ou du « citoyen », contre l’ins­crip­tion des anar­chis­tes par Europol dans la liste des orga­ni­sa­tions ter­ro­ris­tes.

En revan­che, si les anar­chis­tes res­sor­tent à tout bout de champ les indi­gnités du passé - Kronstadt et Trotsky, la Guerre d‚Espagne et les com­mu­nis­tes, etc.- je vois aussi de l’autre côté des rap­pels de l’antifé­min­isme de Proudhon, de l’antisé­mit­isme de cer­tains anar­chis­tes, et même des parentés déc­ouv­ertes entre l’anar­chisme et les mou­ve­ments fas­cis­tes ou pro­to­fas­cis­tes.

Il est peut-être triste de voir les anars défiler sans se mêler à d’autres grou­pes, mais que signi­fie­rait cette unité mou­ton­nière puis­que les dia­lo­gues ne peu­vent s’en tenir qu’à des rap­pro­che­ments tac­ti­ques.

Peut-il en être autre­ment ? Quel apport intel­lec­tuel le marxisme offre-t-il aujourd’hui ?

J’ai le plus grand res­pect pour le dévo­uement, la géné­rosité, la sincérité de mes cama­ra­des marxis­tes, mais en dehors de leur remar­qua­ble compét­ence dans cer­tai­nes ana­ly­ses du poli­ti­que ou du social, je ne vois pas quel enri­chis­se­ment tirer de leur concep­tion du monde.

Le marxisme est captif d’une époque et d’une his­toire. Il n’y a pas de marxisme avant Marx ; cer­tains diraient même qu’il n’y en a plus eu après et que les marxis­mes sont l’ensem­ble des inter­pré­tations erronées de Marx. Quoi qu’il en soit, les diver­ses formes du marxisme dégagent une même idéo­logie de la représ­en­tation.

Cette représ­en­tation se struc­ture selon un axe bien délimité. Pour Marx, toute société repose sur un pilier, son système éco­no­mique. Les autres facet­tes socia­les, la culture, le poli­ti­que, l’Etat, peu­vent avoir une logi­que propre, mais ce n’est pas une logi­que auto­nome : elles dép­endent en der­nière ins­tance de l’éco­nomie, centre du pou­voir.

A partir de ce fon­de­ment ultime s’orga­ni­sent des cons­tel­la­tions de concepts, que les suc­ces­seurs de Marx se sont efforcés de mettre à jour, de peau­fi­ner, voire par­fois d’aban­don­ner subrep­ti­ce­ment. Tout cet appa­reil intel­lec­tuel fait du ou des marxis­mes un outil qui, s’il s’est forgé à une époque donnée, en un lieu donné, est uti­li­sa­ble par­tout et à toutes les époques.

Une telle effi­ca­cité est séd­uis­ante. Cette appro­che offre une vue d’ensem­ble de toute société ; pour Marx, puis pour Lénine, une théorie adéq­uate de la tota­lité du monde offre les moyens de diri­ger la révo­lution mon­diale. Dans un uni­vers en perpétu­elle trans­for­ma­tion, dif­fi­cile par conséquent à cerner, elle donne au marxiste le sen­ti­ment de tenir une struc­ture ferme qui lui permet une vision glo­bale qui dis­tin­gue l’essen­tiel de l’acces­soire. Elle révèle le lieu caché du pou­voir.

Et aussi, elle est essen­tiel­le­ment straté­gique. Le mili­tant peut voir à quel moment de l’his­toire il se situe, cher­cher les failles de struc­ture qui per­met­tront à terme l’épui­sement du système capi­ta­liste. Comme l’écrit Nicholas Spencer, il peut « contrôler les évé­nements révo­luti­onn­aires parce qu’il accorde la prio­rité à l’his­toire et l’éco­nomie ». [1]. Son savoir est d’ailleurs ancré sur deux scien­ces humai­nes, l’éco­nomie et l’his­toire ; le marxiste peut se penser en tant que scien­ti­fi­que.

C’est au nom de l’his­toire et de l’éco­nomie qu’il sera néc­ess­ai­rement contre-révo­luti­onn­aire. Car après avoir attendu - et annoncé - pen­dant près de deux siècles les signes préc­urseurs du déclin du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, il lui faut main­te­nant des cer­ti­tu­des et, tant que celles-ci ne vien­dront pas, il s’emploiera comme dans la France de mai 1968 à éto­uffer toute révo­lution spon­tanée sous prét­exte qu’elle est illu­soire.

Le marxisme est intel­lec­tuel­le­ment gra­ti­fiant. Il ne veut pas voir, palper, humer, sentir les êtres dans leur mystère, leur infi­ni­tude et leur brouillage. C’est une vision ciné­mas­co­pique du monde. Il a cons­truit des concepts tech­ni­ques, sophis­ti­qués, et regarde le monde à tra­vers cet agen­ce­ment. Cette représ­en­tation du monde, aussi idéo­lo­gique qu’une autre, prés­ente une illu­sion de sécurité parce qu’elle exclut toute autre alter­na­tive.

L’his­toire et l’éco­nomie assu­rent une assise « scien­ti­fi­que » à un déc­ou­page de la scène sociale en struc­tu­res essen­tiel­les et phénomènes acces­soi­res. Ces struc­tu­res essen­tiel­les per­met­tent de porter un juge­ment global sur le type de société, son fonc­tion­ne­ment, son avenir. La carte d’iden­tité d’une société donnée définit le scé­nario qui s’en suivra.

Les concepts sophis­ti­qués que le marxisme éla­bore, la lutte des clas­ses, l’alié­nation, et ainsi de suite, ne peu­vent être pla­qués rigi­de­ment sur les sociétés contem­po­rai­nes. Ce sont des signi­fiants et donc des cons­truc­tions d’une société donnée, à une époque donnée, dans un cadre idéo­lo­gique donné. Toutes ces vieilles lunes peu­vent tout de même contri­buer à notre écl­ai­rage, mais nous ne pou­vons rester scot­chés à l’écran d’un ciné­mas­cope. D’autres enjeux sont à l’oeuvre, comme les luttes eth­ni­ques ou le système patriar­cal, qui tém­oignent d’une situa­tion bien plus com­plexe qu’on ne le pen­sait jadis.

On peut fort bien d’ailleurs conce­voir que quelqu’un soit à la fois marxiste et anar­chiste : cela a été montré pour un cer­tain nombre d’auteurs juifs alle­mands, en par­ti­cu­lier, et même Bakounine se disait marxiste en matière éco­no­mique ; quel­ques his­to­riens se sont efforcés de mettre à jour les aspects anar­chis­tes de Marx lui-même.

Il n’y a rien de tout cela dans l’anar­chisme. Il n’existe pas un corpus de concepts que chaque pen­seur entre­prend de dével­opper pro­gres­si­ve­ment. En réalité, chaque phi­lo­so­phe anar­chiste, de Bakounine à Kropotkine, de Malatesta à Stirner et de Landauer à Zerzan a établi sa propre car­to­gra­phie. Par exem­ple, des posi­tions très différ­entes et même contra­dic­toi­res ont été adoptées au sujet d’une classe sociale por­teuse de la révo­lution. Jetant le reste avec ou sans com­men­taire.

Un seul trait fait l’union de tous, une posi­tion éthique et poli­ti­que, le rejet de toute forme de domi­na­tion. Morale petite bour­geoise, disent déd­aign­eu­sement les marxis­tes ; quant aux phi­lo­so­phes uni­ver­si­tai­res, ils n’y voient aucun grain à moudre pour leurs systèmes de pensée. On peut gloser sur l’un ou l’autre de ces théo­riciens ou de ces cou­rants, repérer un ima­gi­naire col­lec­tif ou des pra­ti­ques com­mu­nes, on ne voit guère un corpus de concepts bien arti­culés, for­mant un tout, que chaque géné­ration s’effor­ce­rait d’appro­fon­dir. En effet, sur l’axiome de départ peu­vent s’éla­borer des phi­lo­so­phies très différ­entes.

Horreur ! l’anar­chisme est à la portée du pre­mier venu. Il n’a pas besoin de se plon­ger dans le « Capital », pas­sage obligé de tout novice marxiste ; il peut se dis­pen­ser de la lec­ture de Bakounine, de Proudhon, ou de qui que ce soit ; il faut et il suffit qu’il sou­haite une société pro­fondément éga­lit­aire, ce qui impli­que le rejet de toute forme de domi­na­tion et la cri­ti­que de toute représ­en­tation. Tout cela n’a rien à voir avec l’his­toire : la posi­tion relève du mou­ve­ment socio-cultu­rel d’une société donnée. Bref, l’anar­chisme n’est pas une science, bien qu’au long de son par­cours le mili­tant sera invité à puiser dans un cer­tain savoir pour décider, par exem­ple, que la fin ne jus­ti­fie pas les moyens, ou que ceux-ci doi­vent, autant que pos­si­ble, anti­ci­per une société autre.

Mais voici que la situa­tion se retourne : le marxisme se vou­lait rigou­reux parce qu’appuyé sur deux scien­ces, l’éco­nomie et l’his­toire. Or celles-ci sont en crise parce que le caractère scien­ti­fi­que des « scien­ces humai­nes » n’est plus seu­le­ment récusé par les scien­ces dures, ce qui a tou­jours été le cas, mais dans leur propre camp, par la cri­ti­que du posi­ti­visme scien­tiste et plus géné­ra­lement par les dével­op­pements récents de l’épis­té­mologie. Le marxisme est aujourd’hui acculé à déf­endre le socle scien­ti­fi­que de ses posi­tions contre tous les cri­ti­ques de l’essen­tia­lisme, de la représ­en­tation, et à recher­cher déses­pérément une alter­na­tive aux post struc­tu­ra­lis­tes et aux post moder­nis­tes.

Même retour­ne­ment en matière de scien­ces poli­ti­ques. Celles-ci s’obs­ti­nent à penser en termes de parti et de représ­en­tation et, comme elles pen­sent que la nuit tous les chats sont gris, elles confon­dent allèg­rement pou­voir et domi­na­tion. Malheureusement, il est des gens pour penser que le système démoc­ra­tique est, sous les appa­ren­ces d’un rap­pro­che­ment, une forme d’exclu­sion.

Le dia­lo­gue avec les marxis­tes est-il pos­si­ble ? Je pense que l’influence des idées marxis­tes sur les anar­chis­tes a tou­jours eu des effets dép­lo­rables et je suis prêt à en citer mille exem­ples. En revan­che, si l’éch­ange d’idées me semble voué à l’échec, une ren­contre authen­ti­que est pos­si­ble si nous savons, de part et d’autre, mul­ti­plier les gestes de soli­da­rité et de com­men­sa­lité. Nous avons tous trop de talents pour ne pas boire un coup ensem­ble.

On me dira que, dans ces réflexions, il n’y a aucune cri­ti­que de l’anar­chisme. En effet, que peut-on y remet­tre en cause ? Tout.

C’est pour cela que l’anar­chisme est, de toutes les phi­lo­so­phies et pra­ti­ques, celle qui me déplaît le moins.

Ronald Creagh

Notes

[1] "Historicizing the Spontaneous Revolution : Anarchism and the Spatial Politics of Postmodernism", liste de discussion « postanarchism · post-normal anarchism »

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