Accueil > Ni patrie ni frontières > 40-41 : Soulèvements arabes : Tunisie, Egypte (mai 2012) > « Soulèvements arabes » : il est temps de dire « Bye, bye, Castoriadis ! » (...)

« Soulèvements arabes » : il est temps de dire « Bye, bye, Castoriadis ! » (1)

mardi 17 mai 2011, par Yves

Ce texte a provoqué un échange d’invectives avec Lieux communs et un commencement de débat sérieux avec Frédéric.... On trouvera les éléments du débat ici 1641 et nous publierons tous les mails que nous recevrons à ce sujet (yvescoleman@wanadoo.fr).

Ou pourquoi les récents soulèvements au Maghreb et au Machrek devraient aider certains libertaires à couper définitivement le cordon ombilical qui les rattache à leur Maître à penser

Le groupe Lieux communs, qui se réclame de la pensée de Castoriadis, vient de publier une excellente brochure intitulée « Les soulèvements arabes face au vide occidental. L’exemple tunisien. Première partie » (brochure n° 17, avril 2011, téléchargeable sur le site http://www.magmaweb.fr/spip/ ). On ne peut qu’approuver son optimisme raisonné et son refus de tomber dans les discours automatiques « gauchistes » sur les « révolutions arabes », discours déconnectés des rapports de forces réels sur le terrain, ou qui expriment le désir des « appareillons » de conquérir des places dans les syndicats ou les nouvelles organisations de masse qui apparaissent ou apparaîtront au Maghreb ou au Machrek. Les interviews de camarades tunisiens qui sont reproduits dans cette brochure sont très intéressantes et il est souhaitable que le collectif Lieux communs diffuse d’autres textes ou interviews de personnes engagées dans la lutte pour la liberté, l’élargissement des droits démocratiques et sociaux, et peut-être bien davantage en Tunisie.

Par contre, certaines des considérations « anthropologiques » exposées dans l’introduction de cette brochure me semblent très contestables, peu argumentées voire dangereuses par leur proximité avec des thèses réactionnaires de plus en plus répandues. Dans la mesure où ces considérations sont inspirées par le Maître à penser de ce collectif, à savoir Cornelius Castoriadis, le texte qui suit se centrera principalement sur les effets négatifs de la dépendance idéologique du collectif Lieux communs vis-à-vis de cet économiste, psychanalyste et philosophe politique décédé en 1997 mais de plus en plus à la mode dans les milieux intellectuels – généralement pour de mauvaises raisons.

SOB, c’est quoi ?

Commençons par revenir un peu en arrière dans le temps et par évoquer brièvement le rôle politique de Cornelius Castoriadis. La revue Socialisme ou barbarie (1949-1965), à laquelle il participa avec d’autres intellectuels devenus célèbres et surtout des militants qui restèrent anonymes (le groupe compta jusqu’à une centaine de membres et la revue vendait, selon ses dires, entre 700 et 1000 exemplaires, ce qui était une belle performance dans le climat politique de ces années-là) a effectué un travail politique très utile dans les années 1950 et 1960. En effet, elle était l’une des rares revues critiquant à la fois le stalinisme et la social-démocratie, les impérialismes occidentaux et les Etats staliniens (Chine et Cuba incluses) ; elle soutenait les luttes des travailleurs contre les bureaucraties syndicales, était attentive aux révoltes antibureaucratiques dans les pays de l’Est, et n’avait aucune illusion sur le tiers-mondisme florissant à l’époque. La revue disparut en 1965 (le groupe deux ans plus tard) mais les jeunes militants ou tout simplement les gens curieux purent encore, pendant quelques années, se procurer la plupart des numéros de SOB à la librairie… La Vieille Taupe (dont le gérant, Pierre Guillaume, devint ensuite antisémite et négationniste). Et lorsque Castoriadis révéla son identité véritable (dans SOB il avait écrit sous plusieurs pseudonymes mais pas sous son nom) ses textes furent reproduits, dans la collection de poche 10/18, ce qui permit à une nouvelle génération de prendre connaissance de l’évolution de sa pensée (qui ne fut pas celle de tous les membres du groupe entre 1948 et 1967, d’où scissions et départs successifs), y compris des raisons de sa rupture avec le marxisme.

S’il devint un intellectuel de plus en plus courtisé par les médias et les universités après 1968, Castoriadis n’eut plus aucune activité politique, comme il l’explique dans « Une société à la dérive ». Néanmoins, il ne mentionne pas, dans la longue interview intitulée « Pourquoi je ne suis plus marxiste » (1974), sa collaboration avec la bureaucratie cédétiste dans le cadre de la revue confédérale CFDT aujourd’hui. En effet, au début des années 1970, la CFDT décida d’ouvrir ses portes aux militants d’extrême gauche exclus de la CGT, ou simplement désireux d’avoir une activité syndicale plus libre que dans le syndicat stalinien et moins compromettante qu’à Force ouvrière. Cela permit à la CFDT de tenir un langage pseudo-radical sur un certain nombre de thèmes, à commencer par l’autogestion et la critique de la hiérarchie, chères à Cornelius. Cette collaboration de Castoriadis à l’opération de séduction de la bureaucratie syndicale vis-à-vis des ouvriers et employés radicalisés après 1968 montre qu’un intellectuel peut écrire des centaines de pages sur le rôle de la bureaucratie, de la hiérarchie et des syndicats sous le capitalisme moderne et en même temps se faire rouler dans la farine, ou avoir quelques illusions sur un syndicat vaguement relooké, ou encore croire naïvement pouvoir influencer les discussions au sein d’un syndicat pseudo « gauchiste ». J’ignore qu’elle est la bonne hypothèse en ce qui le concerne. Mais ne soyons pas trop sévères, ce fut le cas de la plupart des militants d’extrême gauche de l’époque qui crurent que la CFDT allait renouer avec le syndicalisme révolutionnaire, comme l’y encourageait un certain… Jacques Julliard, futur patron du Nouvel Observateur et grand admirateur de Mitterrand.

C’est donc avec un certain étonnement que l’on peut voir, depuis quelques années, les milieux libertaires ou anarchistes essayer de récupérer Castoriadis, en passant hardiment sous silence sa collaboration à la revue de la CFDT.

Les soubassements « anthropologiques » des « soulèvements arabes », kézaco ?

Revenons au sujet qui nous occupe, l’interprétation de ce que les camarades du collectif Lieux communs appellent justement les « soulèvements arabes » – et non les « révolutions arabes ».

Ayant eu l’occasion de rencontrer ces camarades en décembre 2010, j’avais été étonné par certaines de leurs réflexions. J’ai donc consulté trois livres de Castoriadis, « La montée de l’insignifiance » (« Les carrefours du labyrinthe », volume IV, Seuil, 1996), « Une société à la dérive » (Seuil, 2005) et « Démocratie et relativisme » (Mille et une nuits, 2010), et suis tombé sur quelques phrases lapidaires ou raisonnements péremptoires de ce cher Cornelius qui m’ont un peu éclairé sur nos divergences. En effet, dans ces trois livres, Castoriadis revient à plusieurs reprises sur l’islam, le monde arabe et les difficultés des « musulmans » à critiquer leurs propres sociétés, en des termes quasiment similaires dans toutes les interviews, et ses idées sont malheureusement reprises intégralement dans la dernière brochure du collectif Lieux communs.

Les propos de comptoir de « Casto »

Commençons par un entretien de 1991 paru dans « Humanisme. Revue des Francs-Maçons du Grand Orient de France ». Il est évident que les francs-maçons (quelle que soit leur obédience) ont toujours été de farouches ennemis de la classe ouvrière et de tout projet de transformation sociale ou d’ « autonomie » pour parler comme Cornelius. On ne comprend donc pas pourquoi un « révolutionnaire » autoproclamé comme Castoriadis, partisan des conseils ouvriers et de la « démocratie directe », a accepté de donner une telle interview. Si au moins il s’était livré à une critique de la franc-maçonnerie et de son idéologie de collaboration de classe, sa démarche aurait eu un certain intérêt, du moins dans le contexte français où les militants de gauche et d’extrême gauche, et même les anarchistes ont toujours entretenu des liens avec la franc-maçonnerie. Mais les propos que notre philosophe tint dans cette revue favorable à la laïcité étaient et sont finalement très proches des discours ampoulés des intellectuels de droite ou d’extrême droite sur les « Arabes », l’Occident (évidemment chrétien), les « musulmans » et l’identité nationale gauloise-républicaine.

« Je n’ai jamais vu un Arabe ou un musulman quelconque faire son “autocritique”, la critique de sa culture à ce point de vue », déclare Castoriadis. Ce monsieur ne lit pas l’arabe, n’a jamais publié (à ma connaissance) une étude détaillée de la pensée musulmane et des différents courants philosophiques au sein du Maghreb et du Machrek, ne fait référence à aucun ouvrage sur ces questions ni à aucun auteur ayant étudié ces problématiques, mais il peut affirmer, le plus tranquillement du monde, que les « Arabes » ou les « musulmans » (approximativement 1,3 milliards d’êtres humains aujourd’hui) sont incapables de critiquer leur « culture » de l’intérieur ! Gonflé, le mec…

Ces propos de comptoir ne mériteraient même pas d’être mentionnés s’ils n’étaient pas reproduits dans un recueil de textes qui prétendent encourager une critique sociale radicale. Plus loin, dans la même interview, ce Maître à penser d’une bonne partie de la gauche post-moderne et du collectif Lieux communs développe son raisonnement : « Il faut sortir de l’hypocrisie généralisée qui caractérise les discours contemporains. Les musulmans ne peuvent vivre en France que dans la mesure où, dans les faits, ils acceptent de ne pas être des musulmans sur une série de points (droit familial, droit pénal). Sur ce point, une assimilation minimale est indispensable et inévitable et du reste elle a lieu dans les faits. »

Ces phrases consternantes de Castoriadis, à propos des « musulmans » (tout comme les journaleux, il confond « musulmans », « Arabes » et personnes nées dans un pays « musulman », voire dont les parents sont nés dans un pays d’Islam) font curieusement écho aux raisonnements risibles des hommes politiques (francs-maçons) de la IIIe République à propos des catholiques polonais venus travailler dans les mines du Nord de la France avec leurs curés et leurs traditions jugées par eux aussi inassimilables. Ou aux raisonnements que les responsables de l’administration française tinrent successivement sur les Italiens et les Juifs, les Portugais ou les Espagnols. Quant à l’assimilation (même « minimale ») il s’agit d’un des thèmes favoris de l’Etat bourgeois républicain, puis de l’Etat colonial français, à la fois contre les langues et patois régionaux, contre les prolétaires venus des campagnes, et contre les ouvriers ou les paysans « étrangers » venus s’établir en France.

On retrouve dans ces quelques énoncés catégoriques et dogmatiques les mêmes poncifs pseudo-laïcs défendus par Hamid Zanaz dans son très mauvais livre « L’impasse islamique », préfacé par Michel Onfray, publié par les Editions libertaires, et soutenu par la Fédération anarchiste (cf. notre article « L’impasse islamique de Hamid Zanaz nous conduit dans une autre impasse » dans Religion et politique, compil’ 5 de Ni patrie ni frontières, 2010).

Dis, « Casto », les « Arabes » et les « musulmans », y pensent vraiment tous pareil ?

L’interview de Castoriadis à la revue des francs-maçons n’est nullement une exception, une balourdise isolée, que l’on pourrait, par charité radicale, ignorer. Ainsi dans « Le délabrement de l’Occident », interview publiée dans la revue « Esprit » en décembre 1991, Castoriadis affirme : « On a pu voir les Arabes, et les musulmans en général, s’identifier massivement à ce gangster et bourreau de son propre peuple qu’est Saddam Hussein. » Le Philosophe Radical nous sert encore une fois ce poncif insultant qui consiste à amalgamer tous les « Arabes » et tous les « musulmans » dans une seule opinion réactionnaire, poncif complété par une considération générale, censée rehausser la trivialité de la remarque précédente : « Or l’islam, comme du reste presque toutes les religions, prétend être une institution totale, il refuse la distinction du religieux et du politique. »

Nous reviendrons un peu plus loin sur cette affirmation, mais signalons déjà que cette question a toujours fait débat dans les pays dits « musulmans ».

Dans « Entre le vide occidental et le mythe arabe », discussion avec Edgar Morin publiée dans « Le Monde » en mars 1991, notre philosophe en rajoute une louche bien épaisse : en Occident, déclare-t-il, « il y a eu des luttes multiséculaires pour parvenir à séparer le religieux du politique. Un tel mouvement ne s’est jamais développé en islam ». Plus loin, il nous assène encore des réflexions péremptoires oscillant entre le propos de comptoir et des considérations partiales : « on sait que les Arabes ont été pendant toute une période plus civilisés que les Occidentaux. Puis, disparition. Mais ce qu’ils ont capté de l’héritage de l’Antiquité n’a jamais été d’ordre politique. La problématique politique des Grecs, fondamentale pour la démocratie, n’a fécondé ni les philosophes, ni les sociétés arabes. (…) Il ne s’agit pas de “ juger les Arabes”(ah bon ? de quoi s’agit-il d’autre ? Y.C.) : on constate qu’il a fallu dix siècles à l’Occident pour dégager tant bien que mal la société politique de l’emprise religieuse. »

Dans son livre-entretien avec des membres du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales), publié sous le titre « Démocratie et relativisme », Castoriadis nous sert la même soupe frelatée : « Donc, voilà quel est le privilège, le seul, de la culture, disons – ne parlons plus de culture grecque – occidentale, et c’est ce qui nous importe aujourd’hui. C’est qu’elle se met en question et qu’elle se reconnaît comme une culture parmi d’autres. » Et d’ajouter : « parmi toutes ces cultures, une seule reconnaît cette égalité des cultures ; les autres ne la reconnaissent pas » ; « la culture occidentale est quand même à peu près la seule au sein de laquelle on peut exercer une contestation et une remise en question des institutions existantes (….) elle ne vous estampille pas immédiatement comme suppôt de Satan, hérétique, traître à la société (Castoriadis « oublie » que cette dernière accusation « traître à la société » était centrale dans toutes les sociétés staliniennes et les partis staliniens occidentaux, Y.C.), etc. »

Questionné par Alain Caillé qui lui fait (gentiment) remarquer que ce tableau idyllique de la civilisation occidentale ne peut qu’inciter les Occidentaux à croire que leur culture est supérieure aux autres, Castoriadis sort alors de son chapeau un misérable argument sur des « valeurs de socialité et de communauté » positives qui subsisteraient en Afrique. Des propos de comptoir sur les « musulmans », il passe aux propos de comptoir sur les Africains qui, c’est bien connu, sont plus solidaires avec les vieux ou plus attentifs aux enfants que les Occidentaux ! Et cela donne : « Car il y a encore, par exemple, des valeurs tribales en Afrique. Hélas, elles se manifestent de plus en plus dans les massacres mutuels ; mais elles continuent aussi à se manifester dans des formes de solidarité entre les personnes qui sont pratiquement tout à fait perdues en Occident et misérablement remplacées par la Sécurité sociale… »

Des considérations…misérables sur les « massacres mutuels » (c’est bien connu, Hitler était Congolais et Staline était Malien, et l’Europe n’a jamais connu de massacres au cours de son histoire) à celles sur la Sécurité sociale, Castoriadis nous dévoile son élitisme d’Occidental nanti, élitisme renforcé par toutes ses considérations oiseuses sur la « société de consommation » qui parsèment ses articles et interviews.

Le collectif Lieux communs reprend les….lieux communs de son Maître à penser

Les quelques citations ci-dessus montrent que Castoriadis n’hésitait pas à affirmer des énormités sans prendre même la peine de les étayer par des références à des sources ou travaux incontestables. C’est malheureusement cette détestable habitude que reprend à son compte le collectif Lieux communs quand ces camarades écrivent : « Sans la moindre illusion tiersmondiste, nous pensons que la renaissance du projet d’autonomie n’est possible que si on arrive à réconcilier la sociabilité propre à ces sociétés avec les éléments démocratiques spécifiquement occidentaux (la capacité de la société de contester ouvertement et en connaissance de cause ses propres institutions et significations, la tradition révolutionnaire, la sécularisation, l’égalité partielle des sexes, etc.) qui manquent aux cultures non occidentales. »

On retrouve dans cette citation non seulement les poncifs de Castoriadis sur les gentils Africains ou « Arabes » dont la sociabilité serait plus développée (quiconque a vécu un peu dans un pays du Sud sait que cette « sociabilité » s’accompagne d’un contrôle social étouffant, pas très éloigné de celui qui règne dans n’importe quelle petite ville française ou occidentale), mais aussi les références implicites à la prétendue supériorité de l’Occident censé avoir été davantage capable de se critiquer lui-même, de pousser plus loin la sécularisation et même l’égalité partielle des sexes pour des raisons « culturelles ».

Les camarades de Lieux communs s’enfoncent encore un peu plus dans le marais de l’essentialisme (tournure d’esprit ou théorie qui consiste à enfermer une catégorie d’êtres humains dans une cage théorique, une essence, dont ils ne peuvent sortir à moins de se nier) quand ils écrivent : « De notre point de vue, certaines caractéristiques propres à la culture arabe ont empêché, jusqu’à présent le dépassement du niveau anti-autoritaire : rôle central et massif de la religion complémentaire d’une aliénation vis-à-vis de l’imaginaire consumériste occidental, culture du ressentiment et de l’autodénigrement qui oriente tout début d’autocritique vers le fatalisme, quasi-absence de toute tradition d’émancipation couplée à un lourd despotisme historique, etc. On n’a pas – pas encore, du moins – assisté à la création de structures politiques autonomes, qui auraient pour but sinon de remplacer les structures en place du moins de coordonner et organiser les luttes. Une expression visible de ces obstacles traditionnels semble être le difficile dépassement de ce niveau anti-autoritaire, c’est-à-dire la difficulté des populations soulevées à passer de la critique des personnages à celle des structures : on critique Ben Ali, on critique Moubarak, on les chasse du pouvoir, mais on a un peu de mal à attaquer aussi les institutions (politiques, sociales, etc.) qui ont consolidé leur règne, même si ce mouvement existe et perdure, du moins dans certains milieux. Plus difficile encore semble être la critique du type même d’institution qui favorise de tels pouvoirs, donc des réflexes psychologiques et des automatismes mentaux qui les soutiennent. Ce type de critique que portait le mouvement ouvrier ayant été presque totalement éradiqué en Occident durant la seconde moitié du XXe siècle, sa réinvention s’avère particulièrement délicate. »

On ne peut qu’être étonné de cet enfilage de perles essentialistes : commençons par le plus simple, le « fatalisme » supposé des populations « arabes ». Que je sache, les ouvriers français partirent la fleur au fusil en 1914, ne se révoltèrent pas davantage en 1939, ni pendant l’Occupation, ni pendant les guerres d’Indochine et d’Algérie. Alors « fatalistes » les ouvriers français ? De plus, si l’on cherche une « tradition d’émancipation » comparable à celle du mouvement ouvrier occidental, on n’en trouvera pas ni dans l’Amérique latine catholique, ni dans l’Asie bouddhiste ou hindouiste ni dans l’Afrique subsaharienne, polythéiste ou animiste. La prégnance de l’islam n’explique donc pas tout, voire n’explique rien du tout, en matière d’inégalité du développement du capital et de ses fossoyeurs prolétariens.

Pour ce qui concerne la difficulté à passer de la critique des dirigeants à celle des « structures » économiques et sociales, c’est un trait permanent du mouvement ouvrier français et même de son extrême gauche qui identifia successivement le capitalisme à la domination des Rotschild, des Michelin, du Comité des forges, des Cent familles, de la Cagoule, des Clemenceau, Pétain, De Gaulle, Pompidou, Giscard et aujourd’hui de Sarkozy. « Anthropologiquement » incapable de comprendre les structures d’exploitation, le mouvement ouvrier français, et ce depuis un siècle ?

Quant au « consumérisme » supposé des travailleurs, thème éculé d’une certaine gauche social-démocrate (ceux qui nous expliquaient que la classe ouvrière était intégrée parce qu’elle achetait des frigos ou des machines à laver) et des situs dans les années 60, puis aujourd’hui des écolos-bobos, des post-situs (insurrectionalistes ou salonards) et des intellos post-modernes, il suffit de s’intéresser aux statistiques des dépenses de « consommation » des ménages français ou occidentaux pour voir que c’est dans les rangs de la petite et de la grande bourgeoisie occidentale que le consumérisme fait des ravages, et ce pour des raisons financières évidentes. Les intellectuels qui dénoncent la « consommation » des prolétaires sont généralement aussi ceux qui ont les moyens d’acheter toutes sortes de produits : ordinateurs, alimentation de qualité ou bio, vêtements coûteux ; qui voyagent régulièrement à l’étranger ; consomment beaucoup de produits culturels (disques, livres, concerts, spectacles), etc. Bref, ils jugent le monde à l’aune de leur vie quotidienne, ou de leurs frustrations quotidiennes quand ils sont des intellos précaires, ou des petits cadres au chômage. Mais cela ne les empêche pas de déployer toutes les stratégies pour acquérir des positions de pouvoir bien rémunérées. Après tout, un économiste à l’OCDE et un psychanalyste comme Castoriadis avait tout loisir de choisir d’investir (ou pas) le fric qu’il gagnait dans les produits de consommation. Cette liberté de posture et de choix n’était pas et n’est pas vraiment à la portée d’un intérimaire, d’un petit employé ou d’un ouvrier.

Mais dépassons ces considérations triviales.

L’Occident serait plus avancé dans le processus de séparation des religions et de l’Etat ?

Hum, que je sache, les Eglises en France sont propriété de l’Etat qui se charge de leur entretien. Et en Grèce, pays d’origine de notre cher Cornelius, non seulement l’Eglise orthodoxe s’est battue pour maintenir la mention de la religion sur les cartes d’identité, mais les salaires de ses prêtres sont encore payés par les contribuables, l’enseignement religieux est obligatoire dans les écoles, etc. Les Eglises protestantes jouent un rôle important dans les trois pays scandinaves, l’Eglise anglicane a droit à des représentants non élus à la Chambre des lords britannique, etc. Alors, la supériorité « anthropologique » des Grecs ou même des Européens me laisse un peu rêveur, quant à leur capacité à séparer religion et politique.

Sans compter que les Italiens, les Portugais, les Allemands et les Espagnols, tous Occidentaux pur sucre, ont vécu, pendant plusieurs décennies, sous plusieurs régimes dictatoriaux au XXe siècle. On peut toujours s’en tirer, comme Castoriadis, en expliquant que la pente naturelle des sociétés ne penche pas vers la démocratie, mais dans ce cas pourquoi tellement insister sur la supériorité (implicite dans tous ses raisonnements) des sociétés occidentales alors que l’histoire du XXe siècle nous a enseigné que les caractéristiques « anthropologiques » supposées plus démocratiques des Européens ne les ont nullement empêchés d’inventer et de subir sans grande résistance sociale le fascisme, le nazisme, le stalinisme et une série de dictatures militaires ou policières particulièrement sanglantes pendant des décennies ?

Pour ce qui concerne l’islam et sa prétendue incapacité « anthropologique » à se critiquer lui-même je me contenterai, dans les paragraphes suivants, de citer quelques passages de Fethi Benslama et sa « Déclaration d’insoumission à l’usage des musulmans et de ceux qui ne le sont pas » (Flammarion, 2005, Champs Actuel 2011). Je soulignerai auparavant que plus 4 000 intellectuels musulmans ont demandé à l’ONU en 2004 (quoi qu’on pense de cette démarche d’un point de vue « révolutionnaire ») de traduire devant un tribunal international tous les théologiens musulmans qui édictaient des fatwas légitimant le meurtre de personnes ou de groupes au nom de l’islam dans le monde. Et que 1500 intellectuels musulmans (au sens de culture musulmane, donc croyants, agnostiques ou athées) ont signé le Manifeste des libertés, document qui prend clairement position pour l’égalité des hommes et des femmes, la séparation des religions et de l’Etat, contre le racisme et l’antisémitisme en Islam, pour la lutte en faveur des libertés, etc.

Deux ou trois choses utiles à savoir sur l’Islam

Mais revenons aux informations essentielles que nous donne Fethi Benslama sur l’islam, l’Islam et les religions entre religion et politique, informations qui contredisent les affirmations péremptoires de Castoriadis, hélas reprises par le collectif Lieux communs.

Malgré ce qu’affirme Castoriadis, on peut affirmer comme Fethi Benslama et le Manifeste des libertés que le mot « “Islam” désigne un espace et une région constellés de lieux, de cultures, de langues, de peuples, qui n’ont jamais effacé leurs multiples généalogies symboliques derrière l’institution religieuse. Nous affirmons que dans ce paysage composite la présence immémoriale de non-musulmans est partie prenante de sa mémoire, et des œuvres qui ont marqué sa civilisation. Distinguer l’Islam, comme civilisation, de la religion islamique (din en arabe, et en français, stricto sensu, l’islamisme) n’est pas seulement une question de vocabulaire mais de survie pour la civilisation ; sans quoi nous accepterions la disparition des littératures, des philosophies, des arts, des architectures, des savoirs de la langue qui furent toujours en excès ou en défaut par rapport à la religion dogmatique. »

Aujourd’hui des intellectuels musulmans-athées, agnostiques ou laïques (j’ai eu du mal à accepter cette combinaison baroque de concepts mais la lecture du bouquin de Fethi Benslama m’a convaincu de sa pertinence) sont parfaitement capables de critiquer de l’intérieur l’Islam (civilisation) et l’islam religion), en refusant de céder au chantage castoriadien ci-dessus mentionné qui leur enjoignait de rejeter une partie de leur identité musulmane (identité qu’il définit comme forcément religieuse-totalitaire).

Citons une nouvelle fois Fethi Benslama pour approfondir la discussion : « L’Islam a connu des expériences et des théories de la liberté tout au long de son histoire (cf. les travaux de Christian Jambet, notamment La Logique des Orientaux, Seuil, 1983 ; et, plus récemment, L’Acte d’être, Fayard 2002). Les philosophes arabes portèrent très loin l’idéal de la raison et de la rationalité, et contribuèrent d’une manière marquante à la sécularisation de la pensée médiévale en Orient et en Occident. »

Voilà qui met singulièrement à mal les affirmations de Castoriadis sur l’exceptionalité gréco-occidentale et sa civilisation qui se serait développée en vase clos, sans aucune influence arabo-musulmane.

Mais continuons notre lecture fort instructive du petit livre de Fethi Benslama h :

« La thèse d’Averroès, selon laquelle la Révélation n’avait aucune vérité à enseigner à la raison que celle-ci ne pouvait découvrir par ses propres moyens, a créé un sillage d’une telle audace qu’elle ébranla le monde chrétien, dont on prétend aujourd’hui trop vite qu’il portait en lui la laïcité. (…) Le rôle déterminant joué par les philosophes arabes dans l’émergence de la figure médiévale de l’intellectuel occidental, exerçant librement sa pensée critique, n’est pas discutable aujourd’hui à moins de nier les faits. (C’est toute la thèse d’Alain Libera, dans Penser au Moyen Age, Seuil, 1991). (…) L’histoire de la laïcité ne peut oublier, parmi tant d’autres, Avempace (Ibn Baja) qui proclama à la fin du XIe siècle la nécessité de séparer la philosophie et la religion dans la Lettre d’adieu et le régime du solitaire. La civilisation islamique, en se considérant, dès le IXe siècle, comme l’héritière des œuvres accessibles à l’époque, en hébreu, en syriaque, en persan, en hindi, en grec et en latin, avait assumé une fonction de traduction des cultures qui reposait sur le postulat d’une raison humaine traversant et dépassant toutes les croyances. »

Quand on se met à raisonner de façon historique et non intemporelle, on est donc fort loin de constater une incapacité « anthropologique » éternelle des peuples et des intellectuels arabo-musulmans à réfléchir à la séparation des religions et de la politique, ou à critiquer leur civilisation et leur religion de l’intérieur, comme l’affirme Castoriadis.

« Cependant, ces expériences de la pensée, continue Fethi Benslama , n’ont pas trouvé leur débouché dans une invention politique libératrice. » Cette phrase semble donner raison à Castoriadis qui prétend que seuls les Occidentaux auraient su inventer la liberté et la démocratie. Mais ce type de raisonnement est totalement vain, comme l’explique notamment l’anthropologue Jean-Louis Amselle dans ses livres. D’une part, il faudrait avoir une culture historique universelle pour bien situer la première fois où telle ou telle question philosophique, sociologique ou économique s’est posée. Et si l’on se livrait à cet exercice nécessitant des connaissances encyclopédiques et la maîtrise de très nombreuses langues (un seul exemple : la production historique de la Chine sur elle-même avant 1949 dépasse en volume tout ce que l’Occident a produit sur lui-même depuis ses origines), je ne suis pas convaincu que le résultat de ces recherches titanesques aurait beaucoup d’intérêt… ou qu’il ne serait pas remis en cause, chaque fois que les connaissances progresseraient.

D’autre part, cette démarche aboutit toujours à considérer qu’une question philosophique ou politique est posée en dehors de toute influence extérieure, étrangère, dans un seul lieu à la fois, et non dans plusieurs (on sait pourtant que pour ce qui concerne les découvertes scientifiques, elles sont très souvent effectuées dans plusieurs pays différents au cours d’un intervalle de temps rapproché. Pourquoi en serait-il différemment en matière philosophique ou politique ?). On peut certes s’amuser à définir une culture pure, vierge de toute influence externe, par exemple la culture grecque, ou gréco-occidentale (comme Castoriadis), ou indo-européenne (comme Alain de Benoist et l’extrême droite) et décréter sa prétendue supériorité sur toutes les autres, en en éliminant toutes les tares et en niant tous les apports « extérieurs ».

On peut aussi, et certains ne s’en sont pas privés jusque dans les années 1950, décréter que l’existence de l’écriture est un critère de civilisation incontournable, et il en découlera alors que les Africains sont des êtres d’une culture inférieure, des « peuples non civilisés », etc.

Avec d’autres critères tout aussi arbitraires de ce type, on pourrait proclamer l’infériorité irrémédiable des femmes dans la contribution à la pensée philosophique, économique, sociologique, scientifique voire à la littérature, puisqu’elles n’ont rien produit de significatif dans l’histoire de la pensée avant le XXe siècle, donc elles seraient mentalement inférieures. Et quelques statistiques sur les différences de réussite entre filles et garçons dans les matières scientifiques actuelles ne nuiraient pas à une telle démonstration….

Il est plus utile de concevoir les cultures et les civilisations (si l’on tient absolument à ces termes) non pas comme des blocs monolithiques, ou comme des phénomènes ayant nécessairement dû apparaître à tel endroit et à telle époque en raison de leur supériorité, mais comme les produits de toute une série d’interactions internes et externes. Et quand on dresse la liste de ces interactions (par exemple, pour la civilisation musulmane du IXe au XIe siècle en Irak), on se rend compte qu’aucune civilisation n’est pure ou supérieure aux autres, sauf à raisonner en termes technologiques, économiques ou militaires, ce qui n’est heureusement pas le cas de Castoriadis et de ses disciples du collectif Lieux communs.

Pour revenir à la question de la laïcité, ou plus précisément au fait de savoir si le droit civil devait s’inspirer du droit divin (de la charia), « ce fut l’objet du débat qu’a connu l’Islam à partir du VIIIe siècle, époque où commence ce qui serait l’équivalent des Lumières en Europe, avec l’émergence de toute une école rationaliste, notamment celle des mutazalites. Voir à ce sujet, Cheikh Bouamrane, Le Problème de la liberté humaine dans la pensée musulmane, Vrin, 1978) », nous explique Fethi Benslama.

Et le débat ne s’est jamais arrêté dans les pays d’Islam, même si la sécularisation n’a pas avancé au même pas qu’en Occident.

Comme le souligne Fethi Benslama, plusieurs penseurs « ont fait preuve d’une radicalité critique à l’intérieur de l’islam et préconisé des ruptures avec sa théologie politique, sur la base d’un travail réflexif documenté. Entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, on peut citer les noms de Tahar Haddad en Tunisie, de Mansour Fahmi, Kassim Amin, Taha Hussein en Egypte ou de la Syrienne Nadhira Zayn Eddine ».

Plus récemment, un philosophe et théologien musulman Mahmud Muhammad Taha, tenta dans les années 1960 de « réformer l’islam en montrant l’importance de la jurisprudence et sa supériorité sur le rôle du Coran comme source de la loi. Il préconisait de nouvelles lois mieux adaptées aux besoins du XXe siècle. Pour diffuser ses principes, Taha avait fondé les Frères républicains. Les autorités religieuses de Khartoum le déclarèrent coupable d’apostasie en 1968. Après le plus long procès théologique de l’histoire de l’islam, il fut condamné à mort en janvier 1985 et publiquement pendu à l’âge de 76 ans. Ses écrits furent brûlés. »

Malgré le sinistre épilogue de cette bataille philosophico-théologique que rappelle Fethi Benslama , cette discussion qui dura 17 ans montre bien que le débat sur les rapports entre politique et religion a toujours existé en Islam, et qu’il n’est nul besoin de renier partiellement sa foi pour accepter la laïcité ou la démocratie, comme le prétend Castoriadis.

Mais il y a un autre que facteur que souligne Fethi Benslama : la gauche des pays « musulmans » porte une lourde responsabilité dans l’absence d’une lutte radicale pour la séparation des religions et de l’Etat. Loin d’être un problème anthropologique typiquement musulman, ce serait plutôt le fruit d’un dogmatisme marxiste (produit typiquement « occidental » selon les critères castoriadiens) et d’un choix stratégique catastrophique, « la génération qui se revendiquait de la modernité, du progrès, de la science, bref, ceux qu’on appelle “la gauche“ (socialiste, marxiste, révolutionnaire, etc.) a exclu l’I/islam de son champ problématique et critique. Comme si la laïcité était donnée d’emblée, comme si les idées et les représentations (croyances, mythes, arts, religion) étaient des sous-produits de l’histoire qu’on pouvait balayer d’un coup. Par une sorte de décret souverain, dicté précisément par l’idée de progrès (autre idée typiquement « occidentale », Y.C.), ils ont cru en sortir sans autre forme de procès. Or, non seulement l’islam les a rattrapés, mais ils se sont retrouvés enfermés dehors. Dehors, c’est-à-dire ne comprenant pas ni ce qui leur arrive, ni ce qu’ils peuvent faire avec ce qui soulève les masses. C’est ainsi que l’I/islam a pu devenir la chose des serviteurs du Dieu furieux et de quelques traditionalistes qui essaient pathétiquement d’innocenter l’islam de ses “ mauvais musulmans” ».

On voit donc qu’il y a d’autres pistes, pour expliquer, le « retard » des sociétés arabo-musulmanes par rapport aux sociétés « démocratiques » occidentales que la religion. Je ne prétends certes pas que Fethi Benslama ou les auteurs qu’il cite aient raison sur tout mais il faudrait au moins que les camarades de Lieux communs prennent le temps de réfléchir sans précipitation et d’envisager que Castoriadis n’est peut-être pas LA référence pour comprendre l’islam et le monde arabo-musulman. Les citations ci-dessus devraient inciter tous ceux qui, à gauche, à l’extrême gauche ou à l’ultragauche tiennent des discours peu argumentés sur l’Islam (la civilisation) et l’islam (la religion) à mieux étudier les réalités complexes dont ils parlent. Travailler la complexité des choses ne pourra que mieux nous armer, face à tous nos ennemis : « les clowns du dieu furieux, les jongleurs théoscientistes, les escamoteurs de jeunes filles nubiles, les bateleurs du moratoire pour la lapidation des femmes, les cracheurs de feu sacré, sans oublier les trapézistes du verset avec filet démocratique » (Fethi Benslama). Et j’ajouterai à cette liste, les marxistes qui prétendent faire de l’islam la religion des pauvres, et les philosophes qui croient à la supériorité de la civilisation occidentale….

Y.C., 16 mai 2011

Notes (tirées de Wikipedia, donc à prendre avec des pincettes…)

Tahar Haddad (1899-1935). Intellectuel musulman tunisien qui milite pour les droits syndicaux des travailleurs, l’émancipation de la femme, l’égalité des droits entre les femmes et les hommes, le droit des femmes à l’éducation, contre les mariages arrangés ou forcés et pour l’abolition de la polygamie dans le monde arabo-musulman.

Mansour Fahmi, penseur et sociologue égyptien mort en 1919, élève de Durkheim, auteur de « La condition de la femme en Islam » (1913), thèse qui critique le statut de la femme en Islam.

Kassim Amin (1863-1908). Réformateur musulman qui plaide pour une « libération des femmes » dans un livre du même nom en 1899, où il aborde la question du droit au divorce, du port de vêtements couvrant en partie ou en totalité le corps de la femme, des relations hommes-femmes et du droit au travail des femmes. Il répondit aux nombreuses critiques soulevées par son livre dans un second ouvrage intitulé La nouvelle femme.

Taha Hussein (1889-1973), romancier, essayiste et critique littéraire égyptien. Bête noire des fondamentalistes.