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Histoire du mouvement ouvrier (9) : Luttes de classes en France (1964-1967)

lundi 1er novembre 2010, par Yves

Cet arti­cle fait partie d’une série d’arti­cles consa­crés à l’his­toire du mou­ve­ment ouvrier en France.

1. La lutte pour la dimi­nu­tion du temps de tra­vail (Combat Communiste) voir arti­cle 1561

2. La CGT, de la Charte d’Amiens à Mai 68 (Combat Communiste) voir arti­cle 1562

3. La CFDT de la création (1964) à 1976 (Combat Communiste) - voir arti­cle 1563

4. L’union sacrée en 1914-18 (Combat Communiste) voir arti­cle 1566

5. Juin 36 (Combat Communiste et Pierre Monatte )- voir arti­cle 1567

6. Luttes ouvrières 1944-47 (Combat Communiste, Pierre Bois, Courant Alternatif, Communistes révo­luti­onn­aires )- voir arti­cle 1569

7. 1950-1955 (Combat Communiste) voir arti­cle 1571

8. 1961-1963 : Les mineurs en lutte (Combat Communiste) voir arti­cle 1574

9. Luttes de classe en France 1964-1967 (Combat Communiste) voir arti­cle 1575

10. Mai-Juin 68 une occa­sion man­quée pour l’auto­no­mie ouvrière (Mouvement com­mu­niste) voir arti­cle 1577

11. Mai 68. Dix ans après (Combat Communiste) voir arti­cle

La période 1964-1967 est une période où la résistance des travailleurs face à l’aggravation de leurs conditions de vie et de travail se durcit, mais ne peut s’organiser à l’échelle nationale en une offensive coordonnée. Le chômage augmente, la production stagne, provoquant une baisse du niveau de vie dans beaucoup de régions. Les primes diminuent, les heures supplémentaires disparaissent, ceux qui partent en retraite ne sont pas remplacés. Une atmosphère d’insécurité croissante se fait jour dans les années précédant l’explosion de 1968.

Le patronat et le gouvernement, pour faire passer leur politique anti-ouvrière, essaient de faire participer au maximum les syndicats à leur politique tout en s’attaquant à certains de leurs privilèges et de leurs acquis (réduction des sièges syndicaux à la Sécurité sociale, licenciement de militants syndicaux, etc.).

Face à cette politique à double face de la bourgeoisie, les syndicats (surtout la CGT et la CFDT après l’accord de 1966), d’un côté dénoncent la « politique autoritaire », « répressive » du gouvernement (« police des salaires », « accords anti-grève », « participation » bidon, etc.), de l’autre réclament une collaboration plus grande avec le gouvernement et le patronat.

Si on laisse de côté le cas de FO qui, malgré des protestations symboliques, signe à tour de bras des accords soit avec le CNPF, soit avec le gouvernement, et la CFDT qui s’est toujours déclarée en faveur d’une bonne « politique contractuelle », c’est évidemment le changement d’attitude de la CGT qui est décisif.

La CGT progressivement accepte de participer aux organismes paritaires de retraite complémentaire et d’assurances chômage. Elle participe aux commissions présidées par le conseiller d’Etat Grégoire, commissions chargées d’étudier l’évolution de la masse des salaires en 1963 par rapport à 1962, à la SNCF, à l’EDF-GDF, à la RATP, aux Charbonnages de France.

C’est en effet dans le secteur public et nationalisé que le gouvernement essaie de mettre en place une politique des revenus avec l’accord des syndicats : Debré avait déjà proposé en 1961 une hausse des salaires limitée à 4% par an ! Le technocrate Toutée, conseiller d’Etat chargé d’étudier un système de progression des salaires du secteur nationalisé, propose d’abandonner la fixation autoritaire par l’Etat des salaires du secteur public et de conclure des « contrats de progrès » pour une durée limitée, la grève étant interdite pendant la période de validité du contrat, sur les objectifs signés.

La CGT et la CFDT, si elles ne signeront aucun « contrat de progrès » anti-grève pendant cette période, cautionneront de leur présence, de leurs jérémiades et de leurs multiples demandes d’entrevue avec le CNPF et le gouvernement, cette politique contractuelle. Et ce qu’ils reprocheront à FO c’est beaucoup plus de signer sans eux que de signer… tout court.

1964 : Le début des journées d’action

et des grèves de 24 heures

L’année 1964 voit le nombre de journées de grève augmenter : 2,5 millions, ce qui représente un bon chiffre par rapport aux années précédentes.

1964 voit aussi se dessiner la tactique des syndicats pendant les quatre années qui vont précéder mai 1968. Face à la montée croissante du mécontentement des travailleurs, les syndicats se refusent à organiser sérieusement la solidarité aux grèves dures locales, mais ils organisent des « grèves générales »… de 24 heures, des « journées d’action interprofessionnelles » de façon de plus en plus régulière.

En 1964, par exemple, deux grèves de 24 heures sont organisées, l’une le 18 mars (5 millions de travailleurs débrayent ce jour-là), l’autre le 11 décembre. Elles correspondent à peu près aux temps forts des luttes sociales, au moment où il faut lâcher un peu de vapeur pour gaspiller un peu l’énergie des travailleurs et rappeler aux patrons l’existence des syndicats.

Ces deux journées d’action concernent le secteur public et nationalisé où le gouvernement tente d’appliquer son Plan de stabilisation qui se traduit par le blocage des salaires. Pompidou, alors Premier ministre, déclare au CNPF « que les préoccupations gouvernementales ne sont nullement influencées par les prochaines grèves dont la “mollesse” réconforte plutôt les pouvoirs publics ». La bourgeoisie prend les grèves de 24 heures pour ce qu’elles : sont des actions symboliques…

1965 : une année de recul des luttes

Ce recul des luttes se traduit par une baisse très sensible du nombre de journées de grève : 976 000 pour l’année. Ce recul des luttes s’explique d’une part sans doute par l’échec des journées d’action de l’année précédente, d’autre part par une montée du chômage dans l’Eure, les Vosges, les Ardennes, le Morbihan, à Lille, Nevers, Dijon, Le Mans, Thionville, Paris, dans le textile, les cuirs et peaux, la construction navale. Deux grèves de 24 heures ont à nouveau lieu dans la fonction publique et le secteur nationalisé les 27 et 28 janvier 1965, mais le fait significatif est plutôt le durcissement de l’attitude du patronat et du gouvernement face aux quelques luttes de cette année.

Les travailleurs de Peugeot, par exemple, qui se mettent en grève le 7 avril pour une durée de 4 semaines, se trouvent face à une direction intransigeante. Peugeot, qui a déjà diminué l’année précédente les horaires de trois heures, veut les diminuer à nouveau de 3 heures 45, occasionnant ainsi une nouvelle perte de salaire. Le changement d’horaires que souhaite imposer la direction oblige les travailleurs à se lever à 2 heures du matin pour prendre le car et aller au travail. Cette dégradation des conditions de travail vient s’ajouter à une répression accrue contre les syndicats qui se traduit, par exemple, par la décision de la direction de faire passer de 20 heures à 15 heures le nombre d’heures attribuées aux délégués. Dès que la grève éclate, 5 militants syndicaux sont licenciés ainsi que 8 grévistes, et 77 travailleurs sont mis à pied.

A Berliet-Vénissieux, le 8 avril, les travailleurs se mettent en grève pour une augmentation de salaires. La grève s’étend à d’autres entreprises de la région lyonnaise et la direction lockoute Berliet. Le 26 avril, les mensuels rentrent dans l’usine en cortège et envahissent les bureaux de la direction – action condamnée par les syndicats comme un « phénomène spontané qui s’est fâcheusement produit alors qu’eux-mêmes étaient en discussion à l’Inspection du Travail ». Lors du meeting de reprise, plusieurs travailleurs prennent la parole pour tirer un bilan de la grève et interviennent en faveur de l’occupation de l’usine lors des prochaines luttes.

Aux Ateliers et Chantiers de Nantes (3 400 travailleurs), les ouvriers entrent en lutte contre le licenciement de 344 travailleurs, et de violents combats se déroulent avec les CRS, renouant avec une vieille tradition locale…

Chez Bull (500 licenciements) et à Sud-Aviation Toulouse (où les techniciens débrayent pour exiger la parité de leurs salaires avec ceux de Paris), des grèves se déroulent aussi. Aucune de ces grèves ne se termine par une victoire, même petite. Le gouvernement et le patronat forment un bloc soudé et uni, et font tout ce qui est en leur pouvoir pour faire accepter le chômage, la diminution de leur pouvoir d’achat aux travailleurs : licenciements massifs, changements saisonniers des horaires de travail (avec perte des avantages acquis), envoi des forces de l’ordre contre les grévistes, etc.

Les travailleurs, par leurs quelques luttes, montrent qu’ils ne sont pas prêts à se laisser humilier mais ils se battent dans l’isolement le plus total. Il suffit de noter, par exemple, que, le Premier mai, qui suit de peu les conflits de Peugeot et de Berliet notamment, les militants syndicaux vendent le muguet dans la rue mais ne manifestent pas.

1966 : un bon départ, une fin catastrophique

L’année 1966 démarre bien. L’accord signé entre la CGT et la CFDT, même s’il n’a aucune signification réelle, donne confiance aux travailleurs. Le premier semestre de l’année connaît une montée considérable des luttes : 2 245 000 journées de grève, autant qu’en 1964.

Au début de l’année, des luttes dures se déroulent aux Chantiers navals du Midi (port de Bouc, La Ciotat, La Seyne) qui occupent 10000 travailleurs. Marche sur Martigues, manifestation très combative de femmes, mais au bout d’un mois le mouvement s’essouffle et les militants de base se voient obligés de convaincre les travailleurs de reprendre le travail, pendant que les dirigeants syndicaux multiplient les communiqués de victoire bidons et usent leurs fonds de culotte dans les fauteuils autour du tapis vert.

Le premier semestre de l’année 1966 est l’occasion pour les syndicats CGT et CFDT d’organiser des nombreuses grèves catégorielles surtout dans le secteur public et nationalisé. Ces grèves pressions, qui servent à appuyer les demandes d’audience répétées au CNPF vont croissant jusqu’au 17 mai où 3 millions de travailleurs, dont la moitié dans le secteur public, font grève. Le succès est minimisé par les syndicats qui, néanmoins, relancent une nouvelle grève le 14 juin dans le secteur privé (métallurgie et sidérurgie surtout) où le pourcentage de grévistes est plus faible qu’au mois de mai.

La rentrée voit le déclin de la combativité ouvrière continuer puisqu’elle n’est marquée que par deux grèves de 24 heures à la RATP, les 6 et 24 octobre, pour l’aménagement des horaires et l’obtention de congés supplémentaires, grèves qui ne bénéficient d’aucune solidarité. La CGT organise en octobre des journées d’action auxquelles refuse de participer la CFDT, ce qui n’est guère encourageant pour les grévistes et, pour terminer l’année en beauté, les syndicats convoquent une manifestation le 23 novembre qui est interdite par la préfecture de police sous prétexte qu’elle perturberait la circulation. La CGT et la CFDT acceptent de se plier au diktat policier – ce qui mécontente pas mal les militants.

1967 : la température monte

1967 voit se multiplier les journées d’action (comme celle du 1er février dans les entreprises nationalisées, certains secteurs de la Fonction publique, plus la chimie), mais aussi des luttes locales dures parfois victorieuses.

La première lutte de l’année est celle de Dassault-Bordeaux. Le mouvement est parti de la base. Les grèves se succèdent à Mérignac et à Talence, depuis le 23 décembre. Les débrayages réguliers bien organisés sont très combatifs : on procède à l’appel public de jaunes sous les huées des grévistes, des pancartes sont brandies par les ouvriers qui demandent la mise à prix de la tête du gérant. La direction répond par le lock-out le 2 février car elle dénonce une « situation insurrectionnelle semblable aux pitreries des gardes rouges chinois ». Les syndicats, au départ dépassés par les événements, prennent bien entendu le train en marche. Néanmoins, ils sont obligés de négocier sous les contrôle d’AG du personnel régulières. La direction recule sur les licenciements auxquels elle voulait procéder et accorde une augmentation de salaire.

Une lutte de même type, au fonctionnement assez démocratique, se déroule aux Chantiers de Saint-Nazaire. AG, manifestations dynamiques, solidarité de la population locale permettent aux grévistes de tenir 61 jours. Même s’ils n’obtiennent que 7% au lieu des 16% exigés, c’est quand même moralement une victoire pour les travailleurs.

Par contre, les grèves de la Rhodia et de Berliet se déroulent beaucoup moins bien.

A la Rhodiaceta-Besançon la grève avec occupation et piquets de grève démarre le 28 février. Elle s’étend aux usines Rhodia de Vaise, Saint-Fons Belle Etoile, Vénissieux, Péage de Roussillon. Les cadences sont intenables, dans certains ateliers la température permanente est de 30 degrés, les horaires en 4/8 désorganisent la vie des travailleurs, bref, la situation n’est plus tenable. Les travailleurs n’obtiennent que 4,5% d’augmentation.

A Berliet-Vénissieux, (12 000 travailleurs), la grève démarre peu après celle de la Rhodia. La direction répond par le lockout et l’intervention des CRS. Les syndicats signent un accord qui accorde 3,8% d’augmentation.

A la Rhodia, comme chez Berliet, la reprise a été difficile et la CGT et la CFDT se sont fait dans certains cas copieusement siffler et injurier pour leur capitulation. L’Humanité, fidèle à elle-même, titre : « On les a eus… » (comprenez « les »… travailleurs, pas les patrons) et dénonce l’intervention d’ « individus extérieurs comme le trotskyste notoire Duthel ». Elle inaugure ainsi une pratique qui va devenir courante : la dénonciation des révolutionnaires au patronat et à la police, et l’attribution de la combativité des travailleurs « jusqu’auboutistes » à l’influence d’ « éléments extérieurs ».

La différence entre les grèves de la Rhodia et de Berliet, d’un côté, de Dassault et des Chantiers, de l’autre, est très nette, tant en ce qui concerne les résultats que l’ambiance lors de la reprise du travail.

Au mois de mai 1967, le gouvernement réclame les pouvoirs spéciaux pour prendre un certain nombre de mesures :

– attribution d’avantages fiscaux aux entreprises qui fusionnent ;

– réduction de charges à celles qui se convertiront ;

– participation des salariés aux fruits de l’expansion ;

– diminution des prestations de la Sécurité sociale, réduction du nombre de sièges syndicaux dans les conseils d’administration de la Sécurité sociale.

CGT, CFDT, FO et FEN (Fédération de l’Education nationale) réagissent en organisant le 17 mai une grève de 24 heures contre les pouvoirs spéciaux. Cette grève est à la fois économique et politique, dans la mesure où elle intervient en même temps que le dépôt d’une motion de censure de la gauche contre le gouvernement. La grève est encore plus suivie que celle du 17 mai 1966.

La rentrée sociale, si elle est plus calme, sera marquée quand même par des conflits importants au Mans, à Mulhouse et à la Rhodiaceta. Les 9 et 14 octobre, la CGT et la CFDT organisent une « semaine d’action ». Le 19, des arrêts de travail ont lieu à la RATP et aux PTT. Le 26 octobre, des manifestations très dures se déroulent au Mans (où des centaines de jeunes travailleurs s’affrontent pendant des heures avec les CRS) et à Mulhouse (où les vitres de la préfecture volent en éclats, les uns après les autres). Du 17 au 20 novembre, la CGT organise une grève à la SNCF (que la CFDT considère comme une « agitation stérile » !).

Le 7 décembre, les ouvriers de la Rhodiaceta entrent spontanément en grève à l’annonce de plusieurs centaines de suppressions d’emplois et de nouvelles diminutions d’horaires. Cette grève sauvage dure 24 heures au bout desquelles les syndicats arrivent à faire reprendre le travail et à empêcher une marche des ouvriers contre la préfecture.

L’année se clôt par la « journée d’action interprofessionnelle » du 13 décembre qui est un échec complet. La grève n’est suivie qu’à l’EDF et, si de nombreux ouvriers ne travaillent pas, c’est tout simplement qu’il n’y a pas d’électricité !

L’année 1967 se termine donc en queue de poisson, mais cela n’aura pas de conséquences très graves puisque, dès janvier 1968, de nouvelles luttes démarreront.

Combat communiste n° 24, mars 1977