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Histoire du mouvement ouvrier (8) : 1961-1963 : Les mineurs en lutte

lundi 1er novembre 2010, par Yves

Cet arti­cle fait partie d’une série d’arti­cles consa­crés à l’his­toire du mou­ve­ment ouvrier en France.

1. La lutte pour la dimi­nu­tion du temps de tra­vail (Combat Communiste) voir arti­cle 1561

2. La CGT, de la Charte d’Amiens à Mai 68 (Combat Communiste) voir arti­cle 1562

3. La CFDT de la création (1964) à 1976 (Combat Communiste) - voir arti­cle 1563

4. L’union sacrée en 1914-18 (Combat Communiste) voir arti­cle 1566

5. Juin 36 (Combat Communiste et Pierre Monatte )- voir arti­cle 1567

6. Luttes ouvrières 1944-47 (Combat Communiste, Pierre Bois, Courant Alternatif, Communistes révo­luti­onn­aires )- voir arti­cle 1569

7. 1950-1955 (Combat Communiste) voir arti­cle 1571

8. 1961-1963 : Les mineurs en lutte (Combat Communiste) voir arti­cle 1574

9. Luttes de classe en France 1964-1967 (Combat Communiste) voir arti­cle 1575

10. Mai-Juin 68 une occa­sion man­quée pour l’auto­no­mie ouvrière (Mouvement com­mu­niste) voir arti­cle 1577

11. Mai 68. Dix ans après (Combat Communiste) voir arti­cle

La période 1955-1963 est dominée par deux évènements importants :

– la guerre d’Algérie, qui, commencée en 1953, se termine par les accords d’Evian en 1962 ;

– l’avènement, après le coup d’Etat du 13 mai 1958, d’un régime « bonapartiste », d’un « Etat fort » qui s’appuie d’un côté sur les syndicats et partis de gauche pour imposer l’indépendance algérienne aux secteurs ultras de l’armée et de la bourgeoisie, et de l’autre sur la droite pour imposer la paix sociale.

Ni la guerre d’Algérie, ni le coup d’Etat du général de Gaulle ne suscitent une révolte de masse des travailleurs français. Des manifestations importantes (journée anti-OAS le 19 décembre 1961, enterrement des victimes de Charonne en février 1962), quelques grèves générales (le 1er février 1960 au moment des incidents d’Alger, le 23 avril 1961 contre le putsch des généraux, le 9 février 1962 – une heure ! – contre l’assassinat de Charonne) ont lieu mais ne font qu’égratigner l’Etat bourgeois.

Dans l’ensemble, la classe ouvrière ne se sent pas assez forte pour attaquer de front, politiquement, le régime gaulliste dans ses premières années. Les syndicats et partis de gauche, tout en criant au « fascisme » et en protestant très mollement contre la sale guerre coloniale, laissent en fait à De Gaulle l’initiative : référendums plébiscites avec 80% de « oui », offensive idéologique autour du thème de la « participation » (nouveau nom de l’association capital-travail), décrets de réquisition contre les fonctionnaires, etc.

De 1960 à 1963, le gouvernement tolère sans intervenir violemment des vagues revendicatives régulières mais qui ne remettent pas en cause le prestige de l’Etat fort. Régulièrement, le secteur public s’est mis en mouvement pour tenter de rattraper le secteur privé.

De 1960 à 1963, la détérioration progressive du niveau de vie des travailleurs provoque une série de conflits :

– juin 1959 : grève des cheminots menacés par la réquisition ;

– 1960 : grèves de 24 heures des cheminots et des fonctionnaires ;

– avril 1962 : grève des cheminots lancée par le dépôt d’Avignon ;

– mai 1962 : grève de 24 heures à l’EDF ;

– décembre 1962 : grèves de 24 heures des ouvriers des ateliers de réparation de la RATP

Decazeville : 19 décembre 1961-février 1962

Les Houillères de Decazeville sont en déclin depuis la « Libération » : 4 348 ouvriers en 1950, plus que 2009 en 1961. Le gouvernement est décidé à ne garder que la mine à ciel ouvert et à fermer les autres puits.

Le licenciements de 8 mineurs qui sont affectés à une autre entreprise de la région provoque la colère des travailleurs. Les locaux sont occupés par les grévistes pour protester contre les conditions de leur reclassement et ils demandent :

– le maintien des « avantages » acquis (logement gratuit ou prime de logement, allocation annuelle de 6 tonnes de charbon, meilleur régime de Sécurité sociale, retraite plus tôt : de 50 à 55 ans) ;

– une vraie politique de reconversion (les mineurs ne sont assurés de toucher un salaire équivalant à 90% de leur ancien salaire que pendant deux ans).

Comme le patronat a intérêt à installer des usines là où il peut trouver de la « main-d’œuvre bon marché et peu revendicative », il est évident qu’il n’a pas intérêt à construire de nouvelles usines dans la région. Les mineurs de Decazeville s’attaquent à un problème très difficile et ils ont besoin, pour vaincre, de la solidarité de tous les travailleurs. Remettre en cause la reconversion industrielle de l’Aveyron, du Nord ou de l’Est, c’est s’attaquer à toute la politique du gouvernement et du patronat.

La grève dure 64 jours et bénéficie d’une immense solidarité au niveau local. Douze conseillers municipaux de Decazeville et 307 maires de l’Aveyron démissionnent par solidarité.

Mais, au bout de deux mois, l’absence de ressources et surtout l’existence de stocks de charbon importants obligent les mineurs à reprendre le travail. Blondeau, de la Fédération nationale CGT du sous-sol, a toutes les peines du monde à convaincre les militants locaux de la CGT de cesser la grève.

La grève de mars-avril 1963

Le gouvernement, après sa victoire sur les mineurs de Decazeville, a bon espoir de continuer sa « rationalisation » du secteur minier sans heurts. Le gaz, le pétrole et l’électricité supplantent de plus en plus le charbon, mais l’Etat et le patronat sont d’accord pour laisser faire la concurrence – en clair pour laisser les mineurs se débrouiller pour trouver du travail, une fois qu’ils sont licenciés. Les cas de silicose se multiplient à cause de la façon dont s’effectue la mécanisation de l’abattage (10 000 ouvriers pensionnés pour silicose dans le seul bassin du Nord-Pas-de-Calais).

La dépréciation des salaires se monte à 11% et le mécontentement gronde. Les syndicats, particulièrement la CGT qui est la plus forte organisation des mineurs, du moins à l’échelle nationale (la CFTC est en effet majoritaire en Lorraine), ont tendu toutes les perches possibles au gouvernement qui ne veut pas entendre parler de négociations. De Gaulle se sent tellement sûr de lui qu’il donne pour consigne à son ministre de recevoir les syndicats debout (ceux-ci se plaignent en effet, les pauvres, que le ministre ne les « ait même pas invités à s’asseoir » !) et pendant…7 minutes.

Quelques chiffres

Le personnel des mines compte :

– 118 500 mineurs de fond ;

– 48 700 mineurs en surface ;

– 16 000 agents de maîtrise ;

– 7 200 employés et cadres moyens ;

– 1 900 ingénieurs et agents de direction.

Le salaire moyen mensuel, tous « avantages compris », se monte à 744 francs. 2% seulement des mineurs gagnent un peu plus de 1000 francs par mois.

La grève démarre le 1er mars : elle doit durer 48 heures pour la CGT, mais est illimitée pour FO et la CFTC (la surenchère, quand on est minoritaire, ça ne coûte rien !). Les mines de charbon, tout comme celles de fer, de bauxite et de potasse sont touchées par la grève.

Contrairement aux grèves des mineurs de 1948, 1953 et 1955, la CGT n’est pas seule dans le coup. mais le gouvernement ne se laisse pas pour autant impressionner par l’unité syndicale et cherche même la bagarre : dès le premier jour, il réquisitionne les ouvriers de cokeries (les syndicats acceptent la réquisition en déclarant qu’ils n’avaient pas l’intention de se mettre en grève !) et au bout de trois jours (un dimanche) le Journal Officiel publie un décret de réquisition de tous les mineurs à partir du 4 mars.

La réquisition n’a absolument aucun effet. Une grande partie des ingénieurs et des cadres, qui sont pourtant connus pour leur esprit et leurs méthodes réactionnaires et anti-ouvrières, se solidarisent avec les grévistes : dans le Nord, en versant deux jours de salaires aux syndicats ; en Lorraine, en se mettant en grève 24 heures. Des collectes sont organisées dans toute la France par la CGT, la CFTC, la FEN et l’UNEF. Les mineurs de Lorraine marchent sur Paris et manifestent aux Invalides. Des mouvements de solidarité se produisent à l’EDF et à la SNCF.

Mais aucun appel à la grève générale n’est lancé par les syndicats qui ne recherchent pas l’épreuve de force avec le gouvernement, bien que la situation soit favorable. Un arrêt de travail d’un quart d’heure (!) est organisé par la CGT, la CFTC, la FEN et l’UNEF. FO reste toujours à l’écart, à cause de ses réticences vis-à-vis de la CGT, considérée comme un « syndicat totalitaire lié à une puissance étrangère » contrairement à FO, bien sûr, qui est totalement indépendant du patronat français et des fonds provenant de la CIA ! Les mineurs finissent, au bout de 5 semaines, par obtenir 12,5% d’augmentation (répartis sur un an), 24 jours de congés, une augmentation des primes. Les mineurs auraient certainement pu obtenir beaucoup plus sans l’attitude conciliatrice des syndicats. La résistance des mineurs se traduit par un boycott de la reprise du travail : 28% dans le Nord, 56% dans le bassin de Lens-Liévin, 46% dans celui d’Hénin-Liétard. A Lens, Delfosse, secrétaire général de la Fédération CGT du sous-sol, est tellement en rogne d’être contesté par la base qu’il déclare, lors d’un meeting, « Vous n’êtes que des ingrats et des imbéciles. »

Contre la réquisition : deux mètres de pétitions !

L’Humanité du 2 mars montre bien qu’il n’est pas question que la solidarité des autres catégories de travailleurs se manifeste par une grève générale. Elle n’appelle absolument pas les travailleurs à s’opposer de façon sérieuse au décret de réquisition qui frappe les mineurs et se livre à une description lyrique de sa campagne de pétitions : « Si l’on avait pu équilibrer, sur une même épaisseur, les pétitions déposées par les cheminots au ministère des Transports, la pile aurait mesuré hier au soir, près de deux mètres. Une épaisse couche tapissait toute la surface d’une table, deux grandes piles, qui tiennent difficilement la verticale, envahissent un bureau. »

Les syndicats n’ont rien obtenu ni sur la question de la réduction de la durée du travail, ni sur les garanties de reconversion. Ils n’ont absolument par cherché à prendre une position offensive, alors qu’il y avait à l’époque des grèves de 24 heures très bien suivies chez les cheminots, à l’EDF-GDF et aux PTT.

Comme l’explique très clairement le ministre du Travail, Grandval (gaulliste de gauche), dans un article publié dans Notre République : « La grève des mineurs a au contraire montré qu’une défense véhémente des intérêts de leurs mandants n’empêchait pas les syndicats de jouer un rôle, somme toute, modérateur. En hésitant à la déclencher, en veillant à ce qu’elle se déroule jusqu’au bout dans la dignité, à ce qu’elle se garde de toute politique et à ce qu’elle s’achève presque aussitôt l’accord conclu, ils ont prouvé leur maturité, et dans la mesure de leurs faibles moyens, leur efficacité. »

On ne peut rêver meilleur certificat de bonne conduite pour nos bureaucrates syndicaux.

Bien que les travailleurs n’aient pas obtenu grand-chose, il s’agit clairement d’une défaite gouvernementale, mais le recul du pouvoir n’est que provisoire. Le gouvernement, pour éviter un nouvel affrontement d’une certaine ampleur, prend plusieurs mesures anti-ouvrières : en juillet, à la suite d’une grève de la RATP, il fait voter une loi interdisant les grèves surprises dans les services publics et imposant 5 jours de préavis à tout mouvement de grève dans ce secteur ; en septembre de la même année, il établit un plan de stabilisation qui se fixe ouvertement pour but de freiner les hausses de salaires et d’organiser un certain volant de chômage et de restrictions à la consommation. C’est ce durcissement de la politique gouvernementale – et patronale – qui caractérisera les cinq années qui précèdent mai 1968.

L’occupation de la mine

« Allongés sur la paille, dans d’étroits boyaux de recherche désaffectés, à l’abri du formidable courant d’air qui parcourt les “ galeries de roulage ” pour en assurer la ventilation, abondamment pourvus de romans policiers et en jeux de cartes, régulièrement ravitaillés par les “ cabas ” familiaux que les camions du piquet de grève vont ramasser de porte en porte jusque dans les plus lointains hameaux, les grévistes font preuve d’une étonnante bonne humeur pour des hommes qui abordent leur dixième jour de grève dans des conditions particulièrement dures. Chaque visite (et elles sont nombreuses : car tous les maires du bassin défilent au fond de la mine) est prétexte à entonner l’Internationale, la Marseillaise (…). Par roulement, les manifestants regagnent la surface en moyenne tous les trois jours pour se laver. Un petit groupe d’irréductibles a toutefois refusé jusqu’à présent de bouger.Tous les grévistes ne sont pas d’ailleurs sous terre. Les ouvriers de “ la Découverte ”, mine à ciel ouvert, campent sur place et, mal protégés du froid par des bâtiments peu hermétiques, se trouvent probablement placés dans des conditions plus dures encore que leurs camarades du fond. »

Le Monde, 29 décembre 1961

Une brèche dans la politique contractuelle

La grève des mineurs de 1963 a taillé une brèche dans le contrôle des conflits sociaux par l’Etat dans une période de conjecture économique favorable. En effet, toute la politique du gouvernement et du patronat depuis les grèves de 1955 est de tenter de donner de plus en plus de place aux syndicats dans les organismes de préparation du Plan, de les amener à avoir une « politique contractuelle » comme on dirait aujourd’hui. Les accords Renault de 1955 et 1962 sur la troisième puis la quatrième semaine de congés payés, qui sont ensuite étendus à la métallurgie, rentrent très bien dans cette nouvelle stratégie de l’Etat vis-à-vis des syndicats. Plutôt que les syndicats mènent des bagarres à l’échelle nationale sur les problèmes de salaires et de conditions de travail, l’Etat, en instaurant 3 puis 4 semaines de congés payés chez Renault, les pousse à réclamer la généralisation de ces congés payés – ce qui coûte beaucoup moins cher au patronat – et à ne discuter, lors des rencontres des conventions collectives nationales, que du montant du salaire minimum, les salaires réels étant discutés entreprise par entreprise. Les syndicats, entre 1955 et 1963, ont toujours accepté et même défendu cette politique, et ils continuent à la défendre aujourd’hui ce qui a des effets absolument désastreux pour les travailleurs.

Combat communiste n° 21, décembre 1976

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Le Meeting de Lens

(récit extrait de La Vérité, revue trotskyste, juin 1963, n° 564, pp. 39-40)

« Lens, vendredi 5 avril, 16 heures à 19 heures. Environ 4 000 personnes assistent au meeting : des jeunes, des femmes, quelques travailleurs nord-africains et des ouvriers de tous âges. Aspect sérieux, tendu, des mineurs qui se rendent au meeting. Certains tiennent leur carte syndicale à la main, en huant les dirigeants ; beaucoup de ceux avec qui nous parlons sont syndiqués à la CGT. Un mineur, syndiqué à la CGT, nous dit :

– Je resterai à la CGT, mais je ne pourrai plus jamais avoir confiance dans les dirigeants qui ont signé une telle capitulation sans demander leur avis aux travailleurs.

Les propos sont semblables dans toutes les bouches :

– Tous ceux qui nous ont aidés, qui nous ont donné de l’argent, qu’est-ce qu’ils vont penser de nous ? On est des dégonflés de reprendre comme ça.

– Avec ce que donne l’accord, on pouvait reprendre il y a dix jours. Les dirigeants ont capitulé. Ils nous ont trahis.

Aucune illusion sur la possibilité de poursuivre la grève :

– On ne peut pas faire autrement que de reprendre le travail, mais on se souviendra d’une telle trahison.

Les mineurs nous expliquent ce qu’il s’est passé la veille :

– Dans les réunions locales, qui ont eu lieu le jeudi, réunions que nous avons imposées aux dirigeants qui n’en voulaient pas, personne pratiquement n’était pour la reprise ; c’est ainsi qu’à Lourches, sur 800 mineurs, 2 seulement ont levé la main pour voter la reprise du travail, 30 ont voté contre, les autres n’ont pas voté.

Un responsable CGT d’un puits de Liévin nous déclare :

– Ici, à Liens et à Liévin, ils n’ont jamais su terminer la grève ; c’était pareil en 1947 et en 1948. Alors ce n’est pas grave, ce sont toujours les mêmes abrutis qui ne comprennent rien. Ils ne savent même pas ce qu’il y a dans les accords ; hier, dans mon puits, 40 provocateurs ne voulaient rien savoir, j’ai dû leur expliquer pendant deux heures et demie ; après, tout le monde était prêt à reprendre.

Le meeting commence : une centaine de militants membres du PCF gardent la tribune. Martel, proposé comme président, est sifflé. Lorsque les mineurs apprennent que Delfosse est malade « après les journées épuisantes qu’il a vécues durant les grèves », des cris fusent : « Il a la trouille ! », « Il n’est pas capable de s’expliquer. » La veille, Delfosse avait été hué par les mineurs dans son propre puits. Menu, de FO, enroué, tente de prendre la parole. Nouvelles huées. Menu cherche à justifier les dirigeants des syndicats :

– Vous nous avez vendus, vous avez signé sans avoir demandé notre avis.

Menu :

– Je vous donne notre parole d’hommes qu’on attend votre accord pour signer.

Les mineurs brandissent le journal régional du PCF sur lequel, en gros titre, on lit : « L’accord est signé. »

Menu :

– C’est une erreur d’une agence de presse qui a communiqué une information erronée.

– Vendus, pourris ! lancent les mineurs.