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Histoire du mouvement ouvrier (5) : Juin 36

publié par Yves, le mardi 26 octobre 2010

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Cet arti­cle fait partie d’une série d’arti­cles consa­crés à l’his­toire du mou­ve­ment ouvrier en France.

1. La lutte pour la dimi­nu­tion du temps de tra­vail (Combat Communiste) voir arti­cle 1561

2. La CGT, de la Charte d’Amiens à Mai 68 (Combat Communiste) voir arti­cle 1562

3. La CFDT de la création (1964) à 1976 (Combat Communiste) - voir arti­cle 1563

4. L’union sacrée en 1914-18 (Combat Communiste) voir arti­cle 1566

5. Juin 36 (Combat Communiste et Pierre Monatte )- voir arti­cle 1567

6. Luttes ouvrières 1944-47 (Combat Communiste, Pierre Bois, Courant Alternatif, Communistes révo­luti­onn­aires )- voir arti­cle 1569

7. 1950-1955 (Combat Communiste) 1571

8. 1961-1963 : Les mineurs en lutte (Combat Communiste) 1574

9. Luttes de classe en France 1964-1967 (Combat Communiste) 1575

10. Mai-Juin 68 une occa­sion man­quée pour l’auto­no­mie ouvrière (Mouvement com­mu­niste) 1577

11. Mai 68. Dix ans après (Combat Communiste)

Il y a cin­quante ans :

Juin 36

Voici un demi-siècle, la grande vague de grèves de Juin 36 déf­erlait sur la France. Ce n’est pas le gou­ver­ne­ment de Front popu­laire qui a apporté aux tra­vailleurs les 40 heures et les congés payés, mais bien la classe ouvrière qui les a arra­chés au patro­nat par la lutte. Aujourd’hui encore, le mou­ve­ment de Juin 36 est riche d’ensei­gne­ments pour les tra­vailleurs.

Au début des années trente, la France est, après les autres grands pays, frappée par la crise éco­no­mique, quoi­que moins dure­ment que l’Allemagne et les Etats-Unis. Le chômage se dével­oppe et touche plus d’un mil­lion de tra­vailleurs, des dizai­nes de mil­liers d’ouvriers immi­grés sont ren­voyés dans leurs pays d’ori­gine. Les salai­res de ceux qui ont conservé un emploi dimi­nuent. La petite bour­geoi­sie – pay­sans, com­merçants – est aussi frappée. C’est aussi un ter­rain favo­ra­ble pour les orga­ni­sa­tions fas­cis­tes.

La riposte ouvrière au fas­cisme

Le racisme se dével­oppe. Les fas­cis­tes par­vien­nent même à créer des comités de « chômeurs français » refu­sant les immi­grés. Dans ce contexte, pro­fi­tant des scan­da­les qui éclabo­ussent la classe poli­ti­que, comme le fameux scan­dale Stavisky, les ligues fas­cis­tes trou­vent écho à leurs mots d’ordre racis­tes, antisé­mites, natio­na­lis­tes, déma­go­giques. Le 6 février 1934, l’extrême droite orga­nise une émeute et atta­que le Palais-Bourbon aux cris de « À bas les voleurs ! » La police charge et tire : on relè­vera 20 morts et des cen­tai­nes de blessés. Mais le gou­ver­ne­ment capi­tule devant une partie des exi­gen­ces fas­cis­tes.

Devant cette menace, la classe ouvrière et ses orga­ni­sa­tions réag­issent. Le 9 février, les mili­tants et sym­pa­thi­sants du PC affron­tent la police dans la rue : 6 morts. Le 9 février, la grève appelée par la CGT est un grand succès. L’après-midi, ont lieu à Paris deux mani­fes­ta­tions : une orga­nisée par la SFIO (le Parti socia­liste), l’autre par le PC. Les deux mani­fes­ta­tions se rejoi­gnent, ce qui ne s’était pas vu depuis des années. De même, un an et demi plus tard, le 14 juillet 1935, près de 500 000 per­son­nes vont défiler pen­dant des heures, à l’appel des partis de gauche et des syn­di­cats, pour « déf­endre la liberté, donner du pain aux tra­vailleurs, du tra­vail à la jeu­nesse et la paix au monde ».

Le chan­ge­ment de la situa­tion inter­na­tio­nale

C’est le chan­ge­ment de la situa­tion inter­na­tio­nale qui va rendre pos­si­ble l’unité entre le PC et le PS. Au cours de la visite à Moscou de Laval, chef du gou­ver­ne­ment français, Staline déc­lare en effet qu’il « com­prend et approuve plei­ne­ment la poli­ti­que de déf­ense natio­nale de la France pour main­te­nir sa force armée au niveau de sa sécurité ».

La France et l’URSS sont dés­ormais alliées. Cela va signi­fier pour le PC, alors étr­oi­tement soumis aux direc­ti­ves de l’Internationale sta­li­nienne, l’aban­don de toute pro­pa­gande anti­mi­li­ta­riste, de sa cam­pa­gne contre le ser­vice mili­taire de deux ans (thème prin­ci­pal d’agi­ta­tion des Jeunesses com­mu­nis­tes), l’adop­tion de la Marseillaise et du dra­peau tri­co­lore aux côtés de l’Internationale et du dra­peau rouge…

Ce virage du PC à 180° va favo­ri­ser l’unité anti­fas­ciste avec le PS, qui cor­res­pond aussi aux aspi­ra­tions des mili­tants et des tra­vailleurs, et qui abou­tira à la réu­ni­fi­cation syn­di­cale de sep­tem­bre 1935. (Jusque-là, le mou­ve­ment syn­di­cal était divisé entre la CGT liée à la SFIO et la CGTU liée au PC, où on trou­vait aussi des anar­cho­syn­di­ca­lis­tes.) De même, au niveau poli­ti­que, est signé en février 1936, un accord entre le Parti radi­cal, la SFIO et le PC, en vue des élections du mois de mai.

Un pro­gramme de ges­tion capi­ta­liste

Le pro­gramme pro­posé aux suf­fra­ges des tra­vailleurs est tout ce qu’il y a de plus modéré : « déf­ense des libertés, de la paix, de l’Ecole laïque, relance de l’éco­nomie par l’aug­men­ta­tion du pou­voir d’achat des masses, réd­uction du temps de tra­vail ». Un pro­gramme de gou­ver­ne­ment bour­geois, qui ne parle donc ni des congés payés, ni des 40 heures, ni des droits syn­di­caux des tra­vailleurs.

La radi­ca­li­sa­tion vers la gauche qu’on cons­tate depuis deux ans, à l’occa­sion de la riposte au fas­cisme notam­ment, va se tra­duire par une large vic­toire des partis du Front popu­laire. Cette poussée à gauche est par­ti­cu­liè­rement nette pour le PC, qui passe de 16 à 72 députés ; elle pro­fite aussi au PS : de 97 à 147 députés. Le Parti radi­cal perd des sièges : de 167 à 116 élus.

Léon Blum, diri­geant du parti majo­ri­taire, la SFIO, pose sa can­di­da­ture au poste de chef du gou­ver­ne­ment. Les trac­ta­tions et manœuvres d’usage com­men­cent pour la rép­ar­tition des por­te­feuilles ministériels. Mais les ouvriers n’ont pas la patience d’atten­dre que les poli­ti­ciens se met­tent d’accord. Regonflés par la vic­toire élec­to­rale, qui vient après les succès crois­sants des mee­tings et mani­fes­ta­tions ouvrières depuis quel­ques années, les tra­vailleurs pas­sent à l’action.

Généralisation des grèves avec occu­pa­tions

Les grèves débutent avant l’entrée en fonc­tion du gou­ver­ne­ment Blum, le 11 mai 1936, au Havre et à Toulouse. Pour la pre­mière fois, les usines sont occupées, dans le but de rester sur place tous ensem­ble jusqu’à ce que le patron ait rép­ondu aux reven­di­ca­tions. Les ouvriers ont très rapi­de­ment satis­fac­tion.

14 mai 1936, Courbevoie, grève et occu­pa­tion des usines d’avia­tion Bloch. Les salai­res sont relevés, les jours de grève payés, le droit aux congés payés reconnu.

28 mai, 35 000 ouvriers de Renault se met­tent en grève. Le soir, cent mille mét­allos de la région pari­sienne ont rejoint le mou­ve­ment.

Les négoc­iations s’enga­gent, les tra­vailleurs obtien­nent rapi­de­ment satis­fac­tion, et on croit que tout va ren­trer dans l’ordre, mais le mou­ve­ment s’étend aux cor­po­ra­tions les plus diver­ses : ali­men­ta­tion, trans­ports, tex­tile, chimie, pét­role, meu­bles, etc.

2 Juin 36 : le mou­ve­ment se géné­ra­lise. Partout les occu­pa­tions se mul­ti­plient.

La direc­tion de la CGT : pren­dre la tête du mou­ve­ment pour mieux le contrôler

La CGT lance imméd­ia­tement des appels au calme, demande d’éviter les inci­dents, les séqu­est­rations de patrons, et de repren­dre le tra­vail quand des accords sont signés, par bran­che ou par entre­prise. L’Union des syn­di­cats ouvriers de la région pari­sienne appelle les tra­vailleurs à « conser­ver le calme, la dis­ci­pline, l’ordre, le sang-froid, la dignité, la maît­rise du mou­ve­ment », qui doit rester « pai­si­ble, ordonné et propre » et éviter « toute exagé­ration, enchères déma­go­giques et dés­ordres dan­ge­reux ».

Mais les grèves conti­nuent de s’étendre et, après la région pari­sienne, c’est au tour de la pro­vince de bouger. La droite, les milieux patro­naux s’affo­lent, mais espèrent que l’entrée en fonc­tion de Blum, le 4 juin, sou­tenu par la SFIO, le CGT et le PC (qui hésite à par­ti­ci­per au gou­ver­ne­ment) va rétablir la paix sociale.

Au contraire, jusqu’au 7 Juin 36, les der­niers sec­teurs non tou­chés se joi­gnent au mou­ve­ment. Aux ouvriers se joi­gnent les cols blancs, employés des grands maga­sins, des ban­ques, du ser­vice public, qui ne fai­saient jamais grève jusqu’à présent.

La CGT prend la tête du mou­ve­ment, pour mieux le contrôler. Le 6 juin, la Fédération des mineurs a lancé l’ordre de grève géné­rale, mais c’est pour « main­te­nir l’ordre et le calme, faci­li­ter la tâche du gou­ver­ne­ment ».

Les négoc­iations et les Accords Matignon

Le 7 Juin 36, réunion à Matignon entre les représ­entants de la CGT et de la Confédération géné­rale du patro­nat français [MEDEF d’alors, NPNF]. C’est Blum qui a convo­qué cette réunion… sur demande des patrons. Un accord signé dans la nuit prévoit des haus­ses de salai­res de 7 à 15% – inféri­eures à ce que les ouvriers ont déjà obtenu un peu par­tout. La CGT s’engage « à faire tout ce que nous pour­rons, mais nous ne sommes pas sûrs d’abou­tir. Quand on a affaire à une marée comme celle-là, il faut lui lais­ser le temps de s’étaler ».

Patrons et syn­di­cats sont d’accord pour la reprise du tra­vail. La presse syn­di­cale comme celle du PC et de la CGT crient vic­toire. Les tra­vailleurs ne sont pas de cet avis, d’autant que, dans cer­tai­nes entre­pri­ses, les patrons refu­sent d’appli­quer les accords – là où le mou­ve­ment est le plus faible et dans les boîtes où il n’y a pas encore eu de grève.

Les 9 et 11 juin, les délégués des usines en grève de la région pari­sienne repous­sent les accords signés par les diri­geants syn­di­caux. Le gou­ver­ne­ment Blum, d’un côté convo­que une nou­velle réunion pari­taire à Matignon, pour le 10 juin, et fait voter en toute hâte par l’Assemblée la loi sur les 40 heures, les congés payés et les contrats col­lec­tifs. Mais, de l’autre côté, inquiet, il pré­pare des mesu­res de répr­ession :

– il concen­tre des bataillons de gardes mobi­les dans les cen­tres ouvriers,

– il inter­dit le jour­nal trots­kyste La Lutte ouvrière et engage des pour­sui­tes contre ses diri­geants,

– il dén­once des « agi­ta­teurs étr­angers », selon une tac­ti­que de divi­sion xénop­hobe bien connue. Blum déc­lare le 12 juin à la Chambre : « Il est vrai qu’on a le sen­ti­ment de grou­pe­ments sus­pects et étr­angers à l’action syn­di­cale. Ce que le gou­ver­ne­ment peut et doit dire, c’est qu’il est par­fai­te­ment résolu à assu­rer l’ordre dans la rue. »

Le PC ne dit pas autre chose. Thorez, son secrét­aire général, déc­lare : « Des éléments sus­pects, trots­kys­tes ou Croix de feu (1), s’intro­dui­sent dans le mou­ve­ment avec l’espoir de le faire dégénérer. »

« Il faut savoir ter­mi­ner une grève »

Le 13 Juin 36, la ten­dance est à la reprise du tra­vail. Les usines sont évacuées, les unes après les autres. Le PC met tout son poids dans la balance. C’est alors que Thorez pro­nonce sa fameuse phrase : « Il faut savoir ter­mi­ner une grève dès que satis­fac­tion a été obte­nue. Il faut même savoir consen­tir un com­pro­mis si toutes les reven­di­ca­tions n’ont pas encore été acceptées. »

La CGT va natu­rel­le­ment dans le même sens. « Il ne faut pas, par une action impru­dente, mettre le gou­ver­ne­ment en dif­fi­culté, il ne faut pas croire que la lutte finale est engagée. » À aucun moment, la CGT ne ten­tera de fixer des objec­tifs natio­naux à la grève. Son seul but sera de la cana­li­ser, pour mieux y mettre fin ensuite. Elle y par­vien­dra d’autant plus faci­le­ment que les tra­vailleurs nour­ris­sent les plus gran­des illu­sions sur le gou­ver­ne­ment du Front popu­laire. Pour la majo­rité des tra­vailleurs c’est « leur » gou­ver­ne­ment…

La fin du Front popu­laire.

Dès 1937, les patrons repren­nent une partie de ce qu’ils ont cédé : les haus­ses des prix annu­lent celles des salai­res. Entre avril 1936 et avril 1938, l’aug­men­ta­tion des prix des pro­duits ali­men­tai­res est de 53,6%.

Après avoir uti­lisé Blum pour rétablir le calme, car seul un gou­ver­ne­ment ayant la confiance des tra­vailleurs et l’appui de toutes les orga­ni­sa­tions ouvrières pou­vait y par­ve­nir, le patro­nat entend se déb­arr­asser de lui. Blum reste le diri­geant d’un impor­tant Parti ouvrier et popu­laire, et c’est plus que les patrons peu­vent en sup­por­ter. Malgré les cadeaux offerts aux patrons, la condam­na­tion des occu­pa­tions d’usine, les capi­ta­lis­tes orga­ni­sent la chute du gou­ver­ne­ment. Ils n’ont plus besoin du Front popu­laire.

Pourtant, le 16 mars 1937, le pou­voir va jusqu’à faire tirer sur les mani­fes­tants qui pro­tes­tent contre la tenue d’un mee­ting fas­ciste à Clichy. La police tue 5 per­son­nes. Une grève géné­rale est orga­nisée, mais elle reste sans len­de­main. Le 20 juin 1937, Blum dém­issi­onne. Par la fuite des capi­taux, le sabo­tage éco­no­mique, les cam­pa­gnes de leur presse, les patrons ont obtenu son départ. Blum a échoué devant ce qu’on appelle à l’époque le « mur de l’argent ».

D’autres mou­ve­ments de grève se pro­dui­ront pour tenter de s’oppo­ser à la remise en cause des conquêtes socia­les, mais le rap­port de forces va évoluer en faveur du patro­nat, une fois retombée la puis­sante vague de Juin 36.

En 1938, quand le gou­ver­ne­ment Daladier va signer des décrets-lois ins­ti­tuant la semaine de tra­vail de 6 jours, la sup­pres­sion des majo­ra­tions pour les heures sup­plém­ent­aires, c’est-à-dire l’annu­la­tion pra­ti­que des 40 heures, le retour au tra­vail aux pièces, la grève géné­rale appelée par la CGT, pour­tant forte de 5 mil­lions d’adhérents, sera un échec. Le patro­nat sai­sira l’occa­sion pour licen­cier des mil­liers de tra­vailleurs et de syn­di­ca­lis­tes com­ba­tifs, en par­ti­cu­lier des com­mu­nis­tes. Les patrons étab­liront des listes noires, pour les empêcher de retrou­ver des emplois. Ce sera la revan­che de la bour­geoi­sie.

Découragés, écœurés, après avoir tant espéré du Front popu­laire, les tra­vailleurs ne réa­giront plus mas­si­ve­ment jusqu’à la guerre. La même Chambre des députés qui avait sou­tenu le gou­ver­ne­ment de Front popu­laire votera la peine de mort appli­quée aux com­mu­nis­tes accusés de tra­hi­son au moment du Pacte ger­mano-sovié­tique – mesure sou­te­nue avec véhém­ence par Blum –, puis accor­dera les pleins pou­voirs au maréchal Pétain, et ce sera la fin de la Troisième République.

1. Croix de feu : mou­ve­ment créé en 1927 et regrou­pant des anciens com­bat­tants de la Première Guerre mon­diale. Sous l’influence du colo­nel de la Rocque, le mou­ve­ment se poli­tise en déf­endant un anti­com­mu­nisme mili­tant et un cor­po­ra­tisme très proche du fas­cisme selon cer­tains. Dissous en 1936 alors qu’il a au moins 400 000 adhérents. (NPNF).

Partis de gauche

et orga­ni­sa­tions ouvrières en 1936

Le Parti socia­liste (Section franç­aise de l’Internationale ouvrière) arrive en tête aux élections de 1936 avec 1 800 000 voix. La SFIO compte des cen­tai­nes de mil­liers d’adhérents, moins mili­tants que ceux du PC.

Le Parti com­mu­niste (Section franç­aise de l’Internationale com­mu­niste) recueille 1 400 000 voix : le double de son score de 1932. Il compte 163 000 mem­bres en mai 1936, dont 38 000 jeunes com­mu­nis­tes. En août 1936, il en aura 300 000 dont 80 000 JC et, en octo­bre 1936, 380 000 dont 100 000 J.C.

La CGT, née de la réu­ni­fi­cation de la CGTU dirigée par le PC, et de la CGT, dirigée par la SFIO, passe de 1 mil­lion de mem­bres avant les grèves de Juin 36 à 2,5 mil­lions de syn­di­qués en juin et 5 mil­lions de syn­di­qués en 1937. Les deux tiers des diri­geants sont à la SFIO, un tiers au PC.

L’extrême gauche, trots­kys­tes et anar­chis­tes, ne compte que quel­ques cen­tai­nes de mili­tants, et ne jouera aucun rôle au niveau natio­nal.

Les acquis de Juin 36

Les congés payés. Deux semai­nes hors des usines et des bureaux, en conser­vant son salaire. Cela appa­rut à l’époque comme une véri­table révo­lution. Des tra­vailleurs purent pour la pre­mière fois de leur vie quit­ter leur quar­tier, leur ville, voir la mer ou la mon­ta­gne. Il faut savoir cepen­dant que, même durant la pér­iode de rela­tive prospérité des années 1960, jamais plus de la moitié de la popu­la­tion franç­aise ne par­tira en vacan­ces.

Les 40 heures. L’ins­tau­ra­tion de la « semaine des deux diman­ches », comme on disait à l’époque. C’est la mesure qui a été remise en cause le plus tôt, par le système des heures sup­plém­ent­aires obli­geant les tra­vailleurs à venir le samedi.

Les conven­tions col­lec­ti­ves. En 1934, 4% seu­le­ment des tra­vailleurs en béné­ficiaient, les contrats de tra­vail étaient conclus indi­vi­duel­le­ment. Désormais, ils seront conclus col­lec­ti­ve­ment par des négoc­iations avec les syn­di­cats.

Les délégués ouvriers. Leur rôle est offi­ciel­le­ment reconnu pour « prés­enter à la direc­tion les réc­la­mations indi­vi­duel­les rela­ti­ves à l’appli­ca­tion du Code du tra­vail et autres lois et règ­lements concer­nant la pro­tec­tion ouvrière, l’hygiène et la sécurité ». Ce sont à l’époque des délégués élus par ate­lier. Ensuite, les délégués se mul­ti­plie­ront, mais la représ­en­tation ouvrière sera de plus en plus le mono­pole des syn­di­cats.

L’aug­men­ta­tion des salai­res fut sou­vent très supéri­eure à celles de 7% à 15% accordées par les Accords Matignon. Dans cer­tai­nes peti­tes entre­pri­ses, où les salai­res étaient très bas, ils furent par­fois dou­blés et tri­plés.

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Les leçons de Juin 36

Les mou­ve­ments vic­to­rieux de Juin 36 et le gou­ver­ne­ment de Front popu­laire ont sou­levé d’immen­ses espoirs parmi les tra­vailleurs. Pourtant cette expéri­ence s’est conclue par la répr­ession contre le mou­ve­ment ouvrier, la guerre et le régime vichyste.

Ces évé­nements ont montré la force de la classe ouvrière en lutte. Les conces­sions du patro­nat ont été au niveau de la peur devant la puis­sance des tra­vailleurs. Les occu­pa­tions d’usines étaient mas­si­ves : tous les tra­vailleurs y par­ti­ci­paient, avec inter­dic­tion de quit­ter les lieux sans auto­ri­sa­tion du comité de grève.

Juin 36 a montré une fois de plus qu’il n’est pas pos­si­ble de gérer l’Etat bour­geois au profit des tra­vailleurs. Léon Blum lui-même dira qu’il a été le « gérant loyal » du capi­ta­lisme. Il a manqué à la classe ouvrière un parti révo­luti­onn­aire décidé à abat­tre l’appa­reil d’Etat bour­geois. Si le PC n’a pas direc­te­ment géré l’Etat comme il le fera plus tard de 1944 à 1947, puis en 1981, il a néanmoins sou­tenu le gou­ver­ne­ment.

Juin 36 marque aussi le pas­sage du PC dans les rangs des partis natio­naux res­pon­sa­bles, avec son adop­tion du dra­peau tri­co­lore et de slo­gans natio­na­lis­tes, qui déb­ouc­hera sur sa par­ti­ci­pa­tion à la guerre dans la Résistance (après le bref intermède du Pacte ger­mano-sovié­tique).

Peut-on dire que Juin 36 a été une « occa­sion révo­luti­onn­aire man­quée » ? Trotsky écrivit à cette époque : « La révo­lution franç­aise a com­mencé »… Pourtant Juin 36 vient après le triom­phe du sta­li­nisme en URSS, du nazisme en Allemagne, du fas­cisme en Italie, c’est-à-dire après une série de très graves déf­aites ouvrières, au moment où la grande vague révo­luti­onn­aire qui suivit la Première Guerre mon­diale retom­bait. Le rap­port de forces inter­na­tio­nal était donc très défa­vo­rable aux tra­vailleurs, et la poli­ti­que du PC a été en partie la conséqu­ence du sta­li­nisme, puisqu’il était alors étr­oi­tement subor­donné à l’Internationale dirigée par le Kremlin.

On peut noter aussi que, si les tra­vailleurs ont sou­vent dépassé les consi­gnes syn­di­ca­les, il ne s’est formé aucune frac­tion révo­luti­onn­aire signi­fi­ca­tive à la gauche du PC ; les grou­pes trots­kys­tes n’ont pas réussi à gagner de l’audience, et sont restés des grou­pus­cu­les beau­coup moins influents qu’aujourd’hui. Tous ces éléments don­nent à penser que Juin 36, malgré sa force, n’a pas représenté un mou­ve­ment révo­luti­onn­aire comme ceux qui se développèrent en Russie, en Allemagne et en Italie au len­de­main de la Première Guerre mon­diale.

Néanmoins, Juin 36 a marqué la cons­cience ouvrière pen­dant une longue pér­iode : chaque tra­vailleur a pu mesu­rer la puis­sance de la grève géné­rale. Juin 36 a aussi été pour la pre­mière fois en France une atteinte à la pro­priété des patrons et à leur droit divin au sein de l’entre­prise avec les occu­pa­tions. Malgré la contre-offen­sive patro­nale, les rap­ports entre patrons et sala­riés ont été pro­fondément et dura­ble­ment trans­formés par Juin 36.

Combat com­mu­niste n° 111, mai 1986

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Ce deuxième arti­cle a été écrit "à chaud" en 1936 par un mili­tant syn­di­ca­liste révo­luti­onn­aire : Pierre Monatte. Nous avons intro­duit quel­ques com­men­tai­res cri­ti­ques en note à la fin du texte. Ni patrie ni fron­tières

La classe ouvrière

reprend

confiance en elle

Pierre Monatte

Tout le monde est d’accord sur l’impor­tance extra­or­di­naire du mou­ve­ment de grèves de mai-juin. On a parlé du plus for­mi­da­ble, du plus gigan­tes­que conflit social qu’ait jamais connu la République. A coup sûr, c’est un mou­ve­ment comme on n’en voit que tous les quinze ou vingt ans.

C’est le troi­sième grand mou­ve­ment que je vois. J’avais déjà vu 1906 et 1919-20. L’explo­sion de 1936 est plus for­mi­da­ble. Au moins le paraît-elle. Peut-être cela tient-il sur­tout à ce qu’elle a sur­pris davan­tage.

Le mou­ve­ment pour les huit heures de 1906 avait été préparé pen­dant deux ans, ayant été décidé au congrès confé­déral de Bourges en 1904 ; on l’atten­dait donc. Le mou­ve­ment de 1919-1920 fut une sorte de revan­che de ce qu’on avait enduré tant à l’usine qu’au front pen­dant des années de guerre ; on l’atten­dait aussi. Mais on n’osait pas atten­dre, au moins aussi proche et aussi magni­fi­que, l’explo­sion du mois der­nier. Nous nous disions bien, les vieux, que cela vien­drait. Tant de misère, tant de contrainte, tant d’oppres­sion devait abou­tir à une flambée de rév­olte. Mais quand ?

Dans son arti­cle de l’autre quin­zaine, « La vie et la grève des mét­allos », un arti­cle qui ouvre et écl­aire notre his­to­ri­que du der­nier mou­ve­ment, S. Galois (1) en a montré la cause pro­fonde et le fac­teur décisif. L’escla­vage dans l’usine moderne, la souf­france accu­mulée pen­dant des années, tout ce que le patro­nat avait réussi à impo­ser depuis la déf­aite ouvrière de 1919-1920, sur laquelle étaient venues s’appe­san­tir la ratio­na­li­sa­tion, puis la crise éco­no­mique, voilà la cause pro­fonde, la cause essen­tielle des der­nières grèves. Le fac­teur décisif de leur décl­enc­hement, ç’a été la venue du gou­ver­ne­ment de Front popu­laire. Enfin la police ne serait plus au ser­vice du patron ! Enfin le gou­ver­ne­ment serait, sinon bien­veillant, au moins neutre ! Du coup, on n’a pas eu la force de sup­por­ter plus long­temps. Pas même d’atten­dre que le nou­veau gou­ver­ne­ment soit formé. La grande dét­ente s’est pro­duite.

Ç’a été la grève de la mét­all­urgie pari­sienne. Puis son exten­sion à pres­que toutes les cor­po­ra­tions de l’indus­trie privée. Paris et sa région for­ment le plus grand centre ouvrier de ce pays, on le méc­onnaît trop. Non seu­le­ment le plus grand centre mét­all­urg­iste, mais le plus grand centre de pro­duits chi­mi­ques, le plus grand port de France, de beau­coup le plus grand centre de chemin de fer, sans comp­ter tout le reste. De la région pari­sienne, la grève a gagné tout le pays.

Une même souf­france, jointe à une même espér­ance, a trouvé son expres­sion dans une forme nou­velle de grève.

Gardons-nous de perdre de vue la cause pro­fonde de ce vaste mou­ve­ment. C’est en ayant sans cesse à l’esprit son caractère de force natu­relle que nous évi­terons d’en lais­ser rape­tis­ser les rés­ultats. Un tel mou­ve­ment n’a pas d’un coup donné tout ce qu’il appor­tait. Il n’est pas épuisé, ni ter­miné ; il conti­nue : pour déf­endre ce qui a été obtenu ; pour que les cor­po­ra­tions en retard arra­chent à leur tour leur mor­ceau de pain, leur lam­beau de liberté pen­dant le tra­vail.

Ne per­dons pas de vue non plus le fac­teur décisif qu’a été le Front popu­laire. Pas de mép­rise non plus de ce côté. Surtout devant les juge­ments caté­go­riques, devant les condam­na­tions impi­toya­bles que pro­non­cent un cer­tain nombre de grou­pes et de sectes oppo­si­tion­nels. Je ne sais pas si nous l’avons écrit, mais nous avons dit sou­vent à la veille de ces évé­nements : « Impossible de savoir ce que don­nera le gou­ver­ne­ment du Front popu­laire. Peut-être pas grand-chose. Mais, à son abri, nous pour­rons recons­truire notre orga­ni­sa­tion syn­di­cale, c’est-à-dire rame­ner au syn­di­cat les tra­vailleurs de l’indus­trie privée et leur redon­ner confiance en eux. Si nous pou­vons faire cela, ce ne sera pas rien. Et, quand le Front popu­laire s’effon­drera, s’il s’effon­dre, il res­tera une classe ouvrière capa­ble de se déf­endre, et même de conti­nuer la lutte. Nous ne devons pas nous dres­ser contre le gou­ver­ne­ment de Front popu­laire ; nous ne devons rien faire pour contre­car­rer et empêcher son expéri­ence ; nous devons l’appuyer dans toute la mesure de nos forces (2) chaque fois qu’il tra­vaille dans notre sens ; nous ne devons rien faire qui puisse per­met­tre, même à tort, de reje­ter sur le mou­ve­ment syn­di­cal la res­pon­sa­bi­lité de l’échec de cette expéri­ence de Front popu­laire. »

Nous ne pen­sions pas que les évé­nements nous don­ne­raient si vite et si lar­ge­ment raison. Par le seul fait de sa nais­sance, le gou­ver­ne­ment de Front popu­laire a donné à la classe ouvrière plus que nous n’osions espérer de six mois d’efforts à son abri. Dans son pre­mier mois d’exis­tence, à la suite d’une mer­veilleuse vague de grèves, il a fait signer les accords Matignon, ins­ti­tuant les contrats col­lec­tifs et les délégués d’ate­liers, il a fait voter toute une série de lois sur les 40 heures, sur les vacan­ces payées.

Accords et lois ne seront res­pectés et appli­qués que si la classe ouvrière en impose le res­pect et l’appli­ca­tion. Bien sûr. Mais les syn­di­cats ne sont-ils pas là pour cela ?

En reve­nant du Mur

Examinons d’un peu près com­ment le mou­ve­ment est parti. Deux arti­cles de L’Humanité nous seront d’un grand ser­vice. Le pre­mier est un arti­cle, paru le 20 mai, sous la signa­ture de Croizat, secrét­aire de la Fédération des métaux et député com­mu­niste. Il fait le récit de la vic­toire rem­portée par les mét­all­urg­istes de l’usine Bréguet du Havre. On trouve dans ce conflit les prin­ci­paux caractères du grand mou­ve­ment : la grève dans l’usine, l’entre­tien du matériel, le paie­ment des deux journées de grève.

Le len­de­main du 1er Mai, la direc­tion de l’usine Bréguet avait congédié deux ouvriers, deux mili­tants, pour avoir chômé la veille. Des délé­gations ouvrières se ren­dent auprès de la direc­tion pour deman­der l’annu­la­tion de cette mesure. Une semaine se passe ; les ten­ta­ti­ves de négoc­iations échouent. Le lundi 11 mai, la grève dans l’usine com­mence. Six cent ouvriers, la tota­lité du per­son­nel, res­tent à l’usine la nuit du lundi au mardi. Devant la vigueur du mou­ve­ment et la sym­pa­thie qu’il trouve dans la popu­la­tion havraise, la direc­tion Bréguet accepte l’arbi­trage du député-maire du Havre, M. Léon Meyer. La sen­tence arbi­trale com­porte la réint­égration des deux ouvriers congédiés, mais elle y ajoute autre chose, le paie­ment des journées de grève :

Considérant que, depuis de nom­breu­ses années, il est cons­tant dans l’indus­trie de lais­ser les ouvriers libres de chômer ou de tra­vailler le 1er Mai, que cette tra­di­tion aurait dû d’autant plus être res­pectée qu’elle s’est pro­duite dans le calme et sans qu’aucune pres­sion de déb­auc­hage ait été exercée ;

Considérant en conséqu­ence que les rai­sons pour les­quel­les Friboulet et Vachon ont été congédiés ne sau­raient être admi­ses ;

Décide :

Qu’il y a lieu pour les établ­is­sements Bréguet de les réintégrer dans leur emploi ;

Considérant, d’autre part, que la mani­fes­ta­tion una­nime de soli­da­rité à laquelle ont pris part les ouvriers des­dits établ­is­sements a été la conséqu­ence d’un acte qui n’aurait pas dû se pro­duire ;

Dit qu’il y a lieu de ce fait d’opérer le paie­ment des journées nor­ma­les des 11 et 12 mai.

Un exem­ple comme celui du Havre méritait d’être connu. Croizat avait raison de lui donner la publi­cité de L’Humanité. Si l’on peut s’étonner de quel­que chose, c’est que les autres jour­naux ouvriers n’en aient pas fait autant et que cet évé­nement ouvrier signi­fi­ca­tif n’ait été rendu public qu’avec huit jours de retard.

Cet exem­ple était-il d’ini­tia­tive com­mu­niste ? C’est peu pro­ba­ble. Le mou­ve­ment avait été mené par le syn­di­cat des métaux et par l’union locale du Havre, à la vieille tra­di­tion syn­di­ca­liste révo­luti­onn­aire. Qu’il soit d’ins­pi­ra­tion syn­di­ca­liste ou com­mu­niste, d’ailleurs cela importe peu ; ce qui impor­tait, c’était de donner cet exem­ple et de le faire connaître. Un pareil exem­ple devait faire des petits. L’idée en était dans l’air. Presque au même moment que les mét­allos du Havre, ceux des usines Latécoère, à Toulouse, accom­plis­saient les mêmes gestes.

C’est ce que nous voyons dans un arti­cle de Pierre Delon, paru dans L’Humanité du 24 mai, donc le matin de la mani­fes­ta­tion au Mur des fédérés. Après avoir rap­pelé la vic­toire du Havre, Delon en signale quel­ques autres, aussi signi­fi­ca­ti­ves. D’abord celle des usines Latécoère, à Toulouse, rép­lique trait pour trait de celle du Havre. Là aussi la direc­tion avait ren­voyé des ouvriers, trois au lieu de deux, pour avoir fait le 1er Mai. Grève de soli­da­rité le 12 mai. Repas servis dans les ate­liers par la Bourse du tra­vail de Toulouse. Arbitrage du maire. Réintégration des trois cama­ra­des, reconnais­sance du syn­di­cat et des délégués. Il ne manque que le paie­ment des journées de grève.

Delon signale encore une grève aux usines Bloch, à Courbevoie ; cette fois pour une aug­men­ta­tion de salai­res. Après qua­rante-neuf heures de grèves dans l’usine, avec le ravi­taille­ment assuré par le Front popu­laire de Courbevoie, un contrat col­lec­tif est signé. On obtient un relè­vement des salai­res, des vacan­ces et les deux journées de grève payées.

Pour ter­mi­ner, Delon annonce que les ouvriers de chez Nieuport, à Issy-les-Moulineaux, ont reven­di­qué les mêmes condi­tions que chez Bloch ; dans plu­sieurs autres usines on a posé des reven­di­ca­tions. La conclu­sion de l’arti­cle est à citer :

« Dans la région pari­sienne, les mét­allos, s’ins­pi­rant de ces luttes, sau­ront impo­ser à la cham­bre syn­di­cale patro­nale la dis­cus­sion du contrat col­lec­tif de tra­vail. Cet après-midi, ils se ren­dront en masse au Mur des fédérés pour mani­fes­ter avec leurs cama­ra­des de toutes cor­po­ra­tions : pour le pain, la paix, la liberté.

« Le 24 mai, au Mur, 600 000 ouvriers de la région pari­sienne défilaient. Les mét­all­urg­istes y étaient nom­breux. Ils eurent le temps, tout l’après-midi, de com­men­ter les exem­ples que leur avaient donnés leurs cama­ra­des du Havre, de Toulouse et de Courbevoie. Ils sen­ti­rent la force de leur nombre.

« Une mani­fes­ta­tion de l’ampleur de celle du Mur ne pou­vait pas ne pas avoir un écho le len­de­main dans les usines. Quand on se sent fort dans la rue, on ne peut pas conti­nuer à se sentir esclave à l’usine. Quand on a vu, devant le Mur des com­bat­tants de la Commune, le pré­sident du Conseil de demain lever le poing comme les cama­ra­des (3), com­ment ne pas croire que, cette fois, le gou­ver­ne­ment n’est plus du côté des capi­ta­lis­tes ? »

Le lundi 25 mai, les mét­all­urg­istes de chez Nieuport, à Issy, déc­larent la grève sur le tas. Ceux des usines Sautter-Harlé débrayent pen­dant une demi-heure pour appuyer une délé­gation partie à la direc­tion prés­enter des reven­di­ca­tions ; satis­fac­tion est obte­nue. Une autre vic­toire, à Villacoublay. Chez Hotchkiss, à Levallois, débra­yage à 2 heures, seize ouvriers ayant été pré­venus qu’ils étaient congédiés. A l’usine Lavalette, à Saint-Ouen, les ouvriers pas­sent la nuit dans l’usine.

Le mardi, le mer­credi, le jeudi, l’effer­ves­cence ne cesse de gran­dir ; bientôt toute la mét­all­urgie de la région pari­sienne est en grève, en grève sur le tas. Les boîtes d’avia­tion sont par­ties les pre­mières ; toutes les autres ont suivi. Les plus gran­des, Renault et Citroën, comme les autres. Le len­de­main du Mur, les exem­ples du Havre et de Toulouse ont été suivis. L’idée de la grève sur le tas, qui était dans l’air depuis un mois, est entrée dans les usines.

Les fac­teurs secondai­res

S. Galois écarte un peu trop faci­le­ment quel­ques fac­teurs secondai­res du mou­ve­ment. Les causes pro­fon­des jouent rare­ment seules. Souvent se répète l’his­toire de l’étinc­elle et du ton­neau de poudre. Le ton­neau de poudre peut explo­ser à un moment ou à un autre, même ne pas explo­ser du tout. Il peut y avoir plu­sieurs étinc­elles. Il semble bien qu’il y en ait eu plu­sieurs. Les bour­geois intel­li­gents dont parle S. Galois, et qui ont cru que la grève avait été pro­vo­quée par les com­mu­nis­tes pour gêner le nou­veau gou­ver­ne­ment, ne se sont peut-être pas tel­le­ment trompés. De même l’ouvrier intel­li­gent à qui S. Galois a entendu dire qu’au début la grève avait sans doute été pro­vo­quée pour gêner ce même gou­ver­ne­ment. Elle trouve que cette ren­contre est drôle. Moins drôle sans doute que la tête des patrons et des com­mu­nis­tes à voir sauter le ton­neau de poudre.

Vous l’avez remar­qué, les deux pre­miers conflits, ceux du Havre et de Toulouse, tous deux dans des usines d’avia­tion, ont été pro­vo­qués par des ren­vois d’ouvriers ayant fait le 1er Mai. La sen­tence arbi­trale du Havre sti­pule qu’un tel renvoi rom­pait avec la tra­di­tion de lais­ser libre le chômage du 1er Mai. Ces ren­vois res­sem­blent beau­coup à des pro­vo­ca­tions patro­na­les à la grève. Que dire des seize congéd­iements de chez Hotchkiss, le len­de­main de la mani­fes­ta­tion au Mur ? La pro­vo­ca­tion n’est-elle pas caractérisée ?

Il serait facile de rete­nir tels ou tels propos, telles ou telles remar­ques, mais ces trois mesu­res de renvoi ne suf­fi­sent-elles pas à faire penser que le patro­nat a voulu vrai­sem­bla­ble­ment saluer la nais­sance du gou­ver­ne­ment Blum par quel­ques grèves ? Dans quel but l’a-t-il fait ? En vue d’une opé­ration poli­ti­que ? Possible. Peut-être aussi pour faire une opé­ration spé­cu­la­tive, une affaire tout court.

Les patrons de la mét­all­urgie savent cal­cu­ler ; ils savent même, par une longue expéri­ence, qu’on peut obte­nir de l’Etat, ce gros client, un sérieux relè­vement des prix de cer­tai­nes com­man­des, se tra­dui­sant par de copieux béné­fices, en invo­quant une modi­que aug­men­ta­tion des salai­res qu’on a été contraint d’accor­der sous la menace d’une grève. Le fait que le mou­ve­ment soit parti de l’indus­trie de l’avia­tion, qui vit uni­que­ment des com­man­des de l’Etat, est un indice de plus en faveur de cette hypo­thèse. L’opé­ration poli­ti­que n’est pas impos­si­ble non plus. Glisser quel­ques grèves sous les pre­miers pas du gou­ver­ne­ment du Front popu­laire, creu­ser devant lui le trou d’une pér­iode sans jour­naux, donc fer­tile en rumeurs et pro­pice à la pani­que, et le faire choir dans ce trou en venant au monde, avouez que ç’aurait été un coup de maître pour le grand état-major patro­nal et pour le trust Hachette. Ce n’aurait été après tout que le recom­men­ce­ment du coup de Clemenceau exploi­tant la grève des jour­naux lors des élections de 1919 pour faire élire la Chambre bleu hori­zon.

Les patrons ont seu­le­ment oublié qu’il ne faut pas jouer avec le feu autour d’un ton­neau de poudre. Gare à l’explo­sion ! En effet, différ­entes choses ont sauté en mai-juin.

Il est dif­fi­cile de ne pas reconnaître l’inter­ven­tion des com­mu­nis­tes à l’ori­gine du mou­ve­ment. Ce serait même com­met­tre une injus­tice à leur égard. Qu’ils n’aient pas prévu l’ampleur du mou­ve­ment, c’est pro­ba­ble. Mais, le coup de sonde, c’est bien eux qui l’ont donné. La sonde a ren­contré la nappe d’eau sou­ter­raine, le cou­rant de souf­france et d’espoir qui cher­chait une issue. L’issue trouvée, une vague de grèves inat­ten­due s’est rép­andue par­tout.

Reste à savoir ce que vou­laient vrai­ment les chefs com­mu­nis­tes. Ils ont une telle habi­tude de la recher­che des sous-pro­duits qu’on est amené à leur prêter des idées de der­rière la tête, même quand on les voit faire les choses les plus natu­rel­les et les plus utiles. Ont-ils voulu gêner le gou­ver­ne­ment du Front popu­laire ? Certes, ils l’ont assuré de leur sou­tien fidèle et sans écl­ipse. Mais leur répu­tation de jés­uites rouges est si bien assise que leurs assu­ran­ces les plus fermes sont sujet­tes à cau­tion et que leur fidélité prête à sou­rire. Quand on a sauté à pieds joints du « classe contre classe » le plus farou­che à la déf­ense des clas­ses moyen­nes, et du déf­ait­isme révo­luti­onn­aire au culte de Jeanne d’Arc et de La Marseillaise, il faut s’atten­dre à ne pas être cru sur parole.

Jusqu’au second tour du scru­tin, le gou­ver­ne­ment de Front popu­laire qu’ils escomp­taient, que tout le monde d’ailleurs escomp­tait, ce n’était pas un cabi­net Blum, mais un cabi­net radi­cal. Leurs pré­fér­ences allaient à un cabi­net Herriot. Le maire de Lyon, depuis ses voya­ges à Moscou, a toutes leurs sym­pa­thies. Mais, dans la nou­velle Chambre, le groupe socia­liste est le plus impor­tant de la majo­rité. A lui de former le gou­ver­ne­ment. De suite, d’ailleurs, Léon Blum a reven­di­qué cette tâche et cette res­pon­sa­bi­lité. Mais si le vrai ou le faux jaco­bi­nisme des radi­caux s’accorde admi­ra­ble­ment avec le néo-blan­quisme patrio­ti­que des com­mu­nis­tes nou­velle manière, il n’en est pas de même du paci­fisme gene­vois des socia­lis­tes. En outre, Léon Blum et les socia­lis­tes sont moins doci­les que les radi­caux.

Les com­mu­nis­tes ont-ils voulu leur appren­dre à être plus doci­les ? Ont-ils cher­ché à faire sentir leur force et signi­fié qu’il fal­lait comp­ter avec eux ? Ce n’est pas du tout impos­si­ble. Ont-ils sim­ple­ment poussé aux grèves pour accroître leur influence dans la CGT réu­nifiée et dans la classe ouvrière ? C’est pos­si­ble aussi. Mais il se peut encore, n’écartons pas l’hypo­thèse, qu’ils aient pensé que l’exis­tence d’un mou­ve­ment du Front popu­laire n’excluait pas les grèves et la pour­suite des luttes ouvrières. Ce n’est pas parce qu’il y aura un cabi­net Blum ou un cabi­net Cachin qu’on ne devra plus faire de grèves. Le gou­ver­ne­ment du Front popu­laire a ses tâches, les ouvriers et les syn­di­cats ont les leurs.

Si les com­mu­nis­tes ont rai­sonné ainsi, loin de les en blâmer, il faut les en féli­citer. Ils ont en ce cas rap­pelé aux tra­vailleurs qu’ils devaient se garder de lais­ser endor­mir leur force propre, qu’ils devaient au contraire pour­sui­vre l’action directe, l’action direc­te­ment exercée sur le patro­nat, qu’ils devaient retrem­per leur arme tra­di­tion­nelle, celle de la grève. Au moment où l’action indi­recte, par la voie gou­ver­ne­men­tale, pou­vait flat­ter la paresse humaine et éveiller des illu­sions, un tel rappel a été oppor­tun et précieux. Nous aurions préféré que ce rappel vînt de la CGT elle-même, mais d’où qu’il soit venu son effet ne peut qu’être bien­fai­sant. Et, dans ce cas, même s’il en déc­oule une cer­taine gêne pour le gou­ver­ne­ment du Front popu­laire, celui-ci se doit de la trou­ver nor­male et de la regar­der comme un sti­mu­lant.

Quoi qu’il en soit, il est sûr que la pro­pa­gande com­mu­niste visant à gêner le gou­ver­ne­ment, comme les pro­vo­ca­tions patro­na­les visant au même but, n’auraient donné que quel­ques grèves isolées. Nous avons eu un mou­ve­ment large et puis­sant qui ne peut être l’œuvre que de causes pro­fon­des. Lorsque ces der­nières entrent en jeu, elles empor­tent tout devant elles ; elles font servir à l’intérêt ouvrier jusqu’aux pro­vo­ca­tions patro­na­les.

Le Front popu­laire défiguré

Depuis le 6 février, nous remon­tons la côte. Nous étions des­cen­dus, d’année en année, bien bas, si bas que c’est un mira­cle si les fas­cis­tes n’ont pas fran­chi le pont de la Concorde, envahi le Palais-Bourbon et fait flam­ber la maison et le régime par­le­men­tai­res. Le sen­ti­ment du danger a fait se res­sai­sir le pays.

Nous avons vu se réa­liser un cer­tain nombre de choses que nous ne croyions pas aussi pro­chai­nes. L’unité d’action impos­si­ble avant le danger a été pos­si­ble après. L’unité syn­di­cale que nous n’osions plus espérer s’est refaite ; je me rap­pelle ma stupéf­action quand je lus sous la plume de Gérôme, dans Europe de mars ou avril 1934, parmi les pre­miers moyens de rés­ister au fas­cisme, la réa­li­sation de l’unité syn­di­cale dans le délai d’un mois. Comme il y va ! m’écriai-je. Il a fallu plus d’un an. Mais c’est tout de même Gérôme qui avait raison. L’unité syn­di­cale s’est faite vite, beau­coup plus vite que nous ne pen­sions.

Mais, en se réa­lisant, unité d’action et unité syn­di­cale ont pris par­fois un visage fort peu sym­pa­thi­que. Ce qui a permis à cer­tains qui les avaient appelées de tous leurs vœux de ne plus les reconnaître une fois qu’elles ont été là.

L’unité d’action, le jour où elle s’est faite, a non seu­le­ment écarté ses par­ti­sans de la pre­mière heure, elle a été dominée par ceux qui l’avaient le plus vio­lem­ment com­bat­tue. Qui se sou­vient que le Parti com­mu­niste y était hos­tile à la veille du 6 février, alors que mon­tait le danger fas­ciste ? Hostile encore le 6 février même, quand l’Association répub­lic­aine des anciens com­bat­tants, le ser­vice d’ordre du Parti com­mu­niste, mêlait ses trou­pes à celles des anciens com­bat­tants et des fas­cis­tes place de la Concorde ? A moins que... Hostile tou­jours pen­dant les six mois qui sui­vi­rent le 6 février, repous­sant avec gros­sièreté les pro­po­si­tions d’unité d’action que lui fai­saient les socia­lis­tes.

Brusquement, un jour, chan­ge­ment de ton, ren­ver­se­ment d’atti­tude ; le Parti com­mu­niste ne se contente pas de ral­lier l’unité d’action, il en devient le cham­pion, il la prend sous son aile, elle est à lui. Impuissant à rés­ister plus long­temps à la volonté pro­fonde de la classe ouvrière, il se jette à la tête du cou­rant pour l’unité d’action. Moscou a com­pris, un peu tard, que, s’il per­sis­tait dans la tac­ti­que qui avait conduit en Allemagne à la vic­toire des nazis, le fas­cisme s’ins­tal­le­rait aussi en France et qu’alors des heures ter­ri­bles son­ne­raient pour ce qui reste de la révo­lution russe. Mais, le jour où l’unité d’action se réa­lise, où les com­mu­nis­tes, au lieu de crier : « Daladier en prison ! », se met­tent à crier : « Daladier au pou­voir ! », com­ment ne pas faire la gri­mace et ne pas trou­ver que l’unité d’action prend une sin­gu­lière figure ? Pourtant ce n’est pas une raison pour lui deve­nir hos­tile.

De même pour l’unité syn­di­cale. Elle ne s’est pas faite, comme nous l’espérions, sous la poussée des par­ti­sans qu’elle comp­tait dans l’une et l’autre CGT. L’une des deux avait trouvé moyen de flan­quer à la porte tous les éléments qui chez elle se pro­nonçaient en faveur de l’unité ; elle avait posé en prin­cipe qu’une CGT unique équiv­audrait à une CGT de tra­hi­son. Brusquement encore, chan­ge­ment de vapeur. Les com­mu­nis­tes ne s’oppo­sent plus à l’unité syn­di­cale ; ils y pous­sent ; elle se réa­lise. Elle est faite par ceux-là mêmes qui des deux côtés en étaient les adver­sai­res quel­ques mois avant. Nous n’allons pas le dép­lorer. Que l’unité soit faite d’une manière ou de l’autre, c’est secondaire. L’impor­tant, c’est qu’elle soit faite. La classe ouvrière y trou­vera son compte, le vieux syn­di­ca­lisme aussi. Ceux qui réc­emment encore fai­saient de l’ironie sur notre concep­tion de l’unité syn­di­cale, « talis­man et panacée », se sont-ils demandé ce qui se serait passé lors du der­nier mou­ve­ment si l’unité syn­di­cale n’avait pas existé ? D’abord, il est pro­ba­ble que le mou­ve­ment n’aurait pas eu lieu. Mais, même s’il était parti, le voyez-vous déchiré entre deux CGT, tiré à hue et à dia par des syn­di­cats rivaux ? Au lieu de réussir, il aurait lamen­ta­ble­ment échoué.

Comme l’unité d’action, l’unité syn­di­cale est un fruit du 6 février. C’est un rés­ultat de la menace fas­ciste. Le Front popu­laire en est un autre. Presque dès sa nais­sance, le Front popu­laire est apparu avec une figure inquiét­ante. Reportons-nous à un an. Deux ques­tions nous pré­oc­cupaient. Les déc­la­rations de Staline, les décrets-lois annoncés.

Manifestation solen­nelle et gran­diose, le 14 Juillet. Mais, le 16, publi­ca­tion des décrets-lois de Laval sur la réd­uction des salai­res des fonc­tion­nai­res et des ouvriers des ser­vi­ces publics. Pas de réaction. Sauf celle qui se pro­duira dans la quin­zaine, sous la forme de mou­ve­ments sau­va­ges, aux arse­naux de Brest et de Toulon.

Les déc­la­rations de Staline du 15 mai 1935, « com­pre­nant et approu­vant plei­ne­ment la poli­ti­que de déf­ense natio­nale faite par la France pour main­te­nir sa force armée au niveau de sa sécurité », sont applau­dies par le Parti com­mu­niste una­nime, par Zyromski et tous les Homo-Grumbach du Parti socia­liste ; et natu­rel­le­ment aussi par les radi­caux. On sait que les plus jaco­bins de ces der­niers seront, le jour venu, les plus chau­vins. Bayet ne le sera pas moins à la pro­chaine que Aulard à la der­nière.

Pour le Parti com­mu­niste, le tour­nant est rude ; c’est l’ordre d’aban­don­ner toute oppo­si­tion au ser­vice de deux ans, en atten­dant de réc­lamer celui de trois ans ; c’est l’appro­ba­tion des mesu­res mili­tai­res des gou­ver­ne­ments Doumergue et Laval ; c’est le ral­lie­ment à la poli­ti­que de Barthou d’encer­cle­ment de l’Allemagne et de guerre prév­en­tive. L’ordre est exécuté doci­le­ment.

Au chant de La Marseillaise, le dra­peau tri­co­lore flot­tant au vent, ce dra­peau emblème de la bour­geoi­sie, sym­bole d’une pér­iode his­to­ri­que dépassée, les com­mu­nis­tes, entraînant le Front popu­laire, vont-ils nous conduire à la guerre, à la soi-disant croi­sade contre le fas­cisme et contre Hitler ?

Pour détr­uire le fas­cisme en Allemagne, accep­te­rons-nous de l’ins­tal­ler en France ? Rien ne dit qu’il sera détruit en Allemagne. Mais il est pro­ba­ble que la guerre l’ins­tal­lera en France. La guerre met le pays sous la poigne du mili­ta­risme. Notre grand état-major a assez regretté de n’avoir pas mieux uti­lisé la der­nière guerre pour qu’il ne rate pas l’occa­sion que lui four­nira la pro­chaine de s’ins­tal­ler au pou­voir.

Alors, des cama­ra­des de plus en plus nom­breux se deman­dent avec inquié­tude si le Front popu­laire n’est pas une sinis­tre dupe­rie. Au lieu d’un ras­sem­ble­ment pour la rés­ist­ance à l’aggra­va­tion des condi­tions de vie, ne va-t-il être qu’un ras­sem­ble­ment pour la capi­tu­la­tion devant les décrets-lois ? Au lieu d’un ras­sem­ble­ment pour la paix et pour la rés­ist­ance au fas­cisme, qui est par essence un natio­na­lisme, un natio­na­lisme porté à l’exaspé­ration, le Front popu­laire n’est-il que le pré­lude à l’union sacrée de la pro­chaine guerre ?

Ces inquié­tudes sont légi­times. Mais elles posent une grave ques­tion : un grand mou­ve­ment peut-il être détourné faci­le­ment de son but par les chefs qu’il s’est donnés, ou plutôt qui se sont donnés à lui ?

Les masses ébranlées par la menace fas­ciste du 6 février 1934, les ouvriers, les pay­sans et les petits-bour­geois qu’a mobi­lisés le Front popu­laire, les cen­tai­nes de mil­liers de mani­fes­tants qui rép­ondent à chacun de ses appels dans la région pari­sienne, les mil­lions d’électeurs qui ont envoyé une majo­rité au Parlement, tout ce vaste peuple s’est mis en branle pour de gran­des idées sim­ples et fortes ; il désire que ces­sent les que­rel­les entre chefs, entre partis, entre mou­ve­ments ; il est animé de la mys­ti­que de l’unité d’action et de l’unité tout court ; il veut de tout cœur ce que le Front popu­laire lui dit vou­loir : le pain, c’est-à-dire la réso­rption du chômage, la solu­tion de la crise éco­no­mique, une solu­tion quelle qu’elle soit ; la paix (4), c’est-à-dire pas plus de guerre contre l’Allemagne d’Hitler que contre per­sonne ; la liberté, c’est-à-dire ne pas plus tomber sous la matra­que nazie que sous la fiole d’huile de ricin fas­ciste, et nous pou­vons ajou­ter : sous la jus­tice admi­nis­tra­tive de Staline.

Y aurait-il donc une volonté du rang dis­tincte de la volonté des chefs, une pensée des trou­pes du Front popu­laire différ­ente de la pensée ou de l’arrière-pensée des partis qui diri­gent ce Front ?

Les révo­luti­onn­aires qui dén­oncent depuis des mois le Front popu­laire n’aperç­oivent pas cette dis­tinc­tion. Elle est réelle cepen­dant. Ce n’est pas le Front popu­laire qu’il faut condam­ner, mais les partis, ceux des partis qui veu­lent mener le Front popu­laire vers un objec­tif différent de celui qui est annoncé. Evidemment, un grand mou­ve­ment peut être détourné de sa route. Facilement ? Je ne le crois pas. Ce sera dif­fi­cile et même impos­si­ble si les masses joi­gnent à l’ardeur la clair­voyance.

Que faire ? Il faut mar­cher avec les masses (5), à leur pas : et non s’éloigner d’elles. Elles nous sur­pren­dront plus d’une fois ; elles nous obli­ge­ront même à courir. N’est-ce pas ce qui vient de se pro­duire avec le der­nier mou­ve­ment de grève ? Elles nous ont non seu­le­ment obligés à courir, elles ont ramené de très loin, de dia­ble­ment loin, des cama­ra­des dégoûtés par les luttes entre ten­dan­ces de ces der­nières années.

Sans le Front popu­laire, la der­nière explo­sion de grèves n’aurait pas eu lieu. Avouons qu’il prend une figure moins inquiét­ante.

Résultats impor­tants

Pouvait-on obte­nir plus ? Certains se le deman­dent. Je me demande, au contraire, si nous pour­rons faire entrer en appli­ca­tion tout ce qui a été obtenu. Le mou­ve­ment ne s’est pas ter­miné avec les grèves. Il conti­nue à l’intérieur des usines pour la déf­ense du contrat col­lec­tif et par la désig­nation des délégués d’ate­lier. Le plus dif­fi­cile reste à faire.

Chez les mét­all­urg­istes pari­siens, le sou­ve­nir n’était pas perdu de l’occa­sion man­quée de 1919 de faire signer par le patro­nat un contrat col­lec­tif. Ils ne vou­laient pas man­quer une seconde occa­sion. En 1919, les patrons avaient joué habi­le­ment entre les diver­ses ten­dan­ces ouvrières pour abou­tir à ne rien accor­der. Si bien qu’une belle grève de 150 000 mét­allos finit dans la pagaye la plus com­plète. Profitant de ce que les syn­di­cats pari­siens des métaux n’étaient pas exac­te­ment informés des dis­cus­sions qui avaient eu lieu entre la Fédération des métaux et le Comité des forges et de l’accord inter­venu pour la mise en appli­ca­tion des 48 heures sans dimi­nu­tion de salaire, les patrons pari­siens, avec M. Richemond à leur tête, réus­sirent ce pre­mier coup : faire traîner la conclu­sion du contrat rég­ional et mettre le dés­accord entre la Fédération des métaux et les syn­di­cats pari­siens ; temps gagné et pos­si­bi­lité de manœuvrer ; dans les rangs des grév­istes, bous­cu­lant les mili­tants des syn­di­cats, un cou­rant se forma déf­endant ce point de vue : il ne s’agit pas de reven­di­ca­tions cor­po­ra­ti­ves, il s’agit de faire la révo­lution. Hélas ! la révo­lution ne fut pas faite, mais le contrat col­lec­tif ne fut pas signé non plus ; la grève finit en déb­an­dade.

Les mét­allos pari­siens n’ont pas voulu recom­men­cer 1919 ; ils n’ont pas permis à M. Richemond de recom­men­cer son tour de force. Le contrat col­lec­tif, cette fois, est signé. Mais les dis­cus­sions ont été labo­rieu­ses. L’accord Matignon est du 7 juin : la signa­ture du contrat des mét­allos pari­siens n’est venue qu’une semaine après. Pourparlers rompus, puis repris. Les obs­ta­cles ont été sur­montés. Les salai­res des caté­gories les plus défa­vorisées ont été relevés sen­si­ble­ment ; les journées de grève n’ont pas été payées, mais les patrons ont dû consen­tir des indem­nités dures à avaler. « Il faut savoir finir une grève », a dit Thorez aux com­mu­nis­tes pari­siens, en par­ti­cu­lier à ceux des métaux. Il est plus impor­tant encore de savoir éviter les tra­que­nards patro­naux.

Autrefois, nous avions de gros­ses prév­entions contre les contrats col­lec­tifs. Nous pen­sions qu’ils ser­vaient de frein aux mino­rités agis­san­tes. Nous avons appris qu’il était un frein plus puis­sant : celui de la lourde masse. Pour avan­cer, il faut amener celle-ci à un niveau au-des­sous duquel on ne puisse la faire des­cen­dre. Ce niveau, c’est la conven­tion, c’est le tarif syn­di­cal, un point d’appui solide. L’avance sera peut-être moins impor­tante pour la mino­rité qua­li­fiée, encore n’est-ce pas sûr, mais elle se fera d’ensem­ble, pour tous. Le pro­fes­sion­nel dans la mét­all­urgie, notam­ment, était arrivé à ne se déf­endre guère mieux que le manœuvre. De là la néc­essité du contrat col­lec­tif. Un détail m’a sur­pris dans le contrat pari­sien : la mul­ti­pli­cité des caté­gories de salai­res. N’y a-t-il pas là un moyen de main­te­nir ou de porter la divi­sion parmi les ouvriers ? Nos cama­ra­des des métaux devraient bien nous donner leur avis là-dessus.

L’accord Matignon com­porte en outre l’ins­ti­tu­tion des délégués ouvriers ; c’est une conséqu­ence du contrat col­lec­tif ; pour veiller à l’appli­ca­tion du contrat, il faut à l’usine, tra­vaillant avec leurs cama­ra­des, des délégués qui soient les représ­entants du syn­di­cat.

Parmi les anciens de la mét­all­urgie, l’idée des délégués d’ate­lier a sou­levé long­temps des crain­tes ; la crainte qu’ils ne devien­nent fréqu­emment les représ­entants du patron et que les syn­di­cats de maison ne rem­pla­cent le syn­di­cat de toute la cor­po­ra­tion. Nulle chose n’est sans inconvénient ; les crain­tes des anciens avaient quel­que fon­de­ment ; cepen­dant, le sou­ve­nir laissé par les délégués d’ate­lier de la pér­iode de guerre les avait heu­reu­se­ment contre­bat­tues.

Si les syn­di­cats et les ouvriers y veillent, sur­tout si les délégués res­tent au tra­vail avec leurs cama­ra­des, les avan­ta­ges dép­as­seront de beau­coup les inconvénients. Nous aurons le véri­table syn­di­cat de masse ; le contrat col­lec­tif appelle le syn­di­cat de masse ; les délégués d’ate­lier seront autant de représ­entants, de piliers du syn­di­cat sur le lieu de tra­vail.

C’est ainsi que s’expli­que la montée pro­di­gieuse des effec­tifs de la CGT. Au der­nier Comité confé­déral, le 16 juin, on don­nait le chif­fre de 2 600 000 syn­di­qués. La montée conti­nuera quel­que temps, disait-on, puis il se pro­duira un déchet. Aujourd’hui, les 4 000 000 sont atteints. Ils seront dépassés. Un déchet se pro­duira sans doute, mais il sera lar­ge­ment com­pensé par les cou­ches nou­vel­les de sala­riés qui for­me­ront leurs syn­di­cats. L’indus­trie privée, qui n’avait pas 10% de syn­di­qués, en aura 75% avant peu, grâce au contrat col­lec­tif.

Le mou­ve­ment der­nier a été le mou­ve­ment de l’indus­trie privée. La CGT a sage­ment opéré en deman­dant aux orga­ni­sa­tions de ser­vi­ces publics de ne pas affai­blir ce caractère et de se rés­erver pour une autre heure.

Un autre aspect du mou­ve­ment, c’est qu’une jeu­nesse ardente vient de s’affir­mer. De tous côtés l’écho en par­vient ; du côté des maga­sins comme du côté de la mét­all­urgie. Dans tel grand maga­sin il fal­lait voir, m’assure-t-on, com­ment une jeune équipe menait son mil­lier de grév­istes. N’a-t-on pas rap­porté ce mot d’un grand patron de la mét­all­urgie : « Pas étonnant que nous ayons été battus, nous avions pour chefs des hommes de 70 ans, alors que les représ­entants des ouvriers n’avaient pas plus de 30 ans. » Pouvait-on obte­nir plus ? Ne dimi­nuons pas la vic­toire qui vient d’être rem­portée. Ce qui a été obtenu est énorme. Contrat col­lec­tif, délégués ouvriers, 40 heures, vacan­ces payées, cela représ­ente un relè­vement du niveau de vie pour des cou­ches nom­breu­ses de la classe ouvrière ; pour veiller au res­pect de ce qui a été promis, notre mou­ve­ment syn­di­cal (6) se ren­force au-delà de toutes nos espér­ances.

Une forme nou­velle de la grève a été trouvée. Le patro­nat avait réussi à émo­usser la vieille. Une nou­velle a été ima­ginée. Tout de suite elle a fait fureur, jusque dans les cor­po­ra­tions les plus inat­ten­dues. Le patro­nat réus­sira peut-être à l’émo­usser à son tour. Mais de nou­vel­les formes sur­gi­ront, nous en sommes sûrs.

Les juris­tes peu­vent dire qu’ils ne considèrent pas cette forme de grève comme quel­que chose de légal. La grève, la vieille grève aussi, a été regardée long­temps comme n’étant pas conforme aux règles et aux prin­ci­pes de la loi civile franç­aise. Elle a conquis son droit pénib­lement, dou­lou­reu­se­ment, à coup de grèves illé­gales, d’années de prison et de fusilla­des. Le fait pré­cède tou­jours la loi. La grève-occu­pa­tion est un fait que la loi reconnaîtra un jour pro­chain, sans qu’il soit besoin de le payer si cher.

C’est la révo­lution qui com­mence ? Je ne suis pas aussi ambi­tieux. Il me suffit de penser que c’est une classe qui reprend confiance en elle.

(Cet arti­cle paru dans La Révolution prolé­tari­enne n° 225-226 du 25 juin-10 juillet 1936 est tiré du site La Bataille socia­liste.)

Notes

1. Pseudonyme de Simone Weil.

2. Où l’on cons­tate – hélas ! – que les syn­di­ca­lis­tes révo­luti­onn­aires ne rai­son­naient pas de façon très différ­ente, en 1936, que les trots­kys­tes, néotro­tsk­ystes, alter­mon­dia­lis­tes ou « gau­chis­tes » d’aujourd’hui. Les illu­sions sur les vertus du sou­tien cri­ti­que à la gauche réf­orm­iste et sta­li­nienne ont la vie dure (NPNF).

3. S’il suffit qu’un futur Premier minis­tre (un pré­sident du Conseil) lève le poing pour qu’il devienne un « cama­rade », on com­prend mieux pour­quoi Mitterrand, près de 50 ans plus tard, fut sou­tenu par le PCF ! (NPNF)

4. À plu­sieurs repri­ses, Monatte revient sur ce thème de la paix, croyant naï­vement que la guerre entre la France et l’Allemagne pour­rait être évitée. De ce point de vue, au moins, on peut dire rétr­osp­ec­ti­vement que Trotsky et les trots­kys­tes avaient une cons­cience plus claire de l’immi­nence d’une nou­velle guerre impér­ial­iste (NPNF).

5 En fait de « mar­cher avec les masses », ce que Monatte pro­pose c’est un sou­tien cri­ti­que au Front popu­laire, avec une tona­lité net­te­ment plus antis­ta­li­nienne et anti­so­vié­tique que anti­so­cial-démoc­rate. Il tombe ainsi, comme beau­coup d’autres avant et après lui, dans un piège clas­si­que : juger le sta­li­nisme pire que la social-démoc­ratie (les trots­kys­tes font géné­ra­lement le rai­son­ne­ment inverse, tout aussi faux). Sociaux-démoc­rates et sta­li­niens sont tous deux des enne­mis de la classe ouvrière, il n’y a pas à pré­férer l’un à l’autre, ni à sou­te­nir l’un contre l’autre (NPNF).

6. Vision à courte vue, là aussi, contraire à l’évo­lution his­to­ri­que que l’on peut déjà déceler à l’époque. De ce point de vue, Trotsky, dans son der­nier arti­cle « Les syn­di­cats à l’époque de la décad­ence impér­ial­iste » (août 1940), perçoit beau­coup plus clai­re­ment que Monatte à quel point les syn­di­cats sont intégrés à l’Etat bour­geois : « Il y a un aspect commun dans le dével­op­pement ou, plus exac­te­ment, dans la dégén­ére­scence des orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les moder­nes dans le monde entier : c’est leur rap­pro­che­ment et leur intég­ration au pou­voir d’Etat. Ce pro­ces­sus est éga­lement caractér­is­tique pour les syn­di­cats neu­tres, sociaux-démoc­rates, com­mu­nis­tes et anar­chis­tes. Ce fait seul indi­que que la ten­dance à s’intégrer à l’Etat n’est pas inhér­ente à telle ou telle doc­trine, mais rés­ulte des condi­tions socia­les com­mu­nes pour tous les syn­di­cats » (NPNF).

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