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Histoire du mouvement ouvrier (4) : L’union sacrée en 1914-18

publié par Yves, le mardi 26 octobre 2010

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Cet arti­cle fait partie d’une série d’arti­cles consa­crés à l’his­toire du mou­ve­ment ouvrier en France.

1. La lutte pour la dimi­nu­tion du temps de tra­vail (Combat Communiste) voir arti­cle 1561

2. La CGT, de la Charte d’Amiens à Mai 68 (Combat Communiste) voir arti­cle 1562

3. La CFDT de la création (1964) à 1976 (Combat Communiste) - voir arti­cle 1563

4. L’union sacrée en 1914-18 (Combat Communiste) voir arti­cle 1566

5. Juin 36 (Combat Communiste et Pierre Monatte )- voir arti­cle 1567

6. Luttes ouvrières 1944-47 (Combat Communiste, Pierre Bois, Courant Alternatif, Communistes révo­luti­onn­aires )- voir arti­cle 1569

7. 1950-1955 (Combat Communiste) 1571

8. 1961-1963 : Les mineurs en lutte (Combat Communiste) 1574

9. Luttes de classe en France 1964-1967 (Combat Communiste) 1575

10. Mai-Juin 68 une occa­sion man­quée pour l’auto­no­mie ouvrière 1577(Mouvement com­mu­niste)

11. Mai 68. Dix ans après (Combat Communiste)

La bureau­cra­tie syn­di­cale

face à la guerre :

L’Union sacrée en 1914-1918

L’Union sacrée conclue pen­dant la guerre de 1914-1918 entre la bour­geoi­sie franç­aise et les diri­geants du mou­ve­ment ouvrier (de la CGT et du Parti socia­liste) cons­ti­tue une des pre­mières démo­nst­rations caractér­is­tiques du rôle de la bureau­cra­tie « ouvrière » comme force d’enca­dre­ment du prolé­tariat pour assu­rer la pro­duc­tion de guerre et envoyer les tra­vailleurs à la bou­che­rie. Elle eut son équi­valent dans l’autre camp impér­ial­iste, l’Allemagne. C’est ce pas­sage de la bureau­cra­tie du mou­ve­ment ouvrier avec armes et baga­ges dans le camp de la bour­geoi­sie qui ouvrit d’ailleurs les yeux de Lénine qui avait jusqu’alors placé toute sa confiance dans la sociale-démoc­ratie. Même si 1914 peut paraître une époque loin­taine, cette tra­hi­son reste pour les tra­vailleurs et les révo­luti­onn­aires une leçon qui jette une lumière sup­plém­ent­aire sur le rôle de ceux qui veu­lent « déf­endre l’éco­nomie franç­aise » et « fabri­quer français ».

Les velléités d’anti­mi­li­ta­risme et d’inter­na­tio­na­lisme qui pou­vaient sub­sis­ter au sein des orga­ni­sa­tions ouvrières furent promp­te­ment étouffées. Dès le 4 août 1914, à l’enter­re­ment de Jaurès, Jouhaux, res­pon­sa­ble de la CGT, s’écrie : « Nous serons les sol­dats de la liberté pour conquérir aux opprimés un régime de liberté… Cet idéal nous don­nera la pos­si­bi­lité de vain­cre. » Et l’après-midi même, au Parlement, Vaillant, ancien com­mu­nard, et le comte de Mun, offi­cier ver­saillais, Guesde « inter­na­tiona-liste » et l’écrivain natio­na­liste Barrès tom­baient dans les bras les uns des autres.

Dans la foulée, les députés socia­lis­tes votaient à l’una­ni­mité les crédits mili­tai­res. Toujours le même jour, Jouhaux par­ti­ci­pait au Comité de secours natio­nal en com­pa­gnie d’indus­triels, de ban­quiers, d’ecclési­as­tiques, de représ­entants d’asso­cia­tions et de partis les plus divers. Trois semai­nes plus tard, Sembat et Guesde entraient au gou­ver­ne­ment d’union natio­nale précédés par Viviani. Quant à Jouhaux, qui avait parlé d’être « le soldat de la liberté », il va en effet pren­dre le train… pour Bordeaux, accom­pa­gnant le gou­ver­ne­ment qui dés­erte la capi­tale.

Aidés par le gou­ver­ne­ment, les chefs syn­di­ca­lis­tes purent faire repu­blier leur jour­nal, La Bataille syn­di­ca­liste, obte­nant de Sembat et de Guesde des titres de gra­tuité de trans­port et de « com­mis­sai­res de la nation », avec pour but de main­te­nir le moral patrio­ti­que de la classe ouvrière. Mais les syn­di­ca­lis­tes révo­luti­onn­aires, les anti­mi­li­ta­ris­tes eurent droit eux aussi à une atten­tion spéc­iale du gou­ver­ne­ment ; il exis­tait un carnet, appelé carnet B, ren­fer­mant les noms de trois à quatre mille mili­tants socia­lis­tes, anar­chis­tes, révo­luti­onn­aires – carnet établi par la Sûreté Générale. En cas de trou­bles, ou de mobi­li­sa­tion, ces « sus­pects » devaient être arrêtés. En fait, l’Etat-Major suggéra de les envoyer plutôt en pre­mière ligne au front. Et, bien que le minis­tre de l’Intérieur ait donné offi­ciel­le­ment des ins­truc­tions pour qu’il n’y ait pas d’arres­ta­tions, plu­sieurs cen­tai­nes de mili­tants furent néanmoins appréhendés dans le Nord et dans l’Est. Ceci en appli­ca­tion de la loi Berry-Millerand, votée peu avant la guerre, qui avait créé des bataillons devant spéc­ia­lement incor­po­rer les tra­vailleurs ayant subi des inculpa­tions pour fait de grève ou d’anti­mi­li­ta­risme. L’Union Sacrée avait ses basses exi­gen­ces. Quand ils étaient minis­tres…

« Il n’y a plus de droits ouvriers, il n’y a plus de lois socia­les, il n’y a plus que la guerre », répond Millerand à une délé­gation syn­di­cale, en jan­vier 1915, six mois après le début de la pre­mière grande bou­che­rie mon­diale.

Millerand, en 1915, est minis­tre de la Guerre. Il est aussi « socia­liste indép­endant ». Il a, pour la forme, quitté le Parti socia­liste en 1905. C’est en effet en 1905 qu’est fondé le Parti socia­liste unifié, Section franç­aise de l’Internationale ouvrière, la Deuxième Internationale, et une majo­rité de mili­tants socia­lis­tes sont encore hos­ti­les à la par­ti­ci­pa­tion de res­pon­sa­bles du Parti dans un gou­ver­ne­ment bour­geois. En fait, cette oppo­si­tion ne durera pas : l’évo­lution du Parti socia­liste est pré­vi­sible. Son intég­ration à l’Etat bour­geois, déjà sen­si­ble, s’accé­lère. Elle se concré­ti­sera en 1914, quand les res­pon­sa­bles socia­lis­tes et syn­di­ca­lis­tes du PS et de la CGT, se join­dront à l’Union Sacrée contre « l’enva­his­seur », approu­vant les crédits mili­tai­res. La guerre, en effet, va être pour eux l’occa­sion de par­ti­ci­per pour la pre­mière fois de manière impor­tante à la ges­tion des intérêts de la bour­geoi­sie.

L’Etat français inter­vient alors acti­ve­ment dans le fonc­tion­ne­ment de l’éco­nomie (comme d’ailleurs l’ensem­ble des Etats bel­ligérants, y com­pris les Etats-Unis, mais sur­tout l’Allemagne).

En 1915, un comité privé groupe les com­man­des d’arme­ment et en rép­artit l’exé­cution.

En 1916, l’Etat inter­vient direc­te­ment pour la pro­duc­tion du matériel de guerre : le char­bon et les cér­éales sont réq­ui­sitionnés, leurs prix sont taxés, les impor­ta­tions (notam­ment le char­bon) sont rég­lementées, la flotte est réq­ui­sitionnée ainsi que la main-d’œuvre, tandis que les denrées ali­men­tai­res sont rationnées. De nou­veaux procédés tech­ni­ques, de nou­veaux modes de fabri­ca­tion sont intro­duits, sur­tout dans les indus­tries d’arme­ment. Millerrand, jus­te­ment minis­tre de la Guerre, crée un sous-secré­tariat d’Etat à l’artille­rie et aux muni­tions (qui devien­dra ministère en 1916) où est nommé Albert Thomas, membre du Parti socia­liste. Ils seront ainsi trois minis­tres socia­lis­tes au gou­ver­ne­ment (Guesde et Sembat, en plus de Thomas) et deux autres « socia­lis­tes indép­endants » (Millerand et Viviani, ce der­nier rem­placé par Briand).

L’action de Thomas à l’Armement fut tout à fait signi­fi­ca­tive : en 1914, 50 000 per­son­nes étaient employées dans l’indus­trie de guerre. Il y en avait 1 700 000 en 1917, quand Thomas quitta le ministère. Au contact des indus­triels de la sidér­urgie et des cons­truc­tions mét­al­liques, en par­ti­cu­lier le tout-puis­sant Comité des Forges, en excel­lent termes avec Louis Renault, Thomas prétend orien­ter son action dans deux direc­tions :

– dével­opper et moder­ni­ser la pro­duc­tion franç­aise, pas seu­le­ment d’arme­ment mais indus­trielle, en pre­nant exem­ple sur les Etats-Unis. Ainsi déc­lare-t-il dans un dis­cours aux tra­vailleurs de Renault : « Il faut que les ouvriers s’accou­tu­ment à voir dans la classe patro­nale, pour une grande part, la dépo­sit­aire des intérêts indus­triels de l’avenir ; il faut qu’ils s’accou­tu­ment à voir dans un effort comme celui qui a créé cette usine, non pas seu­le­ment la réa­li­sation d’un intérêt par­ti­cu­lier et égoïste, mais le profit commun qu’en tirent la nation et la classe ouvrière ». « Cette bonne volonté d’entente, cette énergie dans l’effort, je ne vous les demande pas seu­le­ment pour la magni­fi­que pro­duc­tion indus­trielle que réa­li­seront demain, ensem­ble, la classe ouvrière et le patro­nat français, je veux vous rap­pe­ler que j’ai le devoir de vous les deman­der tout de suite, d’une manière conti­nue et intense pour la guerre. »

– ins­tau­rer de « nou­vel­les rela­tions de tra­vail », « l’’usine nou­velle » à un moment, jus­te­ment, où une divi­sion du tra­vail plus poussée, innovée aux Etats-Unis, le tay­lo­risme, est adaptée en France. Pour cette « usine nou­velle », Thomas pro­pose l’ins­ti­tu­tion de « délégués d’ate­liers » qu’il a mis en pra­ti­que tou­jours aux usines Renault : « Mais aujourd’hui, le grand patron a beau, comme M. Renault lui-même, savoir ce qu’est un outil, il n’en est pas moins vrai que, quel­que­fois, il ne peut connaître aucun de ses ouvriers, et c’est alors, dans l’ate­lier même, la néc­essité d’une autre orga­ni­sa­tion ». « Et, cama­ra­des, voilà le rôle : l’usine nou­velle avec ses délégués d’ate­liers appor­tant aujourd’hui les réc­la­mations du tra­vail, les dis­cu­tant, se bor­nant comme le veut la cir­cu­laire, en atten­dant la loi, aux ques­tions de salaire, aux ques­tions de tra­vail, ayant la pru­dence d’être par-der­rière une ami­cale des délégués, et non pas cette com­mis­sion qui fai­sait peur à nos patrons comme un soviet russe ; ayant la pru­dence de s’enten­dre au point de vue tech­ni­que et de lais­ser au syn­di­cat lui-même le rôle de représ­entant des intérêts généraux de la cor­po­ra­tion, mais déjà inter­ve­nant dans la pra­ti­que, dans l’orga­ni­sa­tion du tra­vail, créant cette orga­ni­sa­tion nou­velle, que je n’ai pas pu, parce que je n’étais qu’un minis­tre, créer dans les établ­is­sements privés, mais que je me suis fait un devoir de créer dans nos établ­is­sements d’Etat où nous avons établi, quel­ques semai­nes avant mon départ, la Commission mixte du tra­vail où les direc­teurs, les ingénieurs, les ouvriers qua­li­fiés et élus par leurs cama­ra­des vien­nent dis­cu­ter de la réa­li­sation de telle ou telle com­mande, de la col­la­bo­ra­tion de tels ou tels ouvriers, en un mot de l’orga­ni­sa­tion tech­ni­que du tra­vail ».

Les res­pon­sa­bles de la CGT, de leur côté, aidés par Thomas et les autres minis­tres socia­lis­tes, sau­ront s’asso­cier à l’action du gou­ver­ne­ment au sein de com­mis­sions mises sur pied pour cette occa­sion.

À la fin de la guerre, ces différents minis­tres et leurs col­la­bo­ra­teurs seront remer­ciés comme il se doit, en étant mis à la porte du gou­ver­ne­ment.

Les gran­des grèves ouvrières de 1919 et 1920 met­tront fin au rap­pro­che­ment esquissé entre gou­ver­ne­ment et patro­nat, d’une part, et la CGT de l’autre. Cependant, la CGT ten­tera de pro­fi­ter des grèves, notam­ment la grève des che­mi­nots, pour essayer d’impo­ser des natio­na­li­sa­tions (à com­men­cer par celle des Chemins de Fer) et l’ins­ti­tu­tion d’un Conseil éco­no­mique du Travail, sorte d’orga­nisme de pla­ni­fi­ca­tion. Cela aurait permis aux bureau­cra­tes de garder un stra­pon­tin pour la ges­tion du capi­tal, à laquelle ils avaient goûté entre 1914 et 1917. Sans succès. Il leur faudra, pour cela, atten­dre 1936 et sur­tout 1845.

Combat com­mu­niste n° 34, février 1978

1. Albert Thomas, fils de bou­lan­ger, nor­ma­lien, res­pon­sa­ble de la rubri­que syn­di­ca­liste à L’Humanité en 1904, fonda La Revue syn­di­ca­liste en 1905. Dès octo­bre 1914, Millerand, socia­liste, minis­tre de la Guerre, l’affecte à la fabri­ca­tion du matériel de guerre. En mai 1915, est créé pour lui un sous-secré­tariat d’Etat à l’Artillerie et aux Munitions. En déc­embre 1916, le sous secré­tariat d’Etat devient un ministère. Thomas y reste jusqu’au retrait des minis­tres socia­lis­tes en sep­tem­bre 1917. Député de Carmaux en 1919, il sera désigné comme direc­teur du Bureau inter­na­tio­nal du Travail, créé en 1919, jusqu’à sa mort en 1932.

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