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Histoire du mouvement ouvrier (3) : La CFDT, de la création (1964) à 1976

mardi 26 octobre 2010, par Yves

Cet article fait partie d’une série d’articles consacrés à l’histoire du mouvement ouvrier en France.

1. La lutte pour la diminution du temps de travail (Combat Communiste) voir article 1561

2. La CGT, de la Charte d’Amiens à Mai 68 (Combat Communiste) voir article 1562

3. La CFDT de la création (1964) à 1976 (Combat Communiste) - voir article 1563

4. L’union sacrée en 1914-18 (Combat Communiste) voir article 1566

5. Juin 36 (Combat Communiste et Pierre Monatte )- voir article 1567

6. Luttes ouvrières 1944-47 (Combat Communiste, Pierre Bois, Courant Alternatif, Communistes révolutionnaires )- voir article 1569

7. 1950-1955 (Combat Communiste) 1571

8. 1961-1963 : Les mineurs en lutte (Combat Communiste) 1574

9. Luttes de classe en France 1964-1967 (Combat Communiste) 1575

10. Mai-Juin 68 une occasion manquée pour l’autonomie ouvrière 1577 (Mouvement communiste)

11. Mai 68. Dix ans après (Combat Communiste)

La CFDT :

des origines (1964) à 1976

Le 37e Congrès de la CFDT aura lieu au mois de mai de cette année (1976) et, comme chaque congrès de la CFDT, il sera marqué par de nombreux débats au sein de cette centrale sur les rapports avec les partis de gauche, le droit de tendance, les rapports avec l’extrême gauche, l’armée et le syndicat de soldats, les comités de grève, l’autogestion, etc. La CFDT est une organisation syndicale qui, depuis mai 1968, a une allure extérieure « radicale » et dont le vocabulaire tranche souvent avec celui de la CGT par son côté « gauchiste », etc.

Qu’en est-il exactement du « gauchisme » de la CFDT et de certaines de ces tendances ? Pourquoi les organisations révolutionnaires sont-elles tellement attentives à ce qui se passe au sein de la CFDT ? La CFDT est-elle vraiment différente de la CGT par son programme, par son mode de fonctionnement, par son intervention dans les luttes ouvrières ? C’est à ces quelques questions qu’il est nécessaire de répondre si l’on veut mener une lutte efficace contre le réformisme dans les syndicats.

D’où vient la CFDT ?

La CFDT (Confédération française démocratique du travail) est née en 1964 d’une scission au sein de la CFTC. La Confédération française des travailleurs chrétiens, organisation créée en 1919, refusait la notion de lutte de classes et apparaissait, entre les deux guerres, comme une organisation jaune et pro-patronale. Elle condamna, par exemple, les occupations d’usines en 1936.

La participation de nombreux travailleurs et de jeunes catholiques à la Résistance aux côtés du PCF, l’effondrement du grand parti démocrate-chrétien (le MRP) dans les années 50, l’apparition de courants chrétiens « de gauche » dans les années 60, favorisèrent le développement, au sein de la CFTC, d’une tendance (groupée autour de la revue Reconstruction de Paul Vignaux) qui, au fil des ans, acquit la majorité au sein de la CFTC.

Cette tendance (animée entre auitres par Eugène Descamps, Gilbert Declerq, Albert Detraz, Edmond Maire) rejetait les aspects les plus caricaturaux du syndicalisme chrétien pro-patronal : ses rapports privilégiés avec le MRP (et donc avec certains gouvernements de la IVe République) ; son hostilité viscérale vis-à-vis du PCF) ; son refus de l’unité d’action avec les militants communistes et son refus de l’unité organique de tous les syndicats ouvriers. Reconstruction combattait pour que le syndicat soit ouvert à tous les travailleurs, croyants et non croyants. Il ne s’agissait bien évidemment pas d’une tendance révolutionnaire mais tout simplement de militants, pour la plupart membres de l’Action catholique ouvrière, qui voulaient sortir du ghetto dans lequel les enfermait leur étiquette confessionnelle.

Le courant majoritaire dans la CFTC qui donnera naissance à la CFDT ne condamnera absolument pas la participation des syndicats à des organismes de collaboration de classe comme les comités d’entreprise, les commissions paritaires, les commissions du Plan, etc. Bien au contraire, un des grands chevaux de bataille d’Eugène Descamps était la « planification démocratique ». Selon lui, les syndicats devaient avoir leur mot à dire dans la planification de l’économie organisée par l’Etat capitaliste. Le socialisme des futurs « cédétistes », déjà majoritaires dans la CFTC, était bien tiède : « Le congrès proteste contre l’insuffisance des investissement collectifs, situation caractéristique d’une certaine société de consommation vers laquelle nous glisserions si l’action syndicale ne réintroduit pas les véritables priorités dans les choix économiques (1). »

La « planification démocratique » de Descamps était parfaitement compatible avec le régime capitaliste puisque la CFTC déclarait : « Un choix aussi décisif que le Plan ne saurait être l’œuvre que d’un Parlement démocratiquement élu. (…) Le but à atteindre étant exprimé par la formule : « Une législature, un plan, un gouvernement (2) ».

1. Congrès confédéral CFTC (1963).

2. Colloque sur la planification démocratique.

La CFDT en chiffres

La CFDT compte 776 988 cotisants (1). Elle obtient 16% des voix aux élections des comités d’entreprise (CGT : 40,8% ; FO : 7,7%). Ses effectifs sont en progression constante mais de façon différente suivant les secteurs (la métallurgie et la santé sont ses points forts, les cheminots et les mineurs ses points faibles). La CFDT est plus implantée dans les zones de forte tradition chrétienne (Ouest et Est) que dans les zones « républicaines » (région parisienne, Nord, Languedoc-Roussillon, Provence).

1. Aujourd’hui le nombre total de syndiqués en France serait de 1,7 million pour environ 22,5 millions de salariés, publics ou privés soit un taux de syndicalisation de 7,5%. Les effectifs de la CGT et de la CFDT seraient du même ordre de grandeur, autour de 600 000, FO approcherait les 300 000, la CFTC moins de 100 000 et Solidaires (dont SUD) aux alentours de 90 000 syndiqués. NPNF (2010).

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La CFDT et Mai 68

On associe très souvent le nom de la CFDT à mai 1968. D’une part, parce que la CFDT a pris une position apparemment moins opposée au mouvement étudiant et s’est opposée souvent moins ouvertement aux travailleurs qui voulaient continuer le mouvement à la fin de la grève générale que la CGT, d’autre part parce que son mot d’ordre d’autogestion a eu un certain écho parmi les étudiants, les jeunes travailleurs et certains techniciens et cadres.

La CFDT n’a pas préparé Mai 1968

Contrairement à ce qu’essaie de faire croire la CFDT aujourd’hui, en soulignant par exemple que, dans certains conflits qui ont précédé immédiatement mai 1968 (Rhodiaceta, Saviem), elle défendait une position plus « gauche » que celle de la CGT, elle n’a rien fait pour préparer les travailleurs à un affrontement général avec la bourgeoisie et son Etat (1).

Elle participait aux journées d’action lancées par la CGT et les critiquait, mais pour la forme, car elle n’offrait aucune autre perspective. Elle n’expliquait pas aux travailleurs que la seule façon de rattraper le très grève retard qu’avaient pris les salaires depuis la « Libération », la seule façon de conquérir de nouvelles semaines de congés, de diminuer radicalement la durée du travail bien en deçà de 40 heures, la seule façon d’obtenir tout cela était de déclencher la GREVE GENERALE. À l’époque, seuls de minuscules groupes révolutionnaires défendaient cette position.

Le mythe de l’autogestion

Les aspects politiquement les plus confus de mai 1968 (le mythe de l’autogestion et des « trois pouvoirs » – ouvrier, étudiant et paysan – les proclamations anti-autoritaires et anti-hiérarchiques (2)) faisaient dans une certaine mesure écho aux positions défendues par la CFDT auparavant. La CFDT se présentait avant mai 1968 comme l’organisation qui ne défendait pas simplement les revendications quantitatives, les augmentations de salaire mais aussi les revendications qualitatives anti-hiérarchiques ou gestionnaires. D’ailleurs, elle parlait beaucoup plus souvent de « réformes de structures » que d’autogestion (3), mais elle a su rapidement et habilement s’adapter à l’ « esprit de mai ».La CFDT, en agitant des thèmes autogestionnaires et anti-hiérarchiques, en soutenant le mouvement étudiant dès le début, a tenté et a en partie réussi à concurrencer la CGT d’un côté parmi la jeunesse ouvrière (qui a vu, plus ou moins clairement, le rôle de frein joué par la CGT et le PCF en mai), de l’autre parmi les employés, techniciens et cadres plus sensibles aux revendications « qualitatives ».

Deux sources différentes de recrutement

La CFDT est beaucoup moins implantée que la CGT dans les secteurs traditionnels de la classe ouvrière (mines, métallurgie, cheminots). Et dans les secteurs modernes du capitalisme (pétrochimie, électronique), elle est plus implantée parmi les cadres et techniciens que parmi les salariés du bas de l’échelle.

Depuis mai 1968, elle s’est attiré la sympathie de nombreux jeunes employés (banques, assurances, etc.) et postiers par ses attaques contre la hiérarchie, les pouvoirs dictatoriaux des « petits chefs », les « trop grands » écarts de salaire et sa revendication d’augmentations uniformes. En même temps, elle continue à exprimer les aspirations de couches de salariés beaucoup plus privilégiées (ingénieurs et cadres), en mettant l’accent sur les problèmes de gestion, d’organisation du travail, en défendant quand même le principe d’une grille hiérarchique de salaires, etc. La CFDT a donc su profiter, à gauche et à droite de la CGT, des remous provoqués par mai 1968 dans certaines couches de la classe ouvrière et des salariés.

Notes

1. En 2008, pour le quarantième anniversaire de Mai 1968, un débat organisé dans une minuscule salle de cinéma du 5e arrondissement a vu un ex-dirigeant de la fédération du Bâtiment, Albert Detraz, membre de la direction de la CFDT dans les années 60, expliquer à un public fort restreint le profond désarroi des bureaucrates cédétistes, durant les mois précédant 1968. D’après cet ex-dirigeant, souvent, lorsque la CFDT venait proposer ses services dans des boîtes en grève en province, les travailleurs remerciaient les émissaires du syndicat en disant : « C’est gentil d’être venus, merci, mais on se débrouille très bien tout seuls. » Adoubé par les autres bureaucrates pour étudier ces conflits hors normes, Detraz fut aussi celui qui introduisit le mot « autogestion » dans le fameux communiqué de la CFDT du 16 mai 1968, opération qui donna ses fruits par la suite en mystifiant beaucoup de jeunes travailleurs à la fois sur la nature de la CFDT et sur celle de l’autogestion. Mais le mot « autogestion » ne fut introduit dans ce communiqué qu’à titre de ballon d’essai par la majorité des bureaucrates qui ne comprenaient pas bien de quoi il s’agissait… et sur ce point, je ne leur donne pas tort ! (NPNF, 2010).

2. Encore bien imprégné de léninisme, Combat communiste confond le baratin anti-hiérarchique des bureaucrates et les aspirations des travailleurs (NPNF, 2010).

3. Si l’on en croit le témoignage de Detraz et les différentes sources que j’ai pu consulter récemment, la direction confédérale ne prisait pas du tout « l’autogestion » AVANT 1968, elle parlait seulement de « socialisme démocratique ». L’autogestion n’est devenue sa doctrine officielle qu’en 1970. Il semble donc que cette affirmation soit inexacte (NPNF, 2010).

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Un nouveau syndicalisme

révolutionnaire ?

Depuis mai 1968, la direction de la CFDT a beaucoup « gauchi » son langage. Edmond Maire n’hésite pas à se réclamer à la fois de la Commune de Paris, des conseils ouvriers de 1917-1921 et du printemps de Prague et de la cogestion allemande (1). La CFDT se considère en partie comme l’héritière du courant syndicaliste révolutionnaire. « En schématisant à l’extrême, on pourrait dire que l’histoire de la confédération est l’histoire d’une double greffe, social-démocrate et syndicaliste révolutionnaire, sur un vieux fond de christianisme social (2) ».

De nombreux groupes d’extrême gauche (LCR, OCR, GOP) (3) accréditent l’idée qu’au sein de la CFDT existerait un très fort courant de gauche que certains n’hésitent pas à comparer au syndicalisme révolutionnaire d’avant 1914. Il nous semble pour le moins maladroit, de la part de militants révolutionnaires, de comparer la CFDT d’aujourd’hui à la CGT d’il y a plus de soixante ans. La charte d’Amiens adoptée en 1906 expliquait : le syndicat « prépare l’émancipation intégrale qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste : il préconise comme moyen d’action la grève générale et il considère que le syndicat aujourd’hui groupement de résistance sera, dans l’avenir, le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale ». Mais la CGT, quand est venu le test décisif, la guerre mondiale, n’en est pas moins passée avec armes et bagages dans le camp de la bourgeoisie ! Elle a soutenu la boucherie impérialiste et a participé à des gouvernements pendant la guerre. Et ce n’est qu’une minuscule fraction (Monatte, Rosmer) de cette « grande » CGT qui a relevé le drapeau de l’internationalisme prolétarien, dénoncé le caractère impérialiste de la guerre et soutenu activement la révolution d’Octobre.

La capitulation de tous les dirigeants « syndicalistes révolutionnaires » et du mouvement syndical à l’époque devrait faire réfléchir ceux, parmi les militants d’extrême gauche, qui restent fascinés devant les proclamations radicales d’Edmond Maire ou de certaines fédérations CFDT. L’avenir leur réserve de douloureuses surprises.

Mais admettons un instant que le syndicalisme révolutionnaire d’avant 1914 ait été un syndicalisme sans défauts ; qu’il refusait la collaboration de classe ; qu’il ne comptait que sur l’action revendicative ; qu’il ne condamnait jamais les formes de lutte violentes (occupations, séquestrations, sabotages, etc.) employées par les travailleurs ; qu’il permettait réellement aux travailleurs de s’exprimer dans le respect de la démocratie ouvrière ; que le syndicat était non pas aux mains d’une bureaucratie incontrôlée et corrompue, mais aux mains des travailleurs. En quoi tout cela a-t-il le moindre rapport avec la réalité de la CFDT aujourd’hui ?

La CFDT, comme tous les syndicats en France, repose principalement sur les subsides patronaux et étatiques et non sur les cotisations qui viennent de la poche des travailleurs. Il n’y a aucune vie syndicale – du moins pas plus qu’à la CGT – à l’exception des sections animées par des militants révolutionnaires du PSU dans certains cas.

La CFDT, bien qu’elle critique les partis de gauche pour leur électoralisme, a pris position pour Mitterrand en 1965, Poher en 1969, a soutenu la candidature de Mitterrand aux dernières élections présidentielles et entretient des relations privilégiées avec le Parti socialiste et sa pseudo-tendance de « gauche », le CERES. Elle est fermement pour le contrôle de l’immigration, c’est-à-dire qu’elle est prête à faire payer la crise aux travailleurs immigrés pour les besoins de l’économie nationale (4). Elle calomnie souvent (5) et exclut parfois des militants révolutionnaires de ses rangs, même si elle le fait moins souvent que la CGT.

Selon elle, les comités de grève ne sont que des organes consultatifs. Pour les révolutionnaires, au contraire, une grève doit être dirigée, du début à la fin, par tous les travailleurs en lutte et seul le comité de grève peut permettre d’éviter que les bureaucrates syndicaux concluent des compromis pourris avec le patron. Au sein de ce comité de grève élu par tous les travailleurs, les militants ou dirigeants syndicaux ont leur place tout comme les non-syndiqués. Les positions prises dans la lutte par chacun sont soumises au contrôle des travailleurs.

La CFDT est pour une bonne défense nationale, pour une armée « démocratique » et s’oppose à la création immédiate d’un syndicat de soldats. Elle a accepté de défendre contre la répression qui s’est abattue récemment sur des soldats, des syndicalistes et des militants révolutionnaires et réformistes, uniquement ses propres adhérents !

Nous pourrions encore allonger la liste des points sur lesquels la CFDT a pris des positions contraires aux intérêts des travailleurs. Mais cela suffit pour nous à caractériser la CFDT comme une organisation syndicale bureaucratique et réformiste qui n’ambitionne que de concurrencer la CGT dans sa fonction d’encadrement de la force de travail.

Notes

1. La CFDT et l’autogestion, A. Detraz, E. Maire, A. Krumnow, Editions du Cerf, 1973.

2. La CFDT aujourd’hui, p. 41. E. Maire, J. Julliard, Seuil, 1975.

3. Ligue communiste révolutionnaire, Organisation communiste Révolution, Gauche ouvrière et paysanne (les militants de la première sont aujourd’hui au NPA… s’ils partagent encore les mêmes idées et sont encore actifs ; l’OCR, scission de la Ligue, et la GOP, composée d’ex-militants maos du PSU, fusionnèrent en 1976 pour donner l’Organisation communiste des travailleurs, OCT, qui elle-même disparut à la fin de 1981 après plusieurs scissions, NPNF, 2010).

4. Jusqu’à présent la CFDT ne s’est prononcée ni pour la suppression de l’Office national d’immigration (au contraire, elle tient à y participer aux côtés des représentants du patronat et du gouvernement), ni pour l’abrogation de la circulaire Fontanet, ni pour l’égalité complète des droits politiques (seulement « après un certain temps en France »).

5. Edmond Maire s’est spécialisé dans les attaques contre les militants de la LCR et de LO qu’il accuse mensongèrement de « manipuler » les travailleurs. Lors de la dernière élection présidentielle, la CFDT a été jusqu’à accuser les groupes d’extrême gauche de « faire le jeu du pouvoir ».

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Stalinisme et autogestion

La CFDT a toujours condamné dans ses textes le stalinisme ou plutôt, comme elle disait, le « totalitarisme ». Sa critique du « socialisme » des Pays de l’Est ne se limite pas à l’évocation de quelques défauts bureaucratiques puisque Edmond Maire dénonce la « priorité à l’industrie lourde, le poids écrasant sur la population de l’“accumulation socialiste primitive”, la technologie et l’outillage conformes au schéma productiviste et même tayloriste, la séparation entre conception et exécution dans le travail et les fonctions, la préparation dès l’école à des rôles sociaux spécialisés, le maintien de la concurrence individuelle et d’un éventail de salaires largement ouvert, la nécessité d’une hiérarchie de commandement, la concentration des pouvoirs au sommet (1) ».

La condamnation de la division du travail capitaliste est donc nette. Et cela se retrouve dans la critique que fait la CFDT de la conception du socialisme suivant la CGT : « Pour la CGT démocratiser, c’est changer le tenant de l’autorité : mettre un conseil d’administration démocratique représentant les travailleurs, les consommateurs et l’Etat par exemple), à la place du Conseil d’administration des capitalistes (2) ». « Si le socialisme consiste à renforcer la productivité par une meilleure technique du travail, à développer la production agricole par les engrais chimiques, à mieux se tenir dans la concurrence internationale, et maintenir la même rationalité économique aboutissant à des cadences telles que les travailleurs continueront à être abrutis par le travail, alors ce n’est pas la peine (3) ».

Malheureusement, dès que l’on gratte un peu, cette critique « radicale » du capitalisme d’Etat (même si le mot n’est jamais prononcé) possède une base bien fragile. En effet, pour Maire, le Parti bolchevik, sous le direction de Lénine, porte la responsabilité du stalinisme, dans la mesure où il a éliminé les autres partis et soumis les syndicats à l’Etat soviétique. Peu importe si cette version contredit la vérité historique (4)…

Mais le plus révélateur, ce n’est pas tant le rejet du léninisme que l’enthousiasme pour l’autogestion à la sauce yougoslave et le refus de poser le problème de la destruction de l’Etat. L’unique pays auquel se réfère la CFDT « socialiste » c’est la Yougoslavie quoi qu’il en existe certainement d’autres… mais elle ne les nomme pas. Et l’on comprend pourquoi, après de grandes proclamations « anti-autoritaires », Fredo Krumnov, peut déclarer : « Quand nous parlons d’autogestion, cela concerne tous les travailleurs, depuis le manœuvre jusqu’au directeur (5) » ! Rien d’étonnant après cela que la Yougoslavie, pays où il existe une inégalité sociale et une division du travail tout aussi poussées que dans un pays capitaliste classique, ait un visage « socialiste » pour nos cédétistes !

1. La CFDT aujourd’hui, p. 196, E. Maire, J. Julliard, Seuil, 1975.

2. La CFDT et l’autogestion, A. Detraz, E. Maire, A. Krumnow, p., Editions du Cerf, 1973.

3. Pour un socialisme démocratique, contribution de la CFDT, E. Maire, EPI, 1971.

4. On se demande qui diable, en dehors des bolcheviks, a pris ces mesures en URSS !? Invoquer la « vérité historique » ne suffit pas à démontrer la validité d’une hypothèse ! À ce sujet on lira avec profit le débat entre le trotskyste Chris Harman et l’anarchiste Mike Martin dans le n° 1 de Ni patrie ni frontières où Martin remet les pendules à l’heure (NPNF, 2010).

5. Pour un socialisme démocratique…, op. cit.

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Mini-pouvoirs

et maxi-appareil répressif

La CFDT prétend rejeter le réformisme et posséder une vision plus globale, plus riche, du socialisme que la CGT et le PCF. Contrairement aux conceptions et aux pratiques staliniennes qui favorisent la bureaucratie, « le socialisme autogéré permet au contraire de multiplier les centres d’exercice réel du pouvoir qui se corrigent, s’affrontent, se contrôlent mutuellement (1) ».

Ces multiples pouvoirs locaux (au niveau de l’entreprise, de l’école, du quartier, de la commune) vont-ils coexister avec l’Etat bourgeois et son appareil de répression ? Pendant un certain temps oui, répond la CFDT, il faudra compter sur le président et le Parlement qui auront été élus par la majorité des « citoyens » et puis il faudra prendre progressivement quelques mesures. « Malgré le fait qu’on héritera d’un appareil d’Etat centralisé, il est possible et nécessaire d’entamer, dès la prise du pouvoir, une remise en cause progressive de cette centralisation (2) ».

Quelles seront ces mesures ?

« Police : dissolution de certains corps spéciaux : refonte du recrutement et de la formation des policiers, contrôle des municipalités sur les gendarmeries locales ; droit syndical reconnu pleinement…

« Armée : contrôle des conditions matérielles des bases et régiments par les instances politiques locales et régionales ; limitation de l’arbitraire de la hiérarchie militaire ; possibilités d’organisation syndicale dans l’armée (3) ».

Voilà certainement des mesures qui empêcheront les militaires de carrière, les gardes républicains et les CRS, sous un « socialisme démocratique » de tirer sur les travailleurs ! À moins tout simplement que ces mini-pouvoirs centralisés et autogérés ne gênent pas plus la bourgeoisie que les comités d’entreprise et les conseils municipaux aujourd’hui ?

1. La CFDT et l’autogestion, A. Detraz, E. Maire, A. Krumnow, p. 49, Editions du Cerf, 1973

2. Idem, p. 64.

3. Idem, p. 65.

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Les tendances à la CFDT

La CFDT rejette le droit de fraction sous le prétexte fallacieux que des fractions permettraient à des partis politiques de mettre la main sur les syndicats et de les manipuler pour leurs visées électorales ou tout simplement pour recruter des militants.

« La conception du syndicalisme que nous avons implique le refus des tendances importées de l’extérieur qui ne seraient que la traduction des stratégies ou des conceptions des organisations politiques (1). » Edmond Maire cite en exemple le comportement de la minorité au sein de la CFDT : « La sagesse de la minorité pendant cette période a été de comprendre qu’il ne fallait pas cristalliser le courant qu’elle représentait mais au contraire diffuser ses idées par une IMPREGNATION CONTINUE dans l’ensemble de l’organisation (2). ».

Au sein de la CFDT existent pourtant des tendances provisoires qui se groupent autour d’une plateforme : « La plateforme est un texte signé conjointement par des militants ou des organisations sur un problème précis, ou sur un problème d’orientation générale de l’organisation. Cette convergence momentanée qui permet à un moment donné de structurer les débats n’implique aucune discipline interne, aucune permanence dans le temps. » Puisque la confédération permet en principe à des tendances de s’exprimer, on pourrait s’attendre à ce qu’il y ait, au sein de la CFDT, des tendances révolutionnaires organisées. Il existe certes une prétendue « gauche syndicale » mais en lisant attentivement ses déclarations on a du mal à la différencier de la confédération. Politique Hebdo a publié dans ses numéros 175, 176, 177 et 180 des interviews de représentants des fédérations Hacuitex (Habillement, Cuir et Textile), Santé, Construction-Bois et Banque sur le thème des rapports partis/syndicats, le passage au socialisme, etc., ainsi qu’une interview du secrétaire de la Fédération des PTT pour tirer le bilan de la dernière grève des postiers (n° 166, mars 1975).

Ces cinq fédérations, qui ont la réputation d’être « à gauche » de la majorité confédérale (représentée par Edmond Maire) ont pourtant des positions parfaitement réformistes ; toutes parlent de « modifier », « transformer », « conquérir » l’Etat, mais aucune de le détruire ; toutes parlent des comités de grève mais aucune ne considère que le syndicat doit s’effacer devant la volonté des travailleurs syndiqués et non syndiqués ; toutes considèrent la venue au pouvoir d’un gouvernement de gauche comme positive pour les travailleurs ; toutes posent des limites à la démocratie au sein des syndicats. Et pourtant, même ces courants sont victimes de manœuvres bureaucratiques de la part de la majorité.

Comme l’écrit la LCR dans sa brochure Où va la CFDT (p. 26) : « Est-il normal que le texte des Fédés Hacuitex, PTT, Services du 36e congrès n’ait pas été diffusé par la confédération ? Est-il normal que le document de la Fédé Hacuitex sur parti/syndicats n’ait pas été diffusé nationalement par la confédération ? Est-il normal, si l’on en croit la Fédé Banques, que Nouvelle CFDT soit sous le contrôle du seul “courant majoritaire” (Syndicalisme Hebdo, n° 1542) ? Est-il normal que la Fédé Métallurgie utilise, au conseil national, des mandats en bloc, alors même qu’il existe dans cette fédération une minorité qui a recueilli près de 30% des mandats au dernier congrès ? Est-il normal que les amendements aux résolutions du congrès, voire les contre-textes, ne circulent pratiquement jamais avant le congrès, de sorte que les délégués ne peuvent être mandatés précisément sur les divers amendements ? Combien de délégués avaient un mandat précis sur les comités de grève au 36e congrès ? »

Tout cela n’est en effet guère démocratique, mais finalement ces prétendues « fédés gauche » de la CFDT l’acceptent. Politique Hebdo est contraint de reconnaître : « Ils répugnent manifestement à se définir comme une “gauche” constituée, comme une OPPOSITION homogène et stable. » Et ce n’est pas un hasard… Profondément, les directions de ces fédérations sont tout aussi réformistes que la direction confédérale. Rien d’essentiel ne les sépare dans la période actuelle, contrairement à la légende qu’essaie de forger l’extrême gauche.

1. La CFDT aujourd’hui, p. 34, E. Maire, J. Julliard, Seuil, 1975.
2.
3. Idem, p. 35.

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Tendances et fractions

En décembre 1975, Politique Hebdo organisait une table ronde sur le thème « La gauche révolutionnaire et les syndicats », débat auquel participaient la LCR, le PSU, la GOP et l’OCR. En dehors du PSU, parti réformiste qui ne se réclame pas des positions défendues par les quatre premiers congrès de la IIIe Internationale, les trois autres organisations présentes au débat se réclament du léninisme. Pourtant, toutes refusèrent de défendre le droit pour les révolutionnaires à s’organiser en fractions dans les syndicats car ces fractions seraient « l’expression directe des partis ».

Prenons pour commencer l’intervention la plus significative, celle de Jeannette Habel (LCR), qu’aucun des participants n’a contredite : « Une grave erreur a été commise (par la IIIe Internationale, NDLR) dans le choix des moyens, à commencer bien sûr par la subordination des syndicats aux partis. La plus contestable fut l’édification de l’Internationale Syndicale Rouge, dont la mission était d’offrir un rempart contre les déviations ultérieures et qui non seulement n’a pas rempli cette fonction, mais a favorisé les scissions des réformistes qui s’appuyaient sur l’incompréhension suscitée par ses décisions. (…) Nous sommes léninistes mais nous condamnons cette pratique. »

La LCR, la GOP et l’OCR rejettent joyeusement les positions de l’Internationale communiste et l’accusent d’avoir fait le jeu du réformisme, non pas parce qu’elles auraient tiré un bilan des erreurs de la IIIe Internationale (elle en a bien sûr commis), mais parce qu’elles recommencent les vieilles erreurs des courants centristes (1) de l’époque qui refusaient de se différencier nettement des courants sociaux-démocrates dans les syndicats. Bien sûr, pour le moment, vu la division, la faiblesse et la confusion des organisations d’extrême gauche, il est impossible de constituer une fraction révolutionnaire dans les syndicats à l’échelle nationale. Mais demain, quand existera un parti véritablement communiste, implanté dans les entreprises à l’échelle nationale, il devra organiser autour de ses militants et de son programme une solide FRACTION syndicale et non un regroupement provisoire et hétéroclite.

Quand les militants de la LCR, par exemple, écrivent : « Nous ne croyons pas que n’importe quel syndiqué puisse avoir la possibilité de faire circuler son point de vue dans toute la confédération » (Cahiers de la Taupe n°5, juillet 1975) ; quand ils expliquent que ce sont les syndicats (structures de base) et non les syndiqués qui doivent former des tendances « représentatives » ( !), ils rentrent dans le jeu des réformistes. Les bureaucrates syndicaux de la CGT comme de la CFDT savent très bien ce qui est en jeu quand ils s’opposent à la constitution de fractions révolutionnaires dans les syndicats. Et les militants d’extrême gauche qui leur donnent aujourd’hui des gages seront demain les premières victimes de leur opportunisme.

1. Dans le vocabulaire léniniste ou trotskyste, le terme « centristes » ne désigne pas les partisans du Centre (de Bayrou, par exemple), mais ceux qui oscillent entre des positions révolutionnaires et des positions réformistes. Cet article a deux défauts : 1) il oppose les bons aux mauvais léninistes, ce qui n’est pas franchement passionnant, et 2) il ne pose pas la question essentielle : la constitution de fractions politiques dans les syndicats n’a-t-elle pas des effets démoralisateurs et démobilisateurs sur les travailleurs qui font confiance, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, à ces organisations ? Vaste débat… (NPNF).

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Quel avenir à la CFDT ?

S’il nous semble important de démystifier la CFDT, il nous semble aussi capital de tenir compte des illusions que partagent de nombreux militants de cette organisation. Car, à force d’utiliser un langage pseudo radical, de faire de la surenchère gratuite vis-à-vis de la CGT, quand elle se trouve en minorité, la CFDT a fini par recruter, ces dernières années, un certain nombre de travailleurs combatifs.

La CFDT c’est l’organisation qui ne craint pas de se réclamer de mai 68 et qui a organisé et popularisé la lutte des travailleurs de Lip et de nombreuses autres petites et moyennes entreprises qui sont entrées en autogestion depuis (Manuest, Tanneries d’Annonay, Everwear, Isotube, Konen-Westinghouse, Piron, Solame, Unimel, Teppaz, Budda, Wernert, etc.). C’est une organisation qui laisse plus d’autonomie à ses sections d’entreprise ou locales (l’appareil est plus lâche et plus faible qu’à la CGT), ce qui explique que de nombreuses UL-CFDT signent des tracts aux côtés d’organisations d’extrême gauche et que certaines sections aient une attitude « dure ».

La CFDT attire donc des travailleurs qui, de façon confuse, sont hostiles au PCF et au stalinisme, et favorables à des méthodes de lutte « radicales ». De nombreux travailleurs vaguement « gauchistes » et d’ex militants révolutionnaires dégoûtés se réfugient au sein de la CFDT. La CFDT leur offre un cadre où ils peuvent discuter librement (tant qu’ils ne s’organisent pas en fraction !) et où, grâce à leur activité syndicale, ils ont l’impression d’avoir une activité plus efficace, plus concrète, que dans un groupe révolutionnaire. Ils ont d’autant plus cette illusion d’efficacité que de nombreux groupes d’extrême gauche partagent (par myopie politique) ou affectent de partager (par tactique) leurs illusions.

Si la CFDT a quelque chose de commun avec le syndicalisme révolutionnaire d’avant 1914 et exprime un sentiment profond dans la classe ouvrière, c’est la méfiance vis-à-vis des partis, de la politique. Mais, comme chacun sait, la nature à horreur du vide. Et le refus de nombreux militants de la CFDT de s’engager dans les groupes révolutionnaires n’a qu’un seul effet : celui de constituer une masse de manœuvre plus ou moins docile au PS qui est en train de mettre la main sur l’appareil de la CFDT. Quant au suivisme des groupes révolutionnaires vis-à-vis de la CFDT, ou de certaines de ses tendances, il n’aboutit qu’à un résultat : laisser la majorité des travailleurs syndiqués (ceux de la CGT) sous l’emprise de l’appareil stalinien.

Que faire à la CFDT ?

S’ils sont exclus de la CGT, ou si la CFDT est majoritaire dans une boîte, des militants révolutionnaires peuvent se retrouver à la CFDT. Tout comme à la CGT, notre rôle doit être de dénoncer, sans compromis, la bureaucratie syndicale, de montrer les limites de l’organisation syndicale, même pour la seule lutte économique, de tenter de regrouper des travailleurs syndiqués et non syndiqués sur un programme antiréformiste et anticapitaliste.

Quant à constituer des tendances en commun avec des réformistes « de gauche » dans la CFDT (comme le préconise entre autres la LCR), pour tenter de prendre la tête du syndicat, cela ne peut amener les révolutionnaires qu’à conclure des compromis pourris et à les couper des travailleurs combatifs, vu la faiblesse des révolutionnaires dans la classe ouvrière et l’absence totale de vie dans les syndicats en France. Prendre la direction de syndicats à l’échelle régionale ou nationale à la CFDT, à la CGT ou à FO, pour des militants révolutionnaires, ne pourrait aujourd’hui que les rendre totalement prisonniers de l’appareil syndical.

Combat communiste n° 13, février 1976