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LO, la LCR et les élections : la Longue Marche de l’opportunisme (1976-1988) (1)

publié par Yves, le lundi 9 février 2004

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Ça y est, c’est parti. Lutte ouvrière et la Ligue communiste révolutionnaire viennent de se lancer dans une nouvelle campagne électorale. Si la situation politique française a considérablement évolué depuis la première campagne présidentielle d’Alain Krivine en 1969, un facteur, lui, n’a guère changé - l’opportunisme de ces deux organisations, qu’elles se présentent ensemble, séparément, ou que l’une d’elles (la LCR) appuie au premier tour un candidat indépendant, comme ce fut le avec Pierre Juquin.

La douzaine d’articles parus dans "Combat communiste" entre 1976 et 1988 que nous reproduisons dans cette rubrique illustrent bien l’incapacité pour les deux groupes trotskystes précités de défendre clairement un programme révolutionnaire durant les périodes électorales… comme durant le reste de l’année. Au fil du temps, plus leur nombre de voix et leur poids médiatique augmente, plus leurs discours deviennent insipides.

Si l’extrême gauche trotskyste a franchi un cap électoral depuis 1995 et si les médias lui font une place un tout petit peu plus grande, nous ignorons si aux élections cantonales et régionales de 2004 elle fera un bond qualitatif, ou bien si elle boira la tasse.

Et très franchement, cela nous semble absolument secondaire, car le problème est ailleurs. Le bilan d’activité des cinq députés européens LO-LCR et de la vingtaine de conseillers municipaux ou généraux est extrêmement maigre. Non seulement ces militants ne se sont pas servis de leurs postes électifs comme d’une véritable tribune pour le communisme, mais leur présence au sein des institutions n’a rien changé au sort des travailleurs.

Certes, LO et la LCR réussissent à toucher un public plus large en période électorale tant à la télévision que dans leurs meetings locaux, mais ils n’en profitent absolument pas pour expliquer en quoi la société qu’ils souhaitent serait fondamentalement différente de la nôtre ; certes les postes que ces groupes ont obtenus leur permettent d’attirer l’attention de la presse locale sur tel ou tel événement, mais les gains pour la masse de la population laborieuse sont infinitésimaux.

Les articles de cette série permettent de comprendre quelles sont les raisons politiques de cette incapacité et pourquoi il est vain d’attendre quoi que ce soit des scores électoraux de ces organisations et de leur présence au Parlement ou dans d’autres institutions. Le ton relativement fraternel et « pédago » de ces articles est un gage de lisibilité, même s’il traduisait aussi, chez les militants de Combat communiste, groupe aujourd’hui disparu, de profondes illusions sur la capacité de l’extrême gauche trotskyste à se réformer et à apporter une contribution nouvelle à la lutte pour le socialisme. (Y.C.)

Quand la LCR suc­combe aux sirènes de l’Union de la Gauche

Extraits d’un arti­cle paru dans Combat com­mu­niste N° 19, paru le 15 octo­bre 1976

Deux arti­cles de fond écrits par Roland Yvetot dans le quo­ti­dien Rouge prés­entent de façon assez claire la posi­tion de la LCR face à l’Union de la Gauche. Le pre­mier publié le 6 août 1976 s’inti­tule De l’Unité popu­laire à l’Union popu­laire, le PSU est en marche. Le second, du 6 sep­tem­bre : A propos d’un arti­cle paru dans LO : Comment com­bat­tre les illu­sions ?

Dans ces deux arti­cles, Roland Yvetot expose la tac­ti­que de son orga­ni­sa­tion vis-à-vis des tra­vailleurs influencés par le PC et le PS qui « savent à la fois que les luttes isolées ne suf­fi­sent pas et que les luttes d’ensem­ble sup­po­sent un affron­te­ment gou­ver­ne­men­tal ». Pour rép­ondre à l’attente de ces tra­vailleurs et leur offrir un « déb­ouché poli­ti­que », la LCR énumère la liste des condi­tions qu’elle met pour accor­der son sou­tien à un gou­ver­ne­ment PC-PS (sans les Radicaux de gauche), condi­tions qui, rem­plies, per­met­traient à un tel gou­ver­ne­ment _- tou­jours selon Roland Yvetot d’ « ouvrir la voie au pou­voir des tra­vailleurs » (sic).

Le cama­rade Yvetot semble ainsi penser que la venue d’un gou­ver­ne­ment de gauche mène plus ou moins néc­ess­ai­rement à une situa­tion révo­luti­onn­aire. Il fait ainsi bon marché d’un demi-siècle d’expéri­ences de « fronts popu­lai­res » qui n’ont abouti qu’à des déf­aites, par­fois san­glan­tes, et à la démo­ra­li­sation des tra­vailleurs.

La prés­ence des Radicaux de gauche ne change pas la nature de l’Union de la Gauche

La pre­mière erreur que com­met­tent les cama­ra­des de la LCR c’est de considérer qu’il existe un anta­go­nisme irréd­uc­tible entre la bour­geoi­sie et les partis « socia­liste » et « com­mu­niste ». Qu’il existe incontes­ta­ble­ment un tel anta­go­nisme entre cer­tai­nes frac­tions de la bour­geoi­sie - les plus liées à la pro­priété indi­vi­duelle du capi­tal et à l’impér­ial­isme amé­ricain - et le PCF (cer­tai­ne­ment pas avec le PS !) ne signi­fie pas que d’autres frac­tions de la bour­geoi­sie ne soient pas prêtes à s’accom­mo­der, non seu­le­ment du Programme Commun mais de mesu­res d’éta­ti­sation beau­coup plus poussées si la survie du système l’exige. Mais admet­tons un ins­tant que, sous la pres­sion des masses, le PCF et le PS rom­pent avec les radi­caux de gauche et gou­ver­nent sans eux. En quoi un tel gou­ver­ne­ment serait-il davan­tage « ouvrier » qu’un gou­ver­ne­ment PCF-PS-RDG ? Ce ne sont pas les illu­sions des tra­vailleurs ni des trots­kys­tes qui dét­er­minent la nature de classe d’un gou­ver­ne­ment mais son pro­gramme, sa poli­ti­que. De toute évid­ence, un gou­ver­ne­ment PC-PS n’ambi­tion­ne­rait que de gérer le système. Il ne s’appuie­rait pas sur une mobi­li­sa­tion des tra­vailleurs pour détr­uire l’État bour­geois. Son rôle serait au contraire de tenter de conci­lier les intérêts de la bour­geoi­sie et ceux de la classe ouvrière au dét­riment de cette der­nière. Quelle que puisse être son audience dans la classe ouvrière, ce serait un gou­ver­ne­ment bour­geois.

En réalité, la posi­tion de la LCR est main­te­nant rigou­reu­se­ment la même que celle de l’OCI - qui le lui fait très judi­cieu­se­ment remar­quer dans Informations ouvrières N° 766 - pour qui un « Front popu­laire » se trans­forme en « Front unique ouvrier » par la seule éli­mi­nation des Radicaux de gauche, car ce serait à tra­vers ce parti que s’exer­ce­rait l’influence de la bour­geoi­sie. Cependant, l’influence de la bour­geoi­sie passe aussi bien au tra­vers du PS et même du PCF qui est un parti « ouvrier bour­geois », dans la mesure où il défend la poli­ti­que de la bour­geoi­sie au sein de la classe ouvrière. Et Mitterrand ou Marchais seraient des minis­tres tout aussi bour­geois de l’Union de la Gauche qu’Edgar Faure !

Mais contrai­re­ment à l’OCI, la LCR ne limite pas ses exi­gen­ces au départ des Radicaux de gauche. Elle demande notam­ment « l’abo­li­tion de la Constitution de 1958 » et la « sortie de la France de l’OTAN ». Il s’agit visi­ble­ment d’une manœuvre tac­ti­que qui se veut habile pour « coin­cer » les mili­tants du PCF. Cette Constitution fut en effet caractérisée comme « bona­par­tiste » et même comme fas­ciste par le PCF lors de sa prés­en­tation par De Gaulle. Mais qui s’en sou­vient encore parmi les tra­vailleurs du PCF ? La LCR espère-t-elle véri­tab­lement mobi­li­ser qui que ce soit sur un tel mot d’ordre ? Quant à la sortie de l’OTAN, elle ne cons­ti­tue en aucune façon une rup­ture avec la bour­geoi­sie.

Un gou­ver­ne­ment de gaul­lis­tes natio­na­lis­tes pour­raient aussi bien pren­dre une telle mesure. Il ne s’agit donc que d’une suren­chère de la LCR, selon une habi­tude qui a la faveur de cette orga­ni­sa­tion. Suit la reven­di­ca­tion du « droit à l’autodét­er­mi­nation des DOM-TOM ». La LCR ne pré­cise même pas le DROIT A L’INDÉPENDANCE. Il ne s’agit pas d’une nuance secondaire : De Gaulle a pour­suivi par exem­ple, pen­dant un cer­tain temps, la guerre colo­niale d’Algérie tout en par­lant de « droit à l’autodét­er­mi­nation ».

L’éta­ti­sation du Capital ne change pas la nature de l’État

Viennent enfin les plats de rés­ist­ance : les natio­na­li­sa­tions et le « contrôle ouvrier ». La LCR demande au PCF et au PS de « rompre avec la bour­geoi­sie » en expro­priant et en plaçant sous contrôle ouvrier les entre­pri­ses qui fer­ment (…) ainsi que celles dont la natio­na­li­sa­tion est demandée par les tra­vailleurs ». Car, pour la LCR, le « main­tien de l’éco­nomie de marché » est l’un des trois axes qui scel­lent la poli­ti­que de col­la­bo­ra­tion de classe du PC et du PS. La LCR est ainsi cohér­ente avec elle-même puisqu’elle caracté­rise comme « ouvriers » (déformés) tous les États qui ont natio­na­lisé l’essen­tiel de leur indus­trie, de la Pologne au Cambodge, en pas­sant par Cuba et la Tchécoslovaquie.

Des mesu­res d’éta­ti­sation poussées ne sont pour­tant nul­le­ment hors de portée d’un État bour­geois. La LCR a la mém­oire courte. Il n’y a pas si long­temps, au len­de­main du coup d’État mili­taire du 25 avril 1974 au Portugal, le prin­ci­pal grief qu’elle fai­sait au Mouvement des Forces Armées (l’orga­ni­sa­teur de la « révo­lution des œillets », NDLR) était de « res­pec­ter l’éco­nomie de marché ») (bro­chure « Coup pour coup » n° 1). Ironie du sort : 60 % de l’éco­nomie por­tu­gaise est main­te­nant natio­na­lisée. Quant au « contrôle ouvrier » (en vigueur éga­lement offi­ciel­le­ment au Portugal d’ailleurs), on convien­dra qu’il est pos­si­ble de mettre der­rière ce mot d’ordre beau­coup de choses différ­entes, sur­tout si Marchais et Mitterrand se char­geaient de l’ins­tau­rer avec le concours des « orga­ni­sa­tions ouvrières actuel­les », c’est-à-dire des syn­di­cats CGT et CFDT.

L’éta­ti­sation du Capital ne sort pas davan­tage du capi­ta­lisme et de l’ « éco­nomie de marché ». C’est à l’éch­elle mon­diale que fonc­tionne le marché capi­ta­liste. Et si Mitterrand et Marchais envi­sa­gent la natio­na­li­sa­tion des sec­teurs clés, une limi­ta­tion des lois du marché capi­ta­liste à l’intérieur des fron­tières natio­na­les, c’est dans le seul but de ren­for­cer les posi­tions du capi­tal français sur le marché mon­dial.

L’État bour­geois ne doit pas être contrôlé mais détruit

Restent enfin les « libertés syn­di­ca­les dans l’armée et le contrôle des tra­vailleurs et des orga­ni­sa­tions ouvrières sur l’armée. ». S’il est tout à fait juste de mettre en avant la liberté d’orga­ni­sa­tion pour les sol­dats, ce n’est pas pour autant que doit être aban­donné le pro­gramme com­mu­niste révo­luti­onn­aire de des­truc­tion de l’armée bour­geoise comme le fait la LCR. « Contrôler l’armée », c’est jus­te­ment ce que toutes les variétés de réf­orm­istes (du CERES (1) au PSU et au PCF en pas­sant par la gauche de la CFDT) lais­sent enten­dre qu’il est pos­si­ble de faire. Bien sûr, à usage interne, la LCR conserve sans doute à son pro­gramme la des­truc­tion de l’armée bour­geoise, mais elle glisse dis­crè­tement ce pro­gramme dans sa poche pour qu’il ne vienne pas assom­brir ses rap­ports avec les sta­li­niens et les réf­orm­istes.

On se demande d’ailleurs quel­les sont ces fameu­ses « orga­ni­sa­tions ouvrières » chargées de contrôler l’armée. La LCR pense-t-elle que la nais­sance de conseils ouvriers accom­pa­gne­rait auto­ma­ti­que­ment (« sui gene­ris » comme elle aime le dire) l’ins­tal­la­tion de Mitterrand et Marchais à l’hôtel Matignon ? Ou bien serait-ce la CGT qui devrait se char­ger de ce contrôle ? Auquel cas, nous ne pou­vons qu’être inquiets : la LCR ignore-t-elle que la social-démoc­ratie alle­mande qui « contrôlait » effec­ti­ve­ment cer­tai­nes unités mili­tai­res les a incitées à par­ti­ci­per à la répr­ession contre les insurgés spar­ta­kis­tes… ?

Non au sou­tien cri­ti­que à la bour­geoi­sie !

Quoique la LCR s’en déf­ende, c’est bien sur les posi­tions du « sou­tien cri­ti­que » qui étaient celles du MIR au Chili et qui ont contri­bué à dis­si­mu­ler la nature de classe bour­geoise du gou­ver­ne­ment Allende, qu’elle passe dis­crè­tement. Un sou­tien sur des bases minima dont la confu­sion ne peut mener qu’à la capi­tu­la­tion de l’extrême gauche. Une fois de plus, la LCR se place en situa­tion de « conseiller cri­ti­que » des direc­tions des partis de gauche qu’elle affecte de considérer comme des « cama­ra­des dans l’erreur ». Il y a pour­tant une autre poli­ti­que pos­si­ble en dehors de la poli­ti­que de capi­tu­la­tion sur la voie de laquelle s’engage la LCR et de celle de pure dén­onc­iation ver­bale de la gauche qu’elle condamne. Il s’agit de pro­po­ser un pro­gramme de lutte sur des objec­tifs poli­ti­ques et éco­no­miques, des formes de lutte et d’orga­ni­sa­tion per­met­tant aux tra­vailleurs réf­orm­istes et révo­luti­onn­aires de se retrou­ver côte à côté et de faire l’unité de la classe ouvrière contre la bour­geoi­sie et ses valets de « gauche ».

(1) Club dirigé notam­ment par Jean-Pierre Chèvenement, qui intégra le PS, et ancêtre de l’actuel Mouvement des citoyens.

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La pla­te­forme élec­to­rale LCR-LO-OCT

Une ges­tion révo­luti­onn­aire des muni­ci­pa­lités est-elle pos­si­ble ?

Extraits d’un arti­cle paru Combat com­mu­niste N°23, 15 février 1977

Lutte ouvrière, la Ligue com­mu­niste révo­luti­onn­aire et l’Organisation com­mu­niste des tra­vailleurs (groupe maoïsant aujourd’hui dis­paru, NDLR) vien­nent de signer une plate-forme com­mune pour les élections muni­ci­pa­les. (…)

Des posi­tions contra­dic­toi­res et inconci­lia­bles

La prés­en­tation de la plate-forme sous le titre déjà équi­voque de « Défendre dans les muni­ci­pa­lités les intérêts des tra­vailleurs » jux­ta­pose deux posi­tions poli­ti­ques opposées. (…) D’une part, elle affirme qu’il faut lutter pour la des­truc­tion de l’État bour­geois, que des révo­luti­onn­aires à la tête de muni­ci­pa­lités ne pour­raient pas « chan­ger en pro­fon­deur la situa­tion des tra­vailleurs » et qu’ils refu­sent de s’ins­crire dans « une logi­que ges­tion­naire » même dite « démoc­ra­tique » ; d’autre part, cette même plate-forme prétend lutter pour la « démoc­ratie com­mu­nale », pro­teste contre la « faible auto­no­mie poli­ti­que » dont dis­po­sent les com­mu­nes et réc­lame :
- « l’accrois­se­ment des moyens budgét­aires de la com­mune »,
- « la sup­pres­sion de la TVA », « une fis­ca­lité impo­sant essen­tiel­le­ment les capi­ta­lis­tes et les dét­enteurs de gros reve­nus »,
- « l’exten­sion du domaine des conseils muni­ci­paux contre la tutelle du préfet et de l’admi­nis­tra­tion cen­trale et contre la double fonc­tion du maire, agent de l’État et de la com­mune » : « ses pou­voirs doi­vent se réd­uire à ceux d’un simple exé­cutant du conseil muni­ci­pal ».
-  En fait, les réd­acteurs de la plate-forme se refu­sent à définir clai­re­ment la muni­ci­pa­lité comme UN ORGANE DE L’ÉTAT BOURGEOIS. Et ils ne voient pas qu’il n’y a pas de contra­dic­tion fon­da­men­tale dans la fonc­tion du maire ; même si les intérêts essen­tiel­le­ment locaux qu’il défend s’oppo­sent sou­vent à ceux de l’État cen­tral, il demeure un rouage indis­pen­sa­ble de l’État bour­geois.

La mise des muni­ci­pa­lités sous la tutelle de l’État cen­tral, la création d’orga­nis­mes qui per­met­tent de passer par-dessus la tête des maires pour pren­dre des décisions concer­nant l’amé­na­gement du ter­ri­toire, l’urba­nisme, les équi­pements col­lec­tifs, etc., ont certes des conséqu­ences néf­astes pour la popu­la­tion labo­rieuse, dans la mesure où l’exis­tence d’un conseil muni­ci­pal élu ou plus proche de la popu­la­tion (il dépend de ses suf­fra­ges) est par­fois un obs­ta­cle à la réa­li­sation de pro­jets lésant gra­ve­ment cette popu­la­tion locale. Toutefois, il s’agit là d’une ten­dance géné­rale à la cen­tra­li­sa­tion de l’État bour­geois et il est aussi vain de rêver de reve­nir à la « démoc­ratie (bour­geoise) com­mu­nale » d’antan où les maires étaient maîtres chez eux, que de vou­loir reve­nir au par­le­men­ta­risme de la Quatrième République. Ces formes cor­res­pon­daient à des formes surannées du capi­ta­lisme : le capi­ta­lisme de libre concur­rence où les différents bour­geois réglaient plus ou moins démoc­ra­tiq­uement leurs pro­blèmes entre eux.

Quant à établir une fis­ca­lité frap­pant essen­tiel­le­ment les capi­ta­lis­tes et les gros reve­nus (pour­quoi essen­tiel­le­ment et pas uni­que­ment d’ailleurs ?), il s’agit tout bon­ne­ment d’une niai­se­rie réf­orm­iste : un tel système fiscal est tout à fait impos­si­ble dans le cadre du capi­ta­lisme ! Il est d’ailleurs indis­pen­sa­ble de sou­li­gner que tenter d’établir une telle fis­ca­lité au niveau des impôts locaux dans les limi­tes tracées par la lég­is­lation fis­cale se heur­te­rait à des contra­dic­tions insur­mon­ta­bles : impo­ser de façon dra­co­nienne les gros­ses entre­pri­ses abou­ti­rait par exem­ple à en faire fuir cer­tai­nes, à dis­sua­der les patrons d’ins­tal­ler des usines sur le ter­ri­toire donc en défi­ni­tive… à priver la com­mune de reve­nus et éga­lement à en dimi­nuer les emplois, donc à méc­ont­enter les électeurs. La boucle est bou­clée : il n’existe aucune pos­si­bi­lité de ges­tion révo­luti­onn­aire du capi­ta­lisme, même au niveau natio­nal…

Un, deux trois Louviers ?

Mais le pre­mier point de cette plate-forme tente éga­lement d’expli­quer qu’une muni­ci­pa­lité révo­luti­onn­aire met­trait le « conseil muni­ci­pal et toutes les décisions com­mu­na­les impor­tan­tes sous le contrôle direct des tra­vailleurs » et de « leurs orga­nes de lutte » (syn­di­cats, asso­cia­tions de loca­tai­res, comités de quar­tiers, comités de lutte sur tel ou tel pro­blème, etc.). Si l’on en croit les écrits du PSU, il exis­te­rait en France une com­mune qui fonc­tion­ne­rait de cette façon : Louviers. Nous igno­rons si la des­crip­tion idyl­li­que que le PSU trace de la vie muni­ci­pale de Louviers cor­res­pond à la réalité, ce qui nous sur­pren­drait, mais il n’est pas besoin de réfléchir beau­coup pour com­pren­dre qu’il est abso­lu­ment impos­si­ble que toutes les com­mu­nes de France, ou même une partie signi­fi­ca­tive d’entre elles, puis­sent rendre gra­tuits pis­cine, spec­ta­cles, trans­ports, ate­liers récré­atifs d’arti­sa­nat, comme on nous affirme que c’est le cas à Louviers. La meilleure volonté muni­ci­pale ne pour­rait que se heur­ter à d’évidents pro­blèmes de ren­ta­bi­lité. Ou bien la muni­ci­pa­lité dis­tri­bue gra­tui­te­ment les loge­ments et elle se retrou­vera en faillite au bout de six mois.

Auquel cas voilà le lan­gage que devrait tenir honnê­tement le can­di­dat révo­luti­onn­aire : « J’appel­le­rai les tra­vailleurs à occu­per gra­tui­te­ment les loge­ments, à uti­li­ser gra­tui­te­ment les pis­ci­nes, ter­rains de sport, etc., mais je vous préviens honnê­tement qu’il en déc­ou­lera iné­vi­tab­lement une faillite des finan­ces loca­les, et cela dém­ont­rera qu’aucun chan­ge­ment n’est pos­si­ble au niveau local, sans un chan­ge­ment global de société. » Sinon, on voit mal ce que pour­raient réel­lement contrôler ces fameux « orga­nes de lutte » des tra­vailleurs. En dehors d’une pér­iode révo­luti­onn­aire où le « contrôle » ne cons­ti­tue­rait qu’une brève étape pré­parant imméd­ia­tement LA DESTRUCTION DES MUNICIPALITÉS, leur rem­pla­ce­ment par des CONSEILS OUVRIERS (et non par de vagues comités de lutte regrou­pant indis­tinc­te­ment diver­ses cou­ches de la popu­la­tion), comme auto­rité locale, l’arme­ment des tra­vailleurs au niveau local et la pré­pa­ration de l’insur­rec­tion, les « contrôleurs » ne pour­raient que se trans­for­mer en bureau­cra­tes et se couper des tra­vailleurs. On retombe alors dans l’auto­ges­tion ver­sion PS.

Il faut ajou­ter que, de toute façon, de tels orga­nes n’exis­tent actuel­le­ment nulle part. Mais peut-être les signa­tai­res de la plate-forme escomp­tent-ils que la prés­ence de révo­luti­onn­aires dans les muni­ci­pa­lités favo­ri­se­rait la nais­sance de ces orga­ni­sa­tions, voire une situa­tion révo­luti­onn­aire ? C’est tout sim­ple­ment poser les pro­blèmes à l’envers : le jour où se dével­op­pera un puis­sant mou­ve­ment de comités ouvriers locaux, nous ver­rons éventu­el­lement si, tac­ti­que­ment, le parti révo­luti­onn­aire devra bri­guer le poste de maire (1) ou balan­cer tout sim­ple­ment le conseil muni­ci­pal. Mais, dans une telle situa­tion, il est peu pro­ba­ble que la bour­geoi­sie laisse sans réagir le pou­voir local aux révo­luti­onn­aires, dans le cadre muni­ci­pal ou non, car ce sera le pro­blème du pou­voir qui sera posé. Prenons, par exem­ple, le pro­blème du loge­ment. Si la muni­ci­pa­lité et l’office HLM qui dépend d’elle procèdent à une ges­tion saine des crédits HLM et ne louent qu’à ceux qui ne peu­vent payer, ils exclue­ront les éco­no­miq­uement fai­bles, les vieux, etc., et devront exiger la ren­trée des loyers des chômeurs ou les faire expul­ser.

Un autre point de l’accord (le troi­sième) concerne la « déf­ense des libertés ». Il se pro­pose non seu­le­ment de mettre en per­ma­nence les salles de réunion, locaux, jour­naux muni­ci­paux, etc., à la dis­po­si­tion des tra­vailleurs, mais d’établir un véri­table contrôle sur la police en ren­dant « la plus publi­que pos­si­ble l’acti­vité des orga­nes répr­ess­ifs locaux (com­mis­sa­riats, postes de police) ». On atteint là le summum de la naïveté et du ridi­cule. Pour mettre hors d’état de nuire les forces de répr­ession loca­les, il ne suffit pas que des comités les contrôlent, mais il faut que les tra­vailleurs les dés­arment. Tout au plus est-il pos­si­ble d’ima­gi­ner une brève pér­iode d’équi­libre des forces, de « double pou­voir » au niveau local, où les bandes armées du Capital ne peu­vent plus faire la loi, mais où les tra­vailleurs ne les ont pas encore dis­persées… Mais ce n’est que dans une pér­iode révo­luti­onn­aire que pourra se prés­enter une telle situa­tion. D’ici là, un maire peut certes user de son titre et de ses pré­ro­ga­tives pour mettre des bâtons dans les roues de la fli­caille, mais l’expéri­ence montre que ça ne peut pas aller bien loin !

D’ailleurs, pour dén­oncer les exac­tions poli­cières, il n’est pas néc­ess­aire d’être maire ou conseiller muni­ci­pal, et l’atti­tude des flics envers la popu­la­tion dépend essen­tiel­le­ment du rap­port des forces avec les orga­ni­sa­tions ouvrières, pas de la prés­ence d’édiles de gauche ! Les flics ne se gênent nul­le­ment pour tabas­ser jeunes et immi­grés dans les muni­ci­pa­lités de la ban­lieue ouvrière dirigées par le PCF, en dépit des pro­tes­ta­tions régulières de ses élus. C’est sans égard pour les innom­bra­bles ques­tions écrites déposées sur le bureau de l’Hôtel de Ville que les flics au ser­vice des pro­mo­teurs jet­tent régul­ièrement à la rue des mal-logés ! Pire : en attri­buant un tel rôle aux élus, les révo­luti­onn­aires ris­quent d’encou­ra­ger la ten­dance géné­rale qui consiste à comp­ter sur des per­son­na­lités jouant le rôle d’avo­cats.

Par ses contra­dic­tions, par l’impor­tance tout à fait exagérée qu’elle attri­bue à la pos­si­bi­lité d’uti­li­ser les muni­ci­pa­lités comme « levier » des luttes, cette plate-forme est plus qu’équi­voque : elle repose sur une grave confu­sion de prin­cipe. Il faut ajou­ter que si son titre est « Pour le pou­voir des tra­vailleurs »… le texte ne parle en aucun point de ce dit pou­voir. Notons enfin que le para­gra­phe accordé aux tra­vailleurs immi­grés est ridi­cu­le­ment réduit quand on pense que ces tra­vailleurs représ­entent 20% de la classe ouvrière franç­aise et plus de 50 % de la popu­la­tion dans cer­tai­nes com­mu­nes ouvrières de ban­lieue comme Gennevilliers. Nous ne ferons pas l’injure de soupç­onner les signa­tai­res de la plate-forme d’avoir négligé la frac­tion la plus exploitée du prolé­tariat de ce pays, parce qu’elle ne dis­pose pas du droit de vote, mais on ne peut s’empêcher d’y voir un lapsus inquiétant.

(1) Le pas­sage ici sou­li­gné l’est par mes soins pour mettre en évid­ence à quel point le groupe Combat com­mu­niste - auquel j’appar­te­nais à l’époque - tenait un double lan­gage : d’un côté l’apo­lo­gie des conseils ouvriers, de l’autre cette phrase qui affirme tran­quille­ment que LE parti révo­luti­onn­aire décide de ce qui est bon pour les tra­vailleurs !!!! (Y.C.)

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