Accueil > Ni patrie ni frontières > 33-34-35 : Les pièges de l’identité nationale - France- Pays-Bas- (...) > Les 6 péchés capitaux de la Gauche identitaire postmoderne

Les 6 péchés capitaux de la Gauche identitaire postmoderne

mardi 7 septembre 2010, par Yves

Un article d’Eric Fassin paru dans « Libération » du 6 septembre 2010 « Xénophobes, les Français, pas si sûr Monsieur Sarkozy » http://www.liberation.fr/politiques/0101656028-xenophobes-les-francais-pas-si-sur-monsieur-sarkozy) et appelant la gauche à se ressaisir face à la « xénophobie d’Etat », à faire preuve d’audace et d’imagination face à la campagne de la droite, à rompre avec sa coupable passivité antérieure face à des idées comme le « seuil de tolérance », nous offre l’occasion d’analyser comment fonctionne l’idéologie de la Gauche identitaire postmoderne dont fait partie ce sociologue. Si son texte part d’une intention généreuse et se situe dans une démarche sympathique (en finir avec la « xénophobie d’Etat », aussi vague soit ce concept), ses conclusions politiques relèvent du réformisme le plus plat. Pour illustrer notre propos nous avons puisé dans d’autres textes du même auteur. Si des lectrices et lecteurs veulent nous communiquer leurs réflexions pour enrichir cet article (et trouver un septième péché capital…), celles-ci sont les bienvenues.

* Le premier élément commun à tous les identitaires de gauche, c’est l’appel à la compassion, compassion qui fait l’objet d’une manipulation politique.

Pour la Gauche identitaire postmoderne, il ne s’agit pas de miser sur la révolte contre les injustices, la volonté de mettre à bas le système capitaliste et détruire ses fondements, mais sur un « sursaut moral » comme l’écrit Fassin en invoquant les réactions du Pape et de certains dirigeants de la droite. Non il faut absolument canaliser cette révolte vers une compassion charitable et « citoyenne » en faveur des « victimes » des multiples « phobies » dénoncées par Fassin et ses amis : xénophobie, islamophobie, judéophobie, homophobie, etc. Les mots en « isme » (racisme, antisémitisme, etc.) ne gagnent rien à être transformés en mots en « phobie », car on passe ainsi, sans s’en rendre compte, du registre politique au registre psychologique, la phobie étant davantage une peur irrationnelle, éternelle, qu’une idéologie que l’on peut décortiquer et démonter, et contre laquelle on peut combattre collectivement. La phobie fait avant tout partie de l’imaginaire individuel, personnel. Il existe évidemment une dimension psychologique à ces phénomènes mais la mode des « phobies » traduit davantage une capitulation devant l’idéologie dominante qui tend à psychologiser les questions et les relations sociales qu’un affinement des analyses politiques.

Mais ce choix compassionnel du postmodernisme identitaire de gauche est logique. Dans la continuité des mouvements de l’après 68 qui mettaient en avant la libération immédiate des désirs des individus contre toutes les dominations, le « personnel est (effectivement devenu) politique », mais de façon inattendue et parfaitement réactionnaire. Et la Gauche identitaire postmoderne est tombée dans le piège, croyant rompre avec le dogmatisme marxiste (pourtant bien réel), les vieux schémas éculés de la lutte de classe, etc.

C’est l’idéologie qui inspire à la fois la télé-réalité et la communication politique des grands partis de gauche comme de droite, qui met en scène les problèmes sociaux en les présentant comme « individuels » : les femmes battues ou violées ; les enfants martyrisés par leurs parents ; les épouses ou les compagnes d’hommes qui les négligent, ne savent plus les apprécier, n’assument aucune tâche ménagère, etc. ; les immigrés et leurs enfants qui subissent des discriminations, risquent d’être expulsés, vivent dans l’angoisse et la précarité ; les ouvriers et les ouvrières licenciés que l’on amène sur un plateau télé face à des hommes politiques tétanisés ; les sans domicile fixe qui ont du mal à trouver à manger – l’appellation même des « Restaus du cœur » est d’ailleurs significative : du très chrétien « À votre bon cœur messieurs dames » à la politique du « care » de Martine Aubry, on patauge dans les discours humanitaires consensuels et inoffensifs pour le système capitaliste.

Les producteurs de télé-réalité et les hommes politiques de gauche prônent eux aussi le « respect » des « différences » et des « identités », les « identités » étant autant de niches qu’il faut rentabiliser au maximum pour des raisons électorales ou commerciales.

La principale différence entre les producteurs de télé-réalité et les professionnels de la communication politique est que les producteurs de télé considèrent que c’est à la victime de se prendre en main (cf. l’émission « Super Nanny » et sa culpabilisation des parents) ou alors d’attendre le geste d’un généreux bienfaiteur et/ou de voisins compatissants (cf. « Les maçons du cœur », dont le titre glorifie une nouvelle fois les vertus du fameux organe dispensateur de compassion…).

Les partisans sociaux-démocrates de la politique du « care », eux, admonestent moins les pauvres pour leurs comportements que les présentateurs de télévision (quoique Ségolène Royal ou Manuel Valls soient plutôt des adeptes enthousiastes de la politique sécuritaire et des centres de redressement pour les prolétaires sauvageons) ; ils préfèrent nous vanter les bienfaits de l’Etat providence ou ceux de l’adhésion à des associations, des « réseaux » censés diffuser et mobiliser toute la compassion nécessaire pour « faire bouger les choses »…en clair colmater péniblement les brèches de la misère sociale et économique grandissante.

Les victimes plongées dans la misère sociale ou psychologique se confessent sur le petit écran ; on produit des émissions de télévision et des livres fabriqués en un temps record autour de leur cas ; des images chocs circulent (dans une interview parue dans « Libération » un participant à la manif du 4 septembre 2010 contre la « xénophobie d’Etat » raconte s’être décidé à descendre dans la rue après avoir vu la vidéo d’une femme rom enceinte et maltraitée par la police. Il ne s’agit pas de se moquer de l’indignation suscitée par cet acte ignoble, mais de souligner l’impact de l’émotion, au détriment de la connaissance – dans ce cas de la connaissance des politiques migratoires, qui ont toujours été hostiles aux Roms, et même aux « gens du voyage » français, bien avant le énième tournant sécuritaire du gouvernement Sarkozy-Fillon monté en épingle par la gauche morale).

Dans le même registre, l’appel « Non à la politique du pilori » (le pilori, voilà encore une métaphore de la compassion et de la pitié pour des victimes !) lancé par la Ligue des droits de l’homme, mais repris et soutenu de façon acritique par la gauche et l’extrême gauche, exprimait bien cette idéologie compassionnelle pour les « pauvres » immigrés « victimes » de la « xénophobie d’Etat » et du « racisme.

* Le deuxième pilier de l’idéologie de la Gauche identitaire est l’assimilation de toutes les discriminations au racisme et si possible à l’antisémitisme (1) génocidaire, aux pratiques des Etats fascistes ou parafascistes, etc.

L’antifascisme postmoderne est avant tout compassionnel, infrapolitique. Les camps de concentration, les camps d’extermination, la Gestapo, la Milice, Hitler, Pinochet, Franco, Salazar, Videla, etc., sont certes « horribles », « ignobles », « barbares », « inhumains », tout ce que l’on veut, mais ils ne sont pas que cela. Leur domination, leurs dictatures ne relèvent pas seulement de l’utilisation politique des pulsions de haine et des frustrations sociales d’une partie des dominés, ou, pour utiliser un terme à la mode chez les philosophes de gauche et les psy, du « ressentiment » des exploités. Ils ont une fonction politique et sociale, une rationalité économique, sociale et politique qu’il faut dégager sous peine de rester cantonnés à des explications psychologiques ou « essentialistes » du type « c’est dans la nature humaine… ». Et pour cela il faut quitter le registre de l’indignation morale et de la seule solidarité sentimentale avec les victimes.

Mais la Gauche identitaire ne veut pas voir le lien entre fascisme, nazisme et capitalisme, pas plus d’ailleurs qu’elle ne dispose de clés pour comprendre le stalinisme dont une des composantes essentielles a partout été la défense de l’identité nationale derrière un vernis pseudo internationaliste.

* Le troisième credo de la Gauche identitaire est le respect des lois, de la Constitution et de la démocratie bourgeoise.

C’est ainsi que Eric Fassin prend en exemple les bonnes lois qui ont su réprimer l’homophobie et donner leur place aux homosexuels dans la société française : « C’est la leçon du Pacs : lorsque Lionel Jospin a fini par assumer la loi votée par la gauche, c’est Nicolas Sarkozy lui-même qui, dès l’été 1999, rejetant les surenchères homophobes de son camp, s’est engagé sur le terrain de la tolérance, pour ne pas l’abandonner à la gauche. Les droits des homosexuels sont bien devenus un enjeu de concurrence ». Ses considérations montrent bien que, contrairement à tous les raisonnements en vogue dans les années 70 et à certains arguments féministes et libertaires encore aujourd’hui, le combat contre l’homophobie ne menace pas radicalement la domination du Capital et de l’Etat (capitalisme, patriarcat et « hétéronormativité » – excuse my French, ce terme désigne la domination des hétérosexuels sur les homosexuels, les transgenres, etc., par l’imposition, entre autres, de normes – étant censés être indissociables). Qu’il est un combat interclassiste, et que, comme tous ces combats, il profite surtout aux bourgeois et aux petits bourgeois homosexuels, et très peu aux ouvriers, aux employés et aux travailleurs immigrés homosexuels victimes de discriminations au travail ou dans leur quartier.

Ce respect pour la légalité bourgeoise, Fassin l’avait déjà exprimé en signant, le 17 décembre 2003, un texte sur le hijab avec d’autres intellectuels, texte qui proclamait « tant qu’elle ... refusera de donner aux descendants des peuples qu’elle a colonisés l’égalité promise par sa Constitution, par ses lois internes autant que par ses obligations internationales, la France aura des problèmes ». Ou dans son introduction à « L’inversion de la question homosexuelle » : « Sans doute sommes-nous tous d’accord pour considérer que les choix économiques ou politiques relèvent de la négociation politique. Mais doit-on considérer que les questions sexuelles, qu’il s’agisse de genre ou de sexualité, de mariage ou de famille, de filiation ou de reproduction, échappent à la délibération démocratique ? »

« Délibération démocratique », « obligations internationales », « négociation politique », « Constitution », « lois internes », on a bien affaire à un démocrate bourgeois.

* Le quatrième credo de la Gauche identitaire est le respect des identités nationales et donc aussi, nolens volens, des Etats nationaux qui défendent ces identités nationales.

Puisque la Gauche identitaire ne peut attaquer frontalement le mythe de la nation, elle est obligée de séparer et d’opposer, de façon artificielle, les bons nationalismes progressistes du Sud aux mauvais nationalismes (impérialistes, colonialistes, post-colonialistes) du Nord. C’est par exemple ce que dit très explicitement Houria Bouteldja, des Indigènes de la République, dans une intervention dans un débat sur l’identité nationale à la (http://www.youtube.com/watch?v=FH2lD3Obe_Y ) ou dans son interview à la revue « Hérodote », et que l’on retrouve aussi dans le livre de Sadri Khiari « Politique de la racaille ».

Il n’est donc pas étonnant qu’un identitaire comme Eric Fassin croie que la gauche pourrait prendre l’initiative sur le plan de l’immigration et ainsi obliger la droite à reculer dans sa campagne xénophobe, voire créer une dynamique électorale qui ferait progresser un seuil d’intolérance à la xénophobie et au racisme « pourquoi la gauche ne pourrait-elle de même reprendre la main en matière d’immigration ? L’évidence du problème de l’immigration pourrait ainsi se défaire bientôt, sous l’effet d’une croyance nouvelle, au seuil d’intolérance », écrit-il dans son article

Cette proposition montre l’incapacité de Fassin et surtout de la Gauche identitaire à comprendre la fonction de l’Etat national, et particulièrement de l’Etat républicain français. La « xénophobie d’Etat » que Fassin dénonce certainement avec la plus grande sincérité est constitutive de la naissance et du développement de la République française non seulement dans ses lointaines colonies mais aussi sur son territoire, non seulement vis-à-vis des immigrés coloniaux mais vis-à-vis des immigrés européens (des Allemands aux Polonais, en passant par les Italiens, les Portugais et les Espagnols) – et, si l’on voulait en rajouter une couche, on pourrait même dire, comme Houria Bouteldja dans l’interview précitée, que l’Etat national-républicain français écrasa aussi les particularismes régionaux… Il ne sert donc à rien d’invoquer les mânes de la République (surtout celles de la Troisième, de la Quatrième et de la Cinquième !) pour combattre la xénophobie.

* Le cinquième credo de la Gauche identitaire est la négation de la lutte de classe.

Une seule identité n’existe pas, aux yeux de la Gauche identitaire, c’est l’identité ouvrière ou prolétarienne (ou alors dans un passé lointain et vague, folklorique mais qui n’est même pas digne de son fameux « respect »). Comme la haine des travailleurs (l’ « ouvriérophobie » ?) est un sentiment rarement exprimé ouvertement dans les principaux médias aujourd’hui et qu’elle ne susciterait guère la compassion des petits bourgeois et des médias de gauche qui ne s’intéressent qu’aux problèmes des « classes moyennes », les identitaires de gauche nient ou ignorent l’existence des combats de classe, hier mais surtout aujourd’hui. Ces combats ne peuvent que les effrayer car ils mobilisent (ou ont mobilisé), non pas des « victimes » qui quémandent des « réparations » ou des « indemnités de licenciement », des excuses (du Pape ou d’un quelconque Premier ministre ou président de la République) ou davantage de « respect » des institutions bourgeoises, mais des hommes et des femmes qui veulent renverser et anéantir l’ordre existant, pas simplement grignoter quelques acquis ou quelques droits sans toucher à la domination de classe de la bourgeoisie et de son Etat. Ces combats reposent non seulement sur des affrontements physiques, mais aussi sur des affrontements idéologiques qui aujourd’hui font peur à tous les intellectuels, ennemis du « sectarisme », du « dogmatisme », du « schématisme ».

C’est ainsi que l’on peut comprendre les consensus mous auxquels arrivent toujours les militants de la gauche et de l’extrême gauche quand ils agissent ensemble, ce plus petit dénominateur commun politique qui n’est rien d’autre que l’idéologie humanitaire de la Gauche identitaire.

* Le sixième credo de la Gauche identitaire est un grand « respect » pour les religions, donc une incapacité à affronter l’obscurantisme religieux et les tentatives des Eglises de gagner plus de pouvoir dans la société.

Cet aspect n’est pas évoqué dans la tribune libre d’Eric Fassin parue dans « Libération », mais il fait partie du patrimoine politique des identitaires de gauche, comme en témoignent leurs positions favorables à la « laïcité ouverte » et au multiculturalisme dans toutes les discussions sur les « signes religieux ostensibles », le port du hijab et de la burqa, etc. On ne trouve jamais chez eux de critique radicale de la religion.

C’est ainsi que, dans « Le Nouvel Observateur » du 06/05/2010 Fassin réussit encore à semer la confusion tout en dénonçant les propos crapuleux du ministre de l’Immigration : « Hortefeux, écrit-il, envisage ainsi de retirer sa nationalité au mari d’une femme qui porte le niqab en l’accusant de polygamie. Or quand Paul Bocuse s’est vanté de ses trois femmes (« Il y en a une pour le déjeuner, une pour le thé, une pour le dîner »), qui s’est indigné ? Faut-il être français de souche pour être polygame ? »

Partant d’une critique juste des délires d’Hortefeux sur l’identité nationale, Fassin en arrive à une comparaison absurde, ridicule, qui met sur le même plan la polygamie islamique imposée par la charia, et reconnue par les tribunaux des Etats musulmans, et la pluralité des partenaires féminins d’un homme, dans un cadre qui n’est réglementé par aucune loi, d’inspiration religieuse ou laïque. Le fait d’avoir plusieurs maîtresses peut reposer sur un rapport de domination (financière, s’il les entretient !) ou autre, mais au moins ce rapport n’a-t-il aucun fondement juridique ou légal.

En établissant cette comparaison, Fassin justifie, sans s’en rendre compte, la domination masculine sur les femmes (ici musulmanes), domination que la Gauche identitaire postmoderne a pourtant tellement à cœur de dénoncer avec des trémolos dans la voix.

Mais l’idéologie identitaire postmoderne se moque de toutes ces contradictions tant qu’elle arrive à conquérir de l’espace médiatique et politique.

Y.C.,

« Ni patrie ni frontières »,

7/09/2010

1. « D’autre part, l’expérience des discriminations n’est pas sans effet sur les victimes : elle contribue à les constituer en tant que sujets. Dans les années 1930, beaucoup se sont découverts juifs sous l’effet de l’antisémitisme », écrit Fassin dans un article au titre ébouriffant : « Race objective vs. [contre] race subjective ». La référence à l’antisémitisme est souvent pour les identitaires de gauche, mais aussi pour de nombreux intellectuels de toutes sortes de sensibilités, un moyen de faire passer en contrebande leur idéologie, en bloquant toute objection éventuelle par la référence au judéocide.