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Limites de l’antisionisme n° 11 : flotille, retraites, apéro-saucisson... Cherchez l’intrus !

dimanche 27 juin 2010, par Yves

Cette rubrique a été inaugurée en juillet 2002 et vise à recenser (de temps en temps !) les innombrables aberrations auxquelles conduisent certaines formes d’antisionisme, tant il est vrai que si tous les « antisionistes » ne sont pas antisémites, certains sont borderline ou se démasquent carrément… Ceux qui le souhaitent pourront se reporter aux articles précédents de cette série : 9, 118, 266, 329, 725, 726, 815 et 817

Cherchez l’intrus dans cette énumération : flotille de Gaza… casse des retraites…apéro saucisson-pinard

Cet inventaire à la Prévert devrait à priori faire éclater de rire n’importe quel militant ou sympathisant d’extrême gauche ou de gauche. Qu’y a-t-il de commun entre l’intervention meurtrière des soldats israéliens contre un des bateaux de la flotille « humanitaire » pour Gaza le 31 mai 2010, les nouvelles mesures prises par le gouvernement Sarkozy/Fillon contre les retraites le 16 juin 2010 et l’organisation d’un apéro « saucisson pinard » à la Goutte d’Or, le 18 juin 2010 par un quarteron de gaullistes, de libéraux, d’identitaires, de militants d’extrême droite et de l’UMP, et de républicains de gauche, tous unis dans la xénophobie ?

Apparemment rien.

Mais c’est que, chers lectrices et lecteurs, vous n’aviez (heureusement ! ) pas pensé du tout au « complot sioniste » , thèse fantaisiste et criminelle qui permet depuis quelques années d’expliquer tout et n’importe quoi.

Sans tomber dans la paranoïa et les jugements hâtifs d’un Taguieff qui voit dans (presque) tout gauchiste, tiermondiste ou altermondialiste un antisémite qui s’ignore (il préfère parler de judéophobie, mais il s’agit fondamentalement de la même chose), on ne peut que s’inquiéter de la facilité avec laquelle des propos « antisionistes » flirtent avec le vieil antisémitisme (les juifs sont responsables de la mort du Christ ; ils contrôlent les banques, la presse et les gouvernements) tout en se régénérant aux sources de la protestation humanitaire (le soutien à la population palestinienne victime du blocus israélien), de la dénonciation du « libéralisme » et du gouvernement Sarkozy/Fillon (les « réformes » des retraites) et de l’antifascisme (la Coalition xénophobe du 18 juin étant faussement présentée comme « fasciste » ou d’extrême droite alors qu’elle était bien plus large, ce qui la rendait d’ailleurs encore plus nocive).

C’est ainsi qu’un groupuscule de gauche confidentiel, dont je ne citerai même pas le nom, a fait circuler sur Internet l’analyse grotesque suivante :

« Il nous est apparu, sous réserve de faits nouveaux, que l’action de piratage meurtrier dans les eaux internationales d’une flottille d’aide humanitaire désarmée par des militaires israéliens avait provoqué une indignation populaire et politique mondiale. (…) Les jours suivants une intense campagne médiatique et de multiples réseaux ont tenté de justifier l’acte d’Israël. (…) Le tapage médiatique pour des « apéros identitaires » se situe dans cette campagne (…) vecteurs de racisme et de diversion par rapport à la recherche des solutions aux véritables problèmes sociaux auxquels sont confrontés les familles en France. Ce tapage tombe aussi à pic pour faire diversion à la mobilisation populaire croissante des Français contre le plan anti-retraites du gouvernement. (…)  » Et de conclure : « faire découler l’anti-islamisme de la défense d’une "judéo-chrétienté" est un double mensonge historique, l’Islam reconnaissant le Christ comme prophète, alors que les notables juifs ont contraint les Romains à le crucifier. La raison de ce mensonge est de nourrir une campagne médiatique mondiale sur le thème d’une "guerre des civilisations" justifiant et préparant d’autres aventures militaires au Moyen-Orient. »

On a dans ce communiqué délirant d’un micro-groupuscule de gauche un excellent exemple de la stupidité et de la nocivité des théories du « complot sioniste », discours facilité par le fait que la plupart des membres de la Coalition xénophobe du 18 juin soutiennent effectivement les agissements et les crimes des gouvernements israéliens. Pour ce qui concerne les courants d’extrême droite, tout le monde sait qu’ils sont divisés sur la question d’Israël et des juifs : certains n’arrivent pas à se débarrasser de leur vieil antisémitisme catholique et voient dans les Palestiniens des victimes christiques ; d’autres font de savants calculs géopolitiques en misant sur une « révolution arabe » et un fondamentalisme musulman qui mettraient à bas l’Axe du Mal américano-sioniste en s’alliant avec l’Iran, la Turquie et les nationalistes d’Amérique latine (à commencer par le Venezuela) ; d’autres encore ressassent leurs rancoeurs d’ex-colons de l’Algérie ou leur haine de l’immigration maghrébine, etc.

Peu soucieux de restaurer la complexité des positions politiques en présence, les obsédés du « complot sioniste » (expression qui a remplacé le « complot juif ») peuvent ainsi fabriquer une chronologie et inventer des causalités fantaisistes : l’apéro saucisson pinard a été planifié bien avant l’intervention de l’armée israélienne ; Riposte laïque est un groupe xénophobe mais qui a toujours dénoncé (jusqu’ici du moins) les projets de réforme des retraites ; ces contre-réformes se multiplient et sont l’objet de débats depuis des années (la réforme Fillon date de 2003), et l’accélération de ces mesures gouvernementales n’a rien à voir avec le conflit israélo-palestinien, et tout à voir avec l’approfondissement de la crise économique et financière ; les médias se saisissent de ce qui fait vendre du papier ou de ce qui attire les téléspectateurs (du foot au mariage du futur roi de Suède en passant par Haiti), ils ne cherchent jamais à approfondir les sujets, et cette attitude n’a rien à voir avec le fait qu’ils soient pilotés par des « réseaux sionistes » ou un lobby sioniste (de toute façon, en France les médias abondent en reportages et articles sur les souffrances du peuple palestinien et la brutalité de Tsahal).

Mais peu importe aux théoriciens du complot sioniste, ce qui compte pour eux c’est de surfer sur des sentiments, ce qu’ils appellent justement la « vaste et légitime indignation populaire », en clair sur le ressentiment « antisioniste » qui est de fait souvent un ressentiment antijuif, voire même antijudaïque, conscient ou inconscient, qui reprend les thèmes du vieil antisémitisme chrétien.

C’est en effet ce que suggère clairement la fin du communiqué de ce groupuscule de gauche quand il prétend que « faire découler l’anti-islamisme de la défense d’une " judéo-chretienté" est un double mensonge historique, l’Islam reconnaissant le Christ comme prophète, alors que les notables juifs ont contraint les Romains à le crucifier ».

Voilà un bel exemple de collusion entre de vieilles légendes antijudaïques et antisémites, et les positions de la gauche théocompatible et philoislamiste actuelle.

1. Ce morceau de phrase suppose que l’individu Jésus Christ ait existé... Ce qui reste à démontrer et fait toujours l’objet de débats – en tout cas chez les historiens et les militants rationalistes.

2. Il suppose que les prophètes aient tous existé, à commencer par Abraham (comme le croient les musulmans), croyance elle aussi sujette à caution.

3. Il fait écho aux croyances antijudaïques et antijuives des musulmans selon lesquelles les juifs auraient tué (ou fait tuer) de nombreux prophètes (voir, sur le plan politique, les communiqués d’al-Quaida, les propos de Khomeiny, d’Ahmadinejad, etc.).

4. Il implique la culpabilité collective de tous les juifs (religion) ou Juifs (au sens de peuples, ou au sens vague…identitaire post-moderne, voir les “juifs antisionistes” !) d’une crucifixion d’un personnage imaginaire ou réel depuis les Romains jusqu’à aujourd’hui, soit pendant vingt siècles.

5. Il suppose que le récit historique de la crucifixion selon les Evangiles (dont le texte définitif a été adopté quatre siècles plus tard après moult discussions et manipulations) soit authentique.

6. Il recycle un vieux mythe chrétien et antisémite sur la responsabilité des « notables juifs » dans la mort de Jésus-Christ.

Quant aux considérations sur la « guerre des civilisations » incluses dans le communiqué de ce groupuscule, elles sont confondantes de bêtise : car c’est en accréditant les lectures de l’histoire du Moyen-Orient par les chrétiens, les sionistes religieux et les musulmans, qu’ils soient fondamentalistes ou pas, qu’on nourrit l’idée que le conflit israélo-palestinien serait d’ordre civilisationnel !

Etablir une continuité entre les « notables juifs » (prétendument responsables de la crucifixion du Christ) et les juifs (religion) et les Juifs (peuples) d’aujourd’hui, c’est penser comme un colon juif réactionnaire et raciste anti-arabe et anti-musulman, ou comme un islamiste antijudaïque et antisémite. Reconnaître une légitimité historique à la Bible ou au Coran, leur donner le statut d’un récit crédible sur le plan scientifique, c’est effectivement nourrir les fondamentalismes des trois monothéismes, et donc effectivement rejoindre la thèse du conflit ou de la guerre des civilisations.

Voilà à quelles aberrations conduisent certaines formes d’antisionisme qui alimentent la rumeur sur Internet…

Y.C.

Ni patrie ni frontières

27/06/2010

P.S. : Peu soucieux de se démasquer, ce micro-groupuscule a fini par faire circuler, quelques jours plus tard, une version post-datée et nettement édulcorée du communiqué ci-dessus....