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Théorie / Communisme

« Quel autre monde possible ? », de Claude Bitot (note de lecture)

jeudi 16 juin 2011

Quel autre monde possible ?

Retour sur le projet communiste

Claude Bitot

Editions Colibri. 10 euros

Nous avons déjà eu l’occasion de polémiquer avec Claude Bitot à propos de ses idées sur la crise finale. Nous restions alors dans le cadre d’une question qui hante notre milieu depuis des années : celle de la crise finale du capitalisme. Avec Quel autre monde possible ?, paru en juin 2008, Claude fait un bond qualitatif. Selon lui, Marx, s’il n’est pas un agent du capital, n’en est pas moins un accompagnateur intéressé du capitalisme,du simple fait qu’il n’a jamais entamé une critique radicale du développement des forces productives, mais en a plutôt fait l’éloge. C’est là le cœur de la cible que Claude Bitot veut atteindre : tout le reste du livre et ses références, de Babeuf à Bordiga en passant par Simone Weil, ne servant qu’à étayer sa thèse centrale.

Si Claude Bitot a raison de dire que le marxisme (j’ajouterais léninisme) a magnifié le développement des forces productives, la NEP, le taylorisme, et la révolution technique et scientifique (conséquence inévitable du socialisme en un seul pays), ces faits ne l’autorisent nullement à en faire porter la responsabilité à Marx et Engels. Dès l’avènement de la grande révolution industrielle (introduction de la machine ), Marx s’élève contre les malheurs qu’elle va causer aux forces productives humaines (faisant travailler femmes et enfants), la machine devenant cette force productive qui n’est plus source d’erreur, et concurrence l’autre force productive le prolétariat. Le réquisitoire de Marx est sans appel : dans L’Idéologie allemande, il indique clairement qu’à un certain stade, les forces productives se transforment en des « forces destructrices : le machinisme et l’argent ».

Tout cela, Claude Bitot en est parfaitement conscient, puisqu’il en parle dans son livre. Ce qu’il reproche à Marx, c’est que « les besoins créés par le capitalisme ne sont absolument pas critiqués. Ceux-ci à l’instar du machinisme » sont « neutres » (p. 211). Si la « société de consommation » ne fut pas critiquée en tant que telle par Marx, cela s’explique justement par le faible développement des forces productives, d’un capitalisme sortant de ses langes. D’ailleurs Claude Bitot le reconnaît (p. 212) : « Marx n’aurait certainement pas avalisé tous les besoins surgis de la société de consommation actuelle qui tourne, elle , à la sophistication extrême. »

Quand Marx parle de besoins, il s’agit de ceux du plus grand nombre, et à l’échelle de la Terre, ils sont relativement simples : avoir un toit, de l’eau, se nourrir, se soigner, s’éduquer, se chauffer. Ces besoins élémentaires, de première nécessité, sont bien loin d’être réalisés sous le capitalisme.
Le message que Claude Bitot veut faire passer, c’est que le communisme ne pourra pas reprendre la machine industrielle du capitalisme telle quelle – sur ce point nous sommes d’accord, la technologie n’est effectivement pas neutre. Elle fabrique une base matérielle en adéquation avec sa domination, détruire toute communauté au profit du « citoyen égoïste » des droits de l’homme, d’où tout un système de consommation qui repose sur l’individu et non sur le collectif. Claude Bitot aura remarqué que nous sommes contre l’industrie nucléaire, mais ceci n’est pas une mesure spécifiquement communiste, le capitalisme allemand est lui aussi contre le nucléaire.

Là ou nous ne pouvons plus suivre Claude Bitot, c’est quand son raisonnement le mène à vouloir émasculer la contradiction fondamentale entre les forces productives et les rapports de production, à émasculer la dialectique, et à raisonner non plus sur les bases du matérialisme historique, mais sur celles du matérialisme philosophique, en voulant naturaliser l’histoire.

En effet les communistes ne connaissent qu’une seule science, c’est celle de l’histoire, et même si nous reconnaissons que l’histoire peut se scinder en histoire de la nature ( celle ci ayant existé avant celle des hommes) et l’histoire des hommes, c’est pour mieux affirmer que l’histoire des hommes et de la nature se conditionnent réciproquement. « L’histoire est la véritable histoire naturelle de l’homme ». Par conséquent la nature dont nous parlons doit être saisie comme nature humaine sociale. La base de départ du marxisme, c’est l’histoire des hommes vivant en société ; l’histoire de la nature en tant que telle ne l’intéresse pas, et s’il fait intervenir les sciences de la nature c’est pour dire : « l’industrie est le rapport historique réel de la nature et par suite des sciences de la nature avec l’homme » (Manuscrits de 1844).

Claude Bitot fait l’éloge d’Amadeo Bordiga (p. 82) pour n’avoir pas « mordu à l’hameçon du “progrès moderne” ». Si Bordiga a effectivement repris la critique de la destruction de la nature par le mode de production capitaliste (MPC), il n’a pas été au point de rupture d’un Camatte qui en est arrivé à considérer que la contradiction fondamentale n’était plus entre les forces productives et les rapports de production se manifestant par la contradiction bourgeoisie/prolétariat.

Les forces productives devenant une menace pour l’« espèce humaine », hors classes. Ici on cherche à faire disparaître la contradiction fondamentale au profit de l’intérêt commun des prolétaires et des bourgeois à « limiter les forces destructives du productivisme ». Voilà donc le glissement de terrain sous lequel le marxisme délavé par l’écologisme se trouve embourbé pour avoir nié la dialectique, ici la dualité du MPC qui à tout moment est contradiction en acte, « richesse à un pôle, misère à l’autre pôle » – impossible, sans dépassement, sans saut qualitatif, sans révolution sociale, de surmonter la contradiction.

Claude Bitot est imprégné de morale – tout au long de son livre, et particulièrement de la page 264 à 267 (« Un retour salutaire »), il déplore l’affaiblissement tant idéologique que physique de l’homme : « Mollesse, lâcheté, fragilité extrême des individus vite déstabilisés et traumatisés... », et c’est pourquoi il propose le retour au travail manuel sur le mode de Babeuf... et il se lâche : « Pour notre part nous ajoutons : et s’il ne valait pas mieux une vie plus dure dans le communisme qu’une vie de plus en plus molle dans le capitalisme hyper développé ? ». Claude Bitot termine son livre sur un aveu : après avoir critiqué le « mouvementisme », il révèle son idéalisme, en affirmant que si le communisme « triomphera un jour, ce ne sera pas simplement par la force des choses, mais aussi par la force de ses idées ».

G. Bad

décembre 2008