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La situation des classes laborieuses au Japon (10)

publié le vendredi 5 février 2010

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Les travailleurs des campagnes. Les Coréens. Les burakumin. Patronat et fonctionnaires. Les yakuza

Ce texte est paru dans Echanges n°124 (prin­temps 2008), àla suite de :
- I. Introduction. La bureau­cra­tie. Les employeurs. Les tra­vailleurs n° 107, hiver 2003-2004, p. 37.
- II. La guerre sino-japo­naise (1894-1895). L’entre-deux guer­res (1896-1904). La guerre russo-japo­naise (1904-1905). Lutte de clans au sein du gou­ver­ne­ment n° 108, prin­temps 2004, p. 35.
- III. Avant 1914 : La com­po­si­tion de la classe ouvrière. La dis­ci­pline du tra­vail et l’ensei­gne­ment. Industrialisation et classe ouvrière . Les luttes ouvrières. Les syn­di­cats n° 109, été 2004, p. 25.
- IV. Les ori­gi­nes du socia­lisme japo­nais : Le socia­lisme sans prolé­tariat. Ses ori­gi­nes intel­lec­tuel­les japo­nai­ses, le bushidó. Ses ori­gi­nes intel­lec­tuel­les étrangères. Marxisme contre anar­chisme n° 110, automne 2004, p. 25. - IV bis. Chronologie juillet 1853-août 1914 n° 112, prin­temps 2005, p. 18.
- V. Bouleversements éco­no­miques et sociaux pen­dant la Grande Guerre. Un ennemi : l’Allemagne. Le com­merce. L’indus­trie. La classe ouvrière. Les Coréens au Japon n° 114, automne 2005, p. 32.
- VI. Les grèves pen­dant la pre­mière guerre mon­diale. Les conflits du tra­vail de 1914 à 1916. Un tour­nant : 1917-1918. Les émeutes du riz . n° 115, hiver 2005-2006, p. 41
- VII. La dépr­ession de 1920-1923. Le grand trem­ble­ment de terre du Kantô. La crise ban­caire de 1927. La crise de 1929 n° 117, été 2006, p. 39.
- VIII. Entre pre­mière et deuxième guer­res mon­dia­les. Le tay­lo­risme. Les zai­batsu.La lutte des clas­ses. Les Coréens n° 119, hiver 2006-2007, p. 24.
- IX. Les ori­gi­nes réf­orm­istes du syn­di­ca­lisme ouvrier. Parlementarisme et syn­di­ca­lisme. Les conflits entre syn­di­cats pren­nent le pas sur la lutte de clas­ses. La guerre contre la classe ouvrière n° 121, été 2007, p. 21.

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L’éveil d’une cons­cience natio­nale popu­laire au Japon au cours de la pre­mière guerre mon­diale a poussé la classe ouvrière japo­naise à cher­cher dans le syn­di­cat l’orga­ni­sa­tion sus­cep­ti­ble de donner une réson­ance natio­nale à ses conflits autre­fois pure­ment locaux (1). Mais la nation en for­ma­tion, née sur les ruines des ancien­nes puis­san­ces vil­la­geoi­ses ou rég­io­nales, avait détruit les contre-pou­voirs que celles-ci auraient pu oppo­ser à la machine gou­ver­ne­men­tale, et dans le même temps, le natio­na­lisme inter­di­sait l’émerg­ence d’une action auto­nome des ouvriers en les dres­sant face aux ouvriers des autres nations. Les chefs syn­di­caux eurent la tâche rela­ti­ve­ment facile d’empêcher autant que faire se pou­vait les liai­sons entre usines d’un même groupe situées dans des régions différ­entes ou entre usines d’un groupe différent dans une même région. L’orga­ni­sa­tion de classe que les ouvriers rêvaient au niveau natio­nal ne s’imposa, du fait de leur com­ba­ti­vité et de leur place dans l’éco­nomie, que dans quel­ques cas contre la volonté des bonzes syn­di­caux. D’autre part, la réalité nou­velle contrai­gnait toutes les clas­ses à se plier aux nou­veaux rap­ports sociaux et à s’orga­ni­ser à leur tour en syn­di­cats natio­naux pour déf­endre leurs intérêts spé­ci­fiques : les tra­vailleurs des cam­pa­gnes, les Coréens, les bura­ku­min (2), ainsi que le patro­nat et leurs séides, les yakuza.

Les tra­vailleurs des cam­pa­gnes

Dans les années 1860, la popu­la­tion active était employée à 80 % dans l’agri­culture. En 1925, ce taux n’était plus que d’envi­ron 50 %, tandis que le sec­teur secondaire (l’indus­trie de trans­for­ma­tion, la cons­truc­tion et les mines) comp­tait pour 22,5 % et le sec­teur ter­tiaire (trans­ports, com­mu­ni­ca­tions, énergie, finan­ces, com­merce et ser­vi­ces) pour 27,5 %. Si les pay­sans comp­tent, jusqu’en 1960 envi­ron, pour la moitié des actifs, leur part dans la pro­duc­tion des riches­ses ne ces­sera de bais­ser (3). Contrairement à ce qu’affirme John Crump (4), je crois que les pay­sans japo­nais n’avaient aucune tra­di­tion de lutte pré­sage des conflits ouvriers ultérieurs. Les quel­ques rév­oltes de pay­sans, sur­tout vers la fin de l’époque des Tokugawa (1603-1867), n’ont jamais enflammé le pays dans son ensem­ble ; et quoiqu’il y ait eu par­fois des rév­oltes simul­tanées dans différ­entes régions, elles n’entre­te­naient géné­ra­lement aucune rela­tion entre elles (5).

C’est l’Etat qui, invo­lon­tai­re­ment, a donné une cohér­ence aux luttes pay­san­nes, en sup­pri­mant, en 1872, la com­mu­nauté des terres vil­la­geoi­ses par l’émission de titres de pro­priété (6) et, sur­tout, en ins­tau­rant le ser­vice mili­taire obli­ga­toire en 1873. L’alié­nation des terres com­mu­na­les à des pro­priét­aires privés accé­léra la concen­tra­tion fon­cière dans quel­ques mains et eut pour conséqu­ences de sou­met­tre les pay­sans à de grands pro­priét­aires fon­ciers (7) et pous­ser la majo­rité d’entre eux à l’exode vers les villes.

Le ser­vice mili­taire obli­ga­toire avait été ins­tauré par une ordon­nance du 10 jan­vier 1873 émise par le ministère des Affaires suprêmes en vue de battre en brèche la puis­sance des clans en s’atta­quant aux pré­ro­ga­tives des samu­rai et de créer une « nation en armes » sur le modèle des puis­san­ces europé­ennes. La der­nière insur­rec­tion d’impor­tance d’un fief contre le gou­ver­ne­ment cen­tral, dite guerre du Sud-Ouest (8), en 1877, vit pour la pre­mière fois au Japon une armée de samu­rai déf­aite par une armée de cons­crits.

La pro­cla­ma­tion impér­iale du 28 déc­embre 1872, à l’ori­gine de l’ordon­nance de 1873, employait les termes d’« impôt du sang » (ket­su­zei) pour jus­ti­fier la cons­crip­tion ; la popu­la­tion prit l’expres­sion au pied de la lettre et la rumeur courut rapi­de­ment que le sang prélevé était vendu aux étr­angers ou ser­vait à la confec­tion de tein­tu­res. Mais, au fond, les pay­sans avaient plu­sieurs rai­sons plus pro­saïques de refu­ser la cons­crip­tion : le ser­vice mili­taire obli­ga­toire, en pre­nant la jeu­nesse, la plus apte au tra­vail agri­cole, aggra­vait la misère dans les cam­pa­gnes acca­blées d’impôts de toutes sortes, sans comp­ter que l’armée réq­ui­siti­onnait les che­vaux alors indis­pen­sa­bles au tra­vail agri­cole et qu’elle ser­vait fréqu­emment de sup­plétif à la police lors des conflits pay­sans ou ouvriers.

Avant la pre­mière guerre mon­diale, la cons­crip­tion était res­sen­tie comme une corvée, du même type que celles imposées autre­fois par le shôgunat, plus que comme un ser­vice à la nation. D’autant que les riches pro­priét­aires fon­ciers pou­vaient tou­jours ache­ter une exemp­tion du ser­vice mili­taire pour eux-mêmes ou leurs enfants. Par conséquent, les pay­sans pau­vres se sont, dès le milieu des années 1870, vio­lem­ment opposés à la cons­crip­tion dans de mul­ti­ples soulè­vements, aisément réprimés à cause de toute absence de coor­di­na­tion. La répr­ession va alors amener les pay­sans à adop­ter une autre stratégie ; les pro­tes­ta­tions col­lec­ti­ves cèdent la place à des formes d’insou­mis­sion plus indi­vi­duel­les, dans les­quel­les les famil­les ou, par­fois même un vil­lage entier, demeu­rent impli­quées. Elles sont essen­tiel­le­ment liées au nou­veau système d’état-civil, cen­tra­lisé, ins­tauré en mai 1871 (koseki) à des fins fis­ca­les et mili­tai­res qui lais­sait sub­sis­ter d’ancien­nes pra­ti­ques : l’enre­gis­tre­ment d’un enfant était ainsi sou­vent décalé d’un an à cause de l’impor­tante mor­ta­lité infan­tile ; seuls les enfants via­bles étaient enre­gis­trés et on n’était donc pas cer­tain de l’âge exact des cons­crits. Par ailleurs, l’intro­duc­tion de l’élection des offi­ciers muni­ci­paux à partir de 1878 avait créé entre eux et la popu­la­tion une conni­vence qui inci­tait à des exemp­tions indues ; et l’ancienne cou­tume des adop­tions intra- et inter­fa­mi­lia­les per­met­tait d’étendre l’exemp­tion du ser­vice mili­taire pour sou­tien de famille à de nom­breux fils cadets grâce à des adop­tions de com­plai­san­ces, jusqu’à la sup­pres­sion de ce régime spécial de sursis en 1889. Enfin, le futur cons­crit pou­vait, en der­nier res­sort, dis­pa­raître de son vil­lage pen­dant quel­ques temps afin d’éch­apper à la cons­crip­tion (9).

Toutes ces rév­oltes ne dép­assaient pas le cadre du vil­lage ou d’une col­lec­ti­vité avant la pre­mière guerre mon­diale. Les émeutes du riz (kome sôdô), en 1918 (10) mar­quent, à ma connais­sance, la pre­mière pro­tes­ta­tion pay­sanne ayant atteint une enver­gure natio­nale. Et, phénomène rare sinon unique dans l’his­toire du Japon, ces émeutes ont mani­festé une com­mu­nauté de reven­di­ca­tions entre habi­tants des cam­pa­gnes et habi­tants des villes. La conjonc­tion natio­nale de ces émeutes ne doit rien aux syn­di­cats pay­sans ni aux syn­di­cats ouvriers ; elle mani­feste que les pro­blèmes ne concer­naient plus seu­le­ment un vil­lage ou une région mais le pays tout entier.

Stimulé par la cons­cience nou­velle de la popu­la­tion d’appar­te­nir à une nation, l’essor du syn­di­ca­lisme paysan date des années d’après-guerre comme celui du syn­di­ca­lisme ouvrier. Kagawa Toyohiko et Sugiyama Motojirô fon­dent la pre­mière confé­dé­ration natio­nale de syn­di­cats pay­sans, le Nihon nômin kumiai (Syndicat paysan du Japon, en abrégé Nichinô) le 9 avril 1922. Puis, le nombre des syn­di­cats pay­sans s’envole. Cette évo­lution est sti­mulée par l’intérêt crois­sant que les mili­tants des syn­di­cats et des partis urbains por­tent à la cam­pa­gne en partie à cause des dif­fi­cultés qu’ils ont à s’orga­ni­ser dans les villes dues à la répr­ession poli­cière. Les cita­dins appor­tent avec eux l’idée, étrangère à la pensée rurale, de créer une confé­dé­ration syn­di­cale capa­ble de faire tra­vailler entre eux les nom­breux syn­di­cats dis­persés rég­io­na­lement et intro­dui­sent des divi­sions idéo­lo­giques inconnues jusqu’alors en lieu et place des divi­sions géog­rap­hiques d’antan. Dès le 11 mars 1926, le Nihon nômin kumiai éclate ; au moment de la cin­quième réunion du syn­di­cat, Hirano Rikizô le quitte et la fédé­ration dép­ar­tem­en­tale de Yamanashi se sépare du syn­di­cat. Le 11 avril, les dis­si­dents fon­dent une Confédération natio­nale des syn­di­cats de pay­sans du Japon (Zen Nihon nômin kumiai dômei). Un second Syndicat paysan du Japon (Nihon nômin kumiai) naîtra le 26 jan­vier 1931 de la fusion de la Nihon nômin sôdômei (Confédération géné­rale pay­sanne du Japon) et de la Zen Nihon nômin kumiai gôdô (Union natio­nale des syn­di­cats pay­sans du Japon). Mais le 7 mars, les luttes de pou­voir au sein de sa direc­tion pro­vo­quent sa scis­sion.

La crise éco­no­mique des années 1930, achève de lami­ner les mou­ve­ments reven­di­ca­tifs dans les cam­pa­gnes. Les pay­sans ont plus souf­fert que les ouvriers urbains qui sont par­ve­nus à conser­ver leur emploi avec un salaire conve­na­ble et qui ont sans doute même connu une amél­io­ration de leur situa­tion matéri­elle, en raison de la baisse des prix. Les fer­miers, non sala­riés, devaient, eux, pro­duire tou­jours plus pour main­te­nir leurs reve­nus, ou tout au moins en limi­ter l’érosion, accrois­sant d’autant les ten­dan­ces à la baisse des prix agri­co­les. Les pay­sans japo­nais vont alors en majo­rité s’agréger à la masse des chômeurs indus­triels parce que les fermes ne peu­vent plus nour­rir plu­sieurs bou­ches.

On dit sou­vent que dans les pays dont l’éco­nomie repose en majeure partie sur les cam­pa­gnes, comme l’était la France dans l’entre-deux-guer­res, il suffit que les pay­sans partis tra­vailler dans les villes retour­nent dans les cam­pa­gnes pour sur­vi­vre en temps de crise. Mais au Japon, ceux qui étaient dans les villes ne pou­vaient tout sim­ple­ment pas ren­trer chez eux ; les néo-urbains devaient rester en ville et se débrouiller avec de petits bou­lots : vente de babio­les, récu­pération d’objets usagés, etc., ou ne pas être exi­geants sur les salai­res, fai­sant ainsi pres­sion sur la classe ouvrière urbaine.

Ballotés par des forces qui les dép­assent, les indi­vi­dus les plus fra­gi­les s’en remet­tent sou­vent à une auto­rité qui, seule, leur paraît capa­ble de régler leur sort commun. C’est ainsi que le 29 déc­embre 1937, le mou­ve­ment syn­di­cal paysan se rallie à la cause natio­nale ; et que le 6 février 1938, naît le Dai Nihon nômin kumiai (Syndicat des pay­sans du grand Japon) dont le pro­gramme consiste à com­bat­tre le com­mu­nisme et s’oppo­ser à un projet de front popu­laire contre le fas­cisme. Programme qui n’empêc­hera pas le gou­ver­ne­ment d’ordon­ner la dis­so­lu­tion du Dai Nihon nômin kumiai le 15 août 1940 et de sa core­li­gion­naire, la Nôchi seido kai­kaku dômei (Confédération pour la réf­orme du système agraire) en 1942.

En 1941, il res­tait tout de même encore 294 syn­di­cats pay­sans comp­tant 23 595 adhérents et les cam­pa­gnes n’étaient pas tota­le­ment pai­si­bles puis­que cette année-là, 32 289 pay­sans par­ti­ci­paient à 3 308 conflits(11).

Les Coréens

Deux pro­blèmes ont accom­pa­gné l’expan­sion éco­no­mique du Japon pen­dant la pre­mière guerre mon­diale : le pre­mier était de trou­ver des matières pre­mières, et le deuxième, de la main-d’œuvre. L’annexion de la Corée par le Japon en 1910 apporta un début de règ­lement au second, de nom­breux Coréens four­nis­sant cette main-d’œuvre bon marché dont les entre­pre­neurs japo­nais avaient besoin (12).

Après les émeutes du riz au Japon de l’été 1918 et les mani­fes­ta­tions anti-japo­nai­ses en Corée du prin­temps 1919, le Gouverneur général de Corée (Chôsen Sôtoku), Saitô Makoto (1858-1936), impose, en avril 1919, à tout Coréen désirant se rendre au Japon la pos­ses­sion d’un permis de voya­ger (ryokô shô­meisho). Les entre­pre­neurs japo­nais s’oppo­sent à cette mesure et elle sera abolie en déc­embre 1922. Puis briè­vement remise en vigueur après le trem­ble­ment de terre de 1923 (13), afin d’empêcher que les infor­ma­tions sur les pogro­mes anti-Coréens ne se rép­andent en Corée menaçant de tarir la source des bras dont l’indus­trie japo­naise ne pou­vait plus se passer. « Malgré ces préc­autions, on estime que 28 443 Coréens sont ren­trés en Corée entre le 1er sep­tem­bre et la fin octo­bre ; il semble que 6 500 d’entre eux aient fui la zone tou­chée par le trem­ble­ment de terre. Des cen­tres d’inter­ne­ment sem­bla­bles à ceux du Japon (14) furent alors rapi­de­ment mis en place autour de Pusan . »

Selon Michael Weiner, il est dif­fi­cile de savoir avec cer­ti­tude si les ouvriers coréens ont eu une acti­vité syn­di­cale, ou même adhéré à des syn­di­cats japo­nais, avant 1920 par faute de données sta­tis­ti­ques. Contrairement aux étudiants, les tra­vailleurs coréens s’intér­essaient peu aux idéo­logies prolé­tari­ennes ; le mou­ve­ment ouvrier des Coréens au Japon, dans les pre­miers temps, était fai­ble­ment orga­nisé et dominé par des étudiants et autres intel­lec­tuels. Il semble qu’à cause de la par­ti­cu­la­rité de leur vie au Japon : pro­blème de la langue, grande mobi­lité et répr­ession du gou­ver­ne­ment japo­nais, les tra­vailleurs migrants ne se soient, pour la plu­part, pas sentis concernés par leur syn­di­ca­li­sa­tion (15).

Mais à partir de 1920, syn­di­ca­lis­tes et intel­lec­tuels japo­nais, modérés ou de gauche, com­men­cent à établir des liens avec les étudiants et ouvriers coréens. Dès 1919, la Yûaikai avait obtenu que les ouvriers japo­nais et étr­angers soient traités sur un pied d’égalité. La Shinjinkai (Association des hommes nou­veaux), fondée en déc­embre 1918 par Akamatsu Katsumaro, Miyazaki Ryûsuke et d’autres étudiants en droit de l’uni­ver­sité impér­iale de Tôkyô ins­pirés par l’inter­na­tio­na­lisme de Yoshino Sakuzô (1872-1933), avaient intégré des mem­bres chi­nois et coréens. En novem­bre 1921, des étudiants anar­chis­tes et com­mu­nis­tes coréens fon­dent une Association des flots noirs (Kokutôkai) qui, par suite de luttes de frac­tions, se dis­sout en 1922 pour donner nais­sance d’un côté à une Fraternelle noire (Kokuyûkai), anar­chiste, et de l’autre à une Société de l’étoile du nord (Hokuseikai), marxiste.

Une frange des étudiants coréens incli­naient à pro­fes­ser les doc­tri­nes anar­chis­tes et marxis­tes qui conve­naient à leur natio­na­lisme et à leur aspi­ra­tion à deve­nir l’élite d’une Corée libérée du joug japo­nais. Il est dif­fi­cile aujourd’hui de savoir dans quelle mesure l’acti­visme de ces étudiants les a amenés à jouer un rôle dans la for­ma­tion des partis poli­ti­ques de gauche au Japon ou à choi­sir telle uni­ver­sité plutôt que telle autre. Notons cepen­dant avec Michael Weiner, sans vou­loir en tirer de conclu­sion, que, par exem­ple, la Gyôminkai(16) , qui est à l’ori­gine de la fon­da­tion du Parti com­mu­niste japo­nais, naquit à l’uni­ver­sité Waseda où étudiaient de nom­breux Coréens.

La pre­mière men­tion d’une par­ti­ci­pa­tion d’ouvriers coréens au mou­ve­ment syn­di­cal japo­nais date d’août 1920, lors­que la nou­velle Fédération natio­nale des mineurs du Japon (Zen Nihon kôfu sôrengô) établit une sec­tion coré­enne à Yûbari, ville minière située dans le centre de l’île de Hokkaidô(17), for­ma­tion à laquelle les intel­lec­tuels coréens furent étr­angers. En novem­bre 1922 c’est sous l’impul­sion de la Hokuseikai, dont nous venons de parler, qu’une Ligue des tra­vailleurs coréens de Tôkyô (Tôkyô Chôsen rôdô dômeikai) voit le jour, à la suite d’un voyage de Suzuki Bunji en Corée au cours de l’été.

Le 28 avril 1932, les ouvriers coréens dans la cons­truc­tion du chemin de fer sur la ligne Ôfun­ato (préf­ec­ture d’Iwate) entrent en grève à l’appel du Conseil natio­nal des syn­di­cats ouvriers du Japon (Nihon rôdô kumiai zen­koku kyôgikai) (18)pour réc­lamer une amél­io­ration de leurs condi­tions de tra­vail. Le 4 mai, une bande de yakuza atta­que les grév­istes ; on relève deux morts parmi les ouvriers et la grève cesse. En mai 1934, 250 ouvriers coréens tra­vaillant à la cons­truc­tion de routes dans les forêts impér­iales entrent en grève pour réc­lamer un salaire fixe. Enfin, le 4 mai 1935, les 1 403 Coréens qui posent des cana­li­sa­tions d’eaux usées dans la ville de Toyohashi (préf­ec­ture d’Aichi) entrent en grève pour pro­tes­ter contre le com­por­te­ment des contre­maîtres.

Mais la guerre ouverte avec la Chine exige un res­ser­re­ment du contrôle de la classe pro­duc­tive, Japonais et Coréens confon­dus. Le 1er octo­bre 1937, le gou­ver­ne­ment dis­tri­bue une bro­chure aux citoyens japo­nais inti­tulée « Que devons-nous faire ? » (Wareware wa nani o nasu­beki ka) et aux res­sor­ti­sants coréens un « Serment des sujets de l’empe­reur » (Kôkoku shin­min seishi). Puis, le 26 déc­embre 1939, le gou­ver­ne­ment japo­nais ordonne aux Coréens de japo­ni­ser leurs noms de famille. Il n’empêche que, comme leur congé­nères japo­nais, les ouvriers coréens conti­nue­ront à pro­tes­ter contre leur exploi­ta­tion : en 1941, on dén­ombre 98 conflits du tra­vail impli­quant 5 977 Coréens.

Les bura­ku­min

Un bou­le­ver­se­ment des bases matéri­elles d’une société, tel que l’a connu le Japon avec la res­tau­ra­tion de Meiji en 1868, n’entraîne pas auto­ma­ti­que­ment un bou­le­ver­se­ment parallèle des men­ta­lités. Les eta (impurs) ou autres hinin (non-humains), ces parias de la société féo­dale, n’ont pas dis­paru du fait de la simple pro­cla­ma­tion de leur dis­pa­ri­tion légale en 1871. Leur exclu­sion sociale à la suite de l’intro­duc­tion du boud­dhisme au Japon, à cause de leurs métiers liés à la mort, mar­quée géog­rap­hiq­uement par leur relé­gation dans des vil­la­ges ou quar­tiers spé­ci­fiques, s’exprime de nos jours encore dans cer­tai­nes formes de dis­cri­mi­na­tion, au quo­ti­dien et pro­fes­sion­nel­le­ment (19).

L’éman­ci­pation légale des bura­ku­min en 1871 leur avait ouvert le marché du tra­vail en abo­lis­sant les inter­dic­tions pro­fes­sion­nel­les qui les avaient frappées jusqu’alors. Mais les dis­cri­mi­na­tions contre les bura­ku­min conti­nuaient à s’appli­quer stric­te­ment malgré la loi, leur per­met­tant seu­le­ment de pos­tu­ler aux métiers les moins qua­li­fiés ; ils entraient alors en concur­rence directe avec les pay­sans et manœuvres, qui n’hésitaient pas à les tuer ou brûler leurs mai­sons pour se déf­endre contre cette concur­rence nou­velle. Rester au vil­lage, c’était perpétuer sa ser­vi­tude. Pour éch­apper à leur sort, les jeunes géné­rations de bura­ku­min n’avaient d’autre choix que de démé­nager dans une grande ville, où cer­tains pou­vaient espérer faire perdre leurs traces ; ou bien, partir faire des études à l’étr­anger pour brouiller les pistes. Des parents allaient par­fois jusqu’à conseiller à leurs enfants de rompre tout contact avec eux afin que ceux-ci ne por­tent plus le stig­mate de leurs ori­gi­nes.

La pre­mière guerre mon­diale a bou­le­versé la vie de cette frac­tion de la classe ouvrière, comme de l’ensem­ble de la popu­la­tion japo­naise. Par l’entrée du pays dans le concert du com­merce mon­dial, les bura­ku­min com­mu­nient avec tous les Japonais dans la fierté d’appar­te­nir à une nation deve­nue pres­que l’égale des gran­des puis­san­ces europé­ennes et, dans le même temps, assu­ment leur sin­gu­la­rité. Cette double prise de cons­cience, à la fois com­mu­nau­taire et natio­nale, va les amener à se rév­olter contre l’opprobe qu’ils avaient subie jusqu’alors avec résig­nation et à créer leur propre orga­ni­sa­tion.

Le 3 mars 1922, les bura­ku­min fon­dent, à Kyôto, une asso­cia­tion de déf­ense, la Zenkoku sui­hei­sha (Société natio­nale des nive­leurs) ; 2 000 per­son­nes assis­tent à la céré­monie. Et en juillet, paraît le pre­mier numéro de la revue Suihei (Le Niveleur). Les reven­di­ca­tions des bura­ku­min entraînent de vio­len­tes réactions : des affron­te­ments oppo­sent le 18 mars 1923 des mem­bres de la Suiheisha à des natio­na­lis­tes de la Kokusuikai (Société pour la pureté de la nation) dans le vil­lage de Kawanishi, préf­ec­ture de Nara. Le 19 mars, chaque camp ras­sem­ble plus d’un mil­lier de per­son­nes qui se livrent une véri­table bataille rangée. Le 20 mars, les deux par­ties font la paix, confor­tant la Suiheisha dans le bien-fondé de ses acti­vités en faveur des bura­ku­min et inci­tant ses mili­tants à aller plus loin.

La Suiheisha pro­teste bientôt contre les dis­cri­mi­na­tions des bura­ku­min dans l’armée ; le 11 novem­bre 1926, 15 diri­geants de la Suiheisha sont arrêtés, mais la cam­pa­gne se pour­suit. Le 19 novem­bre 1927, un soldat, Kitahara Taisaku, membre de la Suiheisha inter­pelle l’empe­reur au moment d’une ins­pec­tion à Nagoya pour réc­lamer la levée des dis­cri­mi­na­tions des bura­ku­min dans l’armée. Cette action, impen­sa­ble aupa­ra­vant du fait du statut divin de l’empe­reur, auquel per­sonne ne devait s’adres­ser direc­te­ment, et du statut de parias des bura­ku­min, ins­crit ceux-ci défi­ni­ti­vement en tant que com­mu­nauté par­ti­cu­lière au sein de la nation. Et fina­le­ment, lors­que le pre­mier appel à la mobi­li­sa­tion géné­rale des citoyens paraît le 1er août 1939, toutes les clas­ses socia­les, y inclus les bura­ku­min, y rép­ondent una­ni­me­ment(20).

Patronat et fonc­tion­nai­res

La struc­ture cla­ni­que de l’orga­ni­sa­tion des élites éco­no­miques et poli­ti­ques a long­temps empêché la for­ma­tion en partis (21), gage du bon fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme ; et permis aux indus­triels de blo­quer toute lég­is­lation en matière éco­no­mique qui aurait pu les sou­met­tre à des règles géné­rales et limi­ter leurs pré­ro­ga­tives de droit quasi divin au sein de leurs entre­pri­ses.

Nous avons vu dans le cha­pi­tre III (Avant 1914 : La com­po­si­tion de la classe ouvrière. La dis­ci­pline du tra­vail et l’ensei­gne­ment. Industrialisation et classe ouvrière. Les luttes ouvrières. Les syn­di­cats) que les grèves des années 1906 et 1907, consé­cu­tives à la guerre russo-japo­naise (1904-1905), avaient contraint le gou­ver­ne­ment à pro­mul­guer, en 1911, une Loi sur les fabri­ques (Kôjohô), qui ne fut, cepen­dant, pas appli­quée avant 1916 (22).

Avant la pre­mière guerre mon­diale, les employeurs n’avaient pas besoin de se regrou­per for­mel­le­ment en asso­cia­tion ; les rela­tions per­son­nel­les suf­fi­saient au mini­mum de coor­di­na­tion néc­ess­aire entre eux. Mais la for­ma­tion d’un cadre natio­nal, en fai­sant éclater les ancien­nes limi­tes féo­dales et en obli­geant les clas­ses labo­rieu­ses à s’unir natio­na­le­ment pour faire abou­tir leurs reven­di­ca­tions, bat en brèche la toute-puis­sance des entre­pre­neurs. Les ouvriers mena­cent le profit des capi­ta­lis­tes par des actions coor­données et pous­sent le patro­nat à créer son propre syn­di­cat malgré ses rétic­ences à se sou­met­tre à des règles d’action col­lec­ti­ves. Dès 1918, Shibusawa Eiichi (1840-1932) fonde une Société confucé­enne (Shibunkai) qui cher­che à dif­fu­ser parmi les hommes d’affai­res un esprit d’entre­prise tempéré par des valeurs tirées du néo-confu­cia­nisme (23).

Puis, le 22 déc­embre 1919, il est à l’ori­gine de ce qui est sans doute le pre­mier syn­di­cat patro­nal au Japon, la Kyôchôkai (Association pour la coopé­ration), avec la col­la­bo­ra­tion de patrons de gran­des entre­pri­ses et de fonc­tion­nai­res. A partir de sep­tem­bre 1920, cette asso­cia­tion édite la revue Shakai sei­saku jihô (Actualités sur les mesu­res socia­les) qui prône l’ins­tau­ra­tion de rela­tions har­mo­nieu­ses entre le tra­vail et le capi­tal. Suzuki Bunji, pion­nier du syn­di­ca­lisme moderne au Japon (24), qui fréqu­entait Shibusawa Eiichi, refuse de par­ti­ci­per à la Kyôchôkai ; mais, à partir de 1932, après l’échec de la ten­ta­tive de faire passer une loi protégeant l’acti­vité des syn­di­cats, la Confédération géné­rale du tra­vail du Japon (Nihon rôdô sôdômei), loin­taine héritière de la Yûaikai de Suzuki Bunji, s’asso­cie aux efforts de l’Etat et de la Kyôchôkai pour pro­mou­voir l’har­mo­nie entre capi­ta­lis­tes et ouvriers (25).

L’union patro­nale, dis­po­sant de moyens autre­ment impor­tants que ceux des unions ouvrières, contraint les syn­di­cats ouvriers à négocier. Mais doit, en même temps, céder à l’Etat un droit de regard dans les rela­tions du tra­vail et renon­cer, par­tiel­le­ment, à régir arbi­trai­re­ment l’entre­prise pour se plier à une lég­is­lation du tra­vail.

Après la pre­mière guerre mon­diale, l’Etat arbi­tre les rela­tions entre tra­vail et capi­tal afin d’assu­rer le meilleur dével­op­pement de l’indus­trie par un contrôle des conflits ouvriers, à la fois en légiférant et en ren­forçant son appa­reil répr­essif. Une sec­tion chargée des conflits du tra­vail (rôdô gakari) est créée le 2 octo­bre 1920 au sein du dép­ar­tement de la Haute police spéc­iale (Tokubetsu kôtô ka) de la préf­ec­ture de police mét­ro­po­lit­aine. En 1925, tandis que se dér­oule la pre­mière élection géné­rale sous le système du suf­frage uni­ver­sel des hommes de plus de 25 ans, les auto­rités pro­mul­guent la Loi sur le main­tien de l’ordre public (Chian iji hô), qui com­plète la Loi de police sur la sécurité publi­que (Chian kei­satsu hô) de 1900. La nou­velle loi sup­prime les arti­cles punis­sant l’inci­ta­tion à la grève et la pro­pa­gande en milieu ouvrier de 1900 ; mais elle est rapi­de­ment cor­rigée par une Loi d’arbi­trage des conflits du tra­vail (Rôdô sôgi chôtei hô) qui auto­rise la réq­ui­sition des tra­vailleurs en cas de grève dans les entre­pri­ses publi­ques, publiée le 9 avril 1926. Le 1er juillet 1929, l’Etat édicte une loi sur les entre­pri­ses qui inter­dit le tra­vail de nuit pour les femmes et les enfants ; le 2 avril 1931, une Loi d’assis­tance aux vic­ti­mes d’acci­dents du tra­vail (Rôdôsaigai fujo hô), et cette même année 1931, une Loi de codi­fi­ca­tion des gran­des indus­tries (Jûyô sangyô tôsei hô). Le 3 juin 1936, il ins­taure une coti­sa­tion ouvrière obli­ga­toire pour l’établ­is­sement d’une caisse de retraite (rôdô tai­shoku tsu­mi­ta­te­kin hô), loi qui entrera en vigueur à partir du 1er jan­vier 1937.

Confronté à une classe ouvrière tou­jours plus nom­breuse et com­ba­tive, il peut sem­bler que l’Etat légifère contre la volonté du patro­nat, effec­ti­ve­ment hos­tile à l’inter­ven­tion de l’Etat dans ses affai­res. Ce serait se leur­rer sur les intérêts conver­gents de l’Etat et des indus­triels : en pro­mul­gant, par exem­ple, la Loi de codi­fi­ca­tion des gran­des indus­tries, il s’agis­sait, en fait, pour le gou­ver­ne­ment de protéger les zai­batsu contre les tra­vailleurs mais aussi contre l’influence délétère des petits patrons ; par son arti­cle 2, elle conférait le pou­voir au gou­ver­ne­ment d’obli­ger une entre­prise à se plier aux décisions prises par les deux-tiers des mem­bres d’un zai­batsu même lors­que ladite entre­prise n’y appar­te­nait pas (26).

Jusqu’à la fin des années 1930, les gros employeurs japo­nais sau­ront retar­der le plus pos­si­ble l’appli­ca­tion d’un code général du tra­vail. En juin 1930, le patro­nat du Kansai s’oppose ainsi à un projet de loi sur les syn­di­cats ouvriers (rôdô kumiai hôan), suivi par les cham­bres de com­merce de six gran­des villes, et cette loi ne verra jamais le jour. D’autre part, après la crise de 1929, les entre­pre­neurs agis­sent sans en référer à l’Etat et cher­chent à réd­uire les coûts de pro­duc­tion en méca­nisant le tra­vail ; le tex­tile sera ainsi la pre­mière indus­trie concernée, puis­que la plus impor­tante (27).

Ce n’est qu’à partir de 1939 que le patro­nat don­nera son accord tacite à une lég­is­lation du tra­vail au ser­vice de la nation en danger. Le 31 mars 1939, le gou­ver­ne­ment pro­mul­gue sans oppo­si­tion deux ordon­nan­ces, l’une de régu­lation des salai­res (chin­gin tôsei rei) et l’autre rég­lem­entant l’embau­che du per­son­nel (jûgyôsha yatoiire rei), en vue d’empêcher la mobi­lité des tra­vailleurs qui menace, entre autres, les indus­tries d’arme­ment ; il ordonne dans le même temps, le 31 mai, la fer­me­ture du bureau de l’Organisation inter­na­tio­nale du tra­vail à Tôkyô. Le 31 mars 1940, il décrète le pré­lè­vement direct des impôts sur les salai­res ; et le 8 avril, pro­mul­gue une Loi de santé publi­que (Kokumin tai­ryoku hô) qui oblige tous les hommes entre 17 et 19 ans à passer un examen médical obli­ga­toire. Enfin, le 11 mars 1941, il accorde une Loi sur les retrai­tes des tra­vailleurs (Rôdôsha nenkin hoken hô) et le 22 novem­bre, édicte une Ordonnance de mobi­li­sa­tion du peuple pour le tra­vail (Kokumin kinrô hôkoku rei) afin, là encore, de pal­lier la pénurie de main-d’œuvre.

Les yakuza

Le besoin de rép­rimer une classe ouvrière rétive pen­dant l’entre-deux-guer­res favo­rise l’ascen­sion d’une puis­sance nou­velle : les yakuza. La pègre japo­naise n’est pas née avec les sociétés moder­nes ; mais elle y a trouvé de nou­vel­les tâches et a été obligée, elle aussi, de s’orga­ni­ser à un niveau natio­nal. Aussi bien l’Etat que les entre­pre­neurs japo­nais avaient besoin de ter­ro­ri­ser la classe ouvrière, mais ils ne vou­laient pas trop se salir les mains. Les yakuza se chargèrent des plus basses œuvres que la police et l’armée ne vou­laient, ou ne pou­vaient, pas accom­plir ouver­te­ment.

Le 9 février 1927, des grév­istes du Syndicat des mineurs de char­bon d’Iwaki (Iwaki tankô rôdô kumiai) sont atta­qués par une bande de gang­sters et le 27 mars, un incen­die éclate dans la mine de char­bon d’Iwaki qui fait 136 morts. Le 16 sep­tem­bre, 1 500 ouvriers, mem­bres de la Sôdômei de l’usine de fabri­ca­tion de shôyu (sauce de soja) Noda, dans la préf­ec­ture de Chiba, se met­tent en grève pour des aug­men­ta­tions de salaire et la signa­ture d’une conven­tion col­lec­tive ; des bandes de yakuza atta­quent les grév­istes. Mais c’est alors toute la popu­la­tion qui prend parti pour les grév­istes et le conflit durera jusqu’au 20 avril 1928, ce qui en fait une des grèves les plus lon­gues de la pér­iode de l’entre-deux-guer­res, après que les écoliers ont boy­cotté l’école muni­ci­pale à partir du 16.

Nous avons vu plus haut que le 4 mai 1932, des yakuza atta­quent les grév­istes coréens de la cons­truc­tion du chemin de fer sur la ligne Ôfun­ato, entrés en grève le 28 avril 1932 à l’appel du Conseil natio­nal des syn­di­cats ouvriers du Japon (Nihon rôdô kumiai zen­koku kyôgikai) pour réc­lamer une amél­io­ration de leurs condi­tions de tra­vail. On relè­vera deux morts parmi les ouvriers et la grève cesse.

Après l’inter­ven­tion japo­naise en Chine en 1931, il est dif­fi­cile de dis­tin­guer entre ce qui est dû aux mili­tai­res, à la police, à l’extrême droite et à la pègre dans la mise au pas de la popu­la­tion au Japon même mais aussi en Corée et en Chine. Les yakuza feront des affai­res en or par­tout où l’armée japo­naise est inter­ve­nue tout au long de la deuxième guerre mon­diale. Et conti­nue­ront à en faire avec l’armée amé­ric­aine après 1945. Ils joue­ront un rôle impor­tant dans la société japo­naise d’après-guerre, et ce n’est qu’après l’écla­tement de la bulle finan­cière à partir de 1989, dont les yakuza sont en grande partie res­pon­sa­bles, que l’Etat pourra rogner les grif­fes de la pègre.

J.-P. V.

Notes

(1) Voir IX., Echanges n° 121.

(5) Voir, par exem­ple, Martin Ramming, Die wirt­schaft­li­che Lage der Samurai am Ende der Tokugawaperiode (La Situation éco­no­mique des samu­rai à la fin de l’époque des Tokugawa), Deutsche Gesellschaft für Natur- und Völkerkunde Ostasiens (Société alle­mande des scien­ces natu­rel­les et d’eth­no­lo­gie d’Extrême-Orient), 1928.

(6) Voir I., Echanges n° 107, p. 45.

(7) Voir par exem­ple un roman de Kobayashi Takiji (1903-1933), Fuzai jinu­shi (Le Propriétaire ter­rien absent) paru en novem­bre 1929 dans un numéro de la revue Chûô kôron (Forum) sans le der­nier cha­pi­tre publié en déc­embre de la même année dans la revue Senki (L’Etendard). Il en existe de mul­ti­ples réé­ditions en japo­nais. Je n’en connais pas de tra­duc­tion franç­aise, seu­le­ment une tra­duc­tion anglaise sous le titre The Absentee Landlord, University of Tokyo Press, 1973.

(8) Voir IV bis. Chronologie juillet 1853-août 1914, Echanges n° 112, p. 20.

(9) Voir Eric Seizelet, « Les dif­fi­cultés de la cons­crip­tion au cours de la pre­mière moitié de l’ère Meiji », texte inédit d’une confér­ence délivrée le 11 mai 2005 à l’Institut natio­nal des lan­gues orien­ta­les (Inalco). Il écrit : « Ce n’est (...) qu’en 1889 que le régime spécial de sursis dont avaient fini par béné­ficier les chefs de foyers fut aboli et que le prin­cipe de l’uni­ver­sa­lité du ser­vice mili­taire fut effec­tif. »

(10) Voir VI. Echanges n° 115, p. 45.

(11) Voir Kindai Nihon sôgô nenpyô (Chronologie géné­rale du Japon moderne), Iwanami shoten, 2001 (1re édition : 1968).

(12) Voir V., Echanges n° 114, p. 40.

(13) Voir Michael Weiner, The Origins of the Korean Community in Japan (1910-1923) (Les Origines de la com­mu­nauté coré­enne au Japon [1910-1923]), Manchester University Press, 1989, p. 56.

(14) Ibid., p. 185.

(15) Ibid., p. 101.

(16) Gyôminkai, et Gyômin kyôsantô qui est le nom pris par cette asso­cia­tion en août 1921, posent un pro­blème de tra­duc­tion : gyô désignant une illu­mi­na­tion du ciel (aube) ou de l’intel­li­gence (savoir éclairé). C’est ainsi que Robert A. Scalapino, The Japanese Communist Movement. 1920-1966 (University of California Press, 1967), tra­duit Gyômin kyôsantô par « Men of the Dawn Communist Party » (Hommes du parti com­mu­niste de l’aube) tandis que George M. Beckmann et Okubo Genji, The Japanese Communist Party. 1922-1945 (Stanford University Press, 1969), tra­dui­sent gyômin par « Enlightened People » (Les gens éclairés) et, donc, Gyôminkai par « Society of Enlightened People » (Société des gens éclairés) et Gyômin kyôsantô par « The Enlightened People’s Communist Party » (Parti com­mu­niste des gens éclairés). Le Dictionnaire bio­gra­phi­que du mou­ve­ment ouvrier inter­na­tio­nal : Le Japon, ouvrage col­lec­tif rédigé sous la direc­tion de Shiota Shôbei (Les Editions ouvrières, tome I, 1978), donne pour tra­duc­tion « Parti com­mu­niste des hommes de l’aube ». J’ai quant à moi tra­duit Gyômin kyôsantô par « Parti com­mu­niste ouvrier de l’aube » dans ma notice bio­gra­phi­que sur Katayama Sen (voir Echanges n° 110, p. 34).

(17) Voir Michael Weiner, op. cit., p. 103/104. Selon Tada Michitarô (sous la direc­tion de), Ôsugi Sakae, Chûô kôron sha, Chûô backs, chefs-d’œuvres du Japon n° 46, rééd. de 1990, la Zen Nihon kôfu sôrengô fut fondée le 20 octo­bre 1920 (voir le tableau dans Echanges n° 121, p. 26).

(20) Sur l’union sacrée au Japon, dès 1931 et les pre­mières inter­ven­tions mili­tai­res nip­po­nes en Chine, lire en français le roman de Takami Jun, Haut le cœur (titre japo­nais : Iya na kanji), éd. Le Calligraphe/Unesco, 1985 (rééd. Philippe Picquier, 2006).

(21) Voir II., Echanges n° 108, p. 45.

(22) Voir III., Echanges n° 109, p. 33.

(23) Voir Bernard Thomann, « La réc­eption des savoirs occi­den­taux et la nais­sance de rela­tions pro­fes­sion­nel­les “à la japo­naise” », in Daruma. Revue d’études japo­nai­ses, n° 10/11, automne 2001, éd. Philippe Picquier, 2002, p. 134.

(24) Voir III., Echanges n° 109, p. 36.

(25) Voir Bernard Thomann, op. cit., p. 139.

(26) Voir Nakamura Takafusa, « Transformation Amid Crisis : The 1920s » (Transformation dans la crise : Les Années 1920), dans Lectures on Modern Japanese Economic History (Conférences sur l’his­toire éco­no­mique du Japon moderne), LTCB International Library Foundation, 1994, p. 45.

(27) Ibid., p. 43.


La situa­tion des clas­ses labo­rieu­ses au Japon, de 1853 à nos jours, dans « Echanges » :

- I. Introduction. La bureau­cra­tie. Les employeurs. Les tra­vailleurs n° 107, hiver 2003-2004, p. 37.

- II. La guerre sino-japo­naise (1894-1895). L’entre-deux guer­res (1896-1904). La guerre russo-japo­naise (1904-1905). Lutte de clans au sein du gou­ver­ne­ment n° 108, prin­temps 2004, p. 35.

- III. Avant 1914 : La com­po­si­tion de la classe ouvrière. La dis­ci­pline du tra­vail et l’ensei­gne­ment. Industrialisation et classe ouvrière . Les luttes ouvrières. Les syn­di­cats n° 109, été 2004, p. 25.

- IV. Les ori­gi­nes du socia­lisme japo­nais : Le socia­lisme sans prolé­tariat. Ses ori­gi­nes intel­lec­tuel­les japo­nai­ses, le bushidó. Ses ori­gi­nes intel­lec­tuel­les étrangères. Marxisme contre anar­chisme n° 110, automne 2004, p. 25.

- IV bis. Chronologie juillet 1853-août 1914 n° 112, prin­temps 2005, p. 18.

- V. Bouleversements éco­no­miques et sociaux pen­dant la Grande Guerre. Un ennemi : l’Allemagne. Le com­merce. L’indus­trie. La classe ouvrière. Les Coréens au Japon n° 114, automne 2005, p. 32.

- VI. Les grèves pen­dant la pre­mière guerre mon­diale. Les conflits du tra­vail de 1914 à 1916. Un tour­nant : 1917-1918. Les émeutes du riz . n° 115, hiver 2005-2006, p. 41

- VII. La dépr­ession de 1920-1923. Le grand trem­ble­ment de terre du Kantô. La crise ban­caire de 1927. La crise de 1929 n° 117, été 2006, p. 39.

- VIII. Entre pre­mière et deuxième guer­res mon­dia­les. Le tay­lo­risme. Les zai­batsu.La lutte des clas­ses. Les Coréens n° 119, hiver 2006-2007, p. 24.

- IX. Les ori­gi­nes réf­orm­istes du syn­di­ca­lisme ouvrier. Parlementarisme et syn­di­ca­lisme. Les conflits entre syn­di­cats pren­nent le pas sur la lutte de clas­ses. La guerre contre la classe ouvrière n° 121, été 2007, p. 21.

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