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Une guerre classique : l’opération « Plomb durci » contre Gaza

publié le jeudi 4 février 2010

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Il importe de replacer le raid militaire israélien de février dans le cadre d’un conflit Etat contre Etat, même si l’Etat palestinien est en devenir. Ce raid visait donc à empêcher la construction d’une entité économique viable. La destruction des infrastructures était plus importante que les prétextes invoqués – roquettes ou tunnels.

« La guerre est un acte de vio­lence des­tiné à contrain­dre l’adver­saire à exé­cuter notre volonté. L’action est récip­roque. Tant que je n’ai pas abattu l’adver­saire je peux crain­dre qu’il m’abatte… La guerre est une simple conti­nua­tion de la poli­ti­que par d’autres moyens (1). » Dans l’atta­que d’Israël contre la bande de Gaza, il importe avant tout de considérer qu’Israël est un Etat et que cet Etat tente de s’oppo­ser par tous moyens à la cons­ti­tu­tion d’un Etat contigu, l’Etat pales­ti­nien en for­ma­tion. C’est la poli­ti­que cons­tante de l’Etat d’Israël depuis l’annexion de la Cisjordanie en 1967 et celle, à écl­ipse, de la bande de Gaza : la guerre réc­ente de vingt-deux jours n’a visé, par d’autres moyens qu’à pour­sui­vre cette poli­ti­que. La seule ques­tion qu’on peut se poser, au-delà de toutes les manœuvres poli­ti­ques du passé com­bi­nant la force limitée, les faits imposés acquis et l’impasse des pour­par­lers inter­na­tio­naux, est : pour­quoi aujourd’hui l’usage d’une telle guerre des­truc­trice de vies humai­nes et de matériel ?

Peu impor­tent les considé­rations his­to­ri­ques qui ont conduit à une telle situa­tion (2), mais il convient de la repla­cer dans le contexte de la lutte d’un Etat exis­tant et rég­io­na­lement puis­sant – Israël – contre une entité – d’abord le Conseil natio­nal pales­ti­nien, puis aujourd’hui l’Autorité pales­ti­nienne – Etat qui vou­drait exis­ter en tant qu’Etat. Cette lutte étant engagée depuis des déc­ennies, quel­les que soient les innom­bra­bles souf­fran­ces qu’elle a engen­drées du côté pales­ti­nien, ce ne sont nul­le­ment des considé­rations huma­ni­tai­res, reli­gieu­ses, éthiques ni même mili­tai­res qui la dic­tent. Même les inter­ven­tions géostra­tégiques des puis­san­ces mon­dia­les dans le Moyen-Orient, qui misent sui­vant leurs pro­pres intérêts sur les poli­ti­ques loca­les, ne peu­vent effa­cer le fait qu’il s’agit d’un conflit Etat contre Etat.

Une classe domi­nante et un gou­ver­ne­ment

Nous n’allons pas nous étendre ici sur ce qu’est l’Etat : disons seu­le­ment qu’il ne peut exis­ter et fonc­tion­ner que par une acti­vité éco­no­mique d’où il tire ses moyens d’exis­tence. Dans le monde actuel, cette acti­vité éco­no­mique est obli­ga­toi­re­ment une acti­vité capi­ta­liste, d’autant plus que ces Etats minus­cu­les n’exis­tent que par le sou­tien de pro­tec­teurs capi­ta­lis­tes eux-mêmes intéressés, non seu­le­ment par leur posi­tion straté­gique mais aussi par leur acti­vité éco­no­mique exis­tante et/ou poten­tielle. Pour l’Etat pales­ti­nien en deve­nir, la cons­truc­tion d’une entité éco­no­mique est essen­tielle pour deve­nir un Etat viable face à un autre Etat sur­puis­sant. Dans la situa­tion prés­ente, cette acti­vité éco­no­mique ne peut être que capi­ta­liste et elle impli­que la domi­na­tion d’une classe (exis­tante ou en deve­nir) sur une autre et d’un gou­ver­ne­ment assu­rant cette domi­na­tion sous ses formes légales et répr­es­sives.

Pour le futur Etat pales­ti­nien, et notam­ment la bande de Gaza, cette évo­lution n’est pas simple. Nous n’exa­mi­ne­rons pas ici les rai­sons qui ont conduit Israël à évacuer la bande de Gaza. Mais il est un fait que cette évac­uation, la cor­rup­tion et les ater­moie­ments du Fatah autant que la sépa­ration d’avec la Cisjordanie ont créé les condi­tions d’une pola­ri­sa­tion sur ce micro­cosme de l’extrém­isme musul­man (3). Concomitamment, cet « ordre moral » fai­sant régner une cer­taine sécurité à la fois ali­men­taire et sociale, éli­minait aussi par la vio­lence les velléités d’une « démoc­ratie » cor­rom­pue et para­ly­sante. L’ensem­ble créait les condi­tions pro­pres à un cer­tain dével­op­pement éco­no­mique.

Ce n’est pas une vue de l’esprit de penser que l’Union europé­enne et les pays arabes pét­roliers étaient prêts à inves­tir dans ce dével­op­pement (une confér­ence de chefs d’entre­prise s’était tenue en Cisjordanie en 2008 à cet effet). La bande de Gaza, à la sortie du canal de Suez, aux portes de l’Europe, avec une main-d’œuvre impor­tante dis­po­ni­ble à des coûts sans concur­rence, pour­rait effec­ti­ve­ment cons­ti­tuer une plate-forme éco­no­mique séd­uis­ante pour un capi­ta­lisme à la recher­che de coûts réduits de dis­tri­bu­tion et de pro­duc­tion. La semi-dic­ta­ture du Hamas offrait toute sécurité. La pér­ennité des condi­tions d’exploi­ta­tion de ce prolé­tariat dis­po­ni­ble et le dével­op­pement des infra­struc­tu­res de base, fon­de­ments néc­ess­aires d’un dével­op­pement capi­ta­liste, se met­taient en place sous cette auto­rité mus­clée.

L’ampleur des des­truc­tions matéri­elles, sans com­mune mesure avec les pertes en vies humai­nes, toutes dra­ma­ti­ques et condam­na­bles qu’elles aient été, sont là pour mon­trer que l’offen­sive d’Israël visait d’abord à détr­uire toutes ces infra­struc­tu­res, bases d’un dével­op­pement éco­no­mique ultérieur. A terme un tel dével­op­pement était sus­cep­ti­ble de modi­fier les rap­ports éco­no­miques et poli­ti­ques conséquents dans cette partie du Moyen Orient (l’opé­ration antéri­eure d’Israël contre le Liban avait eu le même objec­tif, en partie atteint). L’envoi des roquet­tes pales­ti­nien­nes, le contour­ne­ment du blocus par les tun­nels fron­ta­liers, n’étaient que des prét­extes à cette opé­ration, beau­coup plus impor­tante, de des­truc­tions matéri­elles. De même, l’expé­rim­en­tation d’armes nou­vel­les est tel­le­ment clas­si­que dans de tels conflits locaux qu’on ne peut la considérer, au-delà de son caractère rév­oltant, comme ayant une fonc­tion essen­tielle dans ce conflit.

Cette guerre a fait 1 500 vic­ti­mes pales­ti­nien­nes, sans comp­ter les blessés et ceux qui res­te­ront inva­li­des. Mais c’est, en termes de poten­tiel humain et éco­no­mique, sans com­mune mesure avec la dimen­sion des des­truc­tions matéri­elles et leurs conséqu­ences humai­nes. Celles-ci ont ramené cette popu­la­tion d’un mil­lion et demi d’habi­tants à une situa­tion qua­si­ment pré­ca­pi­tal­iste, sans aucune pos­si­bi­lité de dép­asser un niveau de misère et sur­tout de dép­end­ance d’une assis­tance inter­na­tio­nale par­ci­mo­nieuse. Centrales élect­riques, sta­tions de pom­page, réseaux élect­riques, télép­ho­niques, d’adduc­tion d’eau ou d’égouts, routes, bâtiments admi­nis­tra­tifs, écoles, hôpitaux, peti­tes et moyen­nes entre­pri­ses, toutes les infra­struc­tu­res qui contri­buent à la fois à assu­rer un cer­tain niveau de vie, la base d’un dével­op­pement tout comme le contrôle des popu­la­tions, tout cela est pour une bonne partie en ruines (4). C’était là le but de l’opé­ration « plomb durci », dont on peut cons­ta­ter main­te­nant la nul­lité des prét­extes avancés : des roquet­tes conti­nuent de viser Israël et les tun­nels de contre­bande sont tou­jours opé­rati­onnels.

La recons­truc­tion ne peut que pren­dre des années. Même si les pro­tec­teurs intéressés sont de nou­veau à l’œuvre avec les mêmes arrière-pensées, ils sont eux-mêmes coincés par la crise, qui limite leurs pos­si­bi­lités finan­cières, et par un blocus d’Israël qui ne permet l’ache­mi­ne­ment des matériaux de recons­truc­tion qu’au compte-gout­tes, et de plus d’une manière volon­tai­re­ment incohér­ente, afin de pré­venir la réa­li­sation de tout ce qui pour­rait res­sem­bler à un plan préé­tabli (5). On peut dire que sous cet aspect fon­da­men­tal, au moins pro­vi­soi­re­ment, l’opé­ration mili­taire d’Israël a quel­que peu réussi.

H. S.

Annexe. Quelques chiffres

- 40 km sur 10 km : Gaza est une simple bande côtière pas très éloignée du déb­ouché médit­erranéen du canal de Suez, formée pour une part de terres sablon­neu­ses (13 % des terres sont culti­va­bles).

- 1 500 000 habi­tants (une popu­la­tion en crois­sance de 3,3 % par an) y sont par­qués, la plus forte den­sité du monde.

- Peuplé pour une bonne part de des­cen­dants de réfugiés pales­ti­niens expulsés lors de la cons­ti­tu­tion de l’Etat d’Israël (1948), le ter­ri­toire est une sorte de patate chaude que chacun se refile sans trop savoir com­ment chan­ger une société fermée qui vit sous per­fu­sion inter­na­tio­nale. Ce confetti a été annexé à l’Egypte après la seconde guerre mon­diale, occupé par Israël en 1956, placé sous mandat de l’ONU en 1957, rendu à l’Egypte en 1967, réoccupé alors par Israël mais évacué en 2005 et placé sous le gou­ver­ne­ment de l’Autorité pales­ti­nienne, évincée par le Hamas, mais main­tenu par Israël sous un strict contrôle éco­no­mique et mili­taire .

- 80 % de la popu­la­tion vit avec moins de 2 dol­lars par jour (1,40 euro).

- L’acti­vité éco­no­mique repose sur l’agri­culture, sur l’arti­sa­nat et quel­ques peti­tes entre­pri­ses ; elle est très dép­end­ante de l’aide inter­na­tio­nale et de l’Etat d’Israël qui, en par­ti­cu­lier, contrôle tous les mou­ve­ments monét­aires. Le chômage moyen atteint 45,5 % de la popu­la­tion active, mais 80 % chez les jeunes de 18-25 ans.

Notes

(1) Ces cita­tions sont extrai­tes de l’ouvrage de Clausewitz, De la guerre.

(2) On peut trou­ver aisément des docu­ments mon­trant com­ment Israël a sou­tenu les isla­mis­tes du Hamas dans le but d’affai­blir l’auto­rité du Hamas et Yasser Arafat pour mettre des bâtons dans les roues à un quel­conque pro­ces­sus de paix qui aurait entériné la for­ma­tion d’un Etat pales­ti­nien.

(3) « Israël a besoin d’un Hamas fort » pou­vait écrire Yagil Lévy, uni­ver­si­taire expert mili­taire d’Israël (Le Monde du 7 février 2009). Mais on pour­rait ajou­ter : Israël n’a pas besoin de Hamas trop fort.

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