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Iran : une renaissance ?

publié le mercredi 3 février 2010

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Ce texte est paru dans Echanges n°131 (hiver 2009-2010). C’est une tra­duc­tion de « Iran : Ein neuer Anlauf ? », arti­cle paru dans le n° 85 (automne 2009) de la revue alle­mande Wildcat. Les notes sont du tra­duc­teur, sauf men­tion contraire.

La rente pétrolière

L’his­toire du « capi­ta­lisme ira­nien » com­mence avec le mou­ve­ment cons­ti­tu­tion­na­liste de 1906 (1), contem­po­rain de la révo­lution russe de 1905, qui a suivi les pre­mières recher­ches de pét­role par les Anglais à partir de 1901. Le dével­op­pement capi­ta­liste de l’Iran est, donc, dès ses ori­gi­nes, lié au pét­role sur le marché mon­dial. Depuis les années 1960, sur­tout depuis la « révo­lution blan­che » de 1963 (2), l’Iran est un pays capi­ta­liste moderne, bien qu’il dép­ende en partie de ses expor­ta­tions de matières pre­mières. Le boom pét­rolier (et l’explo­sion des prix du pét­role après 1973 et 2005) a permis au régime en place de s’enga­ger à fond sur la voie d’une dic­ta­ture du dével­op­pement ; le sec­teur public de l’éco­nomie est à peu près aussi impor­tant que le sec­teur privé : les sta­tis­ti­ques ira­nien­nes font état d’envi­ron 20,47 mil­lions d’actifs, pour une popu­la­tion de 73 mil­lions, dont 5,48 mil­lions dans le privé et 5 mil­lions d’« employés d’Etat », qui vont du Pasdaran (3) jusqu’à l’employé de l’indus­trie auto­mo­bile publi­que, aux­quels s’ajou­tent 1,53 mil­lion d’« employeurs » et 7,36 mil­lions d’indép­endants (4). Le dével­op­pement et l’énorme appa­reil d’Etat sont financés tous les deux par la rente pét­rolière. La plus-value pro­duite par les tra­vailleurs dans d’autres régions du monde, notam­ment dans les pays impor­ta­teurs de pét­role, incom­bent en partie à l’expor­ta­tion du pét­role par l’Etat ira­nien. C’est ce mél­ange entre dép­end­ance et dével­op­pement forcé qui, dans les années 1970, avait conduit à la grave crise éco­no­mique qui allait déb­oucher sur la révo­lution de 1979, et le gou­ver­ne­ment d’Ahmadinejad se heurte actuel­le­ment au même pro­blème struc­tu­rel.

La crise

La hausse des reve­nus du pét­role a pro­vo­qué, entre 2005 et 2008, un tri­ple­ment de la masse monét­aire et une poussée infla­tion­niste de 10,4 % à 25,4 %. Le régime a cher­ché à en amoin­drir les effets par des faci­lités de crédit et des sub­ven­tions, mais, malgré cela, la pau­vreté et la crise du loge­ment se sont accrus. La chute du prix du pét­role de 148 à 40 dol­lars le baril, à l’été 2008, a creusé de larges trous : il manque 25 à 30 mil­liards de dol­lars au budget de l’Etat pour 2009, et 6 mil­liards de dol­lars doi­vent être récoltés afin de pou­voir payer les salai­res et trai­te­ments des fonc­tion­nai­res d’Etat. L’Iran a besoin de crédits mais a de gros­ses dif­fi­cultés à en obte­nir, en partie à cause de la crise mon­diale. L’infla­tion ne cesse de croître (depuis le début de cette année, les prix des denrées ali­men­tai­res ont aug­menté de 40 %), la pro­duc­tion indus­trielle se contracte. Au prin­temps 2009, les chômeurs étaient offi­ciel­le­ment 2,7 mil­lions, mais on compte comme « actif » toute per­sonne ayant tra­vaillé ne serait-ce qu’une heure dans les jours pré­cédents l’enquête ; d’où il res­sort que les chif­fres réels du chômage sont beau­coup plus élevés.

Une pér­iode de séc­her­esse, qui per­siste depuis 2008, est venue s’ajou­ter à la baisse des reve­nus du pét­role. L’arrêt de cen­tra­les hydrau­li­ques a créé des gou­lots d’étr­ang­lement dans la dis­tri­bu­tion d’élect­ricité mais, sur­tout, la pro­duc­tion agri­cole a dra­ma­ti­que­ment reculé, un tiers de la super­fi­cie des terres culti­va­bles devant être irri­gué. Cela fai­sait seu­le­ment quatre ans que l’Iran était par­venu à ne plus dép­endre des impor­ta­tions de fro­ment ; en 2008, il dut en impor­ter à nou­veau 4 mil­lions de tonnes. Avant l’écla­tement de la crise actuelle, l’Etat devait déjà pré­lever 4,5 mil­lions de dol­lars sur le fonds de devi­ses mis en place par Khatami (5), dit « fonds pour l’avenir », afin d’impor­ter les moyens de sub­sis­tan­ces qui man­quaient.

En été 2008, le budget pour l’impor­ta­tion d’essence était épuisé et le gou­ver­ne­ment a dû à nou­veau pré­lever des dol­lars rap­portés par la vente du pét­role pour impor­ter de l’essence.

Des « pétro-élections »

Avant les élections, les tra­vailleurs se sont battus contre l’infla­tion et pour un qua­dru­ple­ment du salaire mini­mum ; mais ce der­nier n’a été aug­menté que de 20 %, un taux inférieur à celui, offi­ciel, de l’infla­tion. Le 1er mai, 150 mili­tants ouvriers et syn­di­caux ont été empri­sonnés pour avoir voulu des­cen­dre dans la rue en faveur d’une aug­men­ta­tion du salaire mini­mum, et relâchés seu­le­ment après avoir payé de très fortes cau­tions. Au total, les élections de l’été 2009 ont été lar­ge­ment influencées par la crise éco­no­mique, et les ques­tions à propos de la rép­ar­tition de la rente pét­rolière ont marqué l’ensem­ble des débats : quelle part en serait réservée aux inves­tis­se­ments, com­ment serait-elle rép­artie et sous quelle forme ? C’est sur ce front qu’une crise du régime s’est fait jour ces der­nières années, entre des­ti­tu­tions de minis­tres et rema­nie­ments ministériels. Ministre de l’éco­nomie, chef de la banque cen­trale et minis­tre du tra­vail se sont opposés à propos de ce qui était le plus dan­ge­reux, l’infla­tion ou le chômage, et de ce qui serait le pire, une dérive de la masse monét­aire ou une envolée des taux d’intérêt.

Après la prise du pou­voir par Khomeiny en 1979, la pau­vreté avait réel­lement dimi­nué par suite des luttes et mou­ve­ments révo­luti­onn­aires. Des salai­res plus élevés, la réemb­auche des chômeurs par les conseils ouvriers, l’occu­pa­tion des loge­ments vides, l’appro­pria­tion par les pay­sans des ter­rains des­tinés à la cons­truc­tion immo­bi­lière et des terres ara­bles ont contri­bué à une nette amél­io­ration du niveau de vie. Mais après la conso­li­da­tion du pou­voir d’Etat isla­mi­que, et par­ti­cu­liè­rement après la guerre Irak-Iran et la libé­ra­li­sation de l’éco­nomie sous Rafsandjani (6), la pau­vreté a de nou­veau aug­menté.

Ahmadinejad a voulu y faire obs­ta­cle avec sa pro­pa­gande redis­tri­bu­tive, pro­met­tant, par exem­ple, à la mi-2006 : « Dans trois ou quatre ans, nous n’aurons plus aucun pro­blème d’emploi », grâce à un ensem­ble de « pro­jets d’actions à court terme », dont des crédits aux petits entre­pre­neurs et des aides à la création d’entre­pri­ses indi­vi­duel­les. On consen­tit, en outre, des crédits faci­les aux ren­tiers, aux agri­culteurs, aux étudiants, aux cou­ples réc­emment mariés et aux pro­priét­aires d’un loge­ment. Les préd­ictions éco­no­miques parais­saient favo­ra­bles, les reve­nus du pét­role ayant atteint 266 mil­liards de dol­lars amé­ricains au cours des quatre années de pou­voir d’Ahmadinejad, qua­si­ment autant que durant les seize années pré­céd­entes, selon des cal­culs de l’Organisation des pays expor­ta­teurs de pét­role (OPEP).

Le régime comp­tait avec ces mesu­res réagir contre l’aggra­va­tion, à l’époque, de son iso­le­ment poli­ti­que et contre la mise en œuvre des sanc­tions éco­no­miques, en élarg­issant la poli­ti­que éco­no­mique de l’Etat. Mais, selon une enquête par­le­men­taire, seuls 38 % des 19 mil­liards de dol­lars accordés aux « pro­jets d’actions à court terme » eurent un effet concret sur l’emploi ; le reste s’est déversé dans d’autres canaux, prin­ci­pa­le­ment dans la spé­cu­lation immo­bi­lière. Les cou­ches socia­les qui avaient été exclues de ces aides s’appau­vri­rent du fait de la vigueur de l’infla­tion. La bulle immo­bi­lière a éclaté au prin­temps 2008, lors­que le gou­ver­ne­ment inter­dit à l’ensem­ble du système ban­caire d’accor­der de nou­veaux crédits immo­bi­liers. S’ensui­vit un recul dras­ti­que de la demande de loge­ments, et non seu­le­ment les agents immo­bi­liers, mais aussi des ins­ti­tu­tions publi­ques, et l’Etat lui-même, se retrouvèrent à la tête d’un énorme tas de crédits dou­teux. De leur côté, les ban­ques ont 27 mil­liards de dol­lars de crédits qui se promènent dans la nature, qu’elles ne recou­vre­ront pas, et ne s’acquit­tent plus de leurs dettes auprès de la banque cen­trale : les cré­ances exter­nes de la banque cen­trale, et par voie de conséqu­ence de l’Etat, ont aug­menté de 106 % entre sep­tem­bre 2007 et sep­tem­bre 2008. Ce qui a contraint celui-ci à ne plus payer, ou bien à payer avec retard, ses four­nis­seurs ainsi que bon nombre de ses fonc­tion­nai­res. De plus, les ban­ques ont for­te­ment réduit l’octroi de crédits à l’éco­nomie, et ce res­ser­re­ment du crédit pèse sur la demande en inves­tis­se­ments et en pro­duits de consom­ma­tion, et aggrave la crise.

Selon des sta­tis­ti­ques four­nies par sa propre banque cen­trale, la pau­vreté s’est accrue sous Ahmadinejad de 18 % à 19 % (14 mil­lions de per­son­nes) dès les deux pre­mières années de son gou­ver­ne­ment, plus for­te­ment en pour­cen­tage dans les cam­pa­gnes que dans les villes, et touche plus les jeunes que les autres grou­pes d’âge. On peut considérer, à partir de ces données, qu’aujourd’hui plus de 15 mil­lions de per­son­nes vivent sous le seuil de pau­vreté : femmes céli­bat­aires, chômeurs dans les villes, etc. De même, le gou­ver­ne­ment d’Ahmadinejad a échoué sur le deuxième front impor­tant de la réf­orme des sub­ven­tions et des char­ges de l’Etat. L’Iran importe près de 40 % de son car­bu­rant aux prix du marché, faute de capa­cités de trai­te­ment et de raf­fi­nage ainsi que de pipe­li­nes. On parle depuis des années de sup­pri­mer les sub­ven­tions pour les dérivés du pét­role (7), l’élect­ricité et l’eau ; mais en juin 2007, les ten­ta­ti­ves de ration­ner l’essence sub­ven­tionnée à 100 litres par mois et par véhi­cule privé, et d’aug­men­ter dans le même temps le prix au litre de 8 à 10 cents amé­ricains (l’Iran paye 40 cents le litre d’essence importé), ont déb­ouché sur ce que l’on a appelé « les rév­oltes de l’essence ».

Le budget pour 2009 prévoyait de cesser toute sub­ven­tion aux prix de l’essence, du gazole, du gaz et de l’élect­ricité, de dis­tri­buer à la place direc­te­ment une partie de l’argent éco­nomisé (envi­ron 20 mil­liards de dol­lars) aux ménages à bas reve­nus ainsi qu’aux entre­pre­neurs tou­chés par la hausse des prix, et de pro­vi­sion­ner 8,5 mil­liards de dol­lars pour « conso­li­der l’éco­nomie ». Ce projet a été bloqué après de vifs débats par­le­men­tai­res peu avant l’élection pré­sid­enti­elle (8), le gou­ver­ne­ment redou­tant qu’une plus forte aug­men­ta­tion de l’infla­tion ne conduise à plus de per­tur­ba­tions au sein de vastes cou­ches de la société, en par­ti­cu­lier parmi la jeu­nesse.

Par ailleurs, le gou­ver­ne­ment d’Ahmadinejad, n’ayant pas plus réussi dans les domai­nes essen­tiels des poli­ti­ques éco­no­miques et socia­les, s’était vu contraint, en dépit de sa pro­pa­gande, de se rap­pro­cher des Etats-Unis, par exem­ple dans son sou­tien logis­ti­que à la guerre en Afghanistan, afin d’obte­nir, en pleine crise, un adou­cis­se­ment de l’embargo éco­no­mique. Malgré tout, sa réél­ection ne parais­sait poser aucun doute, et beau­coup de gens furent sur­pris par la dyna­mi­que des évé­nements au cours de la compé­tition élec­to­rale. Il y a deux rai­sons prin­ci­pa­les à cela : la pre­mière tient au rôle que joue tou­jours avant des élections, en Iran comme par­tout ailleurs, la dis­tri­bu­tion d’argent, entre forte aug­men­ta­tion des pen­sions, embau­che de 2 000 tra­vailleurs dans l’auto­mo­bile, divi­den­des dis­tri­bués aux actions dites « équi­tables » d’envi­ron 80 dol­lars, etc. ; le deuxième fac­teur tient au rôle spé­ci­fique, for­te­ment ancré dans le système du pou­voir, que jouent les Pasdaran et les Bassidji (9) en faveur d’Ahmadinejad. Trente-six mille postes de sur­veillance bas­sidji furent implantés dans les usines, les admi­nis­tra­tions, les quar­tiers urbains et les vil­la­ges et, en 2008, leur budget a aug­menté de 200 %. C’est grâce à ces struc­tu­res que les élections ont pu être par­tiel­le­ment « direc­te­ment contrôlées ».

Problèmes pour en finir avec un relâchement de la répression

En pleine crise éco­no­mique, l’élection devait donner une légi­timité nou­velle au régime. Ahmadinejad s’y prés­entait comme représ­entant les pau­vres contre l’élite des nantis. Pour la pre­mière fois, les orga­nes de sécurité laissèrent la jeu­nesse se ras­sem­bler sans inter­ve­nir. On vit même des duels télévisés entre can­di­dats. Mais, à partir du début juin, ces duels dérapèrent ver­ba­le­ment, et les ras­sem­ble­ments dans les rues se trans­formèrent en vio­len­tes mani­fes­ta­tions contre le gou­ver­ne­ment ; de toute évid­ence, cette élection allait se conver­tir en vote pro­tes­ta­taire. La popu­la­tion uti­li­sait de plus en plus la cam­pa­gne élec­to­rale, et l’espace public que celle-ci avait ouvert, pour expri­mer ses pro­pres intérêts. Vinrent s’y adjoin­dre ceux-là mêmes qui n’envi­sa­geaient pas de par­ti­ci­per à l’élection et les cou­ches socia­les les plus pau­vres. Les dis­cus­sions sont alors deve­nues publi­ques, des slo­gans sont appa­rus et les par­ti­sans des différents can­di­dats s’insul­taient mutuel­le­ment. Mais lors­que quelqu’un dans la foule disait : « Du calme, lais­sez-nous dis­cu­ter séri­eu­sement ; nous n’avons que deux semai­nes pour le faire », il était una­ni­me­ment applaudi, tout le monde par­ta­geant appa­rem­ment cette opi­nion. La répr­ession pas­sait par une pér­iode de vacance qui devait s’ache­ver après l’élection, quel qu’en fût le vain­queur.

Toutefois, les mani­fes­ta­tions avaient atteint un tel niveau de masses, qu’après l’élection, il fut dif­fi­ci­le­ment pos­si­ble de les conte­nir. Elles pri­rent, au fur et à mesure, pour cible les maux éco­no­miques et sociaux tels que l’infla­tion, puis, fina­le­ment, le système dans son entier.

Encouragé par la remontée des cours du pét­role et son rap­pro­che­ment avec les Etats-Unis, le régime a alors pris des mesu­res très fermes. Mais il n’a pas pu briser la dyna­mi­que qui s’était enclen­chée ni réc­on­cilier les frac­tions appa­rues au sein du régime. Au contraire ! Les mani­fes­ta­tions se sont ren­forcées et radi­ca­lisées après les mena­ces ouver­tes que Khamenei (10) for­mula lors du prêche du ven­dredi : « Les élections se dér­oulent dans les urnes, non dans la rue » ; à partir de là, les choses se sont dur­cies ! La com­po­si­tion des mani­fes­tants s’est modi­fiée et beau­coup de gens ont com­mencé à com­pa­rer les évé­nements en cours avec la révo­lution de 1979. La com­pa­rai­son est jus­ti­fiée si l’on considère le caractère dic­ta­to­rial du régime et la crise qui le frappe depuis un moment dans un contexte de grave crise éco­no­mique. Mais la société iran­nienne a beau­coup changé depuis 1979 : la popu­la­tion de Téhéran est passée de 5 mil­lions à 12 mil­lions d’habi­tants, la classe moyenne n’est plus issue des tra­di­tion­nels mar­chands du bazar mais des pro­fes­sions moder­nes : pro­priét­aires de fonds de com­merce, juris­tes, ensei­gnants, etc. ; enfin, le nombre d’ouvriers a considé­rab­lement aug­menté ces der­nières années.

Plusieurs points séparent le mou­ve­ment actuel de celui de la fin des années 1970 : les femmes y jouent un rôle beau­coup plus actif, les cris noc­tur­nes d’« Allah akhbar » (« Dieu est le plus grand ») n’expri­ment pas tou­jours des convic­tions reli­gieu­ses mais sont lancés pour pro­vo­quer le pou­voir ; toute une série de slo­gans visent d’ailleurs au même effet, comme par exem­ple « A bas la dic­ta­ture ». Le mou­ve­ment pre­nant de l’exten­sion, on voit de plus en plus d’ouvriers d’usines et d’employés par­ti­ci­per aux mani­fes­ta­tions et aux com­bats de rue, mais seu­le­ment le soir après le tra­vail ; appa­rem­ment, les tra­vailleurs ima­gi­nent mal se mettre mas­si­ve­ment en grève pour porter le coup de grâce au régime. Seul le syn­di­cat des conduc­teurs de bus, qui avait appelé à boy­cot­ter les élections, a condamné toute répr­ession dans une déc­la­ration publi­que.

Considérations sur le caractère du mouvement

La gauche ira­nienne en exil est incu­ra­ble­ment divisée dans ses inter­pré­tations du mou­ve­ment ; deux posi­tions se font jour dans les débats, qui toutes deux pren­nent une partie pour le tout. Les uns y voient un mou­ve­ment réacti­onn­aire des plus hautes cou­ches socia­les contre les basses clas­ses. Plusieurs « anti-impér­ial­istes » vont si loin dans ce rai­son­ne­ment, qu’ils adop­tent la posi­tion d’Hugo Chávez et accu­sent le mou­ve­ment d’être une « vague verte », du même genre que les « révo­lutions de cou­leur »(11), le vert étant la cou­leur que la com­mis­sion élec­to­rale de l’Etat avait octroyée au camp de Moussavi (12). Mais les mani­fes­ta­tions n’ont pas été décl­enchées depuis l’étr­anger et il n’y avait pas que des par­ti­sans de Moussavi dans les rues.

L’autre pôle, pre­nant ses désirs pour la réalité, y voit un pur mou­ve­ment révo­luti­onn­aire. Il est vrai que les quatre grou­pes sociaux qui souf­frent le plus de la crise : les ouvriers, les jeunes, les femmes et les étudiants, sont à la pointe des mani­fes­ta­tions. Mais ils ne for­mu­lent pas (encore ?) d’idées clai­res à propos de la situa­tion sociale telle qu’elle est, et c’est tou­jours la répr­ession qui pré­do­mine. Les usines étant en dehors des villes, les ouvriers demeu­rent sous le contrôle des forces de sécurité pen­dant le tra­vail ; celui qui quitte son poste pour aller par­ti­ci­per à une mani­fes­ta­tion peut comp­ter sur son licen­cie­ment le len­de­main. Quant aux 148 mili­tants libérés sous cau­tion sur les 150 arrêtés le 1er mai, le danger était trop grand pour eux de se mon­trer à une quel­conque mani­fes­ta­tion ; tout comme il est trop dan­ge­reux pour divers grou­pes poli­ti­ques de s’expri­mer publi­que­ment.

Néanmoins, nous avons pu obser­ver cet été que les mani­fes­ta­tions de rues se pour­sui­vaient d’une manière ou d’une autre. Après la menace de Khamenei lors de son prêche du ven­dredi, Moussavi avait, par exem­ple, appelé ses par­ti­sans à la trêve ; il n’empêche que le len­de­main avaient lieu les mani­fes­ta­tions de masses les plus impor­tan­tes depuis la révo­lution, au cours des­quel­les les mani­fes­tants se sont livrés à des com­bats de rue avec les com­man­dos spéciaux de la police, des Pasdaran et des Bassidji, et des ban­ques ont été détr­uites. Ce jour-là, plus de dix per­son­nes ont été tuées. Un mili­tant ouvrier a remar­qué que les bus d’entre­prise ne ren­traient pas dans les cités dor­toirs mais allaient en ville pour y emme­ner les par­ti­ci­pants aux mani­fes­ta­tions.

La jeunesse

En 1988, Moussavi étant Premier minis­tre et Rafsandjani pré­sident (13), 5 000 détenus poli­ti­ques, préa­lab­lement condamnés à des peines d’empri­son­ne­ment, ont été exécutés en trois mois sur ordre exprès de Khomeiny (4 486 d’entre eux sont aujourd’hui nommément iden­ti­fiés). Lorsque, lors d’une confér­ence de presse pen­dant une visite à Bonn, quelqu’un inter­ro­gea le vice-minis­tre des Affaires étrangères de l’époque, Mohammad Javad Larijani (14), à propos de ces exé­cutions de masses, celui-ci com­para cyni­que­ment le taux élevé de nata­lité en Iran avec les quel­ques mil­liers de défunts : « Nous avons chaque année deux mil­lions de nou­veaux citoyens. » Les mil­liers de morts ne sont plus là, mais les mil­lions de jeunes, qui cons­ti­tuent dés­ormais un tiers de la popu­la­tion, sont dans la rue, et sont deve­nus une bombe à retar­de­ment pour le régime.

Ces trente der­nières années la popu­la­tion a pres­que doublé, pas­sant de 37 mil­lions envi­ron à 73 mil­lions de per­son­nes. On compte aujourd’hui 14 mil­lions d’écoliers ; ils étaient 5 mil­lions en 1979. Chaque année, à peu près 700 000 jeunes arri­vent sur le marché du tra­vail sous de som­bres aus­pi­ces : au prin­temps 2009, le taux offi­ciel du chômage attei­gnait 11,2 %, 17,8 % parmi les jeunes, 29 % parmi les jeunes femmes et, en gros, 23,7 % parmi les jeunes urbains. Pour gagner leur vie, beau­coup doi­vent occu­per deux ou trois emplois à la fois.

Selon des chif­fres offi­ciels de l’ONU, 2,8 % de la popu­la­tion ira­nienne consom­ment des dérivés de l’opium. C’est le taux le plus élevé de dép­end­ance aux dro­gues dans le monde et, en chif­fres abso­lus, dix fois plus qu’en Angleterre, pour une popu­la­tion qua­si­ment équi­val­ente. La consom­ma­tion de drogue n’est, par ailleurs, pas limitée aux jeunes ; d’après une enquête, 20 000 des 60 000 tra­vailleurs d’un des plus gros chan­tiers de gaz du monde s’y adon­naient. En 2002, l’Etat a dû chan­ger de stratégie vis-à-vis des dro­gués et émettre un décret reli­gieux (fatwa) auto­ri­sant un pro­gramme de sub­sti­tu­tion par la mét­ha­done.

C’est toute une jeu­nesse, qui en a ras le bol, qui s’est retrouvée dans les mani­fes­ta­tions : étudiants qui, diplômés au chômage, n’ont aucune pers­pec­tive, ou prolét­aires dont les condi­tions de vie et de tra­vail ne ces­sent d’empi­rer, que ce soit sous les « réf­or­mateurs » ou sous les « conser­va­teurs ». Ils sont sans avenir et n’accor­dent aucune légi­timité au système, n’ont aucune confiance dans les ins­ti­tu­tions, à quel­que niveau que ce soit, et rejet­tent l’influence des auto­rités reli­gieu­ses sur la société.

Ouvriers et ouvrières

La pro­por­tion des ouvriers dans la popu­la­tion est restée cons­tante depuis 1979, ce qui signi­fie que leur nombre a doublé depuis trente ans. Aujourd’hui, envi­ron un mil­lion d’ouvriers d’indus­trie tra­vaillent dans des entre­pri­ses comp­tant plus de dix employés. On peut les rép­artir, gros­siè­rement, en trois bran­ches d’acti­vité : le tex­tile et la trans­for­ma­tion des pro­duits de l’agri­culture, l’indus­trie pét­rolière, et les nou­vel­les indus­tries, en par­ti­cu­lier l’auto­mo­bile. La pre­mière, tra­di­tion­nelle, est en déclin. Quant aux tra­vailleurs du pét­role, ils ont joué un rôle décisif dans la révo­lution de 1979 en se met­tant en grève. Depuis, leur nombre est à peu près demeuré iden­ti­que, mais la struc­ture de l’indus­trie pét­rolière a, elle, beau­coup changé à cause des pri­va­ti­sa­tions par­tiel­les et des fer­me­tu­res d’entre­pri­ses, affai­blis­sant dans le même temps les capa­cités orga­ni­sa­tion­nel­les des ouvriers de cette bran­che. Ils for­maient autre­fois un seul bloc com­pact qui trans­met­tait leur expéri­ence de soixante-dix années aux nou­veaux embau­chés. Les ouvriers spéc­ialisés des nou­vel­les raf­fi­ne­ries venaient tous de plus ancien­nes d’Abadan, et avaient créé des contacts entre elles toutes ; c’est à tra­vers ces contacts que s’est, par exem­ple, rép­andue la grève de 1978/1979. Pendant la guerre Iran-Irak, le centre de raf­fi­nage d’Abadan a été détruit, de nom­breux tra­vailleurs se sont retrouvés réfugiés de guerre, et ceux qui étaient poli­ti­que­ment actifs ont sou­vent fui à l’étr­anger. Les autres ont été mis en pré­retr­aite ou à la retraite.

L’indus­trie de l’électro-ménager gagne en impor­tance, mais c’est le sec­teur auto­mo­bile qui est cen­tral avec ses 118 000 employés, un nombre quatre fois plus impor­tant qu’en 1979. C’est le plus dyna­mi­que de cette der­nière déc­ennie : en 1996, par exem­ple, on a pro­duit 203 000 véhi­cules privés en Iran, 917 000 en 2006, et 1,2 mil­lion en 2008 ; ce qui place le pays en sei­zième posi­tion dans le monde. L’Etat possède 40 % du plus gros pro­duc­teur auto­mo­bile du Proche-Orient, Iran Khodro ; Saipa, avec 35 % de part de marché en Iran, étant de loin son plus gros concur­rent. Iran Khodro a mau­vaise répu­tation pour l’inten­sité et la lon­gueur du temps de tra­vail, ainsi que pour ses vigi­les omni­po­tents. L’année fis­cale pré­céd­ente, l’entre­prise a souf­fert de la crise et a enre­gis­tré une perte de 120 mil­lions de dol­lars ; mais avant la crise, déjà, la vente d’auto­mo­bi­les avait dû être lar­ge­ment sub­ven­tionnée à coup de crédits.

Le 2 mai 2009, Iran Khodro s’est mis en grève. Les ouvriers avaient touché une prime record de 1 000 dol­lars en 2006 ; elle ne s’élevait plus qu’à 300 dol­lars en 2007 et 2008, et devait être sup­primée en 2009. Les tra­vailleurs ayant pro­testé, ils rece­vaient 150 dol­lars ; mais après une courte grève, la prime était relevée à 300 dol­lars.

Quelle perspective ?

Depuis l’été, la crise éco­no­mique s’est accen­tuée. Après que le sec­teur du bâtiment se fut effon­dré de 60 %, la crise a affecté d’autres bran­ches d’indus­trie. Six cents entre­pri­ses sont menacées de faillite et les pro­jets de création d’emplois d’Ahmadinejad ont avorté.

Ces der­nières annés, nous avons parlé à plu­sieurs repri­ses des conflits ouvriers en Iran dans Wildcat (15). En dépit des inter­dic­tions de s’orga­ni­ser et de la répr­ession, grèves et autres actions ouvrières n’ont jamais cessé. La lutte des ensei­gnants, mais sur­tout des chauf­feurs de bus, a marqué une avancée qua­li­ta­tive.

En 2008, il y a eu aussi une rév­olte dans la sucre­rie Hafftappeh. Lorsque de la carotte et du bâton il ne reste plus que le bâton, lors­que les luttes quo­ti­dien­nes des tra­vailleurs sont sans cesse réprimées, comme, voilà quel­ques semai­nes, la grève de cinq jours chez Wagon Pars (autre­fois le plus gros pro­duc­teur de wagons de che­mins de fer du Moyen-Orient), on s’attend alors à des conflits ouvriers à venir plus vio­lents. Malgré une répr­ession de plus en plus féroce des mani­fes­ta­tions et le dévo­iement du mou­ve­ment en une lutte de pou­voir entre deux ailes de la classe diri­geante, les connais­seurs de l’éco­nomie ira­nienne se deman­dent si der­rière la vague verte ne se pré­pare pas une vague de cols bleus, qui serait, elle, beau­coup plus forte.

Notes

(1) En 1906, l’oppo­si­tion natio­na­liste, libé­rale et reli­gieuse obtient la pro­mul­ga­tion d’une Constitution.

(2) Programme de moder­ni­sa­tion du pays lancé par le Shah (monar­que) Mohammad Rezâ Pahlavi, qui gou­verna l’Iran de 1941 à 1979.

(3) Le corps des Pasdaran, ou Gardiens de la révo­lution, est une milice créée en mai 1979, peu après l’arrivée au pou­voir des reli­gieux, et financée par l’Etat. Il agit parallè­lement à l’armée régulière et est soumis direc­te­ment au Guide de la révo­lution, actuel­le­ment Ali Khamenei.

(4) Le total des chif­fres cités n’atteint pas 20,47 mil­lions, inex­pli­ca­ble­ment.

(5) Seyyed Mohammad Khatami, pré­sident de l’Iran de 1997 à 2005.

(6) Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, pré­sident de l’Iran de 1989 à 1997.

(7) L’Iran se place en qua­trième posi­tion pour l’extrac­tion du pét­role et possède, avec 10 % à 11 % des gise­ments connus, les troi­sièmes plus gran­des rés­erves de pét­role dans le monde. Le pays extrait envi­ron 4 mil­lions de barils, dont 1,42 mil­lion ser­vent à ses pro­pres besoins (trois fois plus qu’en 1980), le reste par­tant à l’expor­ta­tion. Par manque de capa­cités de raf­fi­nage, le pays doit impor­ter envi­ron 170 000 barils d’essence par jour, à un coût, pour le régime, de plus de 4 mil­liards de dol­lars amé­ricains en 2006. Les sub­ven­tions d’Etat au prix de l’essence attei­gnent au total 12 % du PIB. Quant au gaz natu­rel, l’Iran se situe en sep­tième posi­tion mon­diale pour son extrac­tion et en deuxième posi­tion pour ses rés­erves. Il doit cepen­dant, aujourd’hui encore, impor­ter plus de gaz qu’il en exporte. (Note de Wildcat.)

(8) Mehdi Karoubi, un des can­di­dats à la der­nière élection pré­sid­enti­elle, pro­met­tait dans son pro­gramme élec­toral de rép­artir les actions des entre­pri­ses natio­na­les du pét­role et du gaz entre tous les Iraniens, afin de trans­for­mer le mono­pole et le pou­voir de l’Etat fondés sur la rente pét­rolière en pou­voir du peuple. (Note de Wildcat.)

(9) Le corps des Bassidji est une milice para­mi­li­taire cons­ti­tuée pen­dant la guerre contre l’Irak (1980-1988), com­posée de volon­tai­res par­fois très jeunes, cer­tains ayant 13 ou 14 ans. Ils cons­ti­tuent aujourd’hui dans le même temps une milice morale et une sou­pape de sécurité pour la jeu­nesse issue des cou­ches popu­lai­res qui y trouve un emploi rémunéré. Les Bassidji obé­issent tota­le­ment à Ali Khamenei. Ahmadinejad y a été formé.

(10) Ali Khamenei, sou­tenu par le pré­sident d’alors Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, est devenu le Guide suprême de la République isla­mi­que d’Iran à la mort de Khomeiny en 1989, après la disgrâce du dau­phin présumé Hossein Ali Montazeri (1922-2009). Il a vive­ment pris posi­tion en faveur d’Ahmadinejad après la réél­ection de celui-ci en juin 2009.

(11) Qui ont eu lieu dans plu­sieurs pays d’Europe de l’Est à la fin des années 1990 et au début des années 2000, et qui sont sup­posées avoir été fomentées par les ser­vi­ces secrets amé­ricains.

(12) Mir Hossein Moussavi, ancien Premier minis­tre pen­dant la guerre Iran-Irak (1980-1988), est un des can­di­dats mal­heu­reux à l’élection pré­sid­enti­elle du mois de juin 2009.

(13) Rappelons qu’Ali Akbar Hachemi Rafsandjani fut pré­sident de l’Iran de 1989 à 1997. De 1981 à 1989, c’est Ali Khamenei qui était le pré­sident du pays.

(14) Cinq frères Larijani occu­pent, ou ont occupé, des postes dans le gou­ver­ne­ment ou la diplo­ma­tie. L’aîné, Ali, est actuel­le­ment pré­sident du Parlement et Sadegh, chef du système judi­ciaire ira­nien.

(15) Voir « Tous unis contre le séisme social » dans Echanges n° 115, p. 34, et « Luttes ouvrières et guerre » dans Echanges n° 117, p. 29.

(16) Wagon Pars, qui comp­tait autre­fois 1 700 employés, a souf­fert, par suite de sa pri­va­ti­sa­tion, de pro­blèmes finan­ciers. Après avoir licen­cié les ouvriers en contrats préc­aires, l’entre­prise a cher­ché à se déb­arr­asser de ceux qui res­taient en les envoyant en pré­retr­aite dans de mau­vai­ses condi­tions, et ne ver­sait plus aucun salaire depuis des mois. Les ouvriers méc­ontents ont brisé des fenêtres et sac­cagé le res­tau­rant d’entre­prise, et le 25 août, enta­maient un sit-in devant la porte de l’usine. La situa­tion menaçant d’explo­ser (deux impor­tan­tes usines voi­si­nes étaient aussi pro­ches de l’insol­va­bi­lité), des Pasdaran et des unités anti-émeutes ont été postées à proxi­mité de Wagon Pars afin d’éviter que les ouvriers mar­chent vers le centre ville. La grève s’est ter­minée cinq jours plus tard avec le paie­ment par­tiel des arriérés de salai­res, sur fond de représailles exercées par les vigi­les maison avec le sou­tien de la pro­pa­gande du poste de contrôle bas­sidji de l’usine. (Note de Wildcat.)

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