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Aux Etats-Unis : conséquences sociales, restructurations et mesures d’adaptation à la crise (2)

2. La vie de ceux qui n’ont pour survivre que leur force de travail à vendre

lundi 1er février 2010

Ce texte est paru dans Echanges n° 131 (hiver 2009-2010). C’est la suite de La crise : aux Etats-Unis, conséquences sociales, restructurations et mesures d’adaptation (I)).

Avec cette seconde partie, rédigée à l’automne 2009 (1), nous voulons examiner avec plus de détails l’aggravation de la situation sociale aux Etats-Unis. D’abord à travers un bref aperçu des garanties sociales existant actuellement et de leur utilisation comme amortisseurs sociaux, ce qui donne la mesure des conséquences sociales de l’effondrement économique.

L’emploi et le chômage : salaires et indemnisations

« De plus en plus d’Américains disent qu’ils sont tout simplement pris dans un courant irrépressible qui les jette à la rue, et ils ne prennent plus du tout cela comme une défaite personnelle » (Financial Times, 14 novembre 2009).

Cette banalisation du chômage qui fait que l’on se considère comme victime d’un système et non comme une affaire personnelle plus ou moins reliée à une appartenance sociale, elle s’exprime d’abord dans les chiffres, qui depuis près de deux ans augmentent chaque mois. La seule démographie nécessiterait la création de 127 000 emplois nouveaux chaque mois. En regard, en novembre 2009, c’était toujours presque 10 000 emplois qui étaient éliminés chaque semaine ; bien sûr ce sont des chiffres quelque peu fluctuants, qui permettent de clamer, dès que cette élimination diminue de quelque 0,1 % ou 0,2 %, que la reprise économique s’annonce. Ils expriment néanmoins avec obstination une cruelle réalité.

Comme partout, les statistiques diffèrent entre les estimations officielles et des approches plus réalistes : en novembre 2009, face au taux officiel de 10,2 % de la population active, le taux de chômage réel généralement admis s’élèverait à 17,5 % (voire pour certains à 22,1 %), en y incluant non seulement les chômeurs indemnisés mais tous ceux qui galèrent dans des emplois très précaires, les emplois à temps partiel et ceux qui ont abandonné tout espoir même de trouver un emploi. Fin octobre, le nombre de tous ceux qui peuvent être qualifiés de chômeurs au sens large s’élèverait à 30 millions pour une population active d’environ 150 millions. Comme partout, leur répartition est très inégale :

- selon les Etats : les Etats les plus touchés sont ceux qui ont connu le développement industriel le plus important ; le chômage touche officiellement 15,3 % de la population active dans le Michigan qui fut le paradis de la production automobile, 10 % dans l’Etat frontière de l’Arizona et seulement 4,2 % dans l’Etat agricole du Dakota. En fait, presque tous les Etats industriels du Nord et la Californie connaîtraient un taux de chômage supérieur à 20 %. En novembre 2009, le chômage avait augmenté dans 29 Etats sur 50 ;

- selon la tranche d’âge : en mars 2009, le taux de chômage chez les 16-24 ans atteindrait 34,5 %. Il serait de 25 % chez les teenagers et de 31 % chez les moins de 35 ans. Les « vieux » de leur côté s’accrochent au travail autant qu’ils le peuvent en raison des coups durs des systèmes de retraite (notamment chute d’un capital placé en actions) et du fait que pour joindre les deux bouts ils ont dû pomper sur leurs avoirs en capital des fonds de pension. Deux Américains de plus de 62 ans sur cinq sont encore au travail et 63 % des 50-61 ans disent qu’ils devront reporter leur entrée en retraite le plus tard possible. Le nombre des plus de 55 ans encore au boulot a augmenté en un an de près de 6 % chez les hommes de près de 10 % chez les femmes ;

- selon l’appartenance ethnique : quand le taux de chômage officiel est nationalement de 10,2 %, celui des Noirs est de 15,7 % et celui des Latinos de 18,1 %.

Le chômage, sauf rares cas d’assurance chômage souscrite par les entreprises et les particuliers, est indemnisé par les Etats selon les règles fixées par l’Etat fédéral. En moyenne cette indemnité est de 300 dollars par semaine. Parmi les conditions qui se retrouvent plus ou moins dans tous les systèmes d’indemnisation du chômage, la durée d’indemnisation était fixée avant la crise à 26 semaines. La mesure de l’impact du chômage peut être donné par le fait que cette durée a été progressivement augmentée pour être finalement portée en novembre à 99 semaines. En octobre 2009, si 3,6 % du total des chômeurs indemnisés sont au chômage depuis plus de six mois, 20 % le sont depuis plus d’un an ; fin septembre, 500 000 chômeurs perdaient leur droits au chômage et, sans l’extension récente, ce sont plus d’un million qui allaient perdre toute indemnisation prochainement.

L’étendue du chômage peut être mesurée également par la marée de candidats lorsque s’offrent des emplois : à Louisville dans le Kentucky, l’usine de General Electric offre 90 emplois à moins de 13 dollars (emplois payés auparavant 19 dollars l’heure) 10 000 candidats se présentent, 80 % d’entre eux n’ont aucune expérience ouvrière antérieure ; quelques jours auparavant, dans la même usine, l’offre de 13 postes qualifiés d’entretien payés 23 dollars de l’heure avaient vu affluer 700 candidats. Le 22 octobre, 500 personnes posent leur candidature pour un emploi payé 13 euros de l’heure ; le 14 novembre, des milliers se pressent à un « marché de l’emploi » à Detroit pour 400 postes offerts ; en mars 2009, une même « foire à l’emploi » avait rassemblé plus de 10 000 postulants.

Les conséquences de cette ampleur du chômage sont de deux ordres :

- pour chaque prolétaire, des conditions de vie de plus en plus difficiles, perte brutale de sources de revenus et corrélativement du statut social pour ceux qui se retrouvent sans travail, mais aussi dégradation générale des conditions d’exploitation pour ceux qui gardent ou retrouvent un emploi ;

- pour le capital, la possibilité de faire pression sur l’ensemble des conditions d’exploitation non seulement dans l’industrie et dans les services mais aussi dans les emplois des collectivités jusqu’ici plus ou moins préservés des fluctuations de l’économie.

Une enquête effectuée à la mi-décembre auprès de 700 chômeurs est arrivée au constat suivant :

- près de la moitié d’entre eux ne peuvent bénéficier de l’indemnisation du chômage à cause des conditions restrictives ;

- un quart des chômeurs vivent des « food stamps » (voir p. 21) ;

- un sur cinq a recours à des œuvres charitables ;

- la moitié vit sur le salaire de la femme qui assument avec des heures supplémentaires ou des doubles boulots ;

- 53 % ont emprunté à leur famille ou à des amis ;

- 60 % ont épuisé leur épargne ou sorti l’argent du capital retraite ;

- 47 % n’ont aucune couverture maladie ;

- 72 % se considèrent comme pauvres ou pensent qu’ils commencent à l’être.

Il est difficile de connaître l’ampleur des incidences de cette situation sur la vie familiale. La chute dans la pauvreté et le déclassement social autant que la perte du logement font des ravages dans les familles ; non seulement par toutes les promiscuités que cela engendre mais aussi par tous les problèmes du quotidien notamment pour les enfants. Même ceux qui retrouvent un travail doivent parfois se déplacer à de longues distances de leur domicile, ce qui entraîne des séparations familiales plus ou moins longues.

Un article du Washington Post du 14 août 2009 retrace, sous le titre « Road to Recovery. Woman’s path to work ends in rural and job-rich North Dakota », la galère d’une femme de 63 ans surqualifiée qui finit dans un centre d’appel du Dakota, logée dans un mobil home à cent lieues de nulle part.
Même ceux qui pensent faire une formation pour trouver un autre emploi sont souvent contraints d’abandonner car, devant la payer de leur poche, ils ne peuvent alors subvenir à leurs besoins les plus élémentaires. Nous verrons que les chômeurs se trouvent rapidement devant le dilemme d’abandonner l’assurance maladie ou de ne pas payer le loyer ou les mensualités du prêt immobilier pour tout simplement survivre avec tous les risques que cela comporte.

S’ils retrouvent un emploi, c’est souvent pour subir des conditions bien différentes de celles de l’emploi perdu : 56 % d’entre eux gagnent 80 % ou plus du salaire antérieur mais 44 % sont en dessous. Dans l’ensemble, les salaires sont pratiquement bloqués ; pendant le troisième trimestre 2009, le revenu disponible par foyer a baissé de 3,4 % ; ce n’est que ponctuellement que des crédits d’impôts limités ou de primes prévus par le plan de relance entraînent une légère augmentation de la consommation dans des secteurs spécifiques comme l’automobile ou la vente de logements neufs, entretenant l’illusion que la crise est terminée.

Pour le capital, les conditions d’exploitation n’ont jamais été aussi favorables, même si la crise entraîne un ralentissement de la production. Notamment concernant la productivité horaire : rapport entre la production de l’industrie manufacturière (qui au deuxième trimestre 2009 s’est contractée de 1,5 % par comparaison avec la même période de 2008), les heures travaillées (qui ont diminué de 7,6 %) et le coût du travail (qui a diminué de 5,9 %) ; ce qui fait que la productivité horaire par travailleur a augmenté de 6,6 %. Différentes études ont montré que les entreprises licenciaient et restructuraient plus qu’il n’était nécessaire, profitant du rapport de forces qui leur est favorable pour réduire encore la part de plus-value allant aux travailleurs. Il s’agit même de la part du gouvernement d’une politique délibérée.

Le 5 décembre s’est tenu à la Maison Blanche un « sommet pour l’emploi » regroupant, autour d’Obama et de ses conseillers, des patrons, des syndicalistes et des économistes. Leurs conclusions furent qu’un nouveau plan de relance n’était pas nécessaire et surtout pas un financement de l’emploi. Les seuls axes d’intervention de l’Etat fédéral sont l’encouragement du crédit aux PME et le développement des sources d’énergies ; même l’état lamentable des infrastructures ne bénéficie pas d’un plan quelconque de nature keynésienne, pas plus qu’un soutien aux Etats pratiquement en faillite (voir p. 23) dont les restrictions dans tous les domaines accentuent encore l’impact du chômage.

Le salaire différé

Les différents organismes de « compléments sociaux », essentiellement retraite et maladie, ne sont pas moins touchés par la crise et par l’effondrement du cours des titres financiers. Ceux-ci constituaient l’essentiel des avoirs garantissant le paiement des retraites, toutes par capitalisation pour les salariés des entreprises privées.

La plupart des entreprises, notamment dans l’automobile, se sont débarrassées du service direct des retraites, qui obérait leurs finances, en les transférant sur des fonds de pension par capitalisation (article 401(k)), mais moins de la moitié des travailleurs n’ont même pas une telle retraite. De plus, les employeurs, qui souvent payaient la moitié des cotisations des salariés à ces fonds (jusqu’à 6 % du salaire), visent de plus en plus à supprimer cette contribution patronale, ce qui équivaut à une réduction des salaires. Pour les 4 travailleurs sur 10 qui n’ont ni assurance-retraite, ni assurance-maladie, le seul recours est, pour la retraite la « Social Security », et pour la maladie Medicaid pour les handicapés et les pauvres (financé par les Etats), Medicare pour les retraités et les handicapés (financé par l’Etat fédéral). En 2005, 47 millions d’Américains, 16 % de la population, n’avaient aucune couverture maladie ; en 2008, ils seraient 25 % de la population. Beaucoup doivent ainsi avoir recours à des services d’assistances gratuits non officiels.

La retraite

La retraite se compose aux Etats-Unis de deux parties : un régime de base national, baptisé « Social Security », et un régime facultatif qui peut être collectif ou individuel.

La « Social Security » est un régime par répartition administré par l’Etat fédéral alimenté par des cotisations patronales et salariales (au total actuellement 12,4 % des salariés) qui garantit une retraite, présentement environ équivalente à un tiers du salaire moyen. L’affiliation est obligatoire pour tout salarié du secteur public, les travailleurs indépendants et la plus grande partie des salariés du secteur public. 96 % des travailleurs américains y cotisent actuellement.

Certains employeurs avaient garanti, dans les contrats collectifs d’entreprise signés avec un syndicat reconnu dans l’entreprise, des « avantages retraite » (benefits) soit par une prise en charge directe des retraites, soit par des contributions à des fonds de pension, comportant des contribution patronales et salariales ; il y a dix ans, ces régimes couvraient environ 20 % de l’ensemble des travailleurs américains, la plupart exploités dans des grandes entreprises. Mais la charge de ces pensions était devenue telle, avec la concurrence et l’alourdissement qu’ils représentaient sur les coûts de production, qu’en 1982 fut introduite une disposition exonérant de l’impôt sur les revenus les cotisations versées sur un « plan d’épargne salariale » à fonction double d’épargne et de retraite : ce que l’on désigne par l’article du code des impôts « 401(k) » contenant cette disposition.
En 2000, alors que le régime de base couvrait 90 % des Américains, les régimes professionnels, que l’on pourrait qualifier de complémentaires, ne s’adressaient qu’à 45 % de ces travailleurs.

Profitant de cette possibilité de se « libérer » de la charge du service des retraites, beaucoup de sociétés ont basculé le régime de retraite entreprise sur les plans d’épargne de l’article 401(k) fonctionnant sous l’égide de fonds de pension. Ces derniers sont en fait des organismes d’assurance dont les comptes individuels sont gérés par capitalisation, c’est-à-dire dépendent de placements financiers. La crise a fait fondre leurs actifs de 1 470 milliards d’euros en quinze mois. Ce qui touche évidemment directement les comptes individuels et diminuera le montant éventuel des retraites. Si un employeur est défaillant par rapport à ses engagements directs de retraite, le service de ces retraites est garanti (à concurrence de 40 % des prestations) par un organisme public, Pension Benefit Guaranty Corporation ; ce fonds garantit aujourd’hui le versement d’une pension minimum à 44 millions d’habitants des Etats-Unis et a vu son déficit augmenter, de 11 milliards de dollars en octobre 2008 à 33,5 milliards en avril 2009.

Avec les faillites d’entreprises, notamment dans l’automobile, le financement de ce fonds devient très aléatoire.

L’exemple de General Motors est symptomatique de cette dérive des garanties retraite aux Etats-Unis : après la mise en faillite de cette multinationale de l’automobile, mise en faillite qui, selon la législation américaine, fait table rase de tous les engagements antérieurs, notamment ceux envers les travailleurs, le fonds de pension et maladie géré par le syndicat UAW est devenu actionnaire à 17,5 % du nouveau GM (pratiquement nationalisé, l’Etat fédéral détenant 72,5 % des parts) ; quelque temps auparavant, ce syndicat avait déjà, selon le schéma décrit ci-dessus, pris en charge tous ces « avantages sociaux ». Sous l’ancien régime, lorsque les retraites étaient payées directement par GM sur ses fonds propres, le régime était particulièrement favorable, les travailleurs GM pouvant partir à la retraite, après trente ans de boîte, dès l’âge de 50 ans.

Lors de sa mise en faillite, GM devait une retraite à 670 000 participants, travailleurs et ex. Après la mise en faillite qui débarrassait GM de ses engagements, deux plans de pension furent élaborés, l’un pour les travailleurs payés à l’heure (les ouvriers en général), l’autre pour les travailleurs payés au mois (professionnels, encadrement, employés), le service des pensions étant assuré par le fonds géré par le syndicat UAW, garanti pour partie par des actions GM. En 2009, ce fonds était déficitaire de quelque 14 milliards de dollars. Par contre le fonds de pension GM, qui assurait aussi la maladie, a abandonné cette garantie pour les retraités, moyennant le versement mensuel de 300 dollars à chaque retraité pour des couvertures maladie individuelles. Le vrai problème est que GM ne sera contraint d’abonder la caisse de retraite qu’en 2013, ce qui veut dire que dans l’immédiat se pose la quesion du financement des retraites GM, vu la crise (et ses effets sur les retraites 401(k) et l’augmentation du nombre des retraités.

En octobre 2009, le gouvernement a fait part de ses craintes de voir les salariés dont la retraite est garantie par des fonds de pensions de retirer ou d’emprunter tout ou partie de leurs comptes, pour faire face à leurs difficultés financières (près de 15 % des prestataires âgés de 55 à 60 ans l’auraient déjà fait). Cela joint à la chute des disponibilités des fonds, suite à la baisse des cours de Bourse, n’augure pas un avenir brillant pour les retraites.

Les garanties maladie et l’évolution des couvertures sociales

Cette question de la couverture santé aux Etats-Unis est au centre des promesses d’Obama ; nous verrons dans une troisième partie ce qu’il en est de ces promesses qui, un an après l’élection du président, ne sont pas encore concrétisées.

Jusqu’à présent, le problème est simple : si un Américain n’est pas garanti par une assurance-santé individuelle très onéreuse ou par une assurance souscrite par son employeur dans le cadre du contrat de travail et pour laquelle il cotise en tout ou en partie, la seule possibilité d’être pris en charge se réfère principalement (hors de questions d’assistance dans le cadre de chaque Etat) à deux institutions nationales, Medicare et Medicaid.
« Pendant plus d’un siècle, les Etats-Unis ont essayé de promouvoir des réformes qui auraient apporté à la nation entière des avantages dans le domaine de la santé » (Sarah Murray, Financial Times). Mais ils n’ont pu prévenir que les dépenses afférentes à la santé se sont accrues chaque année de 2,5 fois plus que le taux de croissance économique. Dans la période récente, plus de 60 % des faillites ou défaillances personnelles des Américains se sont produites parce qu’ils ne pouvaient faire face aux dépenses de santé. Dans la décennie écoulée, les primes d’assurances d’une famille ont progressé de 131 %, trois fois plus que les salaires et quatre fois plus que l’inflation.

D’après les « experts financiers », Medicare et Medicaid seraient, en raison du vieillissement de la population, une « bombe à retardement » qu’il s’agit de neutraliser en « économisant plus de 300 milliards dans les années à venir.

« Si nous ne contrôlons pas ces coûts, nous ne pourrons pas contrôler notre déficit », déclarait le 25 juillet 2009 Obama, qui a créé un groupe de travail qui aura tous pouvoirs pour éliminer « gâchis et inefficacité ». Représentant actuellement environ 5 % du PIB, la charge des dépenses de santé atteindrait, si rien n’est fait, 20 % du PIB dans dix ans ou plus. C’est devenu un lieu commun de souligner que si les Etats-Unis dépensent globalement pour la santé jusqu’à plus de 50 % de ce qui leur est consacré dans les nations industrialisées, leur système est bien moins efficace que dans ces pays.

D’après des estimations, le coût de la santé pour chaque Américain serait de 7 000 dollars chaque année, le double de ce qui est dépensé en Europe, pour une couverture santé de moitié à la fois en nombre de prestataires couverts et en qualité des soins. (« Cost control not coverage is the key to health reform », Financial Times, 20 août 2009). Le vice de base de ce système et de celui des assurances santé individuelles découle en partie des recours juridiques. Les litiges contre lesquels le corps médical se prémunit par des examens et analyses aussi coûteux qu’inutiles ne sont qu’un élément du coût exorbitant de la couverture santé aux Etats-Unis. Les causes en sont bien plus l’absence totale de médecine préventive et le système « fee for service », véritable mine d’or qui permet aux médecins de prescrire des analyses et aux hôpitaux et aux laboratoires d’en effectuer sans limitation de coût. Ce qui est en cause n’est pas le personnel hospitalier mais les laboratoires et l’industrie de la santé dans son ensemble.

La réforme en cours – et pas encore votée après des mois de palabres et d’interventions des puissants lobbies hospitalier et pharmaceutiques – ne vise pas tant à garantir la totalité des Américains contre les risques de santé qu’à endiguer la dépense des deux systèmes Medicare et Medicaid, dont le coût exponentiel devient une charge trop importante pour un budget en déficit. Au point où en sont les projets, ils rogneraient dans Medicare et laisseraient hors garantie maladie 23 millions d’Américains sur les 47 millions présentement sans couverture maladie. Le 30 octobre, par exemple, 7,3 millions d’enfants ne seraient pas couverts par une assurance, ce qui entraînerait une surmortalité infantile annuelle de 45 000 décès (25 % de cette catégorie).

L’assistance de l’Etat fédéral, des Etats et de l’humanitaire

- L’assistance alimentaire

Pour les plus pauvres, l’assistance alimentaire permet aussi la survie : chacun connaît le système américain des « Foodstamps », qui a changé récemment son nom en « Supplemental Nutritional Assistance Program ».

C’est une carte électronique (Electronic Benefit Transfer) qui donne droit à des achats de nourriture (seulement pain, lait, viande et les moins chers de ces produits) à concurrence de 133 dollars par mois et par personne de la famille avec un plafond de 588 dollars mensuels. Pour en bénéficier, il faut avoir des revenus inférieurs à 27 000 dollars par an pour une famille de quatre personnes, ce qui est le cas d’un quart des adultes aux Etats-Unis. Déjà en 2005 une enquête avait montré que 14 % des Américains (dont 26 % de Noirs) n’étaient pas capables alors de subvenir à leurs besoins alimentaires de base et aux dépenses de logement, cela avant la crise des « subprimes ». Fin 2008, 32,5 millions d’Américains bénéficieraient de l’assistance alimentaire, mais plus de 16 millions seraient susceptibles d’y avoir droit sans y avoir recours. En mai 2009, 34,4 millions d’Américains ont demandé cette aide, 9,6 millions de plus qu’en mai 2008 ; le revenu moyen mensuel des familles bénéficiaires s’élèverait à 640 dollars.
De plus, des différences importantes peuvent exister suivant les Etats qui en assurent le financement. Il est évident que depuis début 2008, le nombre des « bénéficiaires » s’est énormément accru notamment parmi ces « classes moyennes » déclassées par le chômage et/ou les « subprimes » et qui n’auraient jamais « rêvé d’un tel avenir ». En octobre 2009, plus de 36 millions d’Américains toucheraient les « food stamps », dans certains endroits près du quart de la population et on estime que, pour diverses raisons, 18 millions de ceux qui pourraient y prétendre ne font aucune démarche pour les obtenir. Des exemples illustrent la détresse de certains de ces bénéficiaires : en raison de l’afflux des demandeurs ces derniers mois, on a pu voir des files d’attente se former devant les bureaux d’attribution dès cinq heures du matin. La veille du virement de l’allocation sur leur compte, les familles qui n’ont plus rien à manger, ayant épuisé leur crédit, font la queue à minuit devant la porte du supermarché, pour faire leurs courses dès que leur compte est crédité.

- L’assistance publique ponctuelle

Une autre forme d’assistance, fort diverse et fort irrégulière, peut émaner de tous organismes publics ou privés. On ne la relève que ponctuellement, lorsque leur surdimensionnement avec l’extension de la crise et du chômage brise l’écran des médias. Et permet ainsi de voir l’étendue des ravages du chômage ou de la baisse des revenus.

Le « Federal Low Income Home Energy Assistance Program » (LIHEAP) est un système fédéral visant à aider les vieux, les malades et invalides dont les revenus sont inférieurs à 150 % du seuil de pauvreté tel qu’il est défini officiellement. Pour 2009, cette aide a bénéficié à 7,3 millions d’Américains, alors qu’ils n’étaient que 800 000 en 1968.

A Detroit, l’augmentation des impayés du gaz et de l’électricité (142 000 en 2008 et déjà 115 000 en octobre 2009) ont conduit les compagnies locales, dont DTE Energy, à proposer une aide aux plus démunis : des dizaines de milliers d’habitants se sont présentés pour en bénéficier.

Encore plus éloquent : quelque 50 000 résidents de la ville (en fait 80 000 familles, un tiers de la population) se présentent le 8 octobre pour obtenir le secours promis par la municipalité pour payer les remboursements de prêts immobiliers et éviter ainsi leur expulsion. Peu au courant de la situation réelle, les édiles avaient compté sur 3 400 demandes. Beaucoup des demandeurs (des familles avec leurs enfants, des invalides en chaise roulante, des vieux, des jeunes) ont dormi dans la rue depuis la veille pour être les premiers ; lorsqu’à 11 h 30 les autorités annoncent la fin de la partie, c’est pratiquement l’émeute et des centaines de policiers épaulés par des unités spéciales de l’armée peinent à contenir la foule.

Les services d’assistance humanitaires sont d’autant plus submergés que l’extension du chômage et de la baisse des salaires s’accompagne des restrictions des services d’assistance des Etats et/ou municipaux dont les recettes s’effondrent avec la crise. Début décembre 2009 les villes sont submergées de demandes d’assistance qu’elles ne peuvent satisfaire (en moyenne ces demandes ont progressé de plus d’un quart). Partout, le nombre des sans-logis a progressé par exemple de 10 % à San Francisco, Sacramento, Nashville, 20 % à Dallas, 22 % à Boston et Kansas City, 41 % à Charleston. Les refuges sont partout submergés et l’immense majorité des sans-logis dorment dans la rue. Le 20 novembre 2009, à New York, le système de refuges de la ville a hébergé 37 000 personnes (10 000 familles avec 16 500 enfants). A Portland le délai pour pouvoir y entrer est de huit à dix semaines. Dans le district fédéral (Washington DC), la fréquentation des cantines scolaires à bas prix ou gratuites selon les ressources est passée de 520 000 enfants à 859 000 de 2008 à 2009.

Une organisation nationale d’assistance alimentaire a vu les demandes d’aide augmenter de 30 %entre l’été 2008 et l’été 2009. Plus spectaculaires sont les séances que nous avons déjà évoquées de « journées médicales gratuites » organisées, parfois en plein air, par la National Association of Free clinics : par exemple, le 29 septembre, à Houston (Texas) plus de 2000 se présentent pour être soignés par 160 docteurs et 200 infirmières bénévoles.

La faillite des collectivités publiques

Nous avons évoqué dans la première partie de cet exposé (La crise : aux Etats-Unis, conséquences sociales, restructurations et mesures d’adaptation (I)) la débâcle des services publics s’articulant autour d’une diminution drastique des recettes (les impôts basés sur l’activité économique ne rentrant plus) et l’augmentation des dépenses (notamment pour les services d’aide et d’assistance), débâcle renforcée souvent par des engagements financiers hasardeux que les faillites bancaires et la dégringolade des marchés ont renforcé. Par exemple, en Californie, la chute des recettes est due à la crise et au chômage mais aussi à la réticence des investisseurs à acheter des bons de l’Etat (il en faudrait pour 4,5 milliards). De plus cet état catastrophique des finances locales ferme le robinet des crédits bancaires de fonctionnement et des emprunts éventuels, d’autant plus que l’Etat fédéral ne juge pas nécessaire, pour des raisons financières et économiques évidentes, de couvrir d’une manière ou d’une autre les déficits des Etats (alors que le gouvernement fédéral a versé plus de 12 000 milliards de dollars pour le renflouement des établissements financiers, seulement 30 milliards de dollars de soutien sont parvenus aux Etats). La difficulté d’obtenir des crédits bancaires entraîne une concurrence entre Etats auprès des banques.

Dans la plupart des 50 Etats, on retrouve le même type de mesures pour réduire au maximum les dépenses, sabrant dans des services essentiels comme l’éducation, la répression, et même les infrastructures. L’avenir n’est pas plus reluisant : dans 44 Etats sur 50, on précise que ces restrictions budgétaires seront permanentes.

Les exemples sont innombrables ; citons en seulement quelques-uns :

- Illinois : l’Etat en déficit de 12 milliards de dollars libère sur parole plus de 1 000 prisonniers non-violents économisant ainsi 5 milliards par an. 28 Etats ont pris des mesures similaires ; six autres ferment totalement les prisons : 6 dans le Michigan, 5 dans l’Etat de New York ; quatre autres y ferment des secteurs entiers. A Chicago, en décembre, chaque nuit 21 000 SDF dorment dans des refuges ou dans la rue ; la moitié d’entre eux ont moins de 22 ans ;

- Pennsylvanie : le 9 octobre, l’Etat est sans budget depuis quatre mois, réduction d’activité et fermetures de services sociaux, des écoles. 300 licenciements d’agents de l’Etat et 800 retraités ne seront pas remplacés ;

- Oregon : cet Etat est en quatrième position sur la liste des Etats en déficit. L’emploi industriel y a chuté de 230 000 en octobre 1999 à 168 000 en 2009 (moins 28 %). On y trouve la plus forte proportion de SDF des Etats-Unis ; si 16 000 sont hébergés dans des refuges, rien qu’à Portland, la capitale de l’Etat, 1 500 personnes dorment chaque jour dans la rue. Les réductions d’activité accompagnées de licenciements sont partout : transports urbains (suppression de lignes, pas de services le week-end, etc.). 26 500 agents de l’Etat sont mis dix jours en congés non payés ;

- New York supprime les transports publics gratuits pour 600 000 étudiants et, en restructurant le trafic couvert par le Metropolitan Transport Authority, ferme 20 lignes de bus ;

- Detroit détiendrait la palme de la décadence. Autrefois la quatrième ville des Etats-Unis, aujourd’hui la onzième (en cinquante ans, la population a diminué de moitié), il lui manque 300 millions de dollars pour assurer le minimum de services publics. Tout le système scolaire est en redressement judiciaire. Toute une partie de la ville est vide : sur 400 000 adresses postales, 20 % sont sans occupants (78 000 logements seraient vides). En octobre, 9 000 logements saisis en 2006 pour non-remboursement de prêts sont mis aux enchères au prix de 500 dollars : ils ne trouvent que 1 800 acquéreurs. Depuis les émeutes de 1967 qui firent 43 morts, les Blancs ont fui la ville qui est devenue un ghetto noir de fait. Il s’est développé un phénomène local, « la nuit du démon », qui voit des incendies de maisons vides (800 en 72 heures dans une de ces « nuits »)…

Quelques-unes de ces maisons qui ont survécu semblent attendre le coup de grâce qui pourrait mettre un terme à leur misère… Dans les rues commerciales adjacentes, « l’activité est si visiblement absente que vous pouvez penser qu’une bombe a neutrons y a explosé » (Time, 5 octobre 2009). En août 2009, le maire de Detroit a proposé un chantage aux agents municipaux syndiqués : réduction des salaires de 10 % ou 1 000 licenciements (3 000 non-syndiqués ont déjà été licenciés et les entrants doivent accepter des réductions importantes sur tous les points du contrat de travail par rapport à ceux en fonction. Le 21 décembre, la municipalité réussit à imposer aux enseignants une baisse des salaires de 10 000 dollars sous forme de prélèvement mensuel de 500 dollars sur leur paie, un « prêt obligatoire » à la ville qui leur serait remboursé lors de leur retraite ou en cas de départ ; le but de l’opération serait de faire partir les vieux et d’embaucher des jeunes à taux réduit.

Haro sur les immigrés

Les immigrés représentent le sixième de la force de travail des Etats-Unis (17 % pour le BTP) et la moitié de ceux-ci (dont 30 % sont des illégaux) ont été les premiers à être licenciés. Les immigrés, clandestins ou pas, forment, en général, la frange du bas de l’échelle du prolétariat, victimes d’une précarité tant dans leur illégalité que dans les seuls emplois, les plus souvent précaires, qu’ils peuvent trouver, même s’ils sont « légaux ». Alors que le taux officiel de chômage se situe à un peu plus de 10 %, il atteint 50 % chez les Latinos. Comme par ailleurs ils n’ont en général aucune garantie, ils ont été aussi les premiers à subir des baisses de salaire ; ces salaires se situent actuellement entre 7 et 10 dollars de l’heure.

La conséquence de ce chômage et des baisses de salaires a été en 2009 la diminution de 11 % des envois d’argent, notamment vers le Mexique. Mais si le nombre des immigrants se réduit, peu d’entre eux retournent dans leur pays d’origine, à commencer parce qu’ils n’ont pas de quoi se payer un voyage qui peut-être serait sans retour dans un pays où la vie – sans emploi – est encore moins enviable que la survie aux Etats-Unis, même comme chômeur plus ou moins marqué par une certaine vindicte populaire.

Conséquences de la crise de l’emploi et du durcissement de la répression des clandestins, les manifestations d’immigrés que nous avons évoquées dans la première partie sont dues aussi à la montée de toutes formes de racisme. La manifestation de Los Angeles regroupait principalement des travailleurs d’une société de confection, American Apparel, qui employait 2 000 sans-papiers sur 6 000 travailleurs et les avait licenciés « en premier ».
Dans les débordements nationalistes faisant de l’étranger une des causes du marasme, la Chine et le Mexique sont souvent stigmatisés comme les « responsables » de l’effondrement économique des Etats-Unis. Le slogan « America first » est aussi apparu dans des meetings auxquels s’associaient des représentants du parti démocrate et ceux de l’UAW qui, pour dévier le ressentiment ouvrier, dénonçaient ouvertement les immigrés : « Ils vivent en Amérique, ne paient pas d’impôts et ne paient pas leur retraite. »

Obama poursuit la politique de Bush de zéro tolérance à l’égard des immigrés. La construction du mur électrique tout le long de la frontière mexicaine continue. Les services de l’immigration (Immigration and Customs Enforcement Agency) ont créé un bureau qui contrôlera les 350 centres de rétention publics et privés qui détiennent actuellement 31 000 migrants (plus de 400 000 y transitent chaque année, leur nombre actuel étant passé de 6 260 en 1992 à 20 000 en 2006). Des grèves de la faim ont récemment attiré l’attention sur la dégradation, suite aux restrictions de crédit, de conditions de vie dans ces centres.

Ces mêmes services organisent de véritables raids sur des entreprises bien américaines qui exploitent majoritairement des sans-papiers, parfois par centaines. Des articles du New York Times du 2 mai 2009 (« A Family in one country but two different world » « Reverse exodus upends migrant lives ») soulignent à quel point la crise et la politique américaine de l’immigration perturbent non seulement les conditions de vie mais aussi divisent profondément les familles d’immigrants (beaucoup de clandestins ont des enfants de nationalité américaine).

Citons le cas d’un couple équatorien ayant émigré au Texas puis à New York il y a huit ans comme touristes ; toujours illégaux, ils ont une fille née hors des Etats-Unis, qui a pu cependant y faire des études brillantes, mais qui ne peut trouver d’emploi correspondant à ses qualifications parce qu’elle est sans papiers ; et un fils qui, lui, né aux Etats-Unis, est citoyen américain (« Outlaws in the US, Strangers at home. Downturn strands illegal immigrants between cultures », The Washington Post, 12 juillet 2009 ; voir aussi, sur les centres de détention : « Recent hunger strikes highlight need to improve detention centers », New America Media, 3 août 2009).

En octobre 2009, par exemple, dans l’Etat frontalier avec le Mexique de l’Arizona, dont la population compte un tiers de Latinos, y compris 500 000 illégaux, une descente de police policier a fait 66 arrestations. En deux années, rien que dans cet Etat 33 000 immigrants ont été arrêtés et expulsés, le quart du total des expulsions hors Etats-Unis.

H. S.

Dans la troisième partie
de ce texte, nous exposerons l’ensemble des mesures prises par le gouvernement depuis le début de la crise (y compris la réforme
du système de santé), leurs conséquences sur l’évolution
de la situation décrite dans
les précédentes parties de cet article, les résistances et les solidarités et les mesures répressives pour les surmonter.