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Un témoignage sur la grande manifestation du 13 mai 1968

jeudi 19 novembre 2009

Après les affrontements étudiants-police de la rue Gay-Lussac dans la nuit du 10 au 11 mai 1968, les syndicats étudiant (UNEF) et ouvriers (CGT, FO et CFDT) organisèrent une manifestation de protestation contre la violence policière sans autre but revendicatif précis.

Cette manifestation devait traverser Paris du nord au sud, du boulevard Magenta à la place Denfert-Rochereau. Les syndicats, dont la CGT, devaient se trouver en tête du cortège près de la place de la République. Toute une frange militante des étudiants (notamment autour du mouvement du 22-Mars), des syndicats et de différents groupes gauchistes n’entendaient pas se plier ainsi aux exigences syndicales et montrer – notamment les étudiants – qu’ils pouvaient revendiquer la tête et l’orientation de la manifestation.
De bouche à oreille, avait circulé dans la matinée du 13 mai, dans ces mêmes milieux, la consigne de se rassembler à la gare de l’Est, sur le boulevard Magenta. Personne ne savait trop pourquoi, ni par qui, avait été lancé ce mot d’ordre, mais tous ceux qui se sentaient concernés avaient suivi, moi le premier. Je dois dire que j’étais à cet endroit le seul de mon entreprise et que dans l’ensemble de la manifestation bien peu s’y trouvaient – bien peu avaient débrayé.

Je m’y étais retrouvé avec un groupe de camarades qui gravitaient autour du groupe ICO, dont Christian Lagant, d’ICO et du groupe Noir et Rouge, et un peu par hasard, aux côtés de Daniel Cohn-Bendit, alors militant du mouvement du 22-Mars et proche de Noir et Rouge (à ce moment il n’était pas encore une vedette médiatique, bien qu’ayant quelque peu fait parler de lui dans le milieu étudiant à Nanterre et à la Sorbonne). J’ai appris alors que l’idée de toute cette frange étudiante et ultra-gauche était de tenter d’entraîner les travailleurs vers le Champ-de-Mars pour un grand débat entre étudiants et travailleurs, au lieu de se disloquer à Denfert comme le souhaitaient les syndicats.

Le plan qui avait été élaboré en secret (par, je pense, le mouvement du 22-Mars) et apparemment hors de tout contact avec des milieux militants ouvriers, supposait que tout ce groupe étudiant et gauchistes prenne la tête de la manifestation pour tenter de persuader les travailleurs, lorsqu’ils arriveraient à Denfert, de ne pas retourner chez eux mais de suivre les étudiants pour ce grand débat au Champ-de-Mars.

Alors que le début de la manifestation descendait vers la Seine par la rue Beaubourg, la partie relativement importante massée autour de la Gare de l’Est descendit, elle, au pas de course par la rue du Faubourg-Saint-Martin et la rue Saint-Martin (1) pour déboucher sur le pont qui donne accès à l’île de la Cité, quelque 100 m avant la partie emmenée par les syndicats. Toute cette foule essentiellement étudiante prit alors la tête de la manifestation, remontant le boulevard Saint-Michel vers Denfert, et la manif syndicale suivait.

En arrivant à Denfert, toute cette « avant-garde » tourna à droite par le boulevard Raspail pour gagner le lointain Champ-de-Mars. Cohn-Bendit resta là avec une mission bien précise. J’abandonnai les copains qui poursuivaient et me souviens avoir dit : « Je reste, c’est ici que ça va se décider. » La mission de Cohn-Bendit, armé d’un mégaphone, consistait à haranguer la foule des travailleurs qui suivaient pour les persuader de tourner à droite, et non à gauche pour une dispersion par le boulevard Arago. Pour ce faire, il monta avec son mégaphone sur le Lion de Belfort, ce qui était effectivement une excellente position pour lancer la bonne parole vers la foule des arrivants.
Mais c’était compter sans le pouvoir, non seulement des staliniens mais aussi de tous les appareils syndicaux – et c’était là une incroyable naïveté, doublée d’un avant-gardisme élitiste en même temps qu’une ignorance totale des rapports de force dans le mouvement ouvrier. De plus, les premiers rangs des manifestants syndicaux étaient peuplés des bonzes syndicaux et de leurs services d’ordre.

A peine Cohn-Bendit chevauchait-il le Lion et entamait son slogan « Tous au Champ-de-Mars… », qu’une voiture sono du PCF vint s’installer au pied du Lion et commença à diffuser à plein volume de la musique entrelardée du mot d’ordre syndical « Dispersion par la gauche, par le Boulevard Arago ». Rapidement le cavalier du Lion comprit sa méprise, descendit de sa monture et tenta, avec son mégaphone, de rentrer dans les rangs des manifestants pour y porter la bonne parole. Mais là il se trouva en présence du service d’ordre qui ne faisait pas de cadeaux ; l’un des sbires, d’un coup de poing lui enfonça le mégaphone dans les dents. Cette violence souleva des protestations dans les rangs qui s’avançaient « Laissez le parler ». Le service d’ordre adopta, devant ces protestations un autre tactique : l’isolement et la sortie discrète de la manifestation.

J’étais resté près de Cohn-Bendit, assez isolé car tous ses copains étaient partis vers le Champ-de-Mars pour organiser les débats ouvriers-étudiants. Nous fûmes rapidement entourés par les sbires syndicaux musclés, et gentiment poussés hors de la manifestation. Je me souviens d’un petit du service d’ordre qui me collait aux fesses en proférant des menaces : « On te fera la peau, salope ». Il ne devait pas être très loin de penser que j’étais un provocateur. Je ne sais ce que devint alors Cohn-Bendit (il a d’ailleurs survécu). Quant à moi, je quittai la manifestation et n’allai pas au Champ-de-Mars.

Les « prétentions » avant-gardistes étudiantes m’en avaient suffisamment appris (et j’y ai souvent réfléchi par la suite), et j’avais pas mal à faire quant à mon militantisme dans la boîte où je travaillais : le mai des travailleurs venait de commencer.

Henri Simon

(1) Une partie des manifestants appartenaient à des groupes trotskystes militant avec les maoïstes dans les « comités Vietnam » contre la guerre du Vietnam, alors américaine. Alors que leurs camarades trotskystes vietnamiens s’étaient et se faisaient massacrer par le Vietminh sous les ordres de Ho Chi Min, la course vers la Seine se fit aux cris rythmés de « Ho, Ho, Ho Chi Min », dans une sorte d’apologie de ce stalinien impitoyable envers leurs frères de combat.

Mai 68 dans Echanges

ICO, puis Echanges, ont publié plusieurs textes sur Mai-68, qui donnent un aperçu assez complet du déroulement et de ce que nous pensons de ces événements devenus mythiques :

- La Grève généralisée en France, mai-juin 1968 (analyses et témoignages), supplément à ICO n° 72, juin-juillet 1968. Réédition Spartacus, mai 2007, avec une préface inédite d’Henri Simon (10 €).
- Bilan d’une adhésion au PCF, témoignage d’un militant de province en mai-juin 1968, ICO.
- Mai 68, les grèves en France, de Bruno Astarian, Echanges, 2003, 3,50 €.
- Chez Peugeot, en juin 1968, une insurrection ouvrière peu connue
- Sur demande aupès d’Echanges (echanges.mouvement@laposte.net) : photocopie d’articles parus dans ICO de l’époque (et non dans le supplément La Grève généralisée), rédigés par des participants d’ICO sur ce qui s’était passé dans leur entreprise en mai-juin 1968.
- Et, sur les militants maos de l’après-1968 : Tentative de bilan du Comité de lutte Renault, de Baruch Zorobabel, ICO, 1972.