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Chez Peugeot, en juin 1968, une insurrection ouvrière peu connue

publié le jeudi 19 novembre 2009

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Un épisode de « la reprise » qui n’eut pas l’écho qui s’imposait

Ce texte est paru dans Echanges n° 124 (prin­temps 2008).

Nous n’enten­dons pas ici reve­nir sur tout ce que nous et d’autres ont pu dire et diront sur « Mai 68 ». Nous n’évoq­uerons ici qu’un épi­sode de « la reprise » qui n’eut guère, contrai­re­ment à ce qui se pas­sait alors chez Renault, l’écho qui pour­tant s’impo­sait.

En 1968, l’usine Peugeot de Montbéliard-Sochaux comp­tait 26 000 tra­vailleurs dont 15 000 OS : beau­coup, venant des cam­pa­gnes jusqu’à 70 km à la ronde, devaient passer chaque jour jusqu’à trois ou quatre heures dans les cars de ramas­sage. La journée de tra­vail était de 9 h 15, la semaine jusqu’à 47 heures. La dis­ci­pline y était stricte et les syn­di­cats « indép­endants » dévoués à la direc­tion par­ti­ci­paient à ce contrôle étroit de la force de tra­vail. Certains expli­que­ront que le déf­er­lement de la vio­lence vien­dra des réactions contre cette poli­ti­que syn­di­cale et du manque de res­pon­sa­bles syn­di­caux pou­vant jouer un rôle méd­iateur comme cela se pas­sera bien qu’avec dif­fi­cultés à Renault Billancourt par exem­ple.

Une grève d’un mois y avait eu lieu en 1965.

Du 31 mai au 4 juin 1968, des négoc­iations entre direc­tion et syn­di­cats ne don­nent aucun rés­ultat. La direc­tion orga­nise uni­laté­ra­lement un vote que boy­cotte le comité de grève : avec 42 % de par­ti­ci­pa­tion, 77 % votent la reprise. Le 8 juin, les syn­di­cats en orga­ni­sent un autre : 20 % de par­ti­ci­pa­tion, majo­rité de 49 voix pour la reprise. Les trois syn­di­cats sont d’accord pour le déc­larer vala­ble : ils met­tent fin à l’occu­pa­tion et quit­tent l’usine. Et la direc­tion annonce la remise en marche de l’établ­is­sement pour le lundi 10.

Ce lundi 10 juin, 6 000 OS sont convo­qués dans les usines pour pré­parer la remise en route. Le bruit court alors que les heures per­dues du fait de la grève seront récupérées (le carnet de com­man­des étant plein) par 17 same­dis tra­vaillés, qu’il n’y aura pas de paie­ment des jours de grève, seu­le­ment une avance de 50 % du mon­tant de ces heures sup­plém­ent­aires. De plus, les caden­ces seraient aug­mentées. A l’ate­lier de fini­tion car­ros­se­rie, un groupe de jeunes débraie spon­tanément. Ils par­cou­rent l’usine en appe­lant à la grève. Le mou­ve­ment gagne tous les ate­liers et à la ren­trée de midi plus de 1 000 ouvriers blo­quent les entrées de l’usine. La CGT et la CFDT pren­nent le train en marche et sou­tien­nent la grève « à condi­tion que tout se passe dans le calme et la dignité ». A 15 heures, 10 000 ouvriers votent à mains levées l’occu­pa­tion de l’usine et s’orga­ni­sent pour la nuit. Le soir, des gen­dar­mes sont massés aux portes pour « assu­rer la sortie des non-grév­istes » et la direc­tion convo­que le « per­son­nel au tra­vail » le len­de­main matin, pro­met­tant de « faire res­pec­ter la liberté du tra­vail ».

Dans la nuit du 10 au 11, les CRS encer­clent l’ensem­ble de l’usine, dis­per­sent un des piquets et enva­his­sent les bâtiments : des bagar­res éclatent, on compte une dizaine de blessés. Le matin du 11, à 4 heures, les ouvriers expulsés des usines édifient des bar­ri­ca­des et atta­quent les CRS ; une véri­table bataille rangée s’engage. Les émeutiers occu­pent tout un car­re­four rou­tier proche des usines et la voie de chemin de fer qui le sur­plombe. D’autres bar­ri­ca­des blo­quent toutes les rues qui condui­sent aux usines : on se bat par­tout avec de véri­tables fronts. Dans la nuit, des ouvriers avaient réussi à encer­cler un car occupé par trois poli­ciers qui avaient dû tirer pour se dégager.

A 7 heures, des mil­liers d’ouvriers vien­nent pour l’embau­che comme prévu, mais ils refu­sent d’entrer dans les usines occupées par la police. Les syn­di­cats ten­tent d’orga­ni­ser une marche pour aller à la sous- préf­ec­ture de Montbéliard, éloignant les ouvriers du front de la bataille, mais les nou­veaux arri­vants se joi­gnent à ceux qui se bat­tent. Submergés par le nombre, les CRS tirent : 15 ouvriers s’écr­oulent, un est tué, un autre est dans le coma. Un CRS reste sur le car­reau, éventré à coups de barres de fer. Un des bâtiments des usines est réoccupé. Les CRS en dér­oute aban­don­nent un car qui est incen­dié et des fusils que les délégués syn­di­caux font briser. [Des rumeurs émanant de différ­entes sour­ces mais invé­rifiées ont évoqué la cap­ture de CRS isolés par des ouvriers qui les auraient fait dis­pa­raître dans les bains d’acide de l’usine.]

Dans la matinée, des ren­forts affluent de toutes parts de la région : des ouvriers des usines voi­si­nes, des habi­tants, des étudiants de Besançon. Des mani­fes­tants par­cou­rent Sochaux : « Tous aux bar­ri­ca­des. » De nou­vel­les bar­ri­ca­des sur­gis­sent par­tout : ce sont les CRS qui sont assiégés dans les bâtiments. Un délégué au comité d’entre­prise annonce en fin d’après-midi que les CRS vont évacuer les usines. Mais les affron­te­ments conti­nuent avec atta­ques et contre-atta­ques. Un ouvrier qui, juché sur le pont du chemin de fer, bom­barde les poli­ciers, est atteint de plein fouet par une gre­nade, tombe du pont et se tue.

A 19 heures, une sorte de trêve s’ins­talle, sur la confir­ma­tion que les CRS vont évacuer les usines. Ils se replient effec­ti­ve­ment dans les bâtiments qu’ils évacuent vers 21 h 30 et qui sont imméd­ia­tement réoccupés par les ouvriers. Mais la trêve est préc­aire car les CRS sont atta­qués lors de leur retrait par toute la popu­la­tion et le retrait res­sem­ble fort à une dér­oute. 300 jeunes enva­his­sent le cercle-hôtel de Peugeot réservé aux cadres et qui fut le QG de la direc­tion et des CRS durant la bataille. Ils pillent, van­da­li­sent et se ser­vent de toutes les pro­vi­sions accu­mulées pour les fies­tas des diri­geants ; ils sablent le cham­pa­gne trouvé là pour célébrer la vic­toire. Ils fini­ront par être chassés par les flics syn­di­caux.

Peut-on dire qu’à ce moment toute la région est qua­si­ment en insur­rec­tion, et que si le calme règne c’est que toute police a été retirée pour éviter le pire ? Un offi­ciel pourra déc­larer plus tard : « Si on avait laissé les CRS dans la nuit de mardi (du 11 au 12 juin), ce n’est pas deux morts qu’il y aurait eu, c’est 10, 20 et il y en aurait eu chez les flics. Les fusils de chasse étaient prêts. Si le combat avait conti­nué, c’est tout le peuple de Montbéliard qui aurait cons­ti­tué l’arrière du front. »

Le bilan « offi­ciel » était à ce moment de 2 morts, 67 blessés dont 3 très graves (silence du côté des poli­ciers).

Toutes les auto­rités – gou­ver­ne­ment et oppo­si­tion, syn­di­cats et patro­nat – sont des­cen­dues de Paris et siège sans repos à la préf­ec­ture afin d’éla­borer un « plan de retour au calme » qui com­porte trois points essen­tiels :

– évac­uation de Sochaux et Montbéliard par les CRS ; — dis­per­sion des mani­fes­tants, notam­ment ceux qui occu­pent les usines ; – fer­me­ture des usines considérées comme « en grève ».

Le jeudi 13, une bonne partie des usines de la région sont encore en grève et 10 000 tra­vailleurs assis­tent aux obsèques des deux vic­ti­mes des atta­ques poli­cières. Dans la nuit du 12 au 13, il y a encore eu à Paris des mani­fes­ta­tions ayant tourné à l’émeute (2 000 arres­ta­tions). Le calme préc­aire conti­nue de régner dans la région. Mais ailleurs, sous les pres­sions diver­ses et comme les divers points de rés­ist­ance, y com­pris celui des usines Peugeot, res­tent isolés, la reprise du tra­vail amorcée depuis main­te­nant deux semai­nes mar­gi­na­lise ces rés­ist­ances.

Le bas­tion Renault cède le 18 juin. De plus en plus, ces com­bats isolés appa­rais­sent comme des com­bats d’arrière-garde Le 17 juin, FO et CFDT se déc­larent d’accord avec de nou­vel­les pro­po­si­tions patro­na­les :

– salai­res aug­mentés de 13,5 % ; – horai­res heb­do­ma­dai­res de 46 h 15 avec retour pro­gres­sif aux 45 heures avec com­pen­sa­tions à 100 % ; – heures de grèves payées à 80 % en mai et 25 % en juin ; – 11 heures de récu­pération – reconnais­sance de la sec­tion syn­di­cale d’entre­prise.

L’Humanité du 20 juin écrit : « La CGT ne cache pas sa satis­fac­tion. Elle prend posi­tion pour la reprise du tra­vail. » La reprise est effec­ti­ve­ment votée le 18 juin. Seuls s’expri­ment 18 000 tra­vailleurs sur les 26 000 (un peu plus des deux tiers). 16,2 % des votants refu­sent (10 % des ouvriers) et 82,7 % l’accep­tent (56 % du total). Peut-on dire qu’à peine la moitié des tra­vailleurs de Peugeot accep­tent de retour­ner se faire exploi­ter avec ces quel­ques miet­tes, bien loin de ce que cer­tains prés­entent pour les « forces de l’ordre » une « déf­aite mili­taire » ? (Alain Delale et Gilles Ragache* écrivent : « Les ouvriers des usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard font preuve de la plus grande unité et rem­por­tent une vic­toire mili­taire sur les forces de répr­ession. » Terminons par une autre appréc­iation de L’Humanité sur le rôle de la CGT tout au long de cette bataille ouvrière (13 juin) : « La CGT a fait preuve d’un remar­qua­ble sang-froid. La fer­meté de ses inter­ven­tions à Paris auprès du pre­mier minis­tre et aujourd’hui auprès du préfet du Doubs a permis le retrait des forces de police des usines. »

H. S.

* Cet arti­cle a été rédigé d’après les quo­ti­diens et heb­do­ma­dai­res de l’époque et d’après le récit bien docu­menté de l’ouvrage La France de 68, d’Alain Delale et Gilles Ragache, Seuil, 1978.

* Il existe une vidéo de 18 min. sur le 11 juin réalisée en 1970, com­mer­cia­lisée en DVD en 2006 et qu’on trouve sur Internet (http//ouva­lacgt.over-blog.com/artic...). Cette vidéo est un modèle de pro­pa­gande cégét­iste (can­ti­ques ouvriér­istes, absence totale d’ana­lyse des bagar­res et de la reprise du tra­vail des OS, etc.).

Mai 68 dans Echanges

ICO, puis Echanges, ont publié plu­sieurs textes sur Mai-68, qui don­nent un aperçu assez com­plet du dér­ou­lement et de ce que nous pen­sons de ces évé­nements deve­nus mythi­ques :

- La Grève géné­ralisée en France, mai-juin 1968 (ana­ly­ses et tém­oig­nages), sup­plément à ICO n° 72, juin-juillet 1968. Réédition Spartacus, mai 2007, avec une pré­face iné­dite d’Henri Simon (10 €).
- Bilan d’une adhésion au PCF, tém­oig­nage d’un mili­tant de pro­vince en mai-juin 1968, ICO.
- Mai 68, les grèves en France, de Bruno Astarian, Echanges, 2003, 3,50 €.
- Un tém­oig­nage sur la grande mani­fes­ta­tion du 13 mai 1968
- Sur demande auprès d’Echanges (echan­ges.mou­ve­ment laposte.net) : pho­to­co­pie d’arti­cles parus dans ICO de l’époque (et non dans le sup­plément La Grève géné­ralisée), rédigés par des par­ti­ci­pants d’ICO sur ce qui s’était passé dans leur entre­prise en mai-juin 1968.
- Et, sur les mili­tants maos de l’après-1968 : Tentative de bilan du Comité de lutte Renault, de Baruch Zorobabel, ICO, 1972.

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