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Corée du Sud

La défaite de la grève de Ssangyong Motors

publié le jeudi 12 novembre 2009

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Cet arti­cle est paru dans Echanges n°130 (automne 2009).

Loren Goldner est resté en Corée six mois par an, depuis plu­sieurs années. Il y a eu de nom­breux contacts. Outre des arti­cles généraux sur la vie sociale et éconmique, réunis pour la plu­part dans l’antho­lo­gie Nous vivrons la révo­lution (éd. Ni patrie ni fron­tières, 2008), nous avons publié Corée : Sur la grève de 2006-2007 de Hyundai Motor Company (HMC) à Ulsan.

Après soixante-dix-sept jours de lutte, la grève de Ssangyong Motor Company et l’occu­pa­tion de l’usine de Pyeongtaek (Corée du Sud) se sont ter­minées le 5 août. C’est une déf­aite pour les 976 ouvriers qui avaient occupé le 22 mai cette petite usine auto­mo­bile et l’ont tenue contre des assauts quasi mili­tai­res répétés : l’accord signé par le syndic de faillite Park Young-tae et le pré­sident de la sec­tion locale du syn­di­cat Han Sang-kyun représ­ente en effet une capi­tu­la­tion quasi totale. C’est même pire que cela, après la signa­ture, des dou­zai­nes de grév­istes ont été arrêtés et inter­rogés par la police en vue de pos­si­bles pour­sui­tes pour acti­vités cri­mi­nel­les ; ceci indép­end­amment d’un procès mons­tre contre le syn­di­cat Korean Metal Workers, à qui le pou­voir deman­dera 45 mil­lions de dol­lars d’indem­ni­sa­tions, et pro­ba­ble­ment d’autres procès dis­tincts contre des grév­istes rendus res­pon­sa­bles de dép­rédations occa­sionnées par la grève.

Au-delà d’une vic­toire antéri­eure et plus dra­ma­ti­que contre des pro­tes­ta­tions popu­lai­res il y a un an et demi (ne faites pas de pri­son­niers), le gou­ver­ne­ment coréen de Lee Myong-bak (droite dure) montre ainsi son inten­tion de passer au rou­leau com­pres­seur toute rés­ist­ance poten­tielle à un mode de gou­ver­ne­ment indéf­ec­tib­lement favo­ra­ble au grand capi­tal. La grève de Ssangyong fait écho de diver­ses manières à la dyna­mi­que mon­trée par la lutte de Visteon au Royaume-Uni et dans toutes les batailles autour des restruc­tu­ra­tions de l’indus­trie auto­mo­bile de par le monde. Impliquant la prise imméd­iate de l’usine, son occu­pa­tion et, dans sa déf­ense, de vio­lents affron­te­ments avec la police, les sbires patro­naux et les bri­seurs de grève, cette grève est la pre­mière lutte de cette dimen­sion en Corée du Sud depuis des années. Sa déf­aite – qui suit une longue série de déf­aites dans les années réc­entes – n’est guère un bon pré­sage pour des rés­ist­ances futu­res.

Ssangyong Motor Company a été rachetée il y a trois ans par la société chi­noise Shanghai Automotive Industry Corporation, qui détient 51% du capi­tal. A cette époque, l’usine de Pyeongtaek (située envi­ron à 45 minu­tes de Séoul) employait 8 700 tra­vailleurs ; au début de la grève, ils étaient seu­le­ment 7 000. En février 2009, la société coré­enne s’est mise en faillite, pro­po­sant une restruc­tu­ra­tion et offrant l’usine de Pyeongtaek en garan­tie pour de futurs emprunts lui per­met­tant de sortir de la faillite. Le tri­bu­nal approuva ce plan impli­quant des licen­cie­ments pour que l’entre­prise rede­vienne ren­ta­ble.

La stratégie de la direc­tion semble avoir été sur le long terme de réd­uire pro­gres­si­ve­ment les effec­tifs et de transférer les tech­no­lo­gies en Chine. Depuis la prise de contrôle de la société chi­noise, celle-ci n’a procédé à aucun nouvel inves­tis­se­ment chez Ssangyong Motors et n’a lancé aucun nou­veau modèle. En déc­embre 2008, il y eut une brève action de pro­tes­ta­tion contre ce trans­fert de tech­no­lo­gies ; les pro­cu­reurs coréens ont ques­tionné la légalité des trans­ferts en Chine de tech­no­lo­gies développées avec des sub­si­des gou­ver­ne­men­taux, mais jusqu’à présent, aucune action n’a été engagée à ce sujet.

Les tra­vailleurs ont rép­ondu à la mise en faillite de l’usine par des grèves d’aver­tis­se­ments contre les licen­cie­ments prévus. Ces grèves limitées se trans­formèrent, lors­que le plan de licen­cie­ment fut dévoilé, le 22 mai, en une grève pleine et entière, avec prise de l’usine et occu­pa­tion par les 1 700 tra­vailleurs. Au pro­gramme, trois reven­di­ca­tions prin­ci­pa­les : pas de licen­cie­ments, pas de tra­vail tem­po­raire et pas de sous-trai­tance. L’entre­prise cher­chait à contrain­dre 1 700 ouvriers à pren­dre une retraite anti­cipée et licen­ciait 300 sala­riés tem­po­rai­res.

Les tra­vailleurs de Ssangyong sont orga­nisés par le syn­di­cat Korean Metal Workers Union (KMWU) et ils ont tra­vaillé, en moyenne, de douze à vingt ans dans l’usine. Un tra­vailleur per­ma­nent gagne approxi­ma­ti­ve­ment un salaire annuel de base de 30 mil­lions de won (envi­ron 17 090 euros) un tem­po­raire ne gagne que 15 mil­lions de won pour le même tra­vail ; en Corée, le salaire de base est seu­le­ment une frac­tion du salaire, qui com­prend des primes (pour les per­ma­nents) et un chif­fre signi­fi­ca­tif d’heures sup­plém­ent­aires à taux majoré ; sou­vent dix heures par semaine, qui sont acceptées et sou­vent sou­haitées par la plu­part des tra­vailleurs comme un sup­plément de salaire néc­ess­aire.

A la mi-juin, envi­ron 1 000 tra­vailleurs pour­sui­vaient l’occu­pa­tion avec femmes et enfants appor­tant la nour­ri­ture. Environ 5 000 tra­vailleurs res­taient à la maison et envi­ron 1 000 cadres et bri­seurs de grève tra­vaillaient, uni­que­ment à faire de l’entre­tien, car aucune voi­ture ne sor­tait des chaînes depuis les débuts de l’occu­pa­tion.

Dans les pre­mières semai­nes de l’occu­pa­tion, la police n’était guère prés­ente à Pyeongtaek. C’était en partie à cause de la crise poli­ti­que qui avait suivi le récent sui­cide de l’ex-pré­sident Noh Mu-hyeon et des mani­fes­ta­tions qui s’ensui­vi­rent, expri­mant la colère crois­sante contre le gou­ver­ne­ment de droite de Lee Myong-bak. Ce gou­ver­ne­ment, élu en déc­embre 2007 sur un pro­gramme de fort dével­op­pement éco­no­mique, et déjà quel­que peu dis­crédité par des mesu­res spec­ta­cu­lai­res répétées en faveur des riches et par la crise mon­diale, fut tout d’abord quel­que peu désarçonné par l’impor­tance de l’atta­que des mani­fes­ta­tions, mobi­li­sant jusqu’à un mil­lion de par­ti­ci­pants. Après que l’inter­ven­tion de la police des émeutes lors des funérailles de Noh eut pro­vo­qué une nou­velle flambée de colère et fait des­cen­dre encore plus de mani­fes­tants dans les rues, le gou­ver­ne­ment ne voulut tout d’abord pas ris­quer un nou­veau revers en lançant imméd­ia­tement l’assaut contre l’usine de Pyeongtaek.

Le 16 juin, une impor­tante mani­fes­ta­tion anti-grève ras­sem­bla plus de 1 500 pro­tes­ta­tai­res devant les portes de l’usine. Y par­ti­ci­paient 1 000 cadres, les bri­seurs de grève, 200 hommes de main et 300 tra­vailleurs qui ne figu­raient pas sur les listes de licen­cie­ment et ne sou­te­naient pas la grève. Quatre cents poli­ciers anti-émeutes étaient sta­tionnées non loin de là, ne bou­geant pas et fina­le­ment, la mani­fes­ta­tion des bri­seurs de grève fut déclarée illé­gale, appa­rem­ment par crainte que les grév­istes et leurs sup­por­ters les atta­quent. Lors de cette mani­fes­ta­tion de bri­seurs de grève 700 à 800 tra­vailleurs des usines voi­si­nes, comme Kia Motor Company, vin­rent pour déf­endre l’usine, en partie rép­ondant à l’appel du KMWU.

Les occu­pants élaborèrent des plans de déf­ense armée contre d’éventu­elles ten­ta­ti­ves de reconquête de l’usine par la police, sto­ckant des barres de fer et des cock­tails Molotov. Comme posi­tion de repli, ils se concen­trèrent sur l’ate­lier de pein­ture où ils pen­saient que se trou­vaient des matériaux inflam­ma­bles qui dis­sua­de­rait la police d’uti­li­ser des bombes lacry­mogènes sus­cep­ti­bles se pro­vo­quer une explo­sion (c’était une bonne idée, comme on le verra plus tard, mais fina­le­ment elle s’avéra inu­tile).

J’ai parlé avec un mili­tant par­ti­ci­pant à l’occu­pa­tion, qui cri­ti­quait for­te­ment le rôle du syn­di­cat. Selon lui, le KMWU garda le contrôle de la grève. Pourtant, au contraire du rôle que les syn­di­cats avaient joué dans la lutte de Visteon au Royaume-Uni ou dans le déman­tèlement de l’indus­trie auto­mo­bile aux Etats-Unis, le KMWU sou­tint l’action illé­gale, cou­vrant l’occu­pa­tion de l’usine et orga­ni­sant sa déf­ense armée. Mais d’autre part, dans les négoc­iations avec la direc­tion, il centra les reven­di­ca­tions sur « pas de licen­cie­ments » et mit la pédale douce sur la sécurité de l’emploi pour tous et contre la sous-trai­tance. Le noyau dur de l’occu­pa­tion de l’usine repo­sait sur 50 à 60 grou­pes de base de 10 tra­vailleurs, qui chacun avaient élu un délégué pour coor­don­ner les actions. Selon le même mili­tant, ces délégués étaient les tra­vailleurs les plus com­ba­tifs et les plus cons­cients.

Une fois de plus, la grève a béné­ficié à l’ori­gine d’un climat poli­ti­que favo­ra­ble qui met­tait le gou­ver­ne­ment coréen sur la déf­en­sive, mais il se redresse main­te­nant avec la crise pro­fonde de l’indus­trie auto­mo­bile et la crise éco­no­mique mon­diale. L’usine de Kia Motor Company voi­sine était elle-même en plei­nes négoc­iations cri­ti­ques pour des mesu­res per­met­tant de faire face à la crise, et GM-Daewoo est menacée par la réor­ga­ni­sation mon­diale de GM. La stratégie de la direc­tion, comme dans le cas de Visteon, a été au mieux une guerre d’usure (amorcée dès 2006) ou même une fer­me­ture imméd­iate de l’usine.

Fin juin, le gou­ver­ne­ment et la direc­tion de l’entre­prise aban­donnèrent leur posi­tion atten­tiste et com­mencèrent à passer à l’offen­sive. Le 22 juin des pour­sui­tes judi­ciai­res étaient déjà engagées contre 190 grév­istes. Quelques jours plus tard, un des tra­vailleurs licen­ciés, lour­de­ment endetté, se sui­ci­dait. Le climat social et poli­ti­que conti­nuait à s’alour­dir ; des ensei­gnants et des moines atta­quaient le glis­se­ment accéléré du gou­ver­ne­ment vers la droite de plus en plus conser­va­trice et les forces de l’ordre, sous la férule du parti Hanaradang (ultra-natio­na­liste), bran­dis­saient des atta­ques du genre « sym­pa­thi­sants de la Corée du Nord ». Des mani­fes­ta­tions en sou­tien à la grève se tenaient pér­io­diq­uement à Séoul et à Pyeongtaek mais elles ras­sem­blaient rare­ment plus de quel­ques mil­liers de par­ti­ci­pants.

Les 26 et 27 juin, gou­ver­ne­ment et employeur repri­rent des atta­ques plus séri­euses : des hommes de main, des bri­seurs de grève recrutés parmi les non-licen­ciés et la police des émeutes tentèrent d’entrer dans l’usine. Après de vio­lents com­bats au cours des­quels bien des ouvriers furent blessés, ils par­vin­rent à conquérir le prin­ci­pal bâtiment de l’usine. Les grév­istes occu­pant l’usine se retran­chèrent dans le sec­teur « pein­ture » ce qui fai­sait partie de la stratégie que nous avons évoqué (en jan­vier, 5 per­son­nes étaient mortes à Séoul dans un incen­die allumé lors d’un affron­te­ment avec la police, ce qui avait décl­enché des semai­nes de mani­fes­ta­tions).

Le len­de­main, la société déc­lara qu’il y avait eu assez de vio­len­ces (ce qui était une reconnais­sance de la rés­ist­ance pug­nace des tra­vailleurs) ; police et mer­ce­nai­res furent évacués et l’entre­prise demanda au gou­ver­ne­ment de s’impli­quer direc­te­ment dans des négoc­iations.

Après l’atta­que des 26 et 27 juin, dont le but était d’isoler la lutte de Ssangyong et de briser la grève, des actions soli­dai­res tentèrent d’élargir le sou­tien aux grév­istes hors de l’usine. Ces ten­ta­ti­ves com­por­taient des cam­pa­gnes de rue, prin­ci­pa­le­ment d’orga­ni­sa­tions fami­lia­les dans le centre de Séoul et dans la zone de Pyeongtaek ; le KMWU orga­nisa une grève géné­rale de quatre heures au cours de laquelle les mét­allos des usines voi­si­nes se ras­sem­blèrent devant les portes de l’usine.

Le 1er juillet, l’eau fut coupée dans l’usine ce qui signi­fiait que les occu­pants, pour faire face à l’été coréen chaud et humide, devaient récupérer l’eau de pluie et impro­vi­ser des WC de for­tune dans des ton­neaux. Alors que les négoc­iations échouaient, toutes les issues de l’usine furent blo­quées. Les 4 et 11 juillet, le KCTU (Confédération coré­enne des syn­di­cats) orga­nisa des mani­fes­ta­tions natio­na­les en soli­da­rité avec la grève de Ssangyong. Ces actions furent pour­tant peu sui­vies et la direc­tion du KMWU hésita à lancer une grève géné­rale en rép­onse aux atta­ques contre l’usine. Les acti­vis­tes pen­sent que les diri­geants du KMTU et du KCTU étaient plus pré­occupés par les pro­chai­nes élections (927 acti­vis­tes tin­rent une journée de grève de la faim dans le centre de Séoul le 11 juillet). Ma propre expéri­ence m’a ensei­gné qu’au cours des quatre der­nières années de telles actions pure­ment rituel­les ont rare­ment influencé l’issue des luttes, sauf à dém­ontrer leur fai­blesse et leur iso­le­ment.

Finalement, le 16 juillet, 3 000 mem­bres du KMWU se ras­sem­blent devant l’Hôtel de ville de Pyeongtaek en soli­da­rité avec les grév­istes de Ssangyong ; Quand ils ten­tent de rejoin­dre l’usine, ils sont blo­qués par la police et 82 ouvriers sont arrêtés. Lors de cette ten­ta­tive avortée d’attein­dre l’usine en appor­tant de la nour­ri­ture et de l’eau, les sbires de la direc­tion s’en pre­naient par­ti­cu­liè­rement aux bou­teilles d’eau.

Les dés furent vrai­ment jetés le lundi 20 juillet. Un ouvrier de l’usine voi­sine Kia Motor Company, qui vint avec des cen­tai­nes d’autres pour déf­endre l’usine atta­quée par plus de 3 000 poli­ciers, mer­ce­nai­res et bri­seurs de grève, décrit ainsi ce qui appa­raît comme une véri­table opé­ration mili­taire :

« Ce matin-là, à la fin de l’équipe de nuit à 5 h 30, nous sommes allés aux portes de l’usine Ssangyong où la lutte conti­nuait dans les mêmes condi­tions que la veille.

 » Vers 9 ou 10 heures, de nom­breux bus de la police des émeutes arrivèrent devant les portes accom­pa­gnés d’une ving­taine de voi­tu­res de pom­piers.  » Quand 2 000 poli­ciers tentèrent de s’appro­cher de l’ate­lier de pein­ture, les ouvriers rép­on­dirent avec des jets de fron­des et des cock­tails Molotov. Les fron­des envoyaient des bou­lons et des écrous, avaient un rayon d’action de 200 à 300 mètres et étaient très effi­ca­ces. Des bar­ra­ges de pneus enflammés bar­raient les entrées et des nuages de fumée noire obs­cur­cis­saient le ciel au dessus de l’usine.

 » La direc­tion avait coupé l’appro­vi­sion­ne­ment en gaz et en eau et avait ren­forcé le blo­cage de tout appro­vi­sion­ne­ment vers l’usine, y com­pris en pro­duits médicaux. Son but parais­sait d’abord d’épuiser les occu­pants pour les contrain­dre à quit­ter l’ate­lier de pein­ture spon­tanément.

 » Plus tard, ce jour-là, un hélicoptère de la police rép­andit des gaz lacry­mogènes sur les tra­vailleurs qui se bat­taient sur les toits. »

Le 21 juillet, le KCTU décréta une grève géné­rale du 22 au 24 juillet et pro­gramma une mani­fes­ta­tion natio­nale pour le samedi 25 juillet. Le KMWU annonça des grèves par­tiel­les les 22 et 24 juillet en soli­da­rité avec la grève de Pyeongtaek et les négoc­iations en cours. De tels mots d’ordre, qui sont habi­tuels pour le KCTU, ne sont guères suivis ou sou­te­nus et les grèves res­tent dis­persées et sans effi­ca­cité. Le même ouvrier de Kia qui com­bat­tait la police aux portes de l’usine raconte les évé­nements du 22 juillet :

« Nantis d’un juge­ment du tri­bu­nal, le 20 juillet, plus de 3 000 poli­ciers et sol­dats, appar­te­nant à la police des émeutes et à une unité de l’armée, tentèrent de repren­dre l’ate­lier de pein­ture et sommèrent les ouvriers de l’évacuer. Devant leur refus, la police lança des atta­ques répétées contre les occu­pants pen­dant sept jours consé­cut­ifs ; ces atta­ques impli­quaient aussi des mer­ce­nai­res et des bri­seurs de grève, des ouvriers non licen­ciés.

 » La police n’arrêtait pas de faire du harcè­lement idéo­lo­gique et un hélicoptère tour­nait cons­tam­ment au dessus de l’usine pour empêcher les ouvriers de dormir et les épuiser ner­veu­se­ment.

 » L’appro­vi­sion­ne­ment en eau et en gaz étaient coupé et l’entrée de toute aide huma­ni­taire était refusée (l’élect­ricité n’avait pas été coupée pour empêcher la pein­ture et autre matériaux inflam­ma­bles de l’ate­lier de pein­ture de se déc­om­poser).

 » A partir du 21 juillet, la police com­mença à dév­erser des gaz lacry­mogène par hélicoptère sur ceux qui déf­endaient sur les toits le sec­teur de la pein­ture.  » Par inter­mit­tence , la police anti-émeutes ten­tait d’entrer dans l’ate­lier de pein­ture, uti­li­sant des fusils spéciaux pro­je­tant des poin­tes chargées de 50 000 volts ; et les bri­seurs de grève lançaient des pro­jec­ti­les avec des fron­des depuis l’immeu­ble d’en face.

 » Naturellement, nous nous bat­tons avec des tuyaux de fer et des cock­tails Molotov devant l’usine pour déf­endre la grève.

 » Fin juillet, envi­ron 700 ouvriers restés dans l’usine man­geaient comme repas normal des boules de riz avec du sel et buvaient de l’eau de pluie bouillie. Bien qu’un cer­tain nombre d’entre eux aient été blessés dans la lutte, ils n’en conti­nuaient pas moins à se battre.

 » Le 20 juillet, la femme d’un cadre du syn­di­cat se sui­cida à son domi­cile. Bien que son mari ne fût pas parmi les licen­ciés, il n’en par­ti­ci­pait pas moins à la lutte en dépit des mena­ces du mana­ge­ment. Sa femme avait tout juste 29 ans. A ce moment, conséqu­ence de la lutte, cinq per­son­nes étaient mortes ou s’étaient sui­cidées.

 » Le 25 juillet, le KCTU orga­nisa un ras­sem­ble­ment devant la gare de Pyeongtaek. Après, les ouvriers et tous les par­ti­ci­pants, armés de tuyaux de fer et de pier­res trouvées aux alen­tours, s’affrontèrent avec la police anti-émeutes en ten­tant de gagner l’entrée de l’usine de Ssangyong. Une vio­lente atta­que de la police les contrai­gnit à s’en reti­rer. Les com­bats se pour­sui­vi­rent dans la nuit dans les rues de Pyeongtaek.

 » Nous, mem­bres du KMWU, sommes sup­posés lancer une grève géné­rale de six heures le 29 juillet, mais nous savons com­bien il est dif­fi­cile de mobi­li­ser tous les mem­bres des syn­di­cats pour se lancer dans une telle grève.

 » La direc­tion quant à elle garde un bon moral, en prét­endant qu’elle a été acculée à la faillite.

 » Sous la pres­sion crois­sante des orga­ni­sa­tions civi­ques et de quel­ques députés, direc­tion et syn­di­cat avaient prévu de se ren­contrer le 25 juillet. Mais la direc­tion a annulé uni­laté­ra­lement la ren­contre, sous le prét­exte que les ouvriers conti­nuent de lancer des bou­lons et qu’elle ne peut accep­ter la reven­di­ca­tion d’annu­ler tous les licen­cie­ments, et de faire tra­vailler par rota­tion les ouvriers, avec des pér­iodes de mises à pied tem­po­rai­res non payées.

 » La direc­tion reje­tait toutes les conces­sions faites par le syn­di­cat, celui-ci devant accep­ter seu­le­ment les licen­cie­ments. »

Le 27 juillet, les ouvriers de Ssangyong tin­rent une confér­ence de presse et se ras­sem­blèrent de nou­veau devant l’ate­lier de pein­ture, éch­appant pour un moment à l’atmos­phère éto­uff­ante des locaux occupés.

Les reven­di­ca­tions présentées lors de cette assem­blée étaient :

1) retrait de la police

2) négoc­iations direc­tes avec la direc­tion et le gou­ver­ne­ment

3) publi­ca­tion des rés­ultats de l’enquête sur les émissions illé­gales rés­ultant de la mise en œuvre de la tech­no­lo­gie des moteurs diesel hybri­des.

Je fini­rai en me référant à la der­nière partie de la confér­ence de presse :

« …Nous avons fait de notre mieux pour que ce conflit soit résolu d’une manière paci­fi­que par le dia­lo­gue. Mais si cette répr­ession bru­tale et mor­telle conti­nue, nous déc­larons clai­re­ment que nous sommes résolus à nous battre jusqu’à la mort.

 » Tous ceux d’entre nous, ici présents mon­tre­ront au monde leur dét­er­mi­nation de mourir pas seu­le­ment comme des ouvriers mais aussi comme des êtres humains.

 » Nous com­bat­trons sans fléchir et rega­gne­rons nos droits et fina­le­ment, nous retour­ne­rons chez nous. »

Lors de com­bats quo­ti­diens du 20 au 27 juillet, police, mer­ce­nai­res et bri­seurs de grève ont reconquis toute l’usine sauf l’ate­lier de pein­ture. D’impor­tants contin­gents de police étaient massés dans le bâtiment proche, à quel­ques mètres de l’entrée de l’ate­lier de pein­ture.

Après l’échec de nou­vel­les négoc­iations au cours du week-end des 1er et 2 août, l’élect­ricité de l’ate­lier de pein­ture fut fina­le­ment coupée, contrai­gnant les occu­pant à uti­li­ser des chan­del­les la nuit. La bataille finale com­mença le 3 août et se pour­sui­vit jusqu’au 5. Une cen­taine de grév­istes avaient fina­le­ment aban­donné l’occu­pa­tion durant la nuit (beau­coup écœurés par la vio­lence sans merci de la com­pa­gnie et du gou­ver­ne­ment). Lors des négoc­iations fina­les, le pré­sident de la sec­tion syn­di­cale accepta la retraite anti­cipée (licen­cie­ment sans indem­ni­sa­tion) pour 52 % des occu­pants, et pour 48 % un congé sans solde d’un an accom­pa­gné d’une pro­messe de réemb­auche si les condi­tions éco­no­miques l’auto­ri­saient. La société paie­rait aussi 550 000 won de prime men­suelle pen­dant un an à quel­ques ouvriers transférés dans les ser­vi­ces de vente.

Les jours sui­vants, les affronts s’ajoutèrent aux mena­ces : des dizai­nes d’ouvriers res­taient détenus avec des inculpa­tions diver­ses, et des pour­sui­tes étaient engagées contre la KMWU pour des dom­ma­ges et intérêts d’un mon­tant de 500 mil­lions de won (284 107 euros). Comme nous l’avons indi­qué, des pour­sui­tes peu­vent être engagées d’après la loi coré­enne contre les grév­istes indi­vi­duel­le­ment, les lais­sant com­plè­tement ruinés ; cela s’est déjà vu dans le passé. L’entre­prise prétend avoir subi, à cause de la grève, 316 mil­liards de won (178,456 mil­lions de dol­lars) de dom­ma­ges et perdu la pro­duc­tion de 14 600 véhi­cules.

Cette ven­geance cal­culée du gou­ver­ne­ment et de l’entre­prise montre une esca­lade évid­ente dans l’offen­sive géné­rale contre une pos­si­ble oppo­si­tion. Un an aupa­ra­vant, au cours de l’été 2008, une grève de douze mois dans les grands maga­sins E-Land s’était ter­minée par une déf­aite. Les 10 000 employés qui s’étaient mis en grève pen­dant l’été 2007 durent repren­dre le tra­vail en accep­tant une offre misé­rable qu’ils avaient ini­tia­le­ment rejetée. D’autres avaient déjà aban­donné la grève pour trou­ver un autre emploi. Les employés de E-Land avaient systé­ma­tiq­uement occupé les maga­sins et en plu­sieurs occa­sions s’étaient battus avec la police et les hommes de main de la direc­tion qui ten­taient d’intro­duire des bri­seurs de grève dans les maga­sins. Pourtant, aucu­nes représailles aussi fortes n’avaient frappé les tra­vailleurs avant ceux de Ssangyong.

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C’est de la dic­ta­ture de Park Chung-hee qui dura de 1961 à 1979 – les années glo­rieu­ses de l’émerg­ence de la Corée comme le pre­mier des tigres asia­ti­ques – que le gou­ver­ne­ment de Lee Myong-bak du parti Hanaradang tire ses ori­gi­nes. La fille de Park fut évincée de jus­tesse par Lee comme can­di­date du parti à la pré­sid­ence en 2007. Une vision de la dic­ta­ture de Park assez lar­ge­ment teintée de rose, cen­trée sur le dyna­misme éco­no­mique et mini­mi­sant ou igno­rant sa répr­ession bru­tale, s’est rép­andue dans la société coré­enne ces der­nières années. Elle trouve crédit dans une crois­sance en dents de scie dans les pre­mières années 1990 et sur­tout depuis la débâcle finan­cière de 1997-1998, quand la Corée passa sous les four­ches cau­di­nes du FMI (une des condi­tions à une injec­tion de 57 mil­lions de dol­lars fut une aug­men­ta­tion considé­rable du tra­vail tem­po­raire).

Le gou­ver­ne­ment Lee, non seu­le­ment a annulé une taxe sur les tran­sac­tions immo­bi­lières sur les cons­truc­tions de haut stan­ding imposée par le pré­cédent gou­ver­ne­ment Noh, mais a rem­boursé les impôts col­lectés à ce titre. Au cours de la grève Ssangyong, il a intro­duit une loi très contestée sur les médias qui auto­ri­sera une concen­tra­tion dans le style Murdoch au sein de grands conglomérats, éli­minant les orga­nes plus petits et plus cri­ti­ques. La fameuse loi sur la sécurité natio­nale passée en 1948 pen­dant la guerre civile qui a précédé la guerre de Corée, et au cours de laquelle des mil­liers d’oppo­sants de gauche furent mas­sa­crés, reste en vigueur et a été réc­emment uti­lisée pour arrêter ou bien des grou­pes socia­lis­tes, pour le simple fait d’être socia­lis­tes, ou bien des librai­res ven­dant des livres pro-Corée du Nord.

La déf­aite de Ssangyong ne peut pas être seu­le­ment attri­buée au rôle ambigu de l’orga­ni­sa­tion natio­nale du KMWU qui, dès le début du conflit, enga­gea les négoc­iations dans la voie étr­oite du thème « pas de licen­cie­ments » (posi­tion contras­tant avec celle du pré­sident de la sec­tion syn­di­cale de l’usine qui signa le docu­ment de capi­tu­la­tion et resta dans l’usine occupée jusqu’à la fin, alors même que son nom ne figu­rait pas sur la liste des licen­ciés). La déf­aite ne peut pas plus être expli­quée entiè­rement par l’atmos­phère due à la crise éco­no­mique. Ces deux fac­teurs ont joué sans aucun doute un rôle majeur. Mais par-dessus tout et au-delà de leur impact indén­iable, c’est la condi­tion de la classe ouvrière coré­enne qui est au centre de cette déf­aite : une année d’emploi, une année de chômage, avec le tra­vail tem­po­raire qui touche main­te­nant plus de 50 % de la force de tra­vail.

Des mil­liers de tra­vailleurs des usines voi­si­nes sont venus cons­tam­ment en aide aux grév­istes de Ssangyong, mais cela n’a pas suffi. Leur déf­aite, en dépit de leur héroïsme et de leur obs­ti­na­tion, appro­fon­dira seu­le­ment la démo­ra­li­sation régn­ante, jusqu’à ce qu’une stratégie se dével­oppe qui puisse mobi­li­ser de larges cou­ches de sou­tien, pas seu­le­ment pour lutter dans des batailles déf­en­sives mais pour aller à l’offen­sive.

L. G.

(tra­duit de l’anglais)

Une rencontre à Paris

- Le 10 octo­bre 2009, des cama­ra­des en contact avec Loren Goldner, qui a vécu en Corée du Sud ces quatre der­nières années, orga­ni­saient une rencn­tre à Paris avec quatre Sud-Coréens de pas­sage, mem­bres d’un réseau qu’ils ont défini comme hos­tile aux partis d’avant-garde et à la social-démoc­ratie, ouvert à qui­conque veut y col­la­bo­rer et cher­chant des contacts au niveaux natio­nal et inter­na­tio­nal. Ils ont sou­tenu la grève de Ssang Yong (l’un d’eux tra­vaille chez Hyundai) et s’y sont rendus à plu­sieurs repri­ses. Au contraire des partis de gauche, les ouvriers pen­sent que cet échec va dura­ble­ment réfréner la lutte de classe. C’est le début des atta­ques contre les « emplois à vie ».

- Pour contac­ter les cama­ra­des sud-coréens : 2009dws google.com

- Site de l’agence de presse coré­enne Yonhap : http://japa­nese.yon­hap­news.co.kr (en coréen, japo­nais, espa­gnol, anglais).

- Voir l’arti­cle « The Korean Working Class ; From Mass strike to casua­li­za­tion and retreat, 1987-2007 » sur le site Break Their Haughty Power : http://home.earth­link.net/~lr­gold­ner (en anglais), tra­duit sous le titre « La classe ouvrière coré­enne : de la grève de masse à la pré­ca­ri­sation et au reflux, 1987-2007 » dans le recueil de textes de Loren Goldner, Nous vivrons la révo­lution (éd. Ni patrie ni fron­tières, 2008. S’adres­ser à Yves Coleman, 10 rue Jean-Dolent, 75014 Paris ou yves­co­le­man wana­doo.fr).

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