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Corée du Sud

La défaite de la grève de Ssangyong Motors

jeudi 12 novembre 2009

Cet article est paru dans Echanges n°130 (automne 2009).

Loren Goldner est resté en Corée six mois par an, depuis plusieurs années. Il y a eu de nombreux contacts. Outre des articles généraux sur la vie sociale et éconmique, réunis pour la plupart dans l’anthologie Nous vivrons la révolution (éd. Ni patrie ni frontières, 2008), nous avons publié Corée : Sur la grève de 2006-2007 de Hyundai Motor Company (HMC) à Ulsan.

Après soixante-dix-sept jours de lutte, la grève de Ssangyong Motor Company et l’occupation de l’usine de Pyeongtaek (Corée du Sud) se sont terminées le 5 août. C’est une défaite pour les 976 ouvriers qui avaient occupé le 22 mai cette petite usine automobile et l’ont tenue contre des assauts quasi militaires répétés : l’accord signé par le syndic de faillite Park Young-tae et le président de la section locale du syndicat Han Sang-kyun représente en effet une capitulation quasi totale. C’est même pire que cela, après la signature, des douzaines de grévistes ont été arrêtés et interrogés par la police en vue de possibles poursuites pour activités criminelles ; ceci indépendamment d’un procès monstre contre le syndicat Korean Metal Workers, à qui le pouvoir demandera 45 millions de dollars d’indemnisations, et probablement d’autres procès distincts contre des grévistes rendus responsables de déprédations occasionnées par la grève.

Au-delà d’une victoire antérieure et plus dramatique contre des protestations populaires il y a un an et demi (ne faites pas de prisonniers), le gouvernement coréen de Lee Myong-bak (droite dure) montre ainsi son intention de passer au rouleau compresseur toute résistance potentielle à un mode de gouvernement indéfectiblement favorable au grand capital.
La grève de Ssangyong fait écho de diverses manières à la dynamique montrée par la lutte de Visteon au Royaume-Uni et dans toutes les batailles autour des restructurations de l’industrie automobile de par le monde. Impliquant la prise immédiate de l’usine, son occupation et, dans sa défense, de violents affrontements avec la police, les sbires patronaux et les briseurs de grève, cette grève est la première lutte de cette dimension en Corée du Sud depuis des années. Sa défaite – qui suit une longue série de défaites dans les années récentes – n’est guère un bon présage pour des résistances futures.

Ssangyong Motor Company a été rachetée il y a trois ans par la société chinoise Shanghai Automotive Industry Corporation, qui détient 51% du capital. A cette époque, l’usine de Pyeongtaek (située environ à 45 minutes de Séoul) employait 8 700 travailleurs ; au début de la grève, ils étaient seulement 7 000. En février 2009, la société coréenne s’est mise en faillite, proposant une restructuration et offrant l’usine de Pyeongtaek en garantie pour de futurs emprunts lui permettant de sortir de la faillite. Le tribunal approuva ce plan impliquant des licenciements pour que l’entreprise redevienne rentable.

La stratégie de la direction semble avoir été sur le long terme de réduire progressivement les effectifs et de transférer les technologies en Chine. Depuis la prise de contrôle de la société chinoise, celle-ci n’a procédé à aucun nouvel investissement chez Ssangyong Motors et n’a lancé aucun nouveau modèle. En décembre 2008, il y eut une brève action de protestation contre ce transfert de technologies ; les procureurs coréens ont questionné la légalité des transferts en Chine de technologies développées avec des subsides gouvernementaux, mais jusqu’à présent, aucune action n’a été engagée à ce sujet.

Les travailleurs ont répondu à la mise en faillite de l’usine par des grèves d’avertissements contre les licenciements prévus. Ces grèves limitées se transformèrent, lorsque le plan de licenciement fut dévoilé, le 22 mai, en une grève pleine et entière, avec prise de l’usine et occupation par les 1 700 travailleurs. Au programme, trois revendications principales : pas de licenciements, pas de travail temporaire et pas de sous-traitance. L’entreprise cherchait à contraindre 1 700 ouvriers à prendre une retraite anticipée et licenciait 300 salariés temporaires.

Les travailleurs de Ssangyong sont organisés par le syndicat Korean Metal Workers Union (KMWU) et ils ont travaillé, en moyenne, de douze à vingt ans dans l’usine. Un travailleur permanent gagne approximativement un salaire annuel de base de 30 millions de won (environ 17 090 euros) un temporaire ne gagne que 15 millions de won pour le même travail ; en Corée, le salaire de base est seulement une fraction du salaire, qui comprend des primes (pour les permanents) et un chiffre significatif d’heures supplémentaires à taux majoré ; souvent dix heures par semaine, qui sont acceptées et souvent souhaitées par la plupart des travailleurs comme un supplément de salaire nécessaire.

A la mi-juin, environ 1 000 travailleurs poursuivaient l’occupation avec femmes et enfants apportant la nourriture. Environ 5 000 travailleurs restaient à la maison et environ 1 000 cadres et briseurs de grève travaillaient, uniquement à faire de l’entretien, car aucune voiture ne sortait des chaînes depuis les débuts de l’occupation.

Dans les premières semaines de l’occupation, la police n’était guère présente à Pyeongtaek. C’était en partie à cause de la crise politique qui avait suivi le récent suicide de l’ex-président Noh Mu-hyeon et des manifestations qui s’ensuivirent, exprimant la colère croissante contre le gouvernement de droite de Lee Myong-bak. Ce gouvernement, élu en décembre 2007 sur un programme de fort développement économique, et déjà quelque peu discrédité par des mesures spectaculaires répétées en faveur des riches et par la crise mondiale, fut tout d’abord quelque peu désarçonné par l’importance de l’attaque des manifestations, mobilisant jusqu’à un million de participants. Après que l’intervention de la police des émeutes lors des funérailles de Noh eut provoqué une nouvelle flambée de colère et fait descendre encore plus de manifestants dans les rues, le gouvernement ne voulut tout d’abord pas risquer un nouveau revers en lançant immédiatement l’assaut contre l’usine de Pyeongtaek.

Le 16 juin, une importante manifestation anti-grève rassembla plus de 1 500 protestataires devant les portes de l’usine. Y participaient 1 000 cadres, les briseurs de grève, 200 hommes de main et 300 travailleurs qui ne figuraient pas sur les listes de licenciement et ne soutenaient pas la grève. Quatre cents policiers anti-émeutes étaient stationnées non loin de là, ne bougeant pas et finalement, la manifestation des briseurs de grève fut déclarée illégale, apparemment par crainte que les grévistes et leurs supporters les attaquent.
Lors de cette manifestation de briseurs de grève 700 à 800 travailleurs des usines voisines, comme Kia Motor Company, vinrent pour défendre l’usine, en partie répondant à l’appel du KMWU.

Les occupants élaborèrent des plans de défense armée contre d’éventuelles tentatives de reconquête de l’usine par la police, stockant des barres de fer et des cocktails Molotov. Comme position de repli, ils se concentrèrent sur l’atelier de peinture où ils pensaient que se trouvaient des matériaux inflammables qui dissuaderait la police d’utiliser des bombes lacrymogènes susceptibles se provoquer une explosion (c’était une bonne idée, comme on le verra plus tard, mais finalement elle s’avéra inutile).

J’ai parlé avec un militant participant à l’occupation, qui critiquait fortement le rôle du syndicat. Selon lui, le KMWU garda le contrôle de la grève. Pourtant, au contraire du rôle que les syndicats avaient joué dans la lutte de Visteon au Royaume-Uni ou dans le démantèlement de l’industrie automobile aux Etats-Unis, le KMWU soutint l’action illégale, couvrant l’occupation de l’usine et organisant sa défense armée. Mais d’autre part, dans les négociations avec la direction, il centra les revendications sur « pas de licenciements » et mit la pédale douce sur la sécurité de l’emploi pour tous et contre la sous-traitance.
Le noyau dur de l’occupation de l’usine reposait sur 50 à 60 groupes de base de 10 travailleurs, qui chacun avaient élu un délégué pour coordonner les actions. Selon le même militant, ces délégués étaient les travailleurs les plus combatifs et les plus conscients.

Une fois de plus, la grève a bénéficié à l’origine d’un climat politique favorable qui mettait le gouvernement coréen sur la défensive, mais il se redresse maintenant avec la crise profonde de l’industrie automobile et la crise économique mondiale. L’usine de Kia Motor Company voisine était elle-même en pleines négociations critiques pour des mesures permettant de faire face à la crise, et GM-Daewoo est menacée par la réorganisation mondiale de GM. La stratégie de la direction, comme dans le cas de Visteon, a été au mieux une guerre d’usure (amorcée dès 2006) ou même une fermeture immédiate de l’usine.

Fin juin, le gouvernement et la direction de l’entreprise abandonnèrent leur position attentiste et commencèrent à passer à l’offensive. Le 22 juin des poursuites judiciaires étaient déjà engagées contre 190 grévistes. Quelques jours plus tard, un des travailleurs licenciés, lourdement endetté, se suicidait. Le climat social et politique continuait à s’alourdir ; des enseignants et des moines attaquaient le glissement accéléré du gouvernement vers la droite de plus en plus conservatrice et les forces de l’ordre, sous la férule du parti Hanaradang (ultra-nationaliste), brandissaient des attaques du genre « sympathisants de la Corée du Nord ». Des manifestations en soutien à la grève se tenaient périodiquement à Séoul et à Pyeongtaek mais elles rassemblaient rarement plus de quelques milliers de participants.

Les 26 et 27 juin, gouvernement et employeur reprirent des attaques plus sérieuses : des hommes de main, des briseurs de grève recrutés parmi les non-licenciés et la police des émeutes tentèrent d’entrer dans l’usine. Après de violents combats au cours desquels bien des ouvriers furent blessés, ils parvinrent à conquérir le principal bâtiment de l’usine. Les grévistes occupant l’usine se retranchèrent dans le secteur « peinture » ce qui faisait partie de la stratégie que nous avons évoqué (en janvier, 5 personnes étaient mortes à Séoul dans un incendie allumé lors d’un affrontement avec la police, ce qui avait déclenché des semaines de manifestations).

Le lendemain, la société déclara qu’il y avait eu assez de violences (ce qui était une reconnaissance de la résistance pugnace des travailleurs) ; police et mercenaires furent évacués et l’entreprise demanda au gouvernement de s’impliquer directement dans des négociations.

Après l’attaque des 26 et 27 juin, dont le but était d’isoler la lutte de Ssangyong et de briser la grève, des actions solidaires tentèrent d’élargir le soutien aux grévistes hors de l’usine. Ces tentatives comportaient des campagnes de rue, principalement d’organisations familiales dans le centre de Séoul et dans la zone de Pyeongtaek ; le KMWU organisa une grève générale de quatre heures au cours de laquelle les métallos des usines voisines se rassemblèrent devant les portes de l’usine.

Le 1er juillet, l’eau fut coupée dans l’usine ce qui signifiait que les occupants, pour faire face à l’été coréen chaud et humide, devaient récupérer l’eau de pluie et improviser des WC de fortune dans des tonneaux. Alors que les négociations échouaient, toutes les issues de l’usine furent bloquées.
Les 4 et 11 juillet, le KCTU (Confédération coréenne des syndicats) organisa des manifestations nationales en solidarité avec la grève de Ssangyong. Ces actions furent pourtant peu suivies et la direction du KMWU hésita à lancer une grève générale en réponse aux attaques contre l’usine. Les activistes pensent que les dirigeants du KMTU et du KCTU étaient plus préoccupés par les prochaines élections (927 activistes tinrent une journée de grève de la faim dans le centre de Séoul le 11 juillet). Ma propre expérience m’a enseigné qu’au cours des quatre dernières années de telles actions purement rituelles ont rarement influencé l’issue des luttes, sauf à démontrer leur faiblesse et leur isolement.

Finalement, le 16 juillet, 3 000 membres du KMWU se rassemblent devant l’Hôtel de ville de Pyeongtaek en solidarité avec les grévistes de Ssangyong ; Quand ils tentent de rejoindre l’usine, ils sont bloqués par la police et 82 ouvriers sont arrêtés. Lors de cette tentative avortée d’atteindre l’usine en apportant de la nourriture et de l’eau, les sbires de la direction s’en prenaient particulièrement aux bouteilles d’eau.

Les dés furent vraiment jetés le lundi 20 juillet. Un ouvrier de l’usine voisine Kia Motor Company, qui vint avec des centaines d’autres pour défendre l’usine attaquée par plus de 3 000 policiers, mercenaires et briseurs de grève, décrit ainsi ce qui apparaît comme une véritable opération militaire :

« Ce matin-là, à la fin de l’équipe de nuit à 5 h 30, nous sommes allés aux portes de l’usine Ssangyong où la lutte continuait dans les mêmes conditions que la veille.

 » Vers 9 ou 10 heures, de nombreux bus de la police des émeutes arrivèrent devant les portes accompagnés d’une vingtaine de voitures de pompiers.
 » Quand 2 000 policiers tentèrent de s’approcher de l’atelier de peinture, les ouvriers répondirent avec des jets de frondes et des cocktails Molotov. Les frondes envoyaient des boulons et des écrous, avaient un rayon d’action de 200 à 300 mètres et étaient très efficaces. Des barrages de pneus enflammés barraient les entrées et des nuages de fumée noire obscurcissaient le ciel au dessus de l’usine.

 » La direction avait coupé l’approvisionnement en gaz et en eau et avait renforcé le blocage de tout approvisionnement vers l’usine, y compris en produits médicaux. Son but paraissait d’abord d’épuiser les occupants pour les contraindre à quitter l’atelier de peinture spontanément.

 » Plus tard, ce jour-là, un hélicoptère de la police répandit des gaz lacrymogènes sur les travailleurs qui se battaient sur les toits. »

Le 21 juillet, le KCTU décréta une grève générale du 22 au 24 juillet et programma une manifestation nationale pour le samedi 25 juillet. Le KMWU annonça des grèves partielles les 22 et 24 juillet en solidarité avec la grève de Pyeongtaek et les négociations en cours. De tels mots d’ordre, qui sont habituels pour le KCTU, ne sont guères suivis ou soutenus et les grèves restent dispersées et sans efficacité. Le même ouvrier de Kia qui combattait la police aux portes de l’usine raconte les événements du 22 juillet :

« Nantis d’un jugement du tribunal, le 20 juillet, plus de 3 000 policiers et soldats, appartenant à la police des émeutes et à une unité de l’armée, tentèrent de reprendre l’atelier de peinture et sommèrent les ouvriers de l’évacuer. Devant leur refus, la police lança des attaques répétées contre les occupants pendant sept jours consécutifs ; ces attaques impliquaient aussi des mercenaires et des briseurs de grève, des ouvriers non licenciés.

 » La police n’arrêtait pas de faire du harcèlement idéologique et un hélicoptère tournait constamment au dessus de l’usine pour empêcher les ouvriers de dormir et les épuiser nerveusement.

 » L’approvisionnement en eau et en gaz étaient coupé et l’entrée de toute aide humanitaire était refusée (l’électricité n’avait pas été coupée pour empêcher la peinture et autre matériaux inflammables de l’atelier de peinture de se décomposer).

 » A partir du 21 juillet, la police commença à déverser des gaz lacrymogène par hélicoptère sur ceux qui défendaient sur les toits le secteur de la peinture.
 » Par intermittence , la police anti-émeutes tentait d’entrer dans l’atelier de peinture, utilisant des fusils spéciaux projetant des pointes chargées de 50 000 volts ; et les briseurs de grève lançaient des projectiles avec des frondes depuis l’immeuble d’en face.

 » Naturellement, nous nous battons avec des tuyaux de fer et des cocktails Molotov devant l’usine pour défendre la grève.

 » Fin juillet, environ 700 ouvriers restés dans l’usine mangeaient comme repas normal des boules de riz avec du sel et buvaient de l’eau de pluie bouillie. Bien qu’un certain nombre d’entre eux aient été blessés dans la lutte, ils n’en continuaient pas moins à se battre.

 » Le 20 juillet, la femme d’un cadre du syndicat se suicida à son domicile. Bien que son mari ne fût pas parmi les licenciés, il n’en participait pas moins à la lutte en dépit des menaces du management. Sa femme avait tout juste 29 ans. A ce moment, conséquence de la lutte, cinq personnes étaient mortes ou s’étaient suicidées.

 » Le 25 juillet, le KCTU organisa un rassemblement devant la gare de Pyeongtaek. Après, les ouvriers et tous les participants, armés de tuyaux de fer et de pierres trouvées aux alentours, s’affrontèrent avec la police anti-émeutes en tentant de gagner l’entrée de l’usine de Ssangyong. Une violente attaque de la police les contraignit à s’en retirer. Les combats se poursuivirent dans la nuit dans les rues de Pyeongtaek.

 » Nous, membres du KMWU, sommes supposés lancer une grève générale de six heures le 29 juillet, mais nous savons combien il est difficile de mobiliser tous les membres des syndicats pour se lancer dans une telle grève.

 » La direction quant à elle garde un bon moral, en prétendant qu’elle a été acculée à la faillite.

 » Sous la pression croissante des organisations civiques et de quelques députés, direction et syndicat avaient prévu de se rencontrer le 25 juillet. Mais la direction a annulé unilatéralement la rencontre, sous le prétexte que les ouvriers continuent de lancer des boulons et qu’elle ne peut accepter la revendication d’annuler tous les licenciements, et de faire travailler par rotation les ouvriers, avec des périodes de mises à pied temporaires non payées.

 » La direction rejetait toutes les concessions faites par le syndicat, celui-ci devant accepter seulement les licenciements. »

Le 27 juillet, les ouvriers de Ssangyong tinrent une conférence de presse et se rassemblèrent de nouveau devant l’atelier de peinture, échappant pour un moment à l’atmosphère étouffante des locaux occupés.

Les revendications présentées lors de cette assemblée étaient :

1) retrait de la police

2) négociations directes avec la direction et le gouvernement

3) publication des résultats de l’enquête sur les émissions illégales résultant de la mise en œuvre de la technologie des moteurs diesel hybrides.

Je finirai en me référant à la dernière partie de la conférence de presse :

« …Nous avons fait de notre mieux pour que ce conflit soit résolu d’une manière pacifique par le dialogue. Mais si cette répression brutale et mortelle continue, nous déclarons clairement que nous sommes résolus à nous battre jusqu’à la mort.

 » Tous ceux d’entre nous, ici présents montreront au monde leur détermination de mourir pas seulement comme des ouvriers mais aussi comme des êtres humains.

 » Nous combattrons sans fléchir et regagnerons nos droits et finalement, nous retournerons chez nous. »

Lors de combats quotidiens du 20 au 27 juillet, police, mercenaires et briseurs de grève ont reconquis toute l’usine sauf l’atelier de peinture. D’importants contingents de police étaient massés dans le bâtiment proche, à quelques mètres de l’entrée de l’atelier de peinture.

Après l’échec de nouvelles négociations au cours du week-end des 1er et 2 août, l’électricité de l’atelier de peinture fut finalement coupée, contraignant les occupant à utiliser des chandelles la nuit. La bataille finale commença le 3 août et se poursuivit jusqu’au 5. Une centaine de grévistes avaient finalement abandonné l’occupation durant la nuit (beaucoup écœurés par la violence sans merci de la compagnie et du gouvernement). Lors des négociations finales, le président de la section syndicale accepta la retraite anticipée (licenciement sans indemnisation) pour 52 % des occupants, et pour 48 % un congé sans solde d’un an accompagné d’une promesse de réembauche si les conditions économiques l’autorisaient. La société paierait aussi 550 000 won de prime mensuelle pendant un an à quelques ouvriers transférés dans les services de vente.

Les jours suivants, les affronts s’ajoutèrent aux menaces : des dizaines d’ouvriers restaient détenus avec des inculpations diverses, et des poursuites étaient engagées contre la KMWU pour des dommages et intérêts d’un montant de 500 millions de won (284 107 euros). Comme nous l’avons indiqué, des poursuites peuvent être engagées d’après la loi coréenne contre les grévistes individuellement, les laissant complètement ruinés ; cela s’est déjà vu dans le passé. L’entreprise prétend avoir subi, à cause de la grève, 316 milliards de won (178,456 millions de dollars) de dommages et perdu la production de 14 600 véhicules.

Cette vengeance calculée du gouvernement et de l’entreprise montre une escalade évidente dans l’offensive générale contre une possible opposition. Un an auparavant, au cours de l’été 2008, une grève de douze mois dans les grands magasins E-Land s’était terminée par une défaite. Les 10 000 employés qui s’étaient mis en grève pendant l’été 2007 durent reprendre le travail en acceptant une offre misérable qu’ils avaient initialement rejetée. D’autres avaient déjà abandonné la grève pour trouver un autre emploi. Les employés de E-Land avaient systématiquement occupé les magasins et en plusieurs occasions s’étaient battus avec la police et les hommes de main de la direction qui tentaient d’introduire des briseurs de grève dans les magasins. Pourtant, aucunes représailles aussi fortes n’avaient frappé les travailleurs avant ceux de Ssangyong.

***

C’est de la dictature de Park Chung-hee qui dura de 1961 à 1979 – les années glorieuses de l’émergence de la Corée comme le premier des tigres asiatiques – que le gouvernement de Lee Myong-bak du parti Hanaradang tire ses origines. La fille de Park fut évincée de justesse par Lee comme candidate du parti à la présidence en 2007. Une vision de la dictature de Park assez largement teintée de rose, centrée sur le dynamisme économique et minimisant ou ignorant sa répression brutale, s’est répandue dans la société coréenne ces dernières années. Elle trouve crédit dans une croissance en dents de scie dans les premières années 1990 et surtout depuis la débâcle financière de 1997-1998, quand la Corée passa sous les fourches caudines du FMI (une des conditions à une injection de 57 millions de dollars fut une augmentation considérable du travail temporaire).

Le gouvernement Lee, non seulement a annulé une taxe sur les transactions immobilières sur les constructions de haut standing imposée par le précédent gouvernement Noh, mais a remboursé les impôts collectés à ce titre. Au cours de la grève Ssangyong, il a introduit une loi très contestée sur les médias qui autorisera une concentration dans le style Murdoch au sein de grands conglomérats, éliminant les organes plus petits et plus critiques. La fameuse loi sur la sécurité nationale passée en 1948 pendant la guerre civile qui a précédé la guerre de Corée, et au cours de laquelle des milliers d’opposants de gauche furent massacrés, reste en vigueur et a été récemment utilisée pour arrêter ou bien des groupes socialistes, pour le simple fait d’être socialistes, ou bien des libraires vendant des livres pro-Corée du Nord.

La défaite de Ssangyong ne peut pas être seulement attribuée au rôle ambigu de l’organisation nationale du KMWU qui, dès le début du conflit, engagea les négociations dans la voie étroite du thème « pas de licenciements » (position contrastant avec celle du président de la section syndicale de l’usine qui signa le document de capitulation et resta dans l’usine occupée jusqu’à la fin, alors même que son nom ne figurait pas sur la liste des licenciés). La défaite ne peut pas plus être expliquée entièrement par l’atmosphère due à la crise économique. Ces deux facteurs ont joué sans aucun doute un rôle majeur. Mais par-dessus tout et au-delà de leur impact indéniable, c’est la condition de la classe ouvrière coréenne qui est au centre de cette défaite : une année d’emploi, une année de chômage, avec le travail temporaire qui touche maintenant plus de 50 % de la force de travail.

Des milliers de travailleurs des usines voisines sont venus constamment en aide aux grévistes de Ssangyong, mais cela n’a pas suffi. Leur défaite, en dépit de leur héroïsme et de leur obstination, approfondira seulement la démoralisation régnante, jusqu’à ce qu’une stratégie se développe qui puisse mobiliser de larges couches de soutien, pas seulement pour lutter dans des batailles défensives mais pour aller à l’offensive.

L. G.

(traduit de l’anglais)

Une rencontre à Paris

- Le 10 octobre 2009, des camarades en contact avec Loren Goldner, qui a vécu en Corée du Sud ces quatre dernières années, organisaient une rencntre à Paris avec quatre Sud-Coréens de passage, membres d’un réseau qu’ils ont défini comme hostile aux partis d’avant-garde et à la social-démocratie, ouvert à quiconque veut y collaborer et cherchant des contacts au niveaux national et international. Ils ont soutenu la grève de Ssang Yong (l’un d’eux travaille chez Hyundai) et s’y sont rendus à plusieurs reprises. Au contraire des partis de gauche, les ouvriers pensent que cet échec va durablement réfréner la lutte de classe. C’est le début des attaques contre les « emplois à vie ».

- Pour contacter les camarades sud-coréens : 2009dws@google.com

- Site de l’agence de presse coréenne Yonhap : http://japanese.yonhapnews.co.kr (en coréen, japonais, espagnol, anglais).

- Voir l’article « The Korean Working Class ; From Mass strike to casualization and retreat, 1987-2007 » sur le site Break Their Haughty Power : http://home.earthlink.net/~lrgoldner (en anglais), traduit sous le titre « La classe ouvrière coréenne : de la grève de masse à la précarisation et au reflux, 1987-2007 » dans le recueil de textes de Loren Goldner, Nous vivrons la révolution (éd. Ni patrie ni frontières, 2008. S’adresser à Yves Coleman, 10 rue Jean-Dolent, 75014 Paris ou yvescoleman@wanadoo.fr).