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Venezuela : Le gouvernement bolivarien contre l’autonomie des syndicats

lundi 21 septembre 2009, par Yves

Venezuela : Le gouvernement bolivarien contre l’autonomie des syndicats

Orlando Chirino, un dirigeant ouvrier révolutionnaire vénézuélien, a récemment condamné le gouvernement vénézuélien comme « anti-ouvrier et anti-syndical ». Il est difficile d’accuser Chirino d’être un « putschiste » ou un « allié de l’impérialisme ». En 2002, il a condamné le coup d’Etat [qui renversa Chavez pendant 48 heures – Y.C.], et il s’est mobilisé pour défendre l’industrie pétrolière d’Etat contre la paralysie impulsée par la clique des dirigeants de l’entreprise. Chaque fois que l’occasion s’est présentée, il a soutenu et accompagné les tentatives de contrôle ouvrier des usines fermées par leurs patrons. Ses liens avec les travailleurs sont tels qu’il est devenu l’un des dirigeants de l’Union nationale des travailleurs (UNT), le syndicat promu par le président Chávez lui-même. Si Orlando faisait partie du « mouvement bolivarien » depuis plusieurs années, que s’est-il donc passé en 2009 pour que ce dirigeant syndical se livre à de telles déclarations à propos d’un gouvernement qu’il défendait jusqu’ici ?

Une grande partie de la réponse tient au fait que Chirino est un fervent défenseur de l’autonomie des syndicats. La tentative de contrôler par en haut le mouvement ouvrier a commencé dès que Hugo Chávez a été élu président du Venezuela. En 1999, il commença à s’attaquer à la Confédération des travailleurs du Venezuela (CTV), une centrale syndicale traditionnelle créée en 1947 sous l’influence d’Action Démocratique [AD, fait partie de l’Internationale socialiste et on appelle ses membres les « adecos » – Y.C.), et qui s’est transformée, après 1959, en l’interlocuteur principal des « politiques sociales »’ développées par l’Etat. Toutefois, malgré leurs critiques contre les irrégularités et les tares de la CTV,et en l’absence d’un syndicat qui leur soit inféodé, les chavistes participèrent aux élections internes en octobre 2001. Le candidat « bolivarien » (chaviste) Aristobulo Isturiz fut battu par l’adeco (social démocrate) Carlos Ortega, pour le poste de président de la CTV.

Un an et demi plus tard, agissant comme les gouvernements antérieurs l’avaient fait avec la CTV, le gouvernement chaviste créa par décret ce qu’il appela alors « la véritable centrale des travailleurs » : l’Union nationale des travailleurs (UNT), qui reproduisit en fait les tares qu’elle prétendait combattre. Une organisation marxiste qui a participé à la fondation de l’UNT, Opcion Obrera, l’explique clairement : « L’UNT est née en vertu d’accords conclus entre des chefs, et on a monté un show pour les ouvriers de base ; la nouvelle direction comptait bien peu de dirigeants authentiques ayant un passé syndical (...). L’UNT est née avec le soutien du gouvernement qui lui a fait la courte échelle. Les prébendes, autrefois critiquées quand elles étaient accordées à la CTV, sont maintenant distribuées aux dirigeants inconditionnels de l’UNT. » (Opción Obrera : La UNT, crisis desde su nacimiento, http://www. opcionobrera. org/node /169.

Paradoxalement, en raison de la popularité limitée de la nouvelle centrale syndicale parmi les masses, et aussi de la résistance de certains secteurs ouvriers à passer d’un syndicat à l’autre, le pouvoir bolivarien a poussé à la création de nouvelles organisations destinées à détrôner l’UNT, comme le Front socialiste bolivarien des travailleurs (FSBT).

Une deuxième étape importante, justifiée par l’argument qu’il fallait combattre la bureaucratie de la CTV a été la promotion gouvernementale du « parallélisme syndical » qui a abouti à créer artificiellement, à partir de l’extérieur, des syndicats dans les principales entreprises du pays. Les chavistes ont ainsi pu annoncer que, avec l’enregistrement de près de 700 syndicats, le « processus bolivarien » avait favorisé l’organisation des travailleurs plus que quiconque ne l’avait jamais fait auparavant.

Toutefois, cette augmentation du nombre d’organisations ne signifie pas qu’elles ont davantage d’impact sur les « politiques sociales », comme en témoigne le blocage de la discussion sur les conventions collectives dans les entreprises publiques. 243 conventions collectives sont désormais caduques dans un secteur qui, en mai 2009, employait 2 244 413 personnes, dont le quart travaillent pour le secteur privé. Les décisions sur les salaires, les conditions de travail et les lois qui régissent le monde du travail sont prises unilatéralement par les institutions de l’Etat, puis mécaniquement ratifiées par les porte-parole de l’UNT.

Non seulement ce « parallélisme syndical » a augmenté la fragmentation des travailleurs et affaibli leur capacité de pression et de négociation, mais il a exacerbé les conflits entre les syndicats, pour le contrôle des postes de travail, dans l’industrie du pétrole et le bâtiment, et les secteurs où peuvent se trouver 70 % des personnes qui dépendent d’une convention collective. Cette situation a augmenté le nombre d’assassinats de syndicalistes et de travailleurs par des tueurs à gages, en raison des conflits entre organisations syndicales. De juin 2008 à septembre 2009, on a recensé 58 assassinats qui se sont déroulés dans la plus totale impunité.

Le troisième élément de la situation est la création du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV). Selon les paroles mêmes du premier mandataire, cette organisation partidaire vise à absorber toutes les initiatives organisationnelles qui soutiennent le processus bolivarien, y compris les syndicats. Fort peu de gens ont défendu l’indépendance des organisations ouvrières, mais, même comme cela, aucune contestation de la ligne officielle n’a été tolérée. En mars 2007, Chavez a déclaré dans un discours : « Les syndicats ne doivent pas être autonomes (…) il faut mettre fin à tout cela ». À la suite de quoi, une série de déclarations du même acabit ont été prononcées, culminant, en mars 2009, par la menace d’utiliser la police pour réprimer toute tentative de réaliser des manifestations ou des grèves dans les usines de l’Etat de Guayana, la ceinture industrielle la plus grande du pays, après que le pouvoir eut vainement tenté de ridiculiser les revendications de travailleurs de cette région.

Pour le militant révolutionnaire Orlando Chirino ces menaces étaient insupportables et « constituaient une déclaration de guerre contre la classe ouvrière », comme il l’a déclaré à l’époque.

Différentes initiatives sont en cours pour tenter d’augmenter le contrôle sur les travailleurs dans tout le pays. Dans certains cas, le gouvernement a eu recours à des articles de loi qui limitent et criminalisent l’organisation de manifestations, à la suite de quoi non seulement les travailleurs ou les militants visés sont obligés de se présenter périodiquement devant les tribunaux, mais en plus il leur est interdit de participer à des réunions et des manifestations, comme cela s’est produit en juillet 2009 pour 5 dirigeants syndicaux de la raffinerie de pétrole d’El Palito, à l’ouest du pays.

Selon les chiffres publiés par les porte-parole des collectifs frappés par ces mesures, près de 2 200 personnes seraient actuellement soumises à ce régime judiciaire. Il convient de souligner que, curieusement, plus de 80% des individus concernés font partie du mouvement de soutien à l’actuel gouvernement national. Ce détail est important dans la mesure où, depuis 2008, le malaise social augmente face à l’appauvrissement et à la baisse des conditions de vie matérielle des travailleurs ordinaires. Les manifestations en faveur des droits sociaux remplacent progressivement les mobilisations pour les droits politiques qui avaient occupé le devant de la scène pendant les années 2002-2006.

Le fait que les attentes suscitées par le discours bolivarien aient été déçues, l’affaiblissement des réseaux clientélistes nourris par des revenus pétroliers actuellement en diminution, ainsi que la stagnation et le déclin des « politiques sociales » spectaculaires connues sous le nom de « missions », tous ces facteurs ont catalysé le mécontentement accumulé à cause de l’absence de transformations profondes améliorant la qualité de vie de la majorité des Vénézuéliens.

Une autre initiative gouvernementale est en cours, à nouveau prise par en haut : il s’agit de remplacer les syndicats par des « conseils de travailleurs », pour discuter des conditions de travail au sein des entreprises. Cette proposition fait partie de la réforme de la Loi organique du travail (LOT), et a été discutée en secret à l’Assemblée nationale, dans le cadre d’un régime qui se présente dans tous les coins de la planète comme le champion de la « démocratie participative et protagoniste ».

D’autres lois, qui peuvent sembler n’avoir aucun lien direct avec le monde du travail, ont en réalité restreint les droits des travailleurs et travailleuses. C’est le cas, par exemple, de la réforme de la Loi sur le transit terrestre dont l’article 74 interdit le blocage de rues, sous prétexte que cela gênerait la circulation des piétons et des véhicules ; il faut signaler que ces blocages des rues ont été la pratique historique la plus répandue parmi les secteurs populaires, en particulier ceux qui luttaient pour les droits des travailleurs.

Le 15 août 2009 a été adoptée une Loi organique sur l’éducation, qui a suscité un tollé de la part de l’opposition à cause de son caractère laïc et parce qu’elle fixe des règles strictes pour les établissements de l’enseignement privé. Toutefois, ni le Centre droit ni la social-démocratie, ni bien sûr les chavistes, n’ont remis en cause les nouvelles limitations imposées au droit d’association, de syndicalisation et de négociation des conventions collectives, que cette loi ne garantit plus. Pour donner un échantillon de la nature réactionnaire de cette loi, il suffit de citer le paragraphe 5.f de la première disposition transitoire, qui stipule que les enseignants et les professeurs encourent le risque d’une sanction pour faute grave s’ils se livrent à une « agression physique, verbale ou à d’autres formes de violence » contre leurs supérieurs hiérarchiques. Pour aggraver encore les choses, la cinquième disposition transitoire prévoit l’utilisation de briseurs de grève « pour des raisons d’une nécessité avérée » afin de casser les grèves et les arrêts de travail, l’utilisation de jaunes étant devenu une pratique courante dans le « Venezuela bolivarien ».

En outre, le mouvement chaviste a attaqué les médias qui ne sont pas complaisants avec le gouvernement. La motivation principale de cette attaque est la visibilité des conflits et des manifestations dans ces médias, contrairement aux médias d’Etat et para-étatiques, qui se prétendent « alternatifs et communautaires », mais n’ont aucune indépendance éditoriale et financière, et n’évoquent que très peu ces conflits et manifestations.

En ce moment de fracture de l’hégémonie bolivarienne, le rôle des anarchistes vénézuéliens est de participer aux conflits, de les accompagner et de les radicaliser, à partir de la base et aux côtés des gens, et de stimuler la récupération, par les mouvements sociaux, d’une autonomie combative.

Il nous faut aussi nous impliquer activement dans la construction d’une solution révolutionnaire et différente, face aux conflits entre les fractions de la bourgeoisie pour le contrôle des revenus du pétrole, conflits qui ont embrasé la scène politique ces dernières années. Nous devons lutter avec la même ardeur contre la bourgeoisie bolivarienne au pouvoir et contre les partis politiques qui ont été chassés des sommets de l’Etat et se réorganisent pour y reprendre place. Comme d’habitude, nous agissons en ne faisant aucune concession au pouvoir, et en demeurant toujours attachés à nos valeurs (notamment l’autogestion, l’action directe, l’anticapitalisme et le soutien mutuel) qui restent notre référence, notre horizon lumineux.

Rafael Uzcategui

Cuba Libertaria, septembre 2009

(Traduit par Ni patrie ni frontières)