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Chomsky, le bouffon de Chavez

vendredi 18 septembre 2009, par Yves

Les livres de Chomsky sont ennuyeux, répétitifs, et enfoncent le plus souvent des portes ouvertes : l’impérialisme américain est sanguinaire, les médias sont au service du Capital, les grandes entreprises ont leurs pions au sein du pouvoir politique, etc. Il est quand même assez révélateur que sur ses 80 livres publiés en anglais un seul de ses livres (du moins son titre) soit consacré à la critique du stalinisme ! Comme si l’exploitation et l’oppression s’étaient arrêtées aux portes du rideau de fer ! Cette attitude rappelle les propos d’une brave conseillère municipale de Die Linke (le parti qui fait l’admiration de Jean-Luc Mélenchon et du Parti de Gauche en France) qui déclarait lors d’une récente émission consacrée à la « gauche » en Allemagne que le stalinisme n’avait, après tout, fait des misères qu’à un million d’Allemands de l’Est sur 16 millions… Avec cette logique comptable, beaucoup de crimes seraient pardonnés à Salazar, Pinochet ou aux dictateurs argentins ou brésiliens.

Les dernières embrassades de Chomsky avec le colonel Chavez ne pourront que renforcer sa popularité auprès de toute la « gauche » altermondialiste, mouvance qui, malgré sa dimension « globale », est en fait très nationaliste dans chaque pays, pour peu que l’on se mette à gratter un peu ce qu’il y a derrière ses proclamations pleines de bons sentiments. En France, Le Monde diplomatique est leur Bible, et ce n’est pas un hasard si ce mensuel ne critique jamais sérieusement l’impérialisme français et prône une « bonne coopération » internationale avec les pays du Sud dans le cadre d’un gentil capitalisme mondial. Mais c’est la même chose avec les altermondialistes aux Pays-Bas ou aux Etats-Unis comme l’ont montré les camarades de De Fabel van de illegaal dans leur livre traduit en français et édité par nos soins : La Fable de l’illégalité.

Nous ne partageons pas toutes les analyses de ce camarade de Cuba Libertaria, et avons placé en notes quelques remarques critiques, mais cet article pourra peut-être ouvrir une discussion utile, raison pour laquelle nous l’avons traduit.

P.S. Ceux qui s’intéressent à Chomsky pourront lire l’article 1186 sur ce site. Quant à ceux qui souhaitent une analyse historique et politique sérieuse des Forces armées vénézueliennes, et non la vision du touriste-politique-mal -informé-gauchiste-moyen, ils se reporteront à l’article 1116 qui est en fait une véritable brochure écrite par un militant vénézuélien. Ou encore cette excellente interview de libertaires locaux 1190.

Ni patrie ni frontières.

Chomsky, le bouffon de Chavez

Contrairement à ce que pensent beaucoup de gens, la capacité de croire en des mensonges et d’accepter aveuglément une fiction, aussi ridicule et fausse soit-elle, n’est pas l’apanage des imbéciles et des ignorants. Le célèbre essayiste Noam Chomsky vient de nous montrer que les intellectuels, individus souvent cultivés, intelligents et perspicaces, peuvent, eux aussi, devenir crédules et accepter des comportements et des actes politiques clairement démagogiques, autoritaires et fallacieux. En tout cas, s’ils n’y croient pas, ils simulent bien.

Bien sûr, il n’y a rien de nouveau dans le fait qu’un intellectuel de grande qualité tombe dans une telle contradiction. Déjà avec l’Union soviétique et la Chine maoïste nous avions assisté au phénomène irrationnel (1) des « compagnons de route » ... Ces intellectuels, dont beaucoup d’entre eux croyaient de bonne foi (2) en l’instauration du « socialisme » et à la construction de « l’homme nouveau » dans ces pays, jusqu’à ce que les événements les forcent à comprendre la véritable nature de ces régimes.

Toutefois, même si de telles erreurs ne sont pas toujours motivées par la quête d’une récompense quelconque et semblent sincères, si elles ne sont que de simples fatalités anthropologiques, il est logique de se demander pourquoi de tels comportements existent et comment ils se manifestent. Et même s’il est plus facile de penser qu’il s’agit simplement d’un effet de la croyance, que nul être humain, même le plus rationnel, ne peut éviter en permanence, dans le cas de Chomsky il nous est impossible d’oublier qu’il a combattu les effets de la croyance dans le passé.

C’est pourquoi nous sommes obligés de nous demander : comment un homme apparemment capable de raisonner, d’analyser de façon critique ce qui se passe dans le monde d’aujourd’hui, peut-il se rendre au Venezuela afin de louer les vertus du « socialisme du XXIe siècle » sans se rendre compte de la mentalité militaire de son inventeur, le Comandante Chavez, ni du grotesque populisme de sa prétendue « révolution bolivarienne » ?

Comment Chomsky peut-il commettre la même erreur que celle commise au siècle passé par ces intellectuels célèbres qui ont fait l’éloge de Staline puis, plus tard, de Mao et de son « Petit Livre rouge » ? Ceux-ci ont cru qu’en Russie et en Chine se construisait le « véritable » communisme et celui-là croit aujourd’hui que le Venezuela serait en train de créer « un monde nouveau, un monde différent ».

Comment a-t-il pu oublier que tous ces intellectuels ont été forcés de battre leur coulpe (3) pour cet aveuglement idéologique qui les empêchait de voir ce que dissimulait la rhétorique révolutionnaire stalinienne et maoïste ? Ce totalitarisme responsable de la mort de millions de personnes, par la faim ou la persécution, qui a inspiré Castro et lui a permis d’imposer une dictature cinquantenaire dont Chavez est un admirateur fervent.

Mais ce qui frappe, ces dernières années, chez Chomsky ce n’est pas seulement cette apparente amnésie historique, mais le fait qu’il soit sensible aux louanges d’un histrion militaire. ( « Je t’accueille très chaleureusement (...) il était temps que tu nous rendes visite et que le peuple vénézuélien te voie et t’entende directement ») et l’ait remercié pour ses « paroles aimables et généreuses ». Le bouffon Chomsky a aussi déclaré qu’il était « ému » de « voir comment au Venezuela se construit cet autre monde possible et de rencontrer l’un des hommes qui a inspiré cette situation ».

Le plus surprenant de cette conversion à la foi messianique, semblable à des conversions au catholicisme célèbres comme celles de Baudelaire, Péguy, ou Claudel, c’est que ce miracle se produise après l’effondrement du « socialisme réel » d’inspiration soviétique et l’introduction du capitalisme en Chine (4) par le Parti communiste que Mao laissa au pouvoir. Contrairement à ces jeunes intellectuels « idéalistes », qui ont tressé des louanges à Staline ou à Mao avant que se produisent ces événements historiques importants et significatifs, Chomsky a pu les observer tout au long de sa vie ; c’est pourquoi il est plus difficile de penser qu’il les ait aujourd’hui oubliés. Surtout que les échecs du messianisme révolutionnaire ont confirmé de manière indiscutable ses prophéties.

Il est vrai que nous assistons déjà depuis plusieurs années à l’instrumentalisation de Chomsky dans plusieurs directions. Et cela malgré le fait que sa position éthique, ses références idéologiques et ses actes politiques soient à l’exact opposé des positions de beaucoup de ceux qui prétendent aujourd’hui l’apprécier et le prennent comme maître à penser. Et il est facile de le constater à la simple lecture de ses livres. A moins que le Chomsky d’aujourd’hui ne soit plus le même qui écrivait : « Nous sommes dans une période d’expansion du corporatisme, de consolidation, de centralisation du pouvoir . Certains supposent que cela est bon si ces mesures sont prises par un progressiste ou un marxiste-léniniste. Trois phénomènes importants ont les mêmes antécédents : le fascisme, le bolchevisme, et la tyrannie corporatiste. Tous trois ont en grande partie les mêmes racines hégéliennes ». (Chomsky, Class Warfare).

Nous pouvons aussi citer ce que, plus tard, il a écrit sur le pays issu du coup d’État bolchevique d’Octobre 1917. Pour Chomsky, ce coup d’Etat avait éliminé les structures socialistes émergentes en Russie : « Ce sont les mêmes communistes imbéciles, les imbéciles staliniens qui étaient au pouvoir il y a encore deux ans, qui supervisent aujourd’hui les banques » et sont « les gestionnaires enthousiastes de l’économie de marché ». Et de nous livrer une conclusion pessimiste : « Ceux qui tentent de s’associer à des organisations populaires et d’aider la population à s’organiser par elle-même, ceux qui appuient les mouvements populaires de cette manière, ne peuvent tout simplement pas survivre dans la période actuelle où le pouvoir atteint un tel degré de concentration. » (Chomsky, To understand power).

Comment Chomsky peut-il aujourd’hui commettre la même erreur faite autrefois par les « compagnons de route » pro-chinois, tout aussi aveugles politiquement que la génération qui les avait précédés, celle des vieux staliniens qui se sont livrés à une auto-critique tardive, alors qu’il a lui-même été le témoin critique d’un tel aveuglement ? Le pire, dans son cas, c’est que ces expériences ne lui ont servi à rien, bien qu’il les ait connues et dénoncées.

L’attitude actuelle de Chomsky nous incite aussi à nous poser des questions sur le « mystère » de l’étrange cohabitation entre l’intelligence la plus aiguë et la crédulité la plus obtuse dans l’esprit d’un même être humain. D’autant plus que, autrefois, il a été l’un de ceux qui ont le plus fortement critiqué la cécité de beaucoup de ses collègues intellectuels qui constituaient avec lui la crème (5) de l’intelligentsia occidentale – Sartre et bien d’autres grands philosophes, historiens, sociologues, des journalistes ou universitaires de premier plan.

Il s’agit vraiment d’un « mystère » car la plupart (6) des intellectuels ont dû admettre qu’ils s’étaient trompés et reconnaître que Chomsky avait eu raison de dénoncer l’aveuglement qui les avait amenés à commettre une aussi grave erreur d’appréciation dans le passé. Comment Chomsky a-t-il pu oublier tout cela ? Il est vrai que la cécité des anciens staliniens, mille fois (7) avouée et analysée dans des articles, des interviews et des livres, n’a rien appris aux jeunes maoïstes occidentaux, puisque, vingt ans plus tard, ils ont reproduit le même type d’erreur. Et avec le même orgueil et la même fatuité que leurs prédécesseurs.

Mais il faut préciser que ces jeunes maoïstes adhéraient aveuglément à ce qui se présentait comme une révolution libératrice. Chomsky, lui, a suivi l’évolution inverse : il a commencé par la dénonciation, l’analyse objective, rationnelle, rigoureusement critique, puis finit aujourd’hui par l’aveuglement ...

Il est vrai que sa lutte contre l’impérialisme américain l’a amené à une relative discrétion au sujet de l’autoritarisme croissant des sandinistes au cours de leur passage au pouvoir dans les années 1980 au Nicaragua, et à propos de la dictature de Fidel Castro depuis des décennies. Cela malgré le fait que, parmi les victimes de ce dernier, certaines ont beaucoup de points communs avec les militants anti-impérialistes pro-cubains du reste de l’Amérique latine.

Est-ce cette lutte opiniâtre contre l’impérialisme américain, le fait que (pour lui) le plus important soit de dénoncer les injustices qui règnent aux Etats-Unis et celles créées par ce pays à l’échelle mondiale, est-ce cela qui le conduit à prendre des positions aussi déconcertantes à propos de ce qui se passe sur le continent américain ? En effet, même si Chomsky se considère toujours comme « anarcho-libertaire », il est clair que, pour lui, les considérations idéologiques doivent passer au second plan et qu’il faut établir une sorte de gradation entre les injustices, selon le degré de danger planétaire des cibles contre lesquelles la critique est dirigée.

Le problème est que ce relativisme politique permet à beaucoup de marxistes-léninistes, de populistes et de politiciens, dont la seule préoccupation est de conquérir le pouvoir, l’exercer et le conserver, de s’appuyer uniquement sur ses arguments anti-impérialistes au lieu de se préoccuper d’aider la population à s’organiser elle-même. Et c’est un vrai problème parce que Chomsky ne dit rien pour les décourager de le faire. Au contraire, en conservant, avec tant de persévérance, cette discrétion immorale et en se laissant photographier à côté de Castro et Chavez il se fait le complice des bouffonneries et des dérives autoritaires, dictatoriales, de ces nouveaux oligarques – même si ses éloges sont discrets et de circonstance.

Malheureusement, ce maintien persistant d’une discrétion aussi manichéenne (parce qu’il considère moins dangereuse l’accession de ces populistes au pouvoir que les ravages commis par l’impérialisme américain dans le monde), cette attitude est non seulement inefficace pour prévenir de tels ravages (en effet, ces populistes continuent à faire des affaires avec les multinationales de l’empire), mais elle contribue aussi à démobiliser les gens et à rendre la tâche encore plus difficile à ceux qui luttent avec cohérence contre la domination mondiale du Capital et de l’Etat.

Peut-être que, vu son âge, Chomsky ne peut pas le reconnaître (8), mais il est impossible de penser qu’il n’est pas conscient de la distance qui le sépare de tous ceux qui récupèrent ses arguments contre l’impérialisme américain et qui, en même temps, se montrent très réticents, par intérêt ou par convenance, à dénoncer les formes de domination imposées par ces régimes populistes pseudo-révolutionnaires.

Octavio Alberola

Cuba Libertaria, septembre 2009

Notes de Ni patrie ni frontières

1. Ce phénomène n’avait rien d’irrationnel. Un compagnon de route, surtout s’il débutait dans le domaine littéraire ou artistique, se voyait invité aux fêtes du Parti, ses œuvres étaient promues, vendues, mises en scène ou projetées dans les municipalités communistes, son travail était loué dans la presse du parti. Il pouvait faire des piges dans la presse communiste, être embauché dans une entreprise du PC, avoir un logement au loyer très économique, etc. Sans compter les invitations dans les pays « socialistes » ou amis du camp « socialiste » (Y.C.).

2. Quiconque se rendait, ne serait-ce qu’une journée dans un pays stalinien (ce fut mon cas à Berlin Est en 1966), ne pouvait que se rendre immédiatement compte de la distance entre la propagande et la réalité (Y.C.).

3. En fait, proportionnellement au nombre impressionnant de « compagnons de route », il y a eu peu de « mea culpa » et encore moins d’analyses de qualité de ce qu’était le stalinisme. En France on peut les compter sur les doigts d’une seule main (Y.C.).

4. Le capitalisme n’a jamais été chassé de Chine, aussi n’y eut-il nul besoin de l’introduire après la mort de Mao. L’auteur confond la forme (l’appropriation privée ou publique de la plus value ou du surtravail) avec le fond (la domination du Capital sur le Travail). Un comble pour un libertaire ! (Y.C.).

5. La « crème » en question est toute relative. Ce ne sont pas les philosophes, économistes ou historiens staliniens ou philo staliniens qui ont laissé les œuvres les plus utiles pour les générations révolutionnaires suivantes. Combien de jeunes « radicaux » lisent aujourd’hui Soboul, Bettelheim ou Althusser, voire Sartre ? (Y.C.)

6. L’auteur de l’article confond une poignée d’intellectuels qui ont fait leur carrière post-stalinienne dans la dénonciation du « communisme », avec un phénomène qui serait d’une ampleur significative. Pour prendre un exemple en dehors de l’Hexagone, les excellents historiens marxistes britanniques qui ont quitté le PCGB après 1956 se sont bien gardé d’étudier… le stalinisme qu’ils avaient adoré. Ou les historiens ou économistes marxistes américains, ex compagnons de route du PC, n’ont rien produit d’intéressant sur leurs Partis-Etats préférés. En cela d’ailleurs Chomsky ne déroge pas à une tradition de la gauche intellectuelle anglosaxonne, traditionnellement discrète, pour ne pas dire muette, sur les crimes du stalinisme… (Y.C.)

7. Les militants d’extrême gauche ou libertaires ont en général une culture politique très fragmentaire et très orientée. Lors des beaux jours du stalinisme, la plupart des témoignages des repentis ex-staliniens étaient publiés dans des maisons de droite quand ce n’est pas d’extrême droite. Et tout comme aujourd’hui à propos du Venezuela ou de Cuba, la plupart des militants ne lisaient pas ces ouvrages… (Y.C.)

8. Ce n’est pas une question d’âge : lors de la polémique à propos de Faurisson, il y a trente ans, Chomsky fut tout autant incapable de reconnaître qu’il s’était fait manipuler par les négationnistes, comme l’explique d’ailleurs Serge Thion dans le film hagiographique sur Chomsky (« Les médias ou les illusions nécessaires ») où le distingué linguiste nous apprend par ailleurs que ce qui se rapprochait pour lui le plus du socialisme libertaire à une époque était le… « kibboutz »… Une absurdité (sympathique par ailleurs quand on connaît la réputation « antisémite » que lui taillent ses détracteurs ignorants) qu’aucun de ses admirateurs, anarchistes ou tiersmondistes « antisionistes », n’a jamais relevée ! (Y.C.)