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Points de départ, du Colectivo Passa Palavra (Portugal/Brésil)

samedi 22 août 2009

Colectivo Passa Palavra (Portugal/Brésil)

Points de départ

1

Les victoires que les travailleurs ont réussi à remporter en deux siècles de lutte se sont toujours révélées, en fin de compte, partielles et temporaires. Lorsqu’on en dresse le bilan, la conquête la plus importante des travailleurs est l’accumulation d’une expérience propre, indispensable au développement d’un projet de classe. C’est pourquoi aujourd’hui les travailleurs sont davantage en mesure de savoir ce qu’ils ne veulent pas, plutôt que ce qu’ils veulent.

Nous ne savons qu’une chose : il faut combattre le capitalisme et le remplacer par une nouvelle société dans laquelle les moyens de production seront propriété collective, les travailleurs organiseront eux-mêmes le procès de travail et les communautés auront le droit de conserver leurs cultures, langues et modes de vie, sans pourtant détruire les conquêtes sociales gagnées dans d’autres luttes et à d’autres époques.

2

Nous sommes anticapitalistes parce que l’exploitation de la force de travail continue à être la principale relation sociale sur laquelle sont fondées toutes les autres et qui définit la position de chaque individu dans la société. Cette situation n’a pas été modifiée par la disparition des grandes usines, la fragmentation de la force de travail et la précarisation des relations de travail, ni par la croissance des services et de la production des biens immatériels. Au contraire, les nouvelles formes d’organisation des processus de production ont intensifié l’exploitation et intégré dans le prolétariat des couches sociales et professionnelles qui auparavant lui étaient extérieures.

3

Non seulement les travailleurs et les peuples autochtones et dominés sont fragmentés par le remodelage des processus de production, mais ils sont aujourd’hui soumis à toutes sortes de divisions idéologiques, nourries par les organes d’information et l’industrie culturelle. Les travailleurs ne se sentiront à nouveau une classe qu’à travers leur lutte contre les capitalistes. Ce sont les luttes sociales qui transforment une classe économique en classe politique, une masse d’êtres humains victimes de l’exploitation en une classe soudée qui affronte l’exploitation.

En ce sens, les mouvements syndicaux continuent à être une forme de résistance et peuvent servir comme une école de lutte et de prise de conscience politique, malgré les élites bureaucratiques qui dominent actuellement la quasi-totalité de ces organisations.

De même, les mouvements populaires constituent un terrain fertile pour la maturation des solutions alternatives concrètes face au capitalisme.

4

Comme la plupart des travailleurs ne reconnaissent pas aujourd’hui qu’ils font partie d’une classe sociale, leur conscience de classe, quand elle existe, est trop diffuse pour se cristalliser en une conscience politique. Néanmoins, pour l’écrasante majorité des individus, discuter des problèmes de leur vie quotidienne est une préoccupation majeure et d’autant plus nécessaire que cette vie devient plus difficile. Ces questions ne sont pas dépolitisées, on refuse simplement de reconnaître leur caractère politique.

Pour nous, politiser ces questions ne signifie pas les remplacer par d’autres, mais insérer les problèmes particuliers dans un contexte général. La conscience de classe résulte de la compréhension que les problèmes rencontrés par chaque individu sont liés d’une manière ou d’une autre, à des problèmes plus généraux. Pour les classes dominantes, parler de politique c’est discuter des jeux de pouvoir et des rivalités des puissants. Pour nous, les anticapitalistes, parler de politique, c’est intégrer le particulier dans le général, l’individuel dans le social.

5

Nous sommes anti-impérialistes parce que l’impérialisme représente l’internationalisation de l’exploitation capitaliste, qui a commencé avec les empires coloniaux du XIXe siècle. Cette internationalisation s’est poursuivie avec la mondialisation et s’exprime par le biais de la concurrence entre les grands blocs d’intérêts qui dominent les peuples, sur les plans économique, politique, culturel et militaire. Mais l’anti-impérialisme ne doit pas être utilisé pour promouvoir les nationalismes subalternes ; en effet, même un peuple opprimé est composé d’individus qui travaillent et d’autres qui leur ordonnent de travailler ; et aussi parce que, partout où existe un Etat servant de centre d’accumulation du capital, il y aura toujours la possibilité que se forme, ou se développe, un nouvel impérialisme. L’anti-impérialisme ne doit pas se mettre au service des Etats qui veulent s’imposer au détriment de ceux qui se sont déjà taillé une place.

Nous ne nous intéressons pas aux conflits géopolitiques mais à la mondialisation de la lutte des classes ; et si l’une des priorités des travailleurs est de lutter contre l’impérialisme de leurs propres gouvernants, ils doivent le faire pour se lier aux travailleurs d’autres pays et non à leurs gouvernements.

Le nationalisme politique repose sur les institutions de l’État ; c’est une création de la bourgeoisie, et celle-ci tire toujours profit des factions régionalistes au sein d’un même pays : une chose est de défendre le droit des peuples à l’autonomie sociale, culturelle et linguistique, une autre est de défendre leur indépendance politique sur la base d’une alliance nationale entre des classes sociales antagonistes. Pour les travailleurs, l’anti-impérialisme est l’internationalisme, parce que le Capital aujourd’hui n’a déjà plus de frontières.

6

Le Capital a toujours eu tendance à s’internationaliser. Mais, au cours des dernières décennies, il a fait plus que cela, il a adopté des structures transnationales. Nous n’avons plus seulement affaire à quelques pays qui exportent des capitaux vers d’autres, mais à une circulation permanente de capitaux qui franchissent toutes les frontières. Et si aujourd’hui le Capital ne connaît plus de frontières, les luttes des travailleurs ne peuvent plus se soumettre à ce cadre. Profiter des enseignements des formes pratiques de lutte qui se déroulent dans d’autres pays, les soutenir et nous lier à elles a toujours été une nécessité, mais cela devient désormais encore plus crucial.

L’un des principaux fronts de l’internationalisation des luttes est celui des travailleurs migrants, soumis à une exploitation aggravée et dont les luttes servent à établir ce que nous devons considérer comme le seuil minimum des droits fondamentaux de la personne humaine.

7

Dans les démocraties parlementaires où nous vivons, le peuple est censé être le dépositaire de la souveraineté, à condition qu’il ne l’utilise pas, sauf pour la remettre périodiquement entre les mains de candidats qui, une fois élus, ne sont ni contrôlés ni révoqués s’ils ne respectent pas leurs promesses.

Il s’agit donc pour nous de créer des outils de participation populaire directe, afin de reprendre le contrôle des décisions sur notre propre vie. Ces outils ne peuvent venir que de la pratique des mouvements populaires, dans la mesure où ceux-ci ne se laissent pas enrôler par une « gestion participative » qui les intégrerait dans les organes officiels du pouvoir et servirait à légitimer les orientations de la technocratie gouvernementale, comme c’est le cas avec les « conseils de gestion des politiques publiques (1) » au Brésil.

8

La généralisation du suffrage universel a abouti à ce que, dans toutes les démocraties parlementaires, le pouvoir se déplace progressivement des organes élus vers des instances non élues, afin que l’hégémonie des classes dominantes ne soit pas remise en cause par des majorités populaires.

Si cette méthode discrète ne suffit pas, il en existe d’autres ; les rares fois où le pouvoir d’Etat est passé, grâce aux élections, des mais des capitalistes à celles des travailleurs, les généraux ont pris des mesures pour empêcher ce changement.

Mais pour que les élections ne chassent pas le pouvoir en place, il suffit généralement que les décisions des commissions parlementaires spécialisées prévalent sur celles des assemblées plénières et que l’action discrète des conseillers soit plus importante que les discours des députés. En même temps, au sein des différents gouvernements, les canaux de décision occultes et informels sont devenus plus importants que les structures officielles. Nous sommes arrivés à un point où, quel que soit le régime, démocratique ou autoritaire, les groupes de technocrates qui se cooptent entre eux l’emportent sur les hommes politiques élus.

9

Les entreprises ont toujours exercé un grand pouvoir dans l’organisation de la force de travail, et même du temps libre des travailleurs. Mais aujourd’hui, alors que le capital est devenu transnational et que les loisirs ne dépendent plus de petites entreprises familiales, mais directement du marché mondial, ce pouvoir a énormément augmenté. La plus grande partie de la vie d’un travailleur, au boulot comme à l’extérieur, est soumise à des règles non démocratiques établies par les entreprises. Dans ces conditions, il est illusoire de prétendre que le contrôle du pouvoir politique puisse garantir le contrôle du pouvoir économique.

10

Ceux qui préconisent des réformes successives pour lutter contre les aspects les plus inhumains de l’exploitation omettent de mentionner que les réformes sont autorisées et utilisées par le capitalisme pour augmenter la productivité.

Les patrons et les gestionnaires savent que, au sein du système capitaliste, les réformes qui améliorent la vie des travailleurs les amènent à travailler davantage et mieux, donc de façon plus rentable. Le problème des réformes dépend de la manière dont elles sont obtenues : elles peuvent être concédées de haut en bas, anticipées pour éviter les luttes, ou encore vidées de leur sens ; mais elles peuvent aussi être conquises au terme d’un processus au cours duquel les travailleurs impliqués deviennent conscients de leur force et acquièrent ainsi une conscience politique.

Nous critiquons la solution réformiste parce qu’elle est fondée sur une croyance démobilisatrice : la démocratie représentative serait capable d’exproprier les maîtres du Capital. Les patrons et les gestionnaires peuvent accepter toutes les réformes, sauf une : ils ne céderont jamais pacifiquement leur contrôle sur les processus de travail, contrôle qui leur garantit les bénéfices de l’exploitation.

11

Combattre le capitalisme avec des structures et des formes d’organisation qui reproduisent son modèle autoritaire ne peut avoir qu’un seul résultat : l’introduction de nouvelles formes d’exploitation – et non l’abolition de l’exploitation. Le résultat d’une lutte est inscrit dans le mode d’organisation adopté par ceux qui se battent.

C’est pourquoi la critique de la démocratie bourgeoise ne doit pas être utilisée pour louer, en contrebande, la dictature d’une bureaucratie partidaire ou d’un gouvernement qui prône un développement accéléré. Les régimes de type soviétique, où la propriété semblait être publique, mais où les travailleurs n’organisaient absolument pas la production, n’administraient pas les entreprises et n’exerçaient pas la moindre direction politique, se sont révélés être une solution aussi nocive que le capitalisme privé.

12

À une époque où se développent les différentes formes de surveillance et de répression – la surveillance de nos paroles et de nos gestes par le biais d’Internet et de caméras installées à tous les coins de rue ; l’utilisation des données personnelles par les entreprises ; la criminalisation des mouvements sociaux et de toutes les idées anticapitalistes – il est urgent de créer un réseau qui relie les diverses formes de contestation ; un espace de communication qui encourage les contacts entre les différents courants anticapitalistes, indépendant du pouvoir économique comme des différentes tutelles idéologiques et politiques.

Nous soutenons et sommes disposés à coopérer avec d’autres projets ayant la même perspective. Nous cherchons avant tout à contribuer à l’unification pratique des luttes qui éclatent et se développent à tout moment ; nous essayerons donc de promouvoir par le biais de notre site :

- la circulation d’informations qui encouragent la solidarité entre les lecteurs, contributeurs, militants et groupes de travailleurs ;

- la dénonciation publique des différents cas d’oppression que subissent les mouvements sociaux et aussi toutes sortes d’individus qui ne sont pas organisés ;

- la production d’écrits théoriques,

- et le débat politique.

Nous ne sommes pas, et ne voulons pas être, une organisation de type partidaire. Nos règles de fonctionnement interne doivent préfigurer le modèle de démocratie pour lequel nous luttons. C’est pourquoi nous privilégions l’organisation horizontale et les décisions collectives, fondées sur des choix en commun, la rotation des tâches et le contrôle permanent de ceux qui exercent telle ou telle fonction. Et nous ne conclurons d’accords avec d’autres organisations que dans le cadre de plates-formes d’action concrète destinées à soutenir et développer les luttes sociales.

2 février 2009

(Traduit par Ni patrie ni frontières, ce texte doit en principe être lu avec deux autres fixant les modalités d’organisation et de fonctionnement du journal et du site : http://passapalavra. info/ ?page_id=39)

1. Selon Olivier Dabène (Exclusion et polique à Sao Paulo : les outsiders de la démocratie au Brésil, éd. Karthala, 2006), les membres de ces conseils sont plus nombreux que les conseillers municipaux. Nés à la suite des mobilisations sociales de 1988, ce sont soit des organismes de cogestion paritaire soit des structures au rôle purement consultatif ; ils regroupent surtout des personnes ayant effectué des études universitaires, donc ne sont pas représentatifs des ouvriers, employés, paysans et sans-réserves qui constituent la majorité de la population. Quand ces conseils ont une structure paritaire, ils permettent de faire endosser aux militants qui y sont présents toutes les mesures impopulaires que veulent imposer les municipalités. (Note de Ni patrie ni frontières).

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