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Republic Windows and Doors : une hirondelle (grève à Chicago) ne fait pas le printemps

jeudi 28 mai 2009

Ce texte est paru dans Echanges n° 127 (hiver 2008-2009).


240 ouvriers de Chicago dans une grève illégale, lancée par eux-mêmes, rencontrent l’inertie sinon l’hostilité des appareils syndicaux

Il est impossible de parler des luttes aux Etats-Unis sans évoquer la situation spécifique des conditions de travail dans ce pays, ce que nous avons fait chaque fois que nous avons abordé ces questions (1). Rappelons que, faute d’une reconnaissance syndicale dans une usine spécifique, les droits des travailleurs sont minimaux et peuvent varier d’un Etat à l’autre, notamment en ce qui concerne les avantages sociaux (santé et retraite). Si un syndicat est reconnu (au niveau de l’établissement), il en découle un contrat collectif d’entreprise pouvant prévoir notamment la couverture de ces avantages. Dans une période de crise comme celle qui sévit actuellement, les usines « sous contrat » c’est-à-dire celles qui avaient concédé ces « avantages », sont défavorisées au profit des usines « sans contrat » établies sur le sol même des Etats-Unis (2).

C’est pourquoi d’une part, les renouvellements de ces contrats collectifs d’usine sont générateurs de conflits, d’autre part que les entreprises tentent tous moyens dilatoires pour échapper à leur contrainte (3). Ces questions se compliquent lorsqu’une même société dispose, sur le territoire national ou à l’étranger, de plusieurs usines, les unes avec contrat, les autres sans contrat. Souvent, la survie de la société dépend de l’élimination de l’usine sous contrat et du transfert des fabrications dans les usines produisant à moindre coût, dans des conditions telles qu’aucune solidarité ouvrière engageant l’ensemble des travailleurs de la société puisse se tisser (4).

C’est la situation devant laquelle se sont trouvés les 240 ouvriers de Republic Windows and Doors, une petite usine de portes et fenêtres métalliques pour le bâtiment de Chicago. Les difficultés économiques de cette entreprise sont dues sans aucun doute aux répercussions de la crise des « subprimes », de l’effondrement de la spéculation immobilière et de tout le secteur du bâtiment qui en dépend. Cette entreprise familiale (Gillman), dont la banque JP Morgan Chase (5) possédait 40 % du capital, avait cherché à fusionner avec des entreprises du même secteur. C’est ainsi qu’un projet de fusion avec American Weather Seal, sise elle aussi en Ohio, a été rejeté par la Bank of America, banque qui couvrait les dettes des deux sociétés. Cette décision a précipité la faillite de Republic Windows.

L’usine de Chicago bénéficiait de longue date d’un contrat ; les travailleurs étaient représentés par le syndicat United Electrical Workers (UE) dont la section d’entreprise, le « local 1110 » s’était déjà distinguée dans le passé (6). Le contrat comportait en particulier une assurance-maladie et une couverture retraite. Malgré la mise en faillite, l’usine pouvait continuer son activité, mais tous les avantages du contrat étaient supprimés.

Mais, comme les 250 travailleurs, on peut penser que toute l’opération n’était pas aussi claire que ce qu’en ont alors présenté les médias. On a su après la faillite que la famille Gillman, sous couvert d’une nouvelle société, Echo Windows, avait acquis le 18 novembre auprès d’une société Traco une usine fabriquant la même gamme de produits, sise à Red Oak (Iowa) et dont le principal avantage était que ses 100 travailleurs n’étaient protégés ni par un syndicat, ni par un contrat collectif, et touchaient des salaires de 10 à 12 dollars de l’heure (sans aucun « avantage »), contre 14 dollars à Chicago (sans compter maladie et retraite). Cette transaction ne fut révélée que début décembre, au moment de l’annonce de la fermeture de l’usine de Chicago ; mais des soupçons, éveillés par des transferts de machines et de matériel, pesaient depuis quelque temps sur des projets patronaux dissimulés.

Les travailleurs de Republic n’eurent guère le temps d’élucider ces questions. Le travail semblait s’effectuer normalement, lorsque, le soir du mardi 2 décembre, le patron convoqua une assemblée pour annoncer abruptement que l’usine fermerait dès le 5, et que ceux qui le voulaient pouvaient partir tout de suite. Le fait que 80 % de ces travailleurs étaient des Latinos, principalement guatémaltèques, et le reste des Noirs, peut-il expliquer la brutalité de cette décision ? Les délégués du local 1110 devaient rencontrer dans la journée du vendredi 5 le patron et des représentants de la Bank of America, pour décider du paiement des indemnités légales et peut-être du sort de l’usine. Alors que, à la fin de ce jour-là, les ouvriers attendaient le résultat de ces entretiens, il leur fut annoncé qu’ils n’avaient pas eu lieu, patronat et banque s’étant défaussés : ils étaient jetés à la rue sans paiement de leur dû (7).

A l’unanimité, tous les travailleurs présents décident, avec les responsables du local 1110, de rester sur place et d’occuper l’usine. Depuis ce vendredi 5 au soir, ils sont là nuit et jour, en reprenant le roulement des équipes comme pendant le travail. L’occupation est totalement illégale. Mais la police n’interviendra pas, restant aux abords de l’usine, filtrant parfois ceux qui y affluent pour témoigner de leur solidarité. Les revendications ne touchent même pas la reprise de l’activité, mais seulement le paiement de ce qui est dû en cas de licenciement (essentiellement les arriérés de vacances et une indemnité légale équivalant à huit semaines de salaires), et qu’empêche le refus de la banque de consentir un prêt pour ce faire. Le mercredi 10 décembre, une manifestation devant le siège local de la Bank of America réunit plus de 1 000 travailleurs, alors qu’un piquet s’installe autour du bâtiment ; la police n’intervient pas non plus, mais apparemment bloque certains accès pour limiter la participation (8).

La première grève avec occupation depuis 1937

La nouvelle de cette occupation se répand comme une traînée de poudre. Des témoignages de solidarité affluent de partout, non seulement sous la forme de messages mais de dons en espèces et en nature, nourriture, couverture (Chicago subit un froid intense et se trouve sous la neige). Les familles viennent avec les enfants. Toute une organisation de survie se met en place. Il n’y a guère que les responsables syndicaux, jusqu’à la tête de l’AFL-CIO, qui n’apprécient guère cette forme de lutte car elle les place en porte-à-faux au moment où ils négocient la révision vers le bas de toutes les conditions de travail, notamment dans l’automobile.

Ce sont les politiques qui réalisent la portée de cette occupation, même si elle peut paraître symbolique. Les grévistes ont repris le fameux slogan d’Obama, sénateur de l’Ohio jusqu’à son élection à la présidence des Etats-Unis, établi à Chicago depuis vingt-cinq ans : « Yes, we can » (« Oui, nous pouvons »). Parmi les messages de solidarité, on peut lire : « Merci de nous montrer comment se battre. » Il importait de vider rapidement cet abcès ; c’est ce qui explique l’intervention des politiques, notamment d’Obama, qui au-delà des déclarations visant plus le « respect de la légalité » que la forme de l’action ouvrière, sont vraisemblablement intervenus en vue d’un soutien financier.
Le mercredi 10 décembre, au sixième jour de l’occupation, une rencontre entre le patron, les représentants du syndicat UE et de la Bank of America, met au point le règlement minimum de ce qui est dû aux ouvriers en grève suite à la fermeture : deux mois de salaire ; les arriérés de jours de vacances non utilisés ; deux mois de cotisations maladie.

Globalement, ce paiement représente 1 750 000 dollars (1 300 000 euros) financés par la Bank of America (1 350 00 euros) et JP Morgan Chase (400 000 euros) ce qui fait en moyenne pour chaque travailleur environ 7 000 dollars (5 500 euros).

Cet accord est approuvé à l’unanimité par les ouvriers en grève le mercredi 10 décembre. L’usine est évacuée et, presque immédiatement, la firme Republic est déclarée en faillite. L’usine de Red Oak passe en deux équipes et commence à embaucher des ouvriers non syndiqués à 10 dollars de l’heure, sans aucun « bénéfice » santé ou retraite.

Quant à l’usine de Chicago, on ne peut que constater qu’il n’y a eu aucune tentative de reprise d’activité par les ouvriers eux-mêmes. Temps trop court, une « solution » minimale ayant été trouvée presque immédiatement. Est-ce pour répondre à certaines discussions ou projets de base que le syndicat UE crée à ce moment un fonds spécial, « The Window Opportunity Fund », avec un apport du syndicat et l’ensemble des contributions de solidarité non utilisées pour financer éventuellement la reprise de l’usine en coopérative ouvrière ?

L’écho de cette occupation a été énorme dans le monde ouvrier américain pris dans la tourmente de la crise. La dernière grève avec occupation aux Etats-Unis remonte à 1937 (9) et les politiques tout comme les capitalistes ont pu craindre qu’une telle grève prolongée ait des répercussions importantes dans le présent contexte de chute de l’économie et de nombreux licenciements. La petite dimension de l’entreprise, le faible montant des sommes en cause, la modestie des revendications pourraient faire paraître surdimensionné à la fois l’écho et ces craintes. Si l’on compare l’utilisation de cette méthode de lutte en France et aux Etats-Unis, on ne peut qu’être frappé par sa fréquence dans notre pays (et même avec un degré de plus car dans la période récente des menaces de « tout faire sauter » ont pu se faire jour) et son absence totale pendant soixante-dix ans aux Etats-Unis. Ce simple fait peut expliquer les réactions ouvrières, patronales et politiques.
On doit pourtant considérer que cette occupation – et éventuellement d’autres qui suivraient cette même voie – se déroule dans un contexte totalement différent des occupations de 1937, même si on peut les rattacher à une semblable crise du capital. En 2008, la crise ne fait que commencer et il est vraisemblable que ses conséquences sur l’activité économique ne se sont pas encore entièrement développées ; en ce sens, l’occupation de Republic est avant tout défensive et ne vise qu’au respect de la légalité. En 1937, la crise durait déjà depuis près de huit années et les mesures pour tenter de redresser la situation avec le New Deal et l’amorce d’une reprise économique pouvait redonner aux travailleurs une confiance dans l’action après tant d’années de privations.

Pendant cette période de soixante-dix années qui correspond en gros à la domination de l’organisation du travail qualifiée de « fordisme », la classe ouvrière américaine, dans sa grande majorité, a sans aucun doute lutté, mais cette lutte est restée étroitement encadrée dans les limites tolérables pour le système. Cette période semble révolue – d’où l’écho que peut soulever cette grève qui, en elle-même représente économiquement peu de chose.

Précisément, il en reste le symbole d’une action hors des pratiques « habituelles » de la grève, illégale, lancée par la base et rencontrant l’inertie sinon l’hostilité des appareils syndicaux. C’est-à-dire effectivement radicalement différente, même si elle ne contenait comme revendication que le respect du droit. On doit souligner que les grévistes étaient en grande majorité des immigrés et on ne peut que rapprocher ce mouvement, même dans ses limites, de tous les mouvements des travailleurs immigrés dans les années écoulées, celui des « janitors » depuis 1999 et celui du début 2006 contre la nouvelle loi sur l’immigration (10).

Dans ces mouvements et notamment dans celui de 2006, se sont développées des liaisons horizontales autour d’organisations locales d’origine diverses de secours et de solidarité ne s’adressant pas seulement aux immigrants avec ou sans-papiers mais aussi à tous les précaires. Dans l’occupation de Republic, il semble que conjointement avec la section syndicale de base – le « local 1110 – une de ces organisations, Chicago’s Interfaith Committee of Workers, ait joué un rôle important. Le rôle de ces organisations n’a pas échappé aux capitalistes et le Wall Street Journal du 16 octobre 2007 consacrait d’ailleurs un article à « la montée de la gauche religieuse » (11).

H. S.

Notes

(1) Voir,pour les articles les plus récents sur les Etats-Unis, Echanges, n° 115 (hiver 2005-2006) : « Scission au sein de la confédération syndicale AFL-CIO » et n° 125 (été 2008) : « Quatre-vingt-sept jours de grève chez American Axle Manufacturing  ».

(2) Dans les entreprises qui, après un vote, bénéficient d’une représentation syndicale, il existe un contrat collectif temporaire, qui doit être régulièrement renégocié. Dans la période récente, lors de ces renégociations, le patronat a tenté régulièrement d’imposer un durcissement des conditions d’exploitation, afin de lui permettre de faire face à la concurrence des entreprises sans syndicat et sans contrat collectif du territoire américain ou délocalisées à l’étranger. Soumis à différents chantages, les syndicats ont peu à peu accepté d’abandonner les différents avantages garantis par les contrats antérieurs. L’industrie automobile offre un exemple frappant des abandons successifs par le syndicat UAW de toutes les garanties élaborées dans les années d’après-guerre.

(3) Un des moyens d’éluder tous les engagements des contrats antérieurs est la mise en faillite. Elle permet de continuer l’activité de l’entreprise avec les mêmes travailleurs, mais en faisant table rase de tous les accords collectifs antérieurs et des « avantages » qu’il comportait. De nombreuses sociétés, notamment les compagnies aériennes, y ont eu recours pour briser les résistances ouvrières.

(4) La grève récente d’American Axle Manufacturing à la fin de laquelle les travailleurs, après 87 jours de conflit, ont dû accepter les conditions patronales (notamment une réduction de moitié des salaires et des fermetures d’usines) sous menace de délocalisation, est un des derniers exemples de ces stratégies patronales.

(5) JP Morgan Chase et Bank of America sont les deux premières banques américaines. Elles semblent avoir agi de concert dans la liquidation de Republic Windows. La mise en faillite de Republic Windows simplement suite au refus de la Bank of America d’ouvrir une ligne de crédit pour permettre le paiement des indemnités dues paraît d’autant plus scandaleuse que cette banque venait d’obtenir du gouvernement une ouverture de crédit de 25 milliards de dollars.

(6) Le « local 1110 » est la section d’entreprise du syndicat « United Electrical, Radio and Machine Workers » (UE), syndicat affilié à l’AFL-CIO.

(7) En 1988, une loi fédérale « Worker Adjustment and Retraining Notification » (WARN) avait rendu obligatoire le paiement de cette indemnité de licenciement de deux mois de salaire par l’employeur mais seulement pour les entreprises de plus de 100 travailleurs permanents victimes de licenciements collectifs après fermeture ou réduction d’activité.

(8) D’après des témoignages, les policiers locaux stationnés près de l’usine exprimaient leur sympathie pour les grévistes et contre un système qui « détruisait tout espoir chez des gens ordinaires qui essayaient tout juste de survivre ».

(9) Voir le texte « Réactions du prolétariat américain pendant la crise de 1929 » et notamment l’occupation de l’usine de General Motors à Flint (près de Detroit) en 1936-1937.

(10) Voir notamment « Le géant s’éveille : comment, aux Etats-unis, s’est construit le mouvement contre la nouvelle loi pénalisant les immigrés Comment s’est construit le mouvement contre la nouvelle loi péalisant les immigrés », Echanges n° 117 (été 2006), p. 3, et « Les centres ouvriers : une nouvelle forme d’organisation prolétarienne », Echanges n° 119 (hiver 2006-2007), p.18.

(11) Le responsable du Chicago’s Interfaith Workers Right Center a dévoilé que ce centre de soutien aux travailleurs avait dû engager des poursuites, dans des cas de violation du « WARN Act », notamment pour les petites entreprises, et a engagé les travailleurs placés dans de telles situations à suivre l’exemple de ceux de Republic Windows. Il est significatif que ce soit ces organisations parallèles, confessionnelles, ethniques, professionnelles... et non les syndicats qui peuvent se targuer de succès dans les actions collectives (class action) contre les employeurs (elles viennent de faire cracher 54 millions de dollars à Wal-Mart et ont en cours plus de 60 actions visant des millions de travailleurs auxquels sont dus des milliards de dollars). Tout aussi significative paraît la publication par un des responsables de ces groupes plus ou moins informels d’un livre intitulé Le Vol des salaires en Amérique : pourquoi des millions de travailleurs américains ne sont pas payés et ce qu’ils peuvent faire. Sans doute, jusqu’alors ces groupes d’entraide ont privilégié les recours légaux, mais leur soutien (peut-être initiateurs) à l’occupation de Republic Windows montre qu’ils peuvent franchir la frontière de l’illégalité dans la lutte de classe ou que les travailleurs eux-mêmes leur ont imposé de la franchir. Voir « [->1248 », Echanges n° 126.