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Sur la paupérisation-Ngô Van, 25 mars 1966

"Cahiers de discussion sur le Socialisme des conseils", N° 7, novembre 1966 

lundi 30 mars 2009

Si l’on s’en tient au sens généralement imparti au terme de paupérisation, si l’on se place du point de vue strictement quantitatif de l’accroissement ou de la diminution de la richesse matérielle, il semble indéniable que la classe ouvrière des pays économiquement développés ne s’est pas appauvrie mais connaît des conditions de vie différentes de celles des siècles précédents. L’objection selon laquelle les conditions d’existence, le degré d’aliénation se sont aggravés, peut-être parfaitement fondée, n’en manque pas moins son effet car il n’est pas nécessaire de faire intervenir la paupérisation pour expliquer un phénomène de cet ordre. Le fait de centrer une discussion sur le problème de la paupérisation indique déjà que nous accordons une valeur déterminante aux catégories économiques du capital, que nous faisons dépendre notre attitude générale face à la condition ouvrière et notre conception de la transformation révolutionnaire des rapports humains de la réponse que nous pourrons donner à ce problème.

En fait, qu’il y ait augmentation ou diminution de la paupérisation, que les statistiques marquent un enrichissement de la classe ouvrière, en quoi cela modifie-t-il notre critique de l’exploitation ouvrière et des conditions d’existence dans les sociétés industrielles modernes ? Sans recourir à des statistiques ou à des recherches spécialisées, chacun, par sa propre expérience, peut se rendre compte que cette exploitation et cette existence sont indépendantes de la paupérisation ou de l’enrichissement. Chacun semble d’accord sur ce point, les divergences et l’ambiguïté des positions défendues provenant de cette fixation sur le concept de paupérisation. Le fait de lui donner un contenu moral n’a réussi qu’à embrouiller davantage le problème. Le concept marxien de paupérisation définit un état de dénuement matériel absolu ; il est spécifique d’une période historique déterminée, celle de l’accumulation primitive du capital en Europe et il reflète les conditions d’existence de l’armée industrielle de réserve pendant cette période. Et parler de paupérisation morale comme d’un phénomène nouveau dont à penser que cette dimension spirituelle n’existait pas à cette époque de dénuement matériel, ce qui est évidemment absurde. Elle existait sous une autre forme voilà tout. Les conditions de vie économique s’adaptent naturellement aux besoins de l’accumulation capitaliste ; le degré d’aisance des opprimés est fixé par les limites objectives au-delà desquelles l’extraction de la plus-value deviendrait impossible ; mais il varie réellement à l’intérieur de ce cadre. La tradition, le développement technique, le rapport de force entre les exploités et les exploiteurs, le niveau culturel et moral, la situation des sociétés dans l’espace et le temps sont autant de facteurs qui entraînent des variations dans l’intensité de l’exploitation et dans la part du produit social qui revient au travailleur1. Ce phénomène est valable pour tous les systèmes d’exploitation. Mais que la tension se relâche ou augmente, cela ne signifie pas un relâchement ou une augmentation équivalent de la déshumanisation et de l’aliénation que subissent les opprimés à l’intérieur de ce système. Des variations, même sensibles, dans les conditions de vie matérielle, n’affectent pas le fonctionnement des systèmes d’exploitation ; par contre, il est évident qu’un relâchement de l’oppression spirituelle, même relatif, signifierait, à brève échéance, la ruine de ces derniers : leur conscience libérée du mythe de la nécessité naturelle et de la moralité de leur exploitation, les exploités ne pourraient que vouloir la fin de l’injustice et non des palliatifs destinés à en adoucir les effets. Cette oppression spirituelle et morale est donc une nécessité absolue et ne souffre aucun affaiblissement.

Peut-il en être autrement puisque l’effet recherché ­ la soumission des exploités ­ demeure invariable, que la "paupérisation" augmente ou diminue ; puisque les conditions de vie des possédants et des dépossédés sont, au même titre, génératrices d’une dégradation et d’un avilissement absolus. Il n’est pas possible d’englober dans un même concept ­ la paupérisation ­ deux phénomènes qui parfois coïncident mais ne sont jamais identiques. Le rapport économique actuel capital-travail implique que les "miettes" qui sont abandonnées à la classe ouvrière seront d’ordre économique, mais le rapport fondamental et permanent maître-esclave ne se modifie pas. Ainsi, pour rendre compte des conditions de vie et de l’exploitation modernes, point n’est besoin de reprendre un terme dont la signification économique est historiquement déterminée et qui, par sa limitation, est incapable d’exprimer le contenu de l’exploitation dans les sociétés industrielles. En admettant que Marx ait donné une dimension morale à la paupérisation, cette dimension ne peut être comparée à celle de la déshumanisation actuelle, car elle s’appliquait à des individus dont le niveau culturel et moral, dont la situation matérielle, étaient différents de ceux de l’homme moderne.

C’est le concept de déshumanisation qui réunit tous les aspects répressifs de l’existence moderne car il s’applique aussi bien à l’existence sociale qu’à l’existence individuelle. Le phénomène de paupérisation ne concerne qu’une classe sociale : accroissement de la richesse à un pôle, paupérisation à l’autre pôle, dans les rangs du prolétariat. Or, ce n’est pas seulement une classe sociale qui est victime des conditions d’existence modernes, c’est tout le corps social, c’est l’existence individuelle et la vie publique qui se dégradent et se corrompent. La barbarie lépreuse n’épargne aucun aspect de l’activité humaine et ne privilégie aucune couche particulière. Parler comme on l’a fait de "paupérisation morale" de la classe ouvrière laisse nettement entendre que les exploités seuls subissent l’effet de cette déshumanisation généralisée. S’il y a déshumanisation par rapport aux systèmes d’exploitation précédents, c’est précisément dans la mesure où seuls les domaines de l’existence humaine où subsistait une liberté d’expression relative ­ la vie privée, l’art, les relations individuelles élémentaires ­ sont en voie d’être conditionnés par des modes de répression totalitaires. La socialisation s’effectue par le nivellement de toutes les facultés créatrices, par la mutilation de la vie instinctive et du comportement individuel. Tout ce qui demeurait de liberté à travers la tradition et en dépit d’elle et qui avait résisté à l’oppression des religions dogmatiques, tout ce qui dans les rapports individuels permettait l’épanouissement d’une véritable communion affective ­ cette ferveur que la religion reprend et dénature en la faisant servir à la recherche d’un salut extraterrestre ­ se trouve détruit par l’exaltation de l’égoïsme économique.

Marx va au cœur du problème quand il déclare que "les lois élémentaires de la morale et de la justice qui doivent gouverner les relations des individus particuliers, doivent devenir également la règle suprême des rapports entre les peuples". Tant qu’une base de sociabilité est demeurée à l’abri de la pression des systèmes totalitaires, tout espoir restait permis. Mais cette base est aujourd’hui directement attaquée par le système d’éducation dirigée mis en place par l’appareil d’État capitaliste. On voit clairement que toutes les formes de culture et d’éducation sont incapables de créer un climat humain nouveau, de donner à la créativité et à la passion humaines un champ d’activité à sa mesure. L’éducation dispensée par les organisations politiques, dans la mesure où elle fait appel aux mêmes forces de pensée sclérosées, ne possède pas davantage de vertu révolutionnaire au niveau de la transformation des rapports humains. C’est pourquoi les grandes "masses" incultes qui échappent, souvent en raison de leur inculture, à l’influence des formes traditionnelles de pensée et d’action peuvent, par leur révolte spontanée, créer ce climat social favorable à l’éclosion de nouveaux rapports entre les individus. Quand l’élan passionnel les porte, quand la volonté de changer la vie, d’accéder à la dimension idéale de l’existence fait corps dans la révolte avec leur comportement humain immédiat, les individus se libèrent, pour une large part, de la pression des déterminismes économiques et sociaux. La poésie devient vie, et la réalisation de l’idéal la seule mesure de l’activité humaine. Ainsi, la dimension passionnelle de la révolte est généralement indépendante de la maturité politique. C’est ce qui permet à l’action spontanée des masses de prendre d’emblée un caractère socialiste en dépit des erreurs politiques. Dans ces moments privilégiés de l’histoire, l’esprit d’abnégation et de sacrifice qui anime les révoltés ne peut s’accommoder d’une conception du socialisme limitée à l’amélioration des conditions de la vie économique de l’homme. Si nous considérons que c’est dans ces seuls moments que le renversement des habitudes et des formes de pensée traditionnelles permet de poser le problème de la transformation révolutionnaire de la société dans toute son étendue, on comprendra mieux que le problème de l’accroissement ou de la diminution de la richesse, de la paupérisation ou de l’enrichissement, ne peut avoir de valeur que dans une optique réformiste de la transformation sociale. Nous devons dépasser l’étroitesse des préoccupations imposées par la société où nous vivons et essayer de poser le problème de la transformation de l’existence dans une perspective humaniste élargie. Dans notre conception de la révolution, nous devons accorder une place plus grande à cette dimension individuelle et passionnelle de la révolte et à la transformation du comportement immédiat qui accompagne tout mouvement révolutionnaire. Mais cela ne veut pas dire qu’il faille pour autant refuser toute valeur aux mouvements révolutionnaires passés. Même sous son aspect critique, notre propre conception du socialisme reste le produit d’une tradition riche en expériences et en enseignements. Nos critiques sont elles-mêmes un tribut payé à la pensée et au sacrifice des générations précédentes qui, dans les partis, dans les syndicats ou en dehors de tout cadre organisationnel structuré, ont lutté pour l’émancipation des opprimés. Si l’on attribue une valeur prépondérante à l’aspect passionnel de la révolte, à cette volonté de transformer à un niveau élémentaire les conditions d’existence, ce qui demeure vivant dans les mouvements révolutionnaires apparaît indépendant de ce que, avec le recul du temps et l’expérience que nous ont permis d’acquérir ces luttes, nous jugeons être des erreurs. Le fait même de nous réclamer du socialisme des conseils et de la spontanéité ouvrière indique que nous avons découvert dans le passé la permanence d’un mouvement de révolte et d’émancipation que la pression d’aucun appareil n’a réussi à écraser et qui a souvent réussi à donner à ces appareils une direction (mouvement) révolutionnaire. C’est en ce sens que nous devons nous reconnaître les héritiers d’une culture et les aboutissants d’une tradition.


1 - Ainsi dans les pays sous-développés l’accumulation primitive du capital s’effectue suivant des normes nouvelles. L’aide technique et culturelle des autres nations, un climat social différent, modifient le caractère des maux qui l’accompagnent. Le faible degré de cette accumulation n’empêche pas la déshumanisation et l’aliénation d’atteindre le même niveau que dans les pays économiquement développés, mais la paupérisation spécifique de l’accumulation primitive en Europe n’existe pas. Quelle est donc la nature de celle que subissent les habitants du Tiers-Monde, de la Chine par exemple ? Peut-on établir une commune mesure entre des phénomènes qui représentent une exploitation capitaliste, mais qui s’inscrivent dans une conjoncture historique profondément différente ?

Ngô Van, 25 mars 1966