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A propos des luttes actuelles dans l’Éducation Nationale

publié par Yves, le mardi 17 mars 2009

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INTERVENTIONS n° 6 MARS 2009

Les luttes actuel­les dans l’école et autour de l’école sont le pro­duit d’une double crise. Tout d’abord, crise de « l’ins­truc­tion » des enfants par l’école. Cette école contem­po­raine achève de dis­sou­dre l’ins­ti­tu­tion de l’édu­cation dans des « dis­po­si­tifs de for­ma­tion » qui doi­vent se pro­lon­ger « tout au long de la vie ». En ten­dance, la for­ma­tion « pro­fes­sion­na­lise » les élèves en les adap­tant à leur fonc­tion de ges­tion­nai­res de leurs res­sour­ces humai­nes. L’État-nation n’est donc plus édu­cateur. Cette crise majeure de l’ins­ti­tu­tion de l’édu­cation se com­bine avec une crise sur les fina­lités de l’école et sur les conte­nus des savoirs qu’elle est sup­posée trans­met­tre. « Socle commun de connais­san­ces » et « savoirs mini­mums garan­tis » s’entre­cho­quent comme des cru­ches vides…

Cette situa­tion cri­ti­que de l’école, ins­tru­men­ta­lisée par le pou­voir d’État et ses « par­te­nai­res sociaux », n’est pas vrai­ment reconnue par les mou­ve­ments de lutte au sein de l’Éduc­ation Nationale. Les pro­blèmes de fond ne sont posés ni par les élèves ni par les pro­fes­seurs. Il n’y a aucune contes­ta­tion des dimen­sions nor­ma­ti­ves de l’ins­ti­tu­tion ni même de reconnais­sance qu’elle est en crise (comme toutes les autres ins­ti­tu­tions d’ailleurs, il n’y a qu’à voir l’état actuel de la Justice !) L’État n’a donc aucun mal à faire courir le bruit que les ensei­gnants sont des conser­va­teurs, les élèves des agités et des mal informés, les parents des dés­informés rendus inquiets par ce « pro­blème de com­mu­ni­ca­tion » comme dirait le ministère.

Énumérons quel­ques points qui nous parais­sent impor­tants pour la cons­cience de lutte, même si c’est dif­fi­cile à faire passer sur le ter­rain.

1-Très sou­vent dans les argu­ments qui sont avancés pour déf­endre l’école publi­que, il y a une inver­sion de l’ordre logi­que. Alors que c’est parce que les condi­tions du ser­vice public se sont dégradées que l’idéo­logie du privé a trouvé pro­gres­si­ve­ment une légi­timité (gas­pillage de l’argent public pour des rés­ultats peu pro­bants), il est pro­clamé par les ensei­gnants que le ser­vice public fonc­tionne bien mis à part un manque de moyens et que c’est la Droite qui veut « la casse du ser­vice public ».

A l’évid­ence il y a là, non pas sim­ple­ment une confu­sion dans les rela­tions de cause à effet, mais aussi un double lan­gage qui est typi­que des fonc­tion­nai­res et par­ti­cu­liè­rement des ensei­gnants. Un double lan­gage qui est une des causes de la déf­aite des gran­des luttes ensei­gnan­tes depuis au moins 1995. Ce double lan­gage est celui de la déf­ense de ce qui existe par crainte de ce que ce soit pire après. Là il n’y a plus sim­ple­ment double lan­gage mais erreur poli­ti­que. En effet, cela nous condamne à refu­ser tous les pro­jets de réf­orme parce qu’ils cons­ti­tue­raient une menace au lieu de s’en empa­rer quand jus­te­ment on est dans le rap­port de force établi par la lutte afin de sortir de la simple rés­ist­ance et de pren­dre des ini­tia­ti­ves.

Cette fai­blesse dans l’offen­sive et l’alter­na­tive est évid­ente en ce qui concerne la ques­tion de l’auto­no­mie. Dès qu’ils enten­dent ce mot, les ensei­gnants voient le diable et pen­sent pri­va­ti­sa­tion, rég­io­na­li­sation et autres pou­voirs locaux arbi­trai­res. Mais se posent-ils la ques­tion de ce que peut être l’auto­no­mie enten­due non pas comme stratégie de ges­tion auto­cra­ti­que, mais comme moyen d’ouvrir des brèches dans l’orga­ni­sa­tion du statu quo ? L’his­toire ne se répète jamais mais il ne fau­drait pas oublier que c’est à partir de son statut de Freie Univerzität que l’Université de Berlin allait voir se dével­opper, à partir de 1966-67, le mou­ve­ment anti-auto­ri­taire et extra-par­le­men­taire alle­mand.

Il y en a assez de subir et de se mettre sur le recu­loir. Cela amène tous les mou­ve­ments récents à n’être que des mou­ve­ments de rés­ist­ance à la merci du moin­dre recul de l’État. Cela fausse alors com­plè­tement les pers­pec­ti­ves. Le retrait d’un projet est pris comme une grande vic­toire alors que ce n’est que le retour à une situa­tion antéri­eure qui ne nous a jamais satis­fait ! Les syn­di­cats ne sont d’ailleurs pas les prin­ci­paux res­pon­sa­bles de cette situa­tion. On a pu voir, ces der­nières années, des actions se vou­lant les plus auto­no­mes pos­si­bles, mettre toute la radi­ca­lité de leur action dans l’objec­tif du retour au statu quo.

On en revient à la ques­tion des rap­ports entre alter­na­tive et révo­lution. Le tout ou rien pro­duit, dans les faits, une allége­ance à l’État. Pour ne pren­dre qu’un exem­ple, il est vrai cari­ca­tu­ral, tous les syn­di­cats ensei­gnants, sont pour le main­tien d’une cen­tra­li­sa­tion abso­lue du système édu­catif. Or, cette cen­tra­li­sa­tion est jus­te­ment le para­vent der­rière lequel s’orga­nise la restruc­tu­ra­tion du ser­vice public puisqu’elle cons­ti­tue une struc­ture qui n’a cessé de gros­sir et qui représ­ente un fac­teur évident de para­ly­sie. A cette cen­tra­li­sa­tion, il ne s’agit pas d’oppo­ser déc­ent­ra­li­sation et rég­io­na­li­sation sans pri­va­ti­sa­tion, mais il est sûr que se pose la ques­tion de savoir si blo­quer le système (c’est de toute façon de l’ordre du déf­ensif et de la rés­ist­ance) est plus effi­cace que de le déb­loquer en pas­sant à l’offen­sive, y com­pris sur un ter­rain que l’État essaie d’impul­ser et de maît­riser. Ce n’est pas un hasard si les médias essaient d’asso­cier libéral et liber­taire à propos des « réf­ormes ». Ce fai­sant, ils nom­ment les forces qui s’atta­quent à la forme qu’à pris l’État au cours du XXe siècle, mais l’enjeu poli­ti­que de cette cri­ti­que de l’État (en faire une cri­ti­que liber­taire et non pas libé­rale) est brouillé par le fait que dans les luttes concrètes la plu­part des liber­tai­res s’empres­sent de rejoin­dre le clan glo­ba­le­ment pro-éta­tique des orga­ni­sa­tions tra­di­tion­nel­les de la Gauche.

Pour le moment, ce qu’on entend, c’est qu’il faut être pour le main­tien des concours natio­naux au nom de l’égalité. Fort bien, mais alors il faut lire les rés­ultats des concours pour vérifier si ce prin­cipe démoc­ra­tique est res­pecté. Or, en le fai­sant, il appa­raît que la plu­part des reçus, sur­tout à l’agré­gation, vien­nent de quatre académies seu­le­ment et que la plu­part des enfants de cadres supérieurs et pro­fes­sions libé­rales de pro­vince se font payer une cham­bre ou un studio à Paris par leurs parents pour pré­parer ce concours pen­dant que les étudiants des peti­tes uni­ver­sités (style Bourg, St-Étie­nne, Perpignan, Mulhouse, Pau) sont réduits à la situa­tion des étudiants grecs. Alors bien sûr, comme pour le main­tien du bac natio­nal, on va nous dire qu’autre­ment ce serait pire... Les étudiants ne doi­vent pour­tant pas se bercer d’illu­sion ou pra­ti­quer la poli­ti­que de l’autru­che. Soit l’exis­tence de leurs uni­ver­sités doit mon­trer clai­re­ment qu’elles par­ti­ci­pent de cette ten­dance vers l’égalité (du style un étudiant de Perpignan doit avoir au moins autant de chance qu’un étudiant de Toulouse d’être fonc­tion­naire dans le Roussillon ou sala­rié qua­li­fié à Paris) soit ce sont des uni­ver­sités-pou­bel­les et dans ce cas là il faut que ça se sache et agir en conséqu­ence, c’est-à-dire tendre à en faire des lieux pour autre chose, des lieux de déco­nstr­uction ou même de sub­ver­sion.

Non seu­le­ment il n’y a aucune cri­ti­que publi­que de l’Institution, mais, de fait, les ensei­gnants en lutte se prés­entent encore comme les garants de l’exis­tence de l’Institution face au marché. Ils se retrou­vent donc dans la posi­tion de deman­der tou­jours plus d’État, ce qui concrè­tement veut dire : reve­nir à l’époque des années 60-70. C’est pour­tant très dif­fi­cile de se battre pour cela, puis­que l’ancienne régu­lation de l’État-pro­vi­dence n’opère plus, ce qui, par exem­ple au niveau de l’école, nous conduit à dire que « l’État n’est plus édu­cateur ». Le recru­te­ment social des ensei­gnants a aussi changé, il est devenu moins popu­laire et moins « mis­sion­naire ». Les nou­veaux ensei­gnants sont donc beau­coup plus enclins à se fondre dans un moule où l’ins­ti­tu­tion­nel se fait moins imper­son­nel, moins abs­trait et où les codes se rap­pro­chent de ceux du sec­teur privé (le chef d’établ­is­sement-patron, les éval­uations plus nom­breu­ses et hiér­archisées des fonc­tion­nai­res). Cela pour­rait à la limite les rendre plus com­ba­tifs, mais ce n’est que rare­ment le cas puisqu’ils ont ten­dance à intér­io­riser l’ensem­ble des codes du sec­teur privé jusqu’à se deman­der si on a le droit de faire grève. Cette différ­ence de per­cep­tion conduit sou­vent à des cli­va­ges géné­rati­onnels peu pro­pi­ces au ren­for­ce­ment de la lutte.

2- Ce double lan­gage des pro­fes­seurs trouve mal­heu­reu­se­ment son écho dans le double lan­gage des lycéens. Quand on est ensei­gnant, on est pris d’un amer sou­rire quand on entend que les lycéens veu­lent plus d’heures de cours alors que tous les jours ils disent et sur­tout ils mon­trent qu’ils en ont trop ce qui les conduit à pra­ti­quer le zap­ping per­ma­nent. Cette baisse du nombre d’heures de cours, c’est d’ailleurs ce que veut orga­ni­ser le plan Darcos et pour­tant ils se déc­larent contre. Là aussi, il est alors facile pour le pou­voir, de les déc­ré­di­biliser en disant qu’ils font grève pour glan­der ou alors que la grève cache­rait une mystéri­euse entre­prise de dés­ta­bi­li­sation d’ori­gine anar­cho-auto­nome !

Ils pour­raient pour­tant, eux aussi, pro­fi­ter du rap­port de force pour dire qu’il y en a marre de l’échec sco­laire mais aussi d’une « réus­site » qui dépend de plus en plus d’un gavage répé­titif avec des éval­uations de plus en plus pré­coces. Ils ne le font pas... et ils se retrou­vent devant les prét­endus cas­seurs et enca­pu­chonnés, les­quels sans forcément en faire l’ana­lyse, expri­ment concrè­tement leur « ras-le-bol » devant des pro­ces­sus de relé­gation et de dis­qua­li­fi­ca­tion qui pro­gres­sent. Des jeunes qui expri­ment aussi et ainsi leur mépris devant des grèves et des mani­fes­ta­tions qui leur parais­sent rele­ver d’un rituel propre à une com­mu­nauté sco­laire à laquelle ils ne veu­lent (et ne peu­vent) plus par­ti­ci­per.

Alors qu’en 1986, le refus de la sél­ection à l’entrée à l’uni­ver­sité avait encore uni étudiants, lycéens et « las­cars » des LEP (ceux-ci n’étant pour­tant pas direc­te­ment concernés par le projet), alors qu’en 1994, les luttes contre le CIP avaient montré une cer­taine unité de la com­mu­nauté des sco­la­risés, cela n’est plus le cas aujourd’hui comme on a pu s’en rendre compte pen­dant les luttes contre le CPE. Il ne s’agit pas ici de faire l’apo­lo­gie des peti­tes bandes de racket­teurs au sein des mani­fes­ta­tions qui adop­tent par­fois un com­por­te­ment fas­cis­toïde. Il ne s’agit pas non plus d’y voir une nou­velle ligne de classe. En fait, la rév­olte des ban­lieues de 2005 illus­tre bien un refus de par­ti­ci­per au jeu d’une contes­ta­tion main­te­nant ritua­lisée dans ses formes, mais pauvre en alter­na­tive.

Nous avons donc bien à faire à un double lan­gage géné­ralisé qui est une des causes de notre déf­aite face aux médias comme dans « l’opi­nion publi­que ». Ceux-ci sont en effet passés maîtres dans l’art d’expo­ser les contra­dic­tions des mou­ve­ments. Les médias ne cachent pas la lutte puis­que c’est de l’évé­nement et ça fait de l’info et de l’audi­mat. Mais quand ils font parler un mani­fes­tant, imman­qua­ble­ment, ce sera un grév­iste qui deman­dera « plus de moyens », pour en faire quoi on ne le saura jamais ou qui répé­tera avec dévotion la for­mule consa­crée : « le gou­ver­ne­ment orga­nise la casse du ser­vice public ».

Dans les luttes actuel­les on voit des ensei­gnants pren­dre le risque de désobéir à leur hiér­archie et donc celui d’être sanc­tionnés pour man­que­ment à la déon­to­logie du fonc­tion­naire (servir, servir, tou­jours servir… l’État). C’est une bonne chose et déjà cer­tains ensei­gnants de Lettres, en juin 2008, avaient refusé de faire passer des oraux dans les condi­tions inac­cep­ta­bles imposées. Mais ce qui est ori­gi­nal et por­teur dans des formes de lutte qui éch­appent aussi bien à la logi­que du ser­vice de l’État qu’à la logi­que syn­di­cale, doit aussi l’être au niveau des conte­nus. Or pour le moment il y a un déca­lage impor­tant entre ces formes de lutte, les ris­ques encou­rus et un contenu qui se contente sou­vent du cata­lo­gue habi­tuel (n’ayons pas peur des mots : le cata­lo­gue syn­di­cal) des reven­di­ca­tions qu’on ajoute sur le même modèle que se cal­cule le PIB : toute reven­di­ca­tion nou­velle ajoutée est un plus dans le cata­lo­gue de la même façon que l’usine qui pollue est un plus de richesse puisqu’elle pro­duit la néc­essité d’une acti­vité anti-pol­lu­tion.

3- La for­ma­tion : une com­mune fausse cons­cience ?

Dans ces cata­lo­gues de reven­di­ca­tions on trouve des choses étonn­antes. On apprend ainsi que les ensei­gnants regret­tent déjà les IUFM ; alors qu’au moins dans le second degré, les plus nom­breux s’étaient opposés à leur création y voyant une sorte de retour et d’exten­sion des ancien­nes Écoles nor­ma­les en lieu et place d’un ensei­gne­ment uni­ver­si­taire plus théo­rique uni­fiant les différ­entes for­ma­tions des maîtres.

Les ensei­gnants disent vou­loir main­te­nir leur mis­sion d’éveil à l’esprit cri­ti­que alors que les IUFM ont été bap­tisés, avec raison, du sobri­quet « d’ins­ti­tuts de for­ma­tage des maîtres ». Et ce ne sont pas seu­le­ment quel­ques élit­istes nos­tal­gi­ques à la Finkielkraut ou état­istes à la Bringueli qui cri­ti­quent les IUFM mais ceux qui y sont ou qui en sor­tent aujourd’hui. La nou­velle déf­ense des IUFM est alors jus­ti­fiée par une poli­ti­que du moin­dre mal. Mieux vau­drait l’IUFM que pas de for­ma­tion du tout !

L’intég­ration réc­ente des IUFM dans les uni­ver­sités et la masté­ri­sation du recru­te­ment des ensei­gnants décrétée pour 2010 ont signé la fin de ces établ­is­sements créés par le pou­voir socia­liste comme un com­pro­mis entre les ancien­nes Écoles nor­ma­les et les uni­ver­sités. Ce com­pro­mis poli­tico-syn­di­calo-admi­nis­tra­tif, déjà fra­gile et peu consis­tant en 1991, s’est vite délité. Moins de deux déc­ennies plus tard, la liqui­da­tion n’était pas bien déli­cate à conduire.

Avec ou sans IUFM, c’est la pro­fes­sion­na­li­sa­tion de la for­ma­tion des maîtres et de leurs acti­vités qui sont à contes­ter ; aussi bien dans les critères de recru­te­ment au concours que dans les mét­hodes d’appren­tis­sage et les conte­nus d’ensei­gne­ments. L’inculca­tion du « geste pro­fes­sion­nel » et de la « bonne pra­ti­que péda­go­gique » dont les nou­veaux mas­ters « ensei­gne­ment » font leur credo cons­ti­tuent une nor­ma­li­sa­tion de l’édu­cation lourde de conséqu­ences. Or cette dimen­sion poli­ti­que cen­trale est absente des débats et des luttes contre la poli­ti­que actuelle de for­ma­tion, de recru­te­ment et d’éval­uation des ensei­gnants.

Ces cata­lo­gues de reven­di­ca­tions par­tiel­les et jux­ta­posées empêchent de se cen­trer sur l’essen­tiel qui devient peu per­cep­ti­ble pour beau­coup. Qu’est-ce qui peut unir, de la mater­nelle à l’uni­ver­sité, en pas­sant par la recher­che, les pro­ta­go­nis­tes de la lutte ? C’est cela qu’il faut faire res­sor­tir col­lec­ti­ve­ment dans des AG regrou­pant les différents niveaux, ce qui n’est d’ailleurs pas incom­pa­ti­bles avec cer­tai­nes reven­di­ca­tions par sec­teurs, mais elles-mêmes cen­trées et donc limitées (refus de la sup­pres­sion des Rased, refus d’établir des base-élèves, de l’éval­uation en CE2, statut des ensei­gnants-cher­cheurs). Dans une pers­pec­tive d’élarg­is­sement de l’action col­lec­tive, il y a des voies à tracer du côté d’un refus d’une for­ma­tion (et de for­ma­teurs) de plus en plus étriquée, fonc­tion­nelle, qui recou­vre tous les niveaux de l’ensei­gne­ment et de l’édu­cation.

Ceux qui déf­endent aujourd’hui les IUFM oublient sou­vent que ce sont les for­ma­teurs de ces IUFM qui ont fait passer ou qui ten­tent de faire passer toutes les « réf­ormes » que les actions de rue et de grève refu­sent. Ils oublient aussi que nombre d’ensei­gnants-for­ma­teurs de ter­rain coopérant avec les IUFM (à l’inverse de bureau­cra­tes car­riér­istes atta­chés à l’appa­reil) les ont désertés après seu­le­ment quel­ques années de pra­ti­que vu les cou­leu­vres qu’ils devaient avaler.

Il en va de même pour la com­po­sante « parent d’élèves » dans les col­lec­tifs. Ils ne sont pas rares ceux qui s’orien­tent vers une concep­tion pro­fes­sion­na­li­sante de l’acti­vité de « parents ». S’il faut sou­li­gner l’apport posi­tif de la « mixité » des pro­ta­go­nis­tes de la lutte, faut-il encore en faire quel­que chose tout de suite sinon les mêmes parents qui par­ti­ci­pent à la lutte aujourd’hui seront éconduits demain par les ensei­gnants qui leur fer­me­ront leurs portes parce que chacun doit rester maître chez soi et que, par ailleurs, la majo­rité des parents vont adop­ter à nou­veau une posi­tion d’usager et de consom­ma­teur du ser­vice public avec les tra­di­tion­nel­les atta­ques contre les profs et les fonc­tion­nai­res.

4 – L’absence de toute cri­ti­que du devenu de l’uni­ver­sité et du rôle prépondérant de la recher­che dans les nou­vel­les formes de domi­na­tion

Du côté ensei­gnant nous avons une réaction de « corps » qui n’a que peu abordé la ques­tion des fina­lités de la recher­che. C’est assez logi­que puis­que le mou­ve­ment s’est présenté comme celui du res­pect des sta­tuts et de l’ins­ti­tu­tion qui inclut reconnais­sance de la hiér­arc­hi­sation et règles com­munément acceptées. A partir de là tout le dis­cours scien­tiste et pro-tech­no­lo­gie peut s’engouf­frer dans la mesure où il déc­lare bien clai­re­ment qu’il veut se main­te­nir sous la tutelle de l’État. Ce n’est donc pas l’État et la dép­end­ance réelle de l’uni­ver­sité vis-à-vis de sa poli­ti­que et de ses pro­jets qui seront cri­ti­qués mais une « contre-réf­orme » néo-libé­rale qui s’atta­que­rait au ser­vice public pour mar­chan­di­ser la recher­che. Or, la notion de contre-réf­orme est com­plè­tement inap­pro­priée pour caracté­riser les mesu­res Pécresse et la loi LRU puisqu’il s’agit d’une opé­ration de ratio­na­li­sa­tion et d’opti­mi­sa­tion de la ges­tion de l’ensei­gne­ment supérieur et de la recher­che. Une contre-réf­orme prés­up­po­serait une action de réf­orme, or la réf­orme n’est plus pos­si­ble puisqu’il n’y a plus de statu quo, de sta­bi­lité. L’État est aujourd’hui mou­ve­ment et réseau ; il n’a d’autre but que de dis­sou­dre tout ce qui gêne sa fuite en avant, même si les contra­dic­tions à l’œuvre don­nent plutôt l’impres­sion d’une course en rond : le tour­ni­quet de la société capi­ta­lisée.

Le ser­vice public, en France du moins, n’est donc pas plus condamné en soi dans le sec­teur ter­tiaire que le capi­tal fixe ne l’est dans le sec­teur secondaire. Simplement, en tant qu’ils cons­ti­tuent des immo­bi­li­sa­tions de capi­tal, des stocks de fonc­tion­nai­res et de locaux, les ser­vi­ces publics ralen­tis­sent les flux d’une société capi­ta­lisée qui tend à s’orga­ni­ser prin­ci­pa­le­ment sous la forme réseau. Il y a fina­le­ment peu d’idéo­logie là-dedans, au moins au départ. L’idéo­logie vient après comme sura­joutée par des lob­bies élec­toraux qu’on ose même plus appe­ler des partis poli­ti­ques. Sans des médias qui relaient leurs dis­cours sans arrêt on en enten­drait même pas parler.

5 - Sur la lutte en cours, quel­ques réflexions nées de l’action

Tout d’abord il faut voir que la lutte est com­plè­tement partie de la base au niveau des écoles pri­mai­res dans un lien ensei­gnants-parents qui est une cons­tante des luttes dans ce sec­teur depuis les grèves de 2000. Les syn­di­cats y ont eu un rôle très secondaire car les moyens d’action mis en oeuvre ne leur per­met­tent pas d’être comme des pois­sons dans l’eau. En effet, les col­lec­tifs de lutte dével­oppent de nou­vel­les formes d’action (refus d’effec­tuer l’aide per­son­na­lisée, refus de l’éval­uation-fichage de la part des pro­fes­seurs des écoles) qui se dém­arquent des contrain­tes légal­istes de l’action syn­di­cale. En refu­sant de s’en tenir à des actions stric­te­ment légales, ils met­taient en porte à faux des orga­ni­sa­tions qui ne pen­sent qu’en termes de devoirs et de droits des fonc­tion­nai­res et non pas en terme de devoir d’insou­mis­sion. Or, même s’il n’y a pas vrai­ment de mém­oire des luttes, il sem­ble­rait que les luttes réc­entes autour des élèves et parents sans-papiers, aient réactivé cette dimen­sion. Les let­tres de déso­béi­ssance sont donc à pren­dre comme une pro­lon­ga­tion de ces actions de rés­ist­ance active.

Ces pra­ti­ques tran­chent avec le consen­sus citoyen­niste de ces vingt der­nières années et met­tent en pra­ti­que une cri­ti­que qui était jusqu’à là restée très idéo­lo­gique dans la mesure où elle se can­ton­nait d’un côté à une dén­onc­iation un peu aris­to­cra­ti­que de la « sou­mis­sion volon­taire » de pres­que tous à l’État ou de l’autre à la tra­di­tion­nelle cri­ti­que gau­chiste du « Police par­tout/Justice nulle part ».

Un autre élément a joué un grand rôle, c’est le fait de se trou­ver devant un gou­ver­ne­ment qui ne fait ni concer­ta­tion préa­lables ni d’offre de négoc­iation, même s’il doit recu­ler en fonc­tion du rap­port de force. Cela met les syn­di­cats en porte à faux puis­que leur légi­timité ‒ si légi­timité il leur reste ‒ n’est plus qu’une légi­timité de négoc­iation au sommet. C’est une chose que la CFDT a com­prise depuis long­temps et qui lui donne un rôle dis­pro­por­tionné par rap­port à son implan­ta­tion réelle, dans la pré­pa­ration des divers pro­jets éta­tiques. La CGT de Thibault tend d’ailleurs pro­gres­si­ve­ment à pren­dre le même chemin et à faire son aggior­na­mento devant la baisse ten­dan­cielle du taux de confiance en sa fonc­tion de contes­ta­tion de l’ordre établi.

Cette posi­tion décalée par rap­port à la lutte à la base à permis qu’appa­rais­sent à nou­veau des coor­di­na­tions de col­lec­tifs en lutte qui ont pu tracer, au moins dans un pre­mier temps, leur propre dém­arche et pers­pec­tive d’action. Certes, les conte­nus n’ont pas été suf­fi­sam­ment ques­tionnés comme nous le fai­sions remar­quer pré­céd­emment mais il n’y a pas eu non plus d’illu­sion sur les formes démoc­ra­tiques des assem­blées géné­rales et autres réunions de col­lec­tifs. L’orga­ni­sa­tion est clai­re­ment pour l’action et uni­que­ment pour l’action aux ris­ques de l’imméd­iat­isme et d’un cer­tain acti­visme. La situa­tion s’est aussi cla­ri­fiée en ce que les tra­di­tion­nel­les oppo­si­tions syn­di­ca­les au sein des grands syn­di­cats (par­ti­cu­liè­rement la ten­dance « Ecole émancipée ») n’ont pu jouer leur rôle habi­tuel de tam­pons gau­chis­tes entre la base et le sommet, rôle qui devient dif­fi­cile à jouer quand l’État ne négocie pas. Cela laisse alors de la marge aux coor­di­na­tions mais les oppo­si­tion­nels, ne pou­vant plus expri­mer leur petite différ­ence avec la ligne majo­ri­taire, se sont alors empressés de rejoin­dre les posi­tions de leurs direc­tions, les ren­forçant par-là même puisqu’ils représ­entent d’ordi­naire leur aile la plus mili­tante. Il n’y a là aucune « tra­hi­son », mais une logi­que syn­di­cale fut-elle d’oppo­si­tion. « On ne peut quand même pas lais­ser les gens partir à l’abat­toir », disent-ils pour jus­ti­fier leur volonté de ne pas rejoin­dre les actions de la coor­di­na­tion « École en danger ! ».

Quant aux étudiants, ils pei­nent à trou­ver un chemin dans la lutte actuelle. La mém­oire des luttes réc­entes existe encore et elle ne pousse pas forcément à réa­liser l’unité. Ainsi, une des rai­sons de la « froi­deur » rela­tive des étudiants vis-à-vis du mou­ve­ment actuel des ensei­gnants-cher­cheurs ne repose-t-elle pas sur les posi­tions de ces der­niers en grande majo­rité favo­ra­bles ou alors indifférents à la loi LRU pen­dant que leurs étudiants mani­fes­taient avec vigueur leur oppo­si­tion à la réf­orme ? Hésitants ou pru­dents, ils ont tout d’abord semblé accom­pa­gner le mou­ve­ment plus qu’ils n’y par­ti­ci­paient, mais une cer­taine radi­ca­li­sa­tion est en train de se pro­duire qui fait qu’aujourd’hui (au 14 mars) on compte 45 uni­ver­sités en grève dont plu­sieurs avec blo­cage.

Nous venons de parler de la méfi­ance des étudiants par rap­port aux actions des ensei­gnants-cher­cheurs, mais il s’agit aussi d’autre chose. Depuis la pre­mière rév­olte contre la loi LRU (2006) les étudiants sem­blent avoir perdu ce qui avait fait leur force, à savoir la capa­cité à trou­ver un bon moyen « tech­ni­que » d’engen­drer un rap­port de force favo­ra­ble (les blo­ca­ges) et à entre­te­nir un rap­port entre mino­rité agis­sante et masse des étudiants per­met­tant de trans­for­mer le refus de départ en un mou­ve­ment de contes­ta­tion pro­longé. Pour le moment, nous assis­tons à un écla­tement des différ­entes com­po­san­tes de ce qui aurait pu pro­duire un nou­veau mou­ve­ment étudiant :

-  d’un côté des indi­vi­dus qui se concen­trent sur des pra­ti­ques alter­na­ti­ves d’occu­pa­tion mais dans une rela­tion assez dis­ten­due avec les objec­tifs immédiats de la lutte ;

-  de l’autre, des « poli­ti­ques » qui bureau­cra­ti­sent les AG et orien­tent la dyna­mi­que vers les journées-natio­na­les-d’action … enli­se­ment ;

-  enfin des étudiants blo­queurs qui sem­blent mimer de façon volon­ta­riste les pra­ti­ques antéri­eures (vote de blo­ca­ges obte­nus avec de fai­bles majo­rités dans beau­coup d’uni­ver­sités ; fes­ti­vi­sa­tion de la vie col­lec­tive comme « culture de la lutte »).

Les journées natio­na­les de mani­fes­ta­tions décidées par les syn­di­cats sont autant de ris­ques d’asphyxie pour un mou­ve­ment à la recher­che de son second souf­fle. De la mater­nelle à l’uni­ver­sité appro­fon­dir les actions par­ti­cu­lières et uni­fier les actions col­lec­ti­ves à portée uni­ver­selle semble bien main­te­nant une épr­euve de réalité pour le présent mou­ve­ment.

Les pré­cédents numéros d’INTERVENTIONS

sont dis­po­ni­bles sur le site de la revue Temps cri­ti­ques

http://mem­bres.lycos.fr/temps­cri­ti­ques

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