Accueil du site > Echanges et mouvements > La question sociale : salaire, logement, santé, précarité, chômage, (...) > De l’utilisation de la méritocratie en période de crise

Echanges N°127-Hiver 2008-2009

De l’utilisation de la méritocratie en période de crise

publié le mercredi 25 février 2009

Enregistrer au format PDF

Une moda­lité de l’atta­que contre les salai­res

« Le main­tien du pou­voir d’achat n’est pas dû, il doit, au-delà d’un cer­tain seuil, se mériter » (La Vie franç­aise du 10 déc­embre 1984) : voilà l’état d’esprit qui ani­mait et anime tou­jours les ser­vi­teurs du capi­tal, tech­no­cra­tes, mana­gers et tous les gérants de la col­lec­ti­vité capi­ta­liste en guerre contre les prolét­aires. Dès les années 1980 on pou­vait déjà per­ce­voir com­ment la société ano­nyme enten­dait pour­sui­vre son exploi­ta­tion des prolét­aires par le système du lien salaire-pro­duc­ti­vité. Ce système visait dans un pre­mier temps à rem­pla­cer sur le plan juri­di­que l’obli­ga­tion de moyen, par une obli­ga­tion de rés­ultat avec objec­tifs en hausse à attein­dre (La DPO : direc­tion par objec­tif, par le tru­che­ment de critères clas­sants).

Le lien salaire-pro­duc­ti­vité était partie intégr­ante de tout un arse­nal visant à briser toutes les rés­ist­ances col­lec­ti­ves à l’exploi­ta­tion et à pro­mou­voir une « poli­ti­que sociale per­son­na­lisée ». Après l’écla­tement du temps de tra­vail et les mul­ti­tu­des de contrats devant favo­ri­ser l’embau­che – CDD, temps par­tiel, emplois aidés, sta­giai­res et appren­tis – comme force de tra­vail d’ajus­te­ment. Le temps était venu de s’atta­quer au gros mor­ceau des conven­tions col­lec­ti­ves et de les trans­for­mer en leur contraire.

Il fal­lait dés­ormais des conven­tions au ser­vice du patro­nat afin de liqui­der les acquis de 1936 et 1968 et de ren­voyer toutes les négoc­iations de bran­che au niveau de l’entre­prise, voire du ser­vice ou de l’ate­lier. On en reve­nait dans cer­tai­nes entre­pri­ses à la com­man­dite de tra­vail, sans le dire. Le « toi­let­tage » des conven­tions col­lec­ti­ves se trans­forma bien vite en « les­si­vage » : l’ancien­neté, l’indexa­tion des salai­res sur les prix, la men­sua­li­sa­tion com­mençaient à être ébranlées sur leur base. La poli­ti­que contrac­tuelle de masse des années « roses », « le com­pro­mis for­diste » du capi­ta­lisme occi­den­tal de la recons­truc­tion de l’après-seconde-guerre-mon­diale, volait en éclat.

L’enjeu pour le capi­tal deve­nait dés­ormais le coût du tra­vail, c’est-à-dire l’extor­sion de la plus-value. Il fal­lait purger le système dans tous les sec­teurs afin de réd­uire ce coût. Le cri de guerre du capi­ta­liste col­lec­tif fut « tou­jours moins pour eux et tou­jours plus pour nous » ; ils en appelèrent à moins de contrain­tes pour licen­cier, moins de rigi­dité, plus de flexi­bi­lité.

La flexi­bi­lité-mobi­lité prospéra comme un mal néc­ess­aire au main­tien de l’emploi, comme une sau­ve­garde indi­vi­duelle à l’« employa­bi­lité ». La mon­dia­li­sa­tion allait bien entendu mettre plus vive­ment en concur­rence les tra­vailleurs du monde entier, le capi­tal finan­cier se déplaçant à la vitesse de l’éclair avait alors le monde « sans fron­tière » à exploi­ter et sai­sis­sait les appels d’offre de bas coût du tra­vail comme une régén­ére­scence du capi­tal total dans tous les coins du monde. La Chine n’était déjà plus un tigre de papier, mais un for­mi­da­ble rés­ervoir de plus-value. Les indus­tries manu­fac­tu­rières de l’occi­dent n’allaient pas rés­ister, à cette force de tra­vail à bas prix, l’indus­trie tex­tile y lais­sera la peau et les os. Depuis nous connais­sons la suite : délo­ca­li­sation, mobi­lité, insé­curité sociale per­ma­nente, pré­ca­ri­sation géné­ralisée, flexisé­curité et accom­pa­gne­ment vers la misère par le tru­che­ment de la for­ma­tion.

Comme le coût du tra­vail deve­nait l’élément moteur pour le système, celui-ci s’atta­qua dans un pre­mier temps au salaire différé (chômage, retraite, prévoy­ance santé), Il alla même jusqu’à endet­ter les tra­vailleurs à leur insu, leur fai­sant payer les dette de l’Etat avec la CSG et la CRDS. Comme cela ne suf­fi­sait pas à rétablir une concur­rence au niveau des « pays émergents », il fal­lait pro­lon­ger l’exploi­ta­tion au delà de 55-60 ans, ce que conseilla l’OCDE, et que le gou­ver­ne­ment Sarkozy vient de faire en pro­lon­geant le temps d’acti­vité à 70 ans. Mais la crise des sub­pri­mes et la réc­ession mon­diale pro­pulsèrent toutes les contra­dic­tions du capi­tal si bru­ta­le­ment, que tous les plans d’ajus­te­ment pro­gres­sif de la valeur tra­vail deve­naient ridi­cu­les ; il fal­lait frap­per plus fort et liqui­der les forces de tra­vail « man­geu­ses de plus-value ». Alors l’Etat fut contraint de se faire hara-kiri et l’offen­sive anti-fonc­tion publi­que com­mença, d’abord contre la rés­ist­ance che­mi­note, ensuite les autres – même l’armée était tou­chée. Aujourd’hui l’Etat veut aller plus loin. Il a dans les tuyaux un projet de décret visant à étendre la rému­nération au mérite des fonc­tion­nai­res – il concerne 198 000 fonc­tion­nai­res. Alors, comme tou­jours, pour faire passer le projet on mobi­lise les médias et la putasse opi­nion publi­que, « la démoc­ratie silen­cieuse ». Il faut se sou­ve­nir qu’entre les deux tours de l’élection pré­sid­enti­elle de 2002, Lionel Jospin avait signé le décret Sapin, qui modi­fiait le système de nota­tion de la fonc­tion publi­que, anti­cham­bre du salaire au mérite. A la fin de l’année 2003, la méri­toc­ratie fai­sait son entrée dans la haute fonc­tion publi­que et en 2004 aux ministères pilo­tes (déf­ense, jus­tice, finan­ces) et s’étendra à partir de 2005.

Pour faire passer son décret, le gou­ver­ne­ment Sarkozy lâche la presse aux ordres, comme la meute sur le cerf. Ainsi le jour­nal Valeurs actuel­les (droite chréti­enne) du 13 novem­bre 2008 titre : « Les Français disent oui à la rému­nération au mérite. » A la ques­tion posée : « trou­vez-vous normal un même salaire pour tous quel que soit le tra­vail fourni ? », 68 % des sondés s’esti­ment cho­qués par la for­mule – d’après le jour­nal, ce sont sur­tout des électeurs de François Bayrou.

Ce qui veut dire qu’il y a 32 % des Français qui ne sont pas tombés dans le cré­tin­isme des son­da­ges et ont cons­cience que la for­mule est une salo­pe­rie. Même pour le cabi­net d’audit SRM Consulting, la méri­toc­ratie serait un fac­teur de détér­io­ration du climat social. Le pro­blème de l’Etat, en ce qui concerne la fonc­tion publi­que, ce n’est pas la détér­io­ration du climat social, mais d’en dimi­nuer le coût aussi vite que pos­si­ble en fai­sant jouer toutes les pos­si­bi­lités d’ajus­te­ment (liqui­da­tion des auxi­liai­res, ATOS et de tous ceux qui gra­vi­tent avec des salai­res de misère autour de la fonc­tion publi­que) de même que dans le privé, ce sont les inté­rim­aires, les CDD... qui assu­ment le lien emploi-pro­duc­ti­vité.

Avec la crise, il faut main­te­nant que l’Etat agisse direc­te­ment sur les salai­res, et la méri­toc­ratie est un élément effi­cace, allant dans ce sens. En effet il permet, comme c’est le cas de l’intér­es­sement et de la par­ti­ci­pa­tion, un ajus­te­ment sala­rial, fonc­tion de la bonne santé de l’entre­prise (intér­es­sement et par­ti­ci­pa­tion) ou de la per­for­mance indi­vi­duelle (méri­toc­ratie). Dès lors le main­tien du pou­voir d’achat est direc­te­ment relié, col­lec­ti­ve­ment et indi­vi­duel­le­ment, à ces mesu­res d’ajus­te­ment du prix de la force tra­vail. En pér­iode de crise, ce déd­oub­lement sala­rial (salaire de base/salaire au mérite) n’est qu’un moyen visant à faire chuter les salai­res réels.

Récemment le direc­teur général du BIT (Bureau inter­na­tio­nal du tra­vail), Juan Somavia, indi­quait que « pour le 1,5 mil­liard de sala­riés dans le monde, des temps dif­fi­ci­les sont à venir ». « Une crois­sance éco­no­mique faible, voire néga­tive, com­binée à des prix ali­men­tai­res et éner­gétiques hau­te­ment vola­tils, va ampu­ter les salai­res réels de nom­breux tra­vailleurs, en par­ti­cu­lier les bas salai­res et les ménages les plus pau­vres. Les clas­ses moyen­nes seront éga­lement séri­eu­sement affectées. »

« En s’appuyant sur les der­niers chif­fres de crois­sance du FMI, le BIT prévoit que la crois­sance mon­diale des salai­res réels attein­dra au mieux 1,1 % en 2009, com­paré à 1,7 % en 2008, mais les salai­res devraient déc­liner dans un grand nombre de pays, y com­pris dans les prin­ci­pa­les éco­nomies. De manière géné­rale, la crois­sance des salai­res dans les pays indus­tria­lisés devrait bais­ser, de 0,8 % en 2008 à – 0,5 % en 2009. » Alors l’équation finale est simple : « tous ensem­ble », sec­teur privé et fonc­tion publi­que, contre nos exploi­teurs ou lutte de tous contre tous .

Gérard Bad novem­bre 2008

Nouveautés sur le Web

Diffusion

 

  • Suivre la vie du site RSS 2.0
  • Informations

    mondialisme.org | publié sous licence Creative Commons by-nc-nd 2.0 fr | généré dynamiquement par SPIP & Blog'n Glop