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"Gauche radicale" : Discussions et régressions

mercredi 4 février 2009, par Yves

Quiconque s’est intéressé aux années 60 et 70 (ou a milité durant cette période) sait que la discussion et la polémique faisaient rage entre les militants, et n’empêchaient pas la solidarité face à la répression.
Cependant, les souvenirs et les traditions de cette période-là ont été en grande partie effacés et remplacés par le sectarisme et le repli sur soi, mais aussi par un fossé plus grand entre les tendances de l’extrême gauche « extraparlementaire » (devenue, depuis, municipale et parlementaire, et ceci à l’échelle non seulement française mais aussi européenne) et les courants anarchistes ou spontanéistes les plus radicaux.

D’autre part, suite à la grande explosion de « la parole » en Mai 68, à la contestation systématique et parfois brouillonne du pouvoir des détenteurs du savoir et de l’expertise, les idéologues de la classe dominante ont cherché à reprendre la main. À cette fin, ils ont su développer et mettre en pratique toute une série d’idées qui ont progressivement contaminé les habitudes des militants d’extrême gauche ou "radicaux" (autonomes compris), et que ceux-ci ont intégrées ou reprises à leur compte sans en être vraiment conscients :

– la « fin des idéologies » (= pourquoi s’emmerder à lire des textes poussiéreux et ringards ?),

– l’apologie du « pragmatisme » et du « travail de terrain » (= noyons-nous dans l’activisme ou l’action directe),

– l’assimilation de toute polémique à de la « violence » et/ou à une démonstration de machisme (= restons dans notre cocon partisan, affinitaire ou identitaire).

Trois autres facteurs ont paradoxalement facilité une certaine dépolisation des militants :

– la perte d’hégémonie des PC sur le mouvement ouvrier n’oblige plus les « gauchistes » à constamment affûter leurs arguments et leur esprit critique,

– la disparition du Bloc de l’Est et donc des illusions sur ces pays,

– et le passage au pouvoir des partis sociaux-démocrates et/ou staliniens.

Dans la décennie 1968-1978, les militants d’extrême gauche devaient non seulement discuter entre eux car ils étaient en concurrence pour conquérir de nouveaux adhérents, mais aussi fourbir des arguments contre le PCF et le PS. Il leur fallait expliquer pourquoi le socialisme et le communisme pour lesquels ils luttaient n’avaient rien à voir avec le régime des pays de l’Est ou avec le modèle scandinave ; ils devaient constamment tenter de dissiper les illusions des travailleurs sur les programmes des partis réformistes, et prévenir les électeurs qu’un gouvernement de gauche ne changerait rien. Tout cela ils n’ont plus guère besoin de le faire désormais. Ou du moins ils ont cessé de s’y intéresser, pensant sans doute avoir gagné la manche.

Aujourd’hui, plus aucune discussion de fond n’est ni vitale (le PCF et le PS se sont largement discrédités aux yeux de la classe ouvrière) ni possible, au boulot comme à la télévision ou à la radio, tant on vante le consensus et loue l’absence de passion, l’ « empathie » vis-à-vis des individus qui profèrent des conneries monumentales quand ce n’est pas des saloperies.

Le maître mot, y compris chez les rappeurs, est devenu le « respect », notion qui a un sens quand elle s’applique aux êtres humains, à leur personne, mais certainement pas à toutes les idées. Ségolène Royal est, à gauche, sans doute celle qui incarne le mieux, jusqu’à la caricature, cet affadissement généralisé dans son mélange de références chrétiennes et citoyennistes, à peine relevées par une pincée d’idéologie national-sécuritaire. À droite, aussi, y compris chez les sarkozystes, on n’a que les mots « tolérance », « respect », « dialogue » et « pédagogie » à la bouche, même si dans la pratique la réalité est évidemment tout autre. Les sans-papiers ou les individus les plus radicaux et les plus révoltés en font l’amère expérience.

Dans les milieux militants, évidemment, on ne tient pas le même type de discours mais qu’ils soient anars, trotskystes ou post-autonomes, les militants d’aujourd’hui ont été fortement influencés par les changements intervenus. Désormais votre interlocuteur, paniqué, rapidement à court d’arguments parce qu’il n’est jamais sorti de son petit cocon organisationnel ou affinitaire, ne voit d’autre porte de sortie que de vous traiter de « flic », d’ « intello » ou de « lecteur du Figaro » si vous souhaitez engager le fer avec lui !

Il ne s’agit pas d’idéaliser les années 60-70, période marquée elle aussi par le sectarisme (sous d’autres formes pesantes), simplement de souligner que les groupes prenaient la peine dans leur presse, et dans les contacts humains fréquents entre militants de base, au moins dans les lycées, les facultés et les quartiers, d’échanger quelques arguments politiques, et pas simplement des injures, comme c’est le cas à toute heure sur les forums Internet de toutes tendances.

Y.C.