Accueil du site > Echanges et mouvements > Amériques > Etats-Unis > Le géant s’éveille : comment, aux Etats-unis, s’est construit (...)

Le géant s’éveille : comment, aux Etats-unis, s’est construit le mouvement contre la nouvelle loi pénalisant les immigrés

publié le mercredi 31 décembre 2008

Enregistrer au format PDF

Comment s’est construit le mouvement contre la nouvelle loi pénalisant les immigrés.

Ce texte est paru dans Echanges n° 117 (été 2006).

Comment s’est cons­truit le mou­ve­ment contre la nou­velle loi péna­lisant les immi­grés.

Le mou­ve­ment anti-CPE et le peu de méd­ia­ti­sation en France d’un cou­rant de rés­ist­ance des immi­grés aux Etats-Unis ont quel­que peu esca­moté ici l’impor­tance de ce mou­ve­ment, au début de l’année. Mais le silence gardé sur ce mou­ve­ment peut être aussi dû au fait qu’il s’est développé hors de tous les cir­cuits habi­tuels de pro­tes­ta­tion et ne pou­vait être reven­di­qué par aucun parti ou syn­di­cat tra­di­tion­nel.

Avant de rela­ter les ori­gi­nes et les faits mar­quants de cette offen­sive essen­tiel­le­ment ouvrière, il importe d’en bros­ser les arrière-plans (1), ce qui permet aussi d’établir des com­pa­rai­sons avec ce qui se passe en France dans les mêmes milieux face à la répr­ession anti-immi­grés.

Les immi­grés, aux Etats-Unis sont, comme en France, rép­artis sur tout le ter­ri­toire – mais l’étendue de celui-ci représ­ente vingt fois celle de la France, et sa popu­la­tion cinq fois celle de la France. Cette rép­ar­tition s’est modi­fiée dans la pér­iode réc­ente : en 1990, les trois quarts des immi­grés vivaient dans six Etats du Sud, et 7 « lati­nos » sur 10 vivaient en Californie, au Texas et en Floride, la seule excep­tion étant l’Etat de New York. En 2005, on les trouve sur tout le ter­ri­toire ; leur prés­ence a doublé dans 25 Etats, triplé dans 9 Etats et par­fois, loca­le­ment, elle s’est accru de 500 %. Les Etats-Unis comp­te­raient actuel­le­ment 32 mil­lions de lati­nos, soit près de 12 % de la popu­la­tion totale.

Si l’on com­pare leur situa­tion avec celle des immi­grés en France, on ne peut que rele­ver des différ­ences qui expli­quent les différ­ences des mou­ve­ments de rés­ist­ance d’un pays à l’autre :

– le nombre des « illégaux » (« undo­cu­men­ted », sans papiers amé­ricains auto­ri­sant le séjour) ; il procède, bien sûr, d’éval­uations : il serait aujourd’hui situé entre 12 et 20 mil­lions, soit entre 4 % et 8 % de la popu­la­tion (l’équi­valent pour la France serait de 2,5 mil­lions à 5 mil­lions de clan­des­tins) ; il s’accroîtrait de 500 000 par an ;

– leur homogénéité : envi­ron 80 % de ces illégaux sont des « lati­nos », en grande majo­rité mexi­cains (dans cer­tains régions comme le sud du Texas 70 % sont mexi­cains). Cette homogénéité signi­fie aussi un fort tissu de soli­da­rités fami­lia­les et eth­ni­ques ;

– leur com­ba­ti­vité, qui serait en partie due au fait que ceux qui émigrent sont « ceux qui osent », mais aussi (ce que sou­li­gnent cyni­que­ment les avo­cats de la sur­veillance stricte de la fron­tière sud des Etats-Unis) d’une sél­ection natu­relle qui fait que ce sont les plus cos­tauds et les plus astu­cieux qui par­vien­nent à sur­mon­ter les épr­euves ter­ri­bles que représ­ente la tra­versée de cette fron­tière (voir enca­dré page 4). Comme en France (comme par­tout), sur tout le ter­ri­toire, ces immi­grés sont vic­ti­mes de dis­cri­mi­na­tions à différents niveaux. Elles sont pour une bonne part la conséqu­ence de la situa­tion éco­no­mique des Etats-Unis et de la poli­ti­que du gou­ver­ne­ment Bush dans l’étr­oite rela­tion entres les enga­ge­ments extérieurs (notam­ment la guerre en Irak) et intérieurs (voir dans ce même numéro l’arti­cle sur les pro­blèmes du dollar) ;

– un pre­mier niveau de dis­cri­mi­na­tion n’a pas l’impor­tance qu’on lui prête habi­tuel­le­ment, bien qu’il puisse être une source d’anxiété pour tout immi­grant illégal ou pas d’ailleurs. Il s’agit des orga­ni­sa­tions racis­tes, plus acti­ves et plus viru­len­tes qu’en France, qui recou­rent aux agres­sions phy­si­que­set pra­ti­quent la chasse à l’immi­gré à la fron­tière. Deux orga­ni­sa­tions se par­ta­gent ces pri­vilèges dans une rela­tive impu­nité : les Minutemen et Save Our Stare (SOS, sauvez notre pays). Mais par rap­port à l’impact des autres mesu­res, l’inci­dence de leur action est déris­oire et elles res­tent impuis­san­tes devant la montée des oppo­si­tions dont nous allons parler ;

– un second niveau de dis­cri­mi­na­tion vient de la crise éco­no­mique et des restruc­tu­ra­tions cons­tan­tes des acti­vités indus­triel­les. L’abais­se­ment du niveau de vie touche, comme par­tout, les caté­gories socia­les les plus défa­vorisées et les illégaux sont par­ti­cu­liè­rement fra­gi­lisées dans la recher­che d’un emploi (voir enca­dré page 6) et les condi­tions de leur exploi­ta­tion ;

– un troi­sième niveau est aussi la conséqu­ence, indi­recte cette fois, de la crise éco­no­mique : il s’arti­cule aussi sur les res­tric­tions budgét­aires imposées par les enga­ge­ments mili­tai­res et guer­riers et le rejet par les entre­pri­ses des char­ges socia­les (mala­die et retraite) qui rend de plus en plus de tra­vailleurs et retraités tri­bu­tai­res des minima de ser­vi­ces publics dans ce domaine. Les Etats, pas tant par racisme ou souci de pro­tec­tion des citoyens amé­ricains, mais coincés par leurs pro­blèmes finan­ciers, font tout pour exclure des ser­vi­ces publics (édu­cation, santé, retraite, ser­vi­ces sociaux...) les illégaux avec des mesu­res lég­is­la­tives pré­cises et contrai­gnan­tes. Ces lég­is­lations res­tric­ti­ves se sont développées réc­emment : en 2006, il existe ainsi 368 lois de ce genre dans 42 Etats ;

– un qua­trième niveau joue au plan fédéral. On y trouve la conju­gai­son de la pres­sion des Etats pour que leur lég­is­lation spé­ci­fique anti-immi­grés soit coiffée par une lég­is­lation fédé­rale qui rés­oudrait cer­tains dilem­mes que nous évoquons ci-après. Mais aussi, devant l’échec de la poli­ti­que extéri­eure et la baisse de popu­la­rité des Républicains, la ten­ta­tion de reconquérir la frac­tion la plus conser­va­trice de l’élec­torat (élections par­le­men­tai­res à l’automne) en pre­nant l’atti­tude la plus répr­es­sive pos­si­ble, exal­tant à la fois natio­na­lisme et fibre sécu­rit­aire.

C’est l’ensem­ble de cette situa­tion qui expli­que le vote par la Chambre des représ­entants d’un projet de loi qui, entre autres mesu­res de ren­for­ce­ment des contrôles, cri­mi­na­lise le fait de résider illé­ga­lement sur le ter­ri­toire amé­ricain et celui d’aider ces illégaux dans leur séjour ; par ce texte, la police se voit donner le droit d’arrêter qui­conque qui « paraîtrait être un immi­grant illégal » La dis­cus­sion devant le Sénat de ce projet déjà bien concret semble avoir été à l’ori­gine du mou­ve­ment de rés­ist­ance, mais on ne peut igno­rer le fait qu’il est, comme nous venons de le voir, l’abou­tis­se­ment d’un long pro­ces­sus – à la fois d’exclu­sion des illégaux et de rés­ist­ance à cette exclu­sion –, la situa­tion éco­no­mique glo­bale et ses conséqu­ences dans la vie quo­ti­dienne des immi­grants expli­quant à la fois la montée de l’exclu­sion et des rés­ist­ances.

On doit ajou­ter un fait impor­tant quant aux incer­ti­tu­des du pou­voir poli­ti­que face au pro­blème de l’immi­gra­tion.

Une bonne partie du grand patro­nat et des agri­culteurs veu­lent conser­ver la pos­si­bi­lité de recou­rir à cette main-d’œuvre dont l’exploi­ta­tion permet de bas coûts de pro­duc­tion en même temps qu’elle permet d’entre­te­nir une pres­sion sur les condi­tions d’exploi­ta­tion de l’ensem­ble du prolé­tariat (voir page 8). En arrière-plan se pro­file éga­lement la ques­tion, propre à tous les pays occi­den­taux, du vieillis­se­ment de la popu­la­tion et d’un apport de « sang frais » pour main­te­nir le niveau de vie.

Les rés­ist­ances des tra­vailleurs immi­grés ne sont pas nou­vel­les. Mais elles n’ont jamais pris ce caractère poli­ti­que d’une oppo­si­tion à l’éch­elle natio­nale à un projet de loi. En un mou­ve­ment des tra­vailleurs assu­rant le fonc­tion­ne­ment et l’entre­tien des grands ensem­bles immo­bi­liers (bureaux, hôtels, etc.), les « jani­tors », essen­tiel­le­ment des lati­nos, ont, sous l’impul­sion de syn­di­cats de ser­vi­ces, lancé des grèves pour voir le syn­di­cat reconnu et obte­nir des contrat col­lec­tifs leur garan­tis­sant un mini­mum pour les salai­res et condi­tions de tra­vail.

En 2001, le mou­ve­ment né en Californie s’était étendu à d’autres gran­des villes amé­ric­aines et avait, en général, obtenu cette régu­lation dans les condi­tions d’exploi­ta­tion (2). Si ce mou­ve­ment avait vu l’essor de syn­di­cats de ser­vi­ces (voir enca­dré page 7), l’ensem­ble des immi­grés et notam­ment les illégaux n’avaient pas ima­giné les rép­erc­ussions de ces actions qui, néanmoins, pou­vaient mar­quer un pas dans la déf­ense de ces mar­gi­na­lisés. Une autre forme de rés­ist­ance s’est développée au cours des der­nières années. Bien que concer­nant essen­tiel­le­ment des tra­vailleurs, elle s’est faite en dehors des syn­di­cats et notam­ment de ceux qui avaient émergé dans les grèves des jani­tors. On peut penser qu’elle a pris des formes concrètes en raison de l’impor­tance crois­sante de l’immi­gra­tion, prin­ci­pa­le­ment latino, et de la répr­ession corré­la­tive que nous avons évoquée. Elle est une rép­onse à la situa­tion matéri­elle réelle qu’affron­tent les immi­grés et n’a eu en aucune façon, au départ, un caractère poli­ti­que. Sa forme ini­tiale fut la cons­ti­tu­tion de cen­tres sociaux béné­voles pour immi­grés, tissu d’une soli­da­rité de base dont l’exis­tence fait penser aux pre­miers bal­bu­tie­ments en Europe des orga­ni­sa­tions d’entraide lors­que la « liberté du tra­vail » inter­di­sait toute asso­cia­tion de déf­ense ouvrière et qui furent en fait la pré­fi­gu­ration des syn­di­cats.

Aujourd’hui les syn­di­cats exis­tent, reconnus et légalisés, mais inca­pa­bles de rép­ondre aux besoins d’une caté­gorie d’exploités qui enfle de plus en plus, les préc­aires (immi­grés légaux ou pas et tous autres « bons citoyens »). Une autre carence, c’est celle de tout orga­nisme offi­ciel d’entraide – qui, dans les rares cas où ils exis­tent, ne pren­nent de toute façon pas en charge les immi­grants « undo­cu­men­ted ».

Il y a dix ans on comp­tait 25 de tels cen­tres sociaux béné­voles, ils sont 140 aujourd’hui, rép­artis sur tout le ter­ri­toire amé­ricain (voir Les cen­tres ouvriers : une nou­velle forme d’orga­ni­sa­tion prolé­tari­enne. Ces « asso­cia­tions de soli­da­rité » se sont fédérées en un réseau dont le nom est signi­fi­ca­tif : « Tenants and Workers United » (TWU, loca­tai­res et tra­vailleurs unis). Leur ori­gine est très diver­ses, un quart se réfèrent à une ori­gine eth­ni­que : Korean Immigrant Workers Advocates à Los Angeles ou Chinese Stuff and Workers Association à New Tork ; un quart dép­endent d’œuvres reli­gieu­ses, d’autres concer­nent une indus­trie, Mississippi Poultry Workers Alliance (condi­tion­ne­ment de la volaille) ou New York Taxi Workers Alliance. D’autres enfin n’ont d’autre référ­ence que leur loca­li­sa­tion.

Aucun ne limite son rôle à un pro­blème ou à un autre. Certains les ont défini comme « une nou­velle classe ouvrière qui parle de sa propre voix ». Leur aide peut être :

– juri­di­que, qui joue à la fois par des textes (par exem­ple des bro­chu­res gui­dant sur la manière de reven­di­quer) mais aussi par des inter­ven­tions direc­tes auprès des employeurs pour des choses aussi sim­ples que faire payer les salai­res ;

– un refuge de jour pour les sans-logis avec des ins­tal­la­tions sani­tai­res et des salles de dét­ente ;

– des séances de dép­is­tage gra­tuits avec des conseils médicaux et, si néc­ess­aire, l’inter­ven­tion pour une prise en charge dans un hôpital ; – un rôle de lobby auprès des entre­pri­ses (Mac Do, Wal’Mart, etc.) qui surex­ploi­tent les immi­grants illégaux.

Leurs contacts avec le quo­ti­dien de ces immi­grants et leur connais­sance intime de leurs pro­blèmes a fait qu’ils se sont trouvés au centre d’une mobi­li­sa­tion qui n’était pas leur rôle ini­tial et dans laquelle ils sem­blent avoir joué « malgré eux » un rôle coor­di­na­teur. Leur tra­vail se trou­vait pris dans une sorte de dyna­mi­que ; ils ne pou­vaient, en raison du nombre crois­sant d’immi­grants et de l’aggra­va­tion de la condi­tion immi­grée, rester sur ce plan de l’entraide et de la soli­da­rité et ils durent passer sur le plan de l’inter­ven­tion poli­ti­que, d’autant plus que l’aggra­va­tion était glo­bale et que l’atta­que quit­tait le niveau des Etats pour passer au niveau fédéral.

« C’est la fron­tière qui nous a tra­versés »

Les pre­mières mani­fes­ta­tions, dans le cou­rant de 2005, par­ti­rent effec­ti­ve­ment de ces cen­tres et elles furent relayées par les cer­cles his­pa­ni­ques, clubs, radios loca­les, autres médias : on expli­que qu’à cause de la langue et de la confi­den­tia­lité de ces médias, le mou­ve­ment passa ina­perçu tant des auto­rités que des cer­cles radi­caux, jusqu’à ce qu’il attei­gne une telle dimen­sion que chacun sem­blait déc­ouvrir ce qui res­tait ignoré jusqu’alors. Les pre­mières mani­fes­ta­tions regrou­paient dans différ­entes villes seu­le­ment quel­ques cen­tai­nes de per­son­nes. Mais déjà des slo­gans s’impo­saient : « On n’est pas des ter­ro­ris­tes, seu­le­ment des tra­vailleurs » ; « Nous n’avons pas tra­versé la fron­tière, c’est la fron­tière qui nous a tra­versés » ; « Nous sommes tous Américains » ; « Si se puede » ; « Nous sommes l’Amérique ». A partir de là, au début de 2006, avec les pro­grès par­le­men­tai­res de la loi sur l’immi­gra­tion, les mani­fes­ta­tions se sont ampli­fiées au-delà de tout ce qu’aussi bien les orga­ni­sa­teurs que les obser­va­teurs poli­ti­ques auraient pu prévoir .

Elles ont eu lieu dans la plu­part des villes amé­ric­aines. Le 25 mars, entre 500 000 et 1 mil­lion de Latinos déf­erlent dans Los Angeles, dans la plus grande mani­fes­ta­tion qu’ait jamais connu cette ville. On compte 300 000 mani­fes­tants à Chicago, 200 000 à Washington, 400 000 à Chicago le 10 avril, 20 000 à Phoenix (Arizona), 50 000 à Denver (Colorado) 20 000 à Milwaukee (Wisconsin) etc. La liste est fort longue…

Le 1er mai, les mani­fes­ta­tions syn­di­ca­les habi­tuel­le­ment sque­let­ti­ques s’enflent considé­rab­lement par la grève d’une « journée sans Latinos ». La moitié des ouvriers du bâtiment sont en grève ; même l’aéroport de Dallas est touché ; dans les ports de Long Beach et Los Angeles, il n’y a pra­ti­que­ment pas de trafic et 30 000 camions sont blo­qués. Ce fut le plus grand 1er mai de plu­sieurs géné­rations.

Cette fois, ce n’étaient pas seu­le­ment les tra­vailleurs qui mani­fes­taient mais l’ensem­ble de la popu­la­tion latino, femmes et enfants, vieux et jeunes. Et ils étaient rejoints par d’autres immi­grants : Coréens, Philippins, etc. La reven­di­ca­tion prin­ci­pale était le rejet de la loi mais par­fois aussi l’amnis­tie (3) . Pour ceux qui ont vécu le mou­ve­ment pour les droits civils des années 1960, cette levée des Latinos peut aller dans le même sens d’une « reconnais­sance citoyenne » et nul­le­ment une contes­ta­tion du système ; ce que confirme le slogan : « Aujourd’hui on marche, demain on vote. »

Le rés­ultat immédiat a été de blo­quer le vote de la loi au Sénat car cette action a exa­cerbé les ten­sions déjà fortes au sein de la classe diri­geante et a sus­cité des appuis reli­gieux et poli­ti­ques. Difficile de dire quelle sera l’issue et l’avenir de ce mou­ve­ment. D’une part il ne regroupe pas seu­le­ment des tra­vailleurs mais pour une part (certes réd­uite) des Latinos intégrés dans les peti­tes clas­ses moyen­nes ; lors de la « Journée sans Latinos », bien des petits patrons lati­nos ont favo­risé la par­ti­ci­pa­tion de leurs tra­vailleurs aux mani­fes­ta­tions.

Rendez-vous le 12 octo­bre

Le fait qu’il s’agis­sait de mani­fes­ta­tions poli­ti­ques par leur objec­tif permet aux partis et grou­pes d’oppo­si­tion, par­ti­cu­liè­rement aux démoc­rates, de cher­cher un sou­tien élec­toral, ne serait-ce que par des pro­mes­ses. Un point incontour­na­ble reste, quelle que soit l’issue du mou­ve­ment, c’est la prise de cons­cience par une com­mu­nauté, essen­tiel­le­ment de tra­vailleurs, de leur force et de pos­si­bi­lités d’action qui ne pas­sent pas par les canaux poli­ti­ques ou syn­di­caux tra­di­tion­nels. Une nou­velle marche sur Washington est prévue pour le 12 octo­bre.

Les dis­cus­sions se pour­sui­vent entre répub­licains et démoc­rates pour tenter de sortir de l’impasse. Il y a une pro­po­si­tion de Ted Kennedy et J. Mc Cain de régu­la­ri­sation pour les illégaux déjà présents sur le ter­ri­toire moyen­nant le paie­ment d’une amende et pour les éventuels, l’ins­tau­ra­tion de quotas. D’autre part se pro­fi­lent des récu­pérations de toutes sortes, notam­ment par les syn­di­cats de l’AFL-CIO. Le pro­blème, même s’il trouve une solu­tion pro­vi­soire, reste inso­lu­ble dans le système capi­ta­liste. L’immi­gra­tion est un sous-pro­duit du système d’exploi­ta­tion de la mar­chan­dise qui contraint les tra­vailleurs à entrer dans l’exploi­ta­tion pour leur survie dans les condi­tions fixées par ce système à un moment précis, condi­tions dont la par­ti­cu­la­rité est d’être par­ti­cu­liè­rement fluc­tuan­tes en fonc­tion des impé­rat­ifs du capi­tal tout entier. Ce qui fait que toute « solu­tion » ne sau­rait être que pro­vi­soire et que la lutte des immi­grants, comme celle de tous les tra­vailleurs ne durera que tant que le capi­ta­lisme exis­tera (4).

H. S.

Notes

(1) Les matériaux uti­lisés dans cet arti­cle pro­vien­nent des publi­ca­tions sui­van­tes : Against The Current n° 122 (mai-juin 2006) ; New York Times du 23 avril, Financial Times du 25 mai, The People de mai-juin, Socialist Worker des 6 et 13 mai ; Le Monde et Libération d’avril et mai ; Spark du 24 avril.

(2) Voir » Etats-Unis, aperçu sur les luttes réc­entes », Echanges n° 96 (prin­temps 2001), p 22, et « Pourquoi des roses ? », Echanges n° 97 (été2001), p 18.

(3) Un épi­sode de la lutte des Latinos montre la force du mou­ve­ment et la pru­dence du monde capi­ta­liste devant cette force en parais­sant pen­cher vers un statu quo qui lui est favo­ra­ble. Un des par­le­men­tai­res les plus actifs dans le vote de la loi et son ini­tia­teur, le Républicain Sensenbrenner représ­entant l’Etat de Wisconsin, avait le sou­tien finan­cier de la société Miller Brewery Company, basée dans cet Etat. Un appel au boy­cott de la pro­duc­tion de cette bras­se­rie a suffi pour qu’elle affirme haut et fort qu’elle reti­rait son sou­tien et pre­nait ses dis­tan­ces avec les Républicains.

(4) L’his­toire des rela­tions entre les Etats-Unis et le Mexique a tou­jours été un rap­port de conquête et de domi­na­tion. De 1845 à 1848, notam­ment après une guerre avec le Mexique, les Etats-Unis annexèrent le Nouveau Mexique, la Californie et le Texas (la moitié du Mexique d’alors). Lors de la grande crise de 1929, 600 000 Mexicains (un tiers de la popu­la­tion d’ori­gine mexi­caine dont pas mal étaient nés aux Etats-Unis) furent déportés au Mexique par famil­les entières. Des mou­ve­ments de moin­dre impor­tance que le mou­ve­ment actuel ponc­tuèrent la rés­ist­ance des « chi­ca­nos » à leur exploi­ta­tion et dis­cri­mi­na­tion (1968, high-school blow out, 1968-1969, boy­cott des ouvriers agri­co­les, 1994 déjà contre une loi sur l’immi­gra­tion).

ANNEXES

1. La traversée de la frontière, aux mains des trafiquants

La plus grande partie des immi­grants clan­des­tins doi­vent passer la fron­tières des Etats-Unis avec le Mexique qui s’étend sur 3.200 km, en partie natu­relle avec le fleuve Rio Grande (dont la lar­geur est par­fois inféri­eure à 10 mètres.

Depuis 1993, 1 323 immi­grants s’y sont noyés) ou avec le désert (per­sonne ne sait com­bien y meu­rent de faim et de soif, sou­vent aban­donnés par les pas­seurs). Tout est entre les mains des pas­seurs, qui peu­vent exiger 30.000 dol­lars (25 000 euros) pour une course (plus lucra­tive que la drogue). Plane la menace d’être dépossédé d’argent et de docu­ments, de viol pour les femmes ou même celle d’être tué. Les clan­des­tins doi­vent passer deux lignes éga­lement dan­ge­reu­ses : la fron­tière (fleuve, déserts, bar­ra­ges élect­rifiés, murs, etc. et patrouilles) et à 110 km à l’intérieur d’autres contrôles : 2.000 dol­lars pour passer la pre­mière ligne, 3.000 dol­lars pour le tout. Ceux qui ne peu­vent pas payer la différ­ence doi­vent atten­dre l’argent de parents déjà résidents et sont séqu­estrés jusqu’à 200 dans des usines clan­des­ti­nes, où ils tra­vaillent pour 2 dol­lars de l’heure (1,60 euro).

Pour ren­for­cer les 12 000 flics déjà affectés au contrôle de la fron­tière, Bush envi­sage de dou­bler leur nombre d’ici à cinq ans et , en atten­dant,d’envoyer 6 000 hommes de la Garde natio­nale (ce qui serait contraire à un acte cons­ti­tu­tion­nel de 1878 qui inter­dit à l’armée le main­tien de l’ordre intérieur). Beaucoup dou­tent de l’effi­ca­cité de ces mesu­res : depuis 1990, les effec­tifs de la police de la fron­tière ont été mul­ti­pliés par trois et les dép­enses en moyens mis à sa dis­po­si­tion par quatre (murs, élect­ro­nique, etc.) mais le nombre des clan­des­tins a doublé pour attein­dre 500 000 par an.

Le fait qu’une ville fron­tière mexi­caine de 400.000 habi­tants, Nuevo Laredo, se trouve tota­le­ment entre les mains des tra­fi­quants de toutes sortes et éch­appe à tout contrôle légal, peut aussi donner une idée par où doi­vent passer les immi­grants qui, sou­vent, res­tent plus ou moins igno­rants de ce qui les attend.

2. De plus en plus de journaliers

On cons­tate aux Etats-Unis une dég­ra­dation géné­rale du niveau de vie des différ­entes clas­ses socia­les, sauf des plus riches . « Les ”pres­que pau­vres” amé­ricains sont de plus en plus menacés » sou­li­gne un arti­cle du New York Times (6 mai 2006).

Au plus bas de l’éch­elle sociale, on voit se dével­opper la caté­gorie des « jour­na­liers », immi­grants ou pas – si une partie sont des immi­grants sans papiers, une autre, gran­dis­sante, est formée de citoyens amé­ricains.–, qui se louent à la journée pour tous tra­vaux ; can­tonnés autre­fois dans le sec­teur agri­cole, ils se retrou­vent un peu par­tout sur des lieux précis (coins de rue, par­kings...) où les patrons d’un jour vien­nent cher­cher le bétail à exploi­ter. On évalue aujourd’hui à plus de 200 000 le nombre de ces migrants dont la vie fait penser à celle des Wooblies autour de la guerre de 1914. Avec bien sûr, tous les ris­ques que représ­ente cette insé­curité (escro­que­rie, acci­dent...).

3. Des janitors à l’anti-immigration

Le syn­di­cat Service Employees International Union (SEIU), actif dans la grève des « jani­tors », s’est gran­de­ment élargi à la suite de ces mou­ve­ments impli­quant pour une bonne part des lati­nos . Il s’est servi de cette crois­sance, qui contraste avec le déclin des syn­di­cats de la sidér­urgie et de l’auto­mo­bile, pour tenter de déb­oul­onner la direc­tion de l’AFL-CIO s’appuyant sur les syn­di­cats en déclin. Ils n’ont pas réussi et on dû former une fédé­ration dis­si­dente (voir Echanges n° 115, hiver 2005-2006, p. 23).

Malgré l’ori­gine de son dével­op­pement, le SEIU a pra­ti­que­ment ignoré la montée de la rés­ist­ance au dur­cis­se­ment de la répr­ession concer­nant les immi­grants, ne s’y asso­ciant que vers la fin, lors­que cette rés­ist­ance ne pou­vait plus être ignorée mais au contraire uti­lisée. Ce qui peut s’expli­quer par les manœuvres bureau­cra­ti­ques mais aussi par les liens avec le parti démoc­rate, qui sur l’anti-immi­gra­tion fait de la suren­chère sur la poli­ti­que sécu­rit­aire de Bush..

4. Latinos à Dalton (Georgie)

On peut donner un exem­ple des situa­tions conflic­tuel­les au sein du capi­ta­lisme amé­ricain rela­ti­ve­ment à l’exploi­ta­tion des immi­grants entre les indus­triels et les poli­ti­ques avec la situa­tion dans une petite ville de Georgie, Dalton, qui est la capi­tale du tapis (un tiers de la pro­duc­tion mon­diale dans 150 usines ; la popu­la­tion est passée de 22 000 per­son­nes en 1990 avec 85 % de non-lati­nos à 28 000 en 2000, avec 60 % de non-lati­nos (sans comp­ter les illégaux). La bour­geoi­sie locale du tapis est favo­ra­ble à l’immi­gra­tion et avoue ouver­te­ment que « sans eux, les usines seraient fermées depuis long­temps ».Elle ferme les yeux sur les innom­bra­bles frau­des en ajou­tant que ce sont de « bons tra­vailleurs, de bons catho­li­ques et de bons pères de famille ».

Pour la nou­velle loi qui prévoit aussi des sanc­tions contre les patrons, elle n’est pas trop inquiète ; même si le nombre des ins­pec­teurs doit être porté en cinq ans de 300 à 2 000, elle sait qu’ils seront inopérants et que per­sonne ne peut leur repro­cher de ne pas vérifier les faux docu­ments qu’on leur prés­ente, ce qu’ils sont inca­pa­bles de faire.

Mais l’emploi massif d’immi­grants, légaux ou pas, amène des pro­blèmes de ges­tion des ser­vi­ces publics. Comme l’assu­rance mala­die est inexis­tante, les immi­grants se tour­nent vers les ser­vi­ces publics de santé qui sont débordés notam­ment finan­ciè­rement ; comme leurs enfants affluent vers les écoles publi­ques, les non-Latinos reti­rent leurs enfants de ces écoles qui, sub­mergées par des enfants connais­sant mal l’anglais, sont contrain­tes de recru­ter des ensei­gnants au Mexique.

Ce dilemme, avec une plus ou moins grande acuité, est celui de pres­que tous les Etats des Etats-Unis.

5.En France, la mobilisation pour les enfants d’immigrés

On peut faire un parallèle entre ce mou­ve­ment et le dével­op­pement récent en France d’une mobi­li­sa­tion spon­tanée, hors les orga­ni­sa­tions de toutes sortes, contre les expul­sions des enfants d’immi­grés à la fin de l’année de sco­la­ri­sa­tion : la force du mou­ve­ment de base sur un point très concret, hors toutes mani­fes­ta­tions à caractère plus ou moins poli­ti­que, a pour­tant contraint le gou­ver­ne­ment à des conces­sions qui, volon­tai­re­ment vagues mais inter­prétées au sens le plus large par les intéressés, ont fait sub­mer­ger les ser­vi­ces d’immi­gra­tion d’une vague inat­ten­due de pos­tu­lants à une régu­la­ri­sation de leur prés­ence en France.

Nouveautés sur le Web

Diffusion

 

  • Suivre la vie du site RSS 2.0
  • Informations

    mondialisme.org | publié sous licence Creative Commons by-nc-nd 2.0 fr | généré dynamiquement par SPIP & Blog'n Glop